P. XXX
d'u:; nommé Jésus. 69
Jésus, s'inclinant, écrivait sur la terre ; mais il ne dit nullement qu'il ait appris cela à l'école.
Si vous eussiez pris la peine de remonter jusqu'au chapitre vu, verset 15, du même Évangile selon saint Jean, vous y eussiez lu que les gens de Nazareth, en le voyant lire l'Écriture dans la synagogue, ouvraient de grands yeux et disaient : Tiens, « comment celui-ci sait-il les lettres, puisqu'il ne les a pas apprises (1\ »
Puisque vous croyez bien, sur la foi de saint Jean, que Jésus savait lire et écrire ; pourquoi, sur la foi de saint Jean, ne croyez-vous pas aussi qu'on ne le lui avait pas enseigné ?
Vous nous dites que dans ces heureux climats, et « dans la bonne antiquité, » l'éducation scolaire ne servait pas à grand'chose, que (c l'Arabe qui n'a eu aucun maître, est souvent néanmoins très-distingué, » ayant une « grande délicatesse de manières, » et une grande <( finesse (ce mot vous est cher) de l'esprit ; » que « ce sont les hommes d'école, au contraire, qui passent pour pédants et mal élevés (2\ » Que tout cela soit vrai, je le veux bien : ce serait à peu près comme chez nous, oîi certaine instruction, reçue dans certaines écoles, rend affreusement pédant, horriblement mal élevé et rarement poli ; mais si c'était une chose tellement commune dans la bonne antiquité, comment donc se fait-il que les compatriotes de Jésus- Christ se montrassent si surpris de la profondeur de
(1) P. xxxii.— -2; P. 31.
sa doctrine, sachant bien que personne ne la lui avait enseignée?
Si vous doutez de la vérité de mon assertion, vous pouvez vérifier : c'est dans saint Matthieu (1), dans saint Marc (2), dans saint Luc (3\ et dans saint Jean (4). Ainsi donc, sur cinq Évangélistes, il n'y en a qu'un qui trouve tout naturel qu'on sache les choses que l'on n'a pas apprises : ne serait-ce point que vous voudriez nous faire croire que vous êtes dans le même cas ?
Combien donc en dénicherez-vous de véritables maîtres h N. S. J.-C, mon révérend Père; nous avons déjà, sans compter les hozzan armés de leurs férules, Jean-Baptiste dont il fut « l'élève (5\ » et dont il reçut « des leçons de prédication et d'action populaire (6), » mais qu'il « égala bientôt : » nous aurons le pur a Ebionisme, » — qui n'existait pas du temps de Jésus ; mais — dont il suivit les principes, et qui « fat sa doctrine (7) : » nous aurons un tas de révolutionnaires, qui lui donnèrent des idées ; nous aurons le livre d'Enoch, qui devait être écrit 200 ans après sa mort, ce qui ne l'empêcha pas de le lire assidûment (8) : nous aurons « les prophètes, Isaïe, en particulier, qui furent ses véritables maîtres (9). » Nous aurons « Hillel, » sorte d'ergoteur lettré de ce temps-là, qui, lui aussi^ « fut le vrai maître de Jésus (10). » Vous verrez qu'il
(1) Matth. xiH, 52. — (2) Marc, vi, 2. — (3) Luc, ix, 22. — (4) Jean, vu, 15. — (5) P. 107. — (G) P. 115. — (7) P. 179. — (8) P. 37. — (9]IJ. — (10) P. 35.
LUX XOMME JESUS.
finira par devenir votre véritable disciple, si cela continue ; vous lui enseignerez l'hébreu qu'il ignore, ce qui n'aura rien de surprenant, puisqu'il suit bien les leçons et la doctrine de gens qui n'étaient pas encore nés quand il est mort.
Au milieu de tous ces maîtres, — sauf saint Jean- Baptiste, son pi'ofesseur de mimique et d'éloquence, — nous donnons toutefois la première place à M. Hillel, parce que nous trouvons le fait constaté dans le Pirkà Aboth, le Tahmal de Jérusalem, celui de Babylone, le Joma^ le Schabbath et le Perachim (1).
Ah ! ça ; mais vous en avez donc bien contre ce pauvre Daniel ! encore un autre des professeurs de Jésus ? Chaque fois que vous en parlez, on dirait qu'on vous marche sur un cor au pied. Vous ne pouvez pas vous imaginer combien il m'est désagréable de faire de l'érudition ; mais, enfin, c'est plus fort que moi ; si ça vous démange trop, il faut bien que je vous soulage.
Ne craignez pas, cependant, que je retourne aiï vicomte de Kersolon : ce ne sera, cette fois, qu'uiie érudition de cordonnier, vous-même pourrez y atteindre.
Vos notes ont un parfum de bonhomie qui transporte ; quand j'en vois poindre une, sans Midraschim et sansPirké Aboth, je saute d'aise sur mon escabeau. En voici une petite qui, dans trois lignes, cinq mots et un point, renferme des trésors : je la copie.
(1) P. 33, uole.
(i La légende deDaniel était déjà formée au vu'" siècle avant J.-C. (Ézéchiel, xiv, 14, s. xxviii, 3). C'est pour les besoins de la légende qu'on l'a fait vivre au temps de la captivité de Babylone (1\ »
Épluchons : « La légende de Daniel était déjà formée au vii^ siècle avant J.-C. , témoin Ézéchiel. •< Ézéchiel, je l'ai lu, en parle, en effet, aux endroits indiqués ; cette fois, vous citez juste ; c'est que, probablement, vous vous serez trompé.
Or, si j'en crois toutes les tables chronologiques les plus exactes, — et on en trouve dans toutes les Bibles, — Ézéchiel vécut et prophétisa sous Sédécias, et pendant la captivité de Babylone, c'est-à-dire jusqu'à l'année 572' environ avant J.-C. Quand donc vécut Daniel ?
Daniel, selon les mêmes tables, prophétisa et vécut également sous Sédécias, et pendant la captivité ; il n'y a, par conséquent, nul miracle à ce qu'Ézécbiel ait entendu parler de son plus illustre contemporain. Qu'est-ce qui vous surprend donc là-dedans ?
(c C'est pour les besoins de la légende qu'on l'a fait vivre au temps de la captivité. » La belle merveille ! Je vous demande un peu ce qui l'obligeait de mourir à la fleur de son âge, ce pauvre Daniel? Il a préféré se laisser vivre jusqu'à la fin de la captivité de Babylone. tant que l'a voulu la a catégorie de l'Idéal, » ou, en français : le bon Dieu.
De ])onne foi, que penseriez-vous, si vous entendiez
d'u-N nommé Jésus. 73
quelqu'un vous dire : « la légende de Napoléon était déjà formée au xviii^ siècle de l'ère chrétienne (voyez M, Tliiers et M. Guizot) ; c'est pour les besoins de la légende qu'on l'a fait vivre au temps de la guerre de Russie. » Si votre cuisinière vous disait cela, est-ce que vous ne l'inviteriez pas à faire valoir ses droits à la retraite ?
Et tout ce luxe d'érudition pour nous prouver qu'une légende déjcà formée au vu* siècle avant J.-C. fut forgée au m* « par un juif exalté;! ? » Allons donc! est-ce que vous avez reçu ça en héritage du testament des douze patriarches ?
Mais si vous continuez encore quelque temps à dire de pareilles naïvetés, vous finirez par perdre entièrement toute ma confiance. Papias n'en ferait pas d'autres.
Je vous en conjure, puisque vous avez dts accointances avec des rabliins, demandez-leur donc un peu si les Juifs ne possédaient pas, dans leurs Écritures, les prophéties de Daniel, plus de trois siècles avant votre M. Antiochus Éi)iphane. Si c'est la lecture du Talmud ou du Pirké Aboth, qui vous trouble ainsi les idées, vous ne feriez pas mal de vous en priver pendant quelque temps.
Je vois bien où le bât vous blesse, au sujet de Daniel : c'est à cause d'une gênante prophétie, qui témoigne d'une assez grande lucidité d'esprit, chez ce nabi-là : c'est une médecine un peu amère : et quand
LETTRES SUR LA TîE
on VOUS le présente, vous faites la grimace. Allons^ mon cher maître, ne vous faites pas tant prier; puisque vous ne vous sentez pas très-bien, je vais mettre un peu de miel au ])ord ; fermez les yeux et avfilezmoi ça tout de suite. Vous verrez, après, comme vous aurez d( s idées claires.
Remarquez, d'ahord (ceci est le miel au Ijord de La lasse.\ que Daniel ne prétend nullement avoir trouvé cela tout seul; quand il reçoit des communications, il cite son auteur, et n'essaye pas de lui souffler l'honneur de la découverte.
C'est donc l'archange Gabriel qui parle, et Daniel qui écrit solis sa dictée, ce qui suit : « Soix»qnte-dix semaines (d'années) ont été fixées pour ton peuple (le peuple juif}, et pour ta sainte cité (^Jérusaleni\ avant que la prévarication soit consommée, et que le péché soit effacé, et que vienne la justice éternelle, et que la vision et la prophétie reçoivent leur accomplissement, et que le Saint des saints reçoive l'onction. « Sache donc et remarque bien ceci : du jour auquel sera promidgué Tédit (pour la reconstruction de Jérusalem, jusqu'à la venue du Christ chef, il s'écoulera sept semaines (d'années\ et soixante-deux semaines ^d'années\ et les places et les remparts seront, de nouveau, rebâtis, dans un temps de calamité.
» Et après soixante-deux semaines (d'années', le Christ sera mis à mort, et le peuple qui l'aura renié ne sera plus un peuple. Et la ville et le sanctuaire seront détruits par un chef étranger, et sa fin sera la dévas-
tation, et après que la guerre sera terminée, la désolation déerétée arrivera.
» Il (le Christ) contractera alliance avec un grand nombre, dans une semaine (d'années\ et à la moitié de cette semaine (trois ans et demi\ cesseront les hosties et le sacrifice ancien ; et il y aura dans le temple l'abomination de la désolation, et cette désolation persévérera jusqu'à la consommation et la fin des temps '1'. »
C'est un peu long ; mais il y a du bon, et j'ai voulu vous le citer en français, parce que.... je ne sais pas l'hébreu. Vous vérifierez sur l'original si vous pouvez.
Or, on dirait que je ne sais quel génie s'en est mêlé; mais le fait est que tout cela s'est assez bien vérifié : voyez plutôt.
7 fois 7 font 49. 62 fois 7 font 43i : et la moitié de 7, 3 1|2, juste, sinon Barème est faux.
Or, avec votre permission, voici ce qui s'est passé : le temple fut rebâti après 49 ans.
434 ans jjlustard, J.-C. fut baptisé, et reçut l'onction du Saint-Esprit. 3 ans 1|2 après, J.-C. fut crucifié.
Quant à la destruction de Jérusalem par Titus et parles Romains, on dirait que Daniel en écrit, après, coup, l'histoire.
Pour la dispersion des Juifs jusqu'à la fin des temps, voilà déjà 1800 ans, environ, que cela dure : attendons la fin ; qui vivra, verra.
J'avoue que si ce qui précède eût été écrit du temps
(1) Diuiiul, lï, 2i; s.
(l'Antiochus Ëpiphanc, cela dérangerait un peu tous nos Ciilculs ; mais vous avez pris la sage précaution de nous rassurer en nous disant que la légende date du Yii^ siècle avant l'ère chrétienne; et, d'ailleurs, comme les Juifs, qui ont bien aussi quelque petit intérêt à la chose, ont pris un soin tout particulier de leurs livres saints, et n'ont jamais cessé de considérer le livre de Daniel comme très-canonique ; comme, enfm, c'est d'eux que les chrétiens l'ont reçu, on ne peut guère accuser ceux-ci de l'avoir interpolé à l'insu de ses gardiens fidèles : nous pouvons donc dormir en paix.
Certainement, toutes ces coïncidences sont assez désagréables; mais, enfm, on est bien obligé de souffrir ce qu'on ne peut empêcher.
Quant à Enoch, et à son livre, je n'avais pas d'abord l'intention de vous en parler ; mais comme vous paraissez y tenir, il faut bien que je m'y résigne.
Vous nous répétez ta chaque coin de votre ouvrage que (( les livres d'Enoch, alors révérés à l'égal des Livres saints (1), » étaient fort lus par Jésus et par son entourage : et vous ijous renvoyez pour preuve au testament des douze pat riarchei^ à saint Jude, et à saint Pierre.
Pour ce qui est du testament des douze patriarches , c'est plus fort que moi, je l'avoue; quant à saint Jude et à saint Pierre, je les possède; et, sur votre aimable invitation, je les ouv;e tt je les lis.
n U.\ ^CO.IME JESUS.
Commençant par saint Pierre,!. ép.,c. ii, v. 14, je trouve ce qui suit : « Celui qui croira en lui ne sera pas confondu » : cela, évidemment, n'est pas votre cas; il y aura, certainement, une erreur ; voyons saint Jude :
(c Enoch, le septième descendant d'Adam, a prophétisé sur ces gens, disant : Voici que le Seigneur vient avec les milliers de ses saints, pour les juger tous et confondre tous les impies, pour toutes les œuvres d'impiété qu'ils ont accomplis, et toutes les insolences que les pécheurs impies ont proférées contre Dieu [i\ n
Nous y voici : c'est votre affaire. J'aurais mieux aimé, pour votre honneur, pouvoir citer un autre texte; mais c'est vous-même qui m'en avez prié.
Après cela, faites-moi le plaisir de me dire comment tout cela prouve qu'Enoch ait jamais écrit un livre, et qu'il ait été lu par l'entourage de Jésus. Citer un mot qu'on a traditionnellement appris, ne démontre pas du tout que celui auquel on l'attribue ait, pour cela, mis la main à la plume. Je sais un de vos émules, en matière d'histoire, qui a rapporté, de Cambronne,une certaine expression, de laquelle il ne résulte nullement que Cambronne ait été un auteur.
Maintenant, écoutez : voyant que cette difficulté-lcà vousgènait, j'ai voulu venir à votre aide, et j'ai consulté ceux qui sont au courant de la question ; et voici ce qu'ils m'ont dit :
Qu'Enoch ait fait un livre, on le croit ; mais, en
(1) Jude, 14.
tout cas, ce livre est perdu et la question n'est pas encore suffisamment éclaircie ; mais que le livre apocryphe d'Enoch, celui qui est placé par M. Renan entre les mains des premiers chrétiens, ait pu être connu d'eux, c'est une admirable balourdise, vu qu'il ne fut écrit que dans le second siècle de l'ère chrétienne.
Ainsi donc, grâce à moi, voilà que vous avez pris vos deux petites potions, selon la formule; et, maintenant, vous devez vous sentir mieux et bien soulagé, en vous voyant fixé sur la date précise du très-authentique livre de Daniel, comme sur celle du très-apocryphe livre d'Enoch : j'espère que vous en avez assez comme cela ; et que, désormais, vous allez nous laisser bien tranquille à ce sujet, ainsi que ces deux prophètes. N'en parlons donc plus; emljrassons-nous et que ça finisse.
Seulement, une autre fois, quand vous écrirez sur l'histoire, tâchez de lire le père Pétau ou quelque chose comme cela ; c'est si humiliant de vous voir commettre de si grosses bévues !
Et puis, ce n'est pas mon état de vous enseigner l'art de vérifier les dates, vous le savez bien. Enfin, cela ne fait rien, je suis bien aise, tout de même, de vous avoir fait ce petit plaisir.
Pour en revenir au nommé Jésus, « ce jeune villageois qui voyait le monde à travers le prisme de sa naïveté (1) » (ce qui ne l'empêchait pas d'être u très- Ci) P. 40.
Il' UN .\o>[:mé je s U.S. 79
fin»), il n'avait pas la moindre idée des choses du monde. Jamais je n'eusse pu ci'oire, quoique cela « résulte de chaque trait de ses discours les plus au- Ihoaliques, » que «la terre lui semblait divisée en royaumes qui se fonl la guerre ^^1); » qu'il n'avait nulle connaissance de « l'idée nouvelle, créée par la science grecque, base de toute philosophie, et que la science moderne a hautement confirmée ; » savoir, qu'il n'est nul besoin de croire en un régulateur suprême, auquel « la naïve croyance des vieux âges attribuait le gouvernement de l'univers (2'. ;> Ce pauvre paysan, qui n'avait pas la chance de visiter les sacrés parvis ■du Louvre, était si grossièrement ignorant en matière de modes et de costumes, c[ue... vous le croirez si vous voulez; mais ce sont les deux: évangélistes, Matthieu et Renan qui le disent, que... — j'ai honte de répéter une pareille bévue, mais enfin je me dévoue : aussi bien cela ne vient pas de moi — que « la cour des rois lui apparaît comme un lieu oii les gens ont de beaux habits i^3) ! »
(( Ses paraboles fourmillent de charmantes impossibilités (-4) : » sans comparaison, c'est comme les fables de la Fontaine, dans lesquelles l'auteur a la simplicité de faire causer une fourmi avec une cigale. Cette bêtise! comme si les fourmis parlaient !
Il croyait à* tout, le jeune villageois candide; il ■croyait môme aux ra])ports familiers de l'homme avec Dieu (5); que dis-je, «il croyait au diable (6)!»
(1) P. 38. — (2) P. 40. — (3) P. 39. — (4) Id. — (3) P. 41. — (G) 1(1.
(( Belles erreurs, qui fareut le principe de sa force, » quoiqu'elles dussent « un jour le mettre en défaut aux yeux du chimiste (P. »
Omon maître, vous qui ne croyez plus à rien, ni à Dieu, ni à diable, et qui, par conséquent, n'avez point de bdks erreurs, ne serait-ce pas, par hasard, l'abandon des naïves croyances de votre village, qui ferait le principe de votre faiblesse ?
d'un nommé JÉSUS. 81
LETTRE VHP.
Cakya-Mouny. — Rare tolérance Je la police romaine, les pendus et les merles bleus. — Comme quoi les demoiselles de ce pays-ci feront bien de ne pas imiter la modestie des cigognes de ce payslà. — De quoi les Flamands et les Normands pourront peut-être se plaindre. — Vive la joie ! — Josè[)he à jilusieurs sauces. — Grande découverte de Bar Renan, au sujet du mariage de son héros. — Impossible de comprendre le passé, pour qu'on croie en Dieu. — La belle àrae de l'iiiton. — Affreuse morale de l'Évangile qui nous prescrit d'aimer nos ennemis et de leur pardonner. — Pourquoi nous avons un chrétien de moins, et un philosophe de plus. — Ce qui était très-original, sans être original. — M. Renan ne doit pas prendre de tabac ni avoir la barbe mal faite, sous peine de mort philosophiq!:e. — Comme quoi un peu de malpropreté ne fait jamais de mal. — Être joli garçon, canaille, et pendu, voilà le secret du succès. — Jean Loyseau commence à avoir mal au cœur.
Voyons maintenant quel fut « l'oi'dre d'idées au sein duquel se développa Jésus ^1\ » Il devra se rencontrer encore de bonnes choses dans ce chapitre-là.
De môme que Çakya-Mouni, grand fondateur de je ne sais quoi, et probablement, lui aussi, un des professeurs de Jésus, celui-ci ne fut ni théologien ni « philosophe, » il n'eut « ni dogmes, ni systèmes, mais une résolution personnelle fixe, qui ayant dépassé en intensité toute autre volonté créée — (vous admettez la création, à présent}? — dirige encore, à l'heure qu'il est, les destinées de l'humanité 2;. »
(1) Ch. IV. — (-2) p. 4G.
Comme je ne doute pas do l'intensité de Aotre volonté, mon révérend, j'attends cà vous voir, vous aussi, diriger les destinées de l'huriianité pendant un petit millier d'années ou à peu près. S'il ne faut que cela, ce n'est pas la peine de s'en passer.
(( Des qu'il eut une pensée,... le sage Jésus» crut prudent de s'abstenir de toute*opinion politique, de sorte que c( dans sa carrière vagabonde, on ne voit pas qu'il ail été une fois gêné par la police. » Il est vrai que la police de ce temps-là n'était pas tout à fait comme celle du nôtre. La domination romaine « laissait tout faire, — ô bonté inouïe! — jusqu'au jour où elle croyait devoir sévir i^l). » Après quoi on vous pendait. Jamais, si vous neme l'eussiez dit, je n'eusse soupçonne une telle modération de la part de la police romaine.
J'arrive d'un saut à votre description de la Galilée, s©rte de paradis, dans lequel se succèdent, sans interruption, les agitateurs qui se font pendre tour à tour, par le gouvernement modéré et tolérant qui les laisse faire. Cette double peinture fera un magnifique effet dans le môme tableau ; et vous y réussirez à ravir. Ce sera un tour de force unique dans son genre.
Vous avez besoin, en premier lieu, de représenter le milieu où vivait Jésus, comme un nid de révolutionnaires, afin d'expliquer les tendances du même genre, de ce villageois « en révolte dès son enfance (2), » et vous embouchez aussitôt la trompette : (( La Galilée
l'un nommé JÉSUS. 83
était une vaste fournaise, où s'agitaient en ébulliiion les élomenls les j)lus divers. Un mépris extraordinaire de la vie, ou pour mieux dire une sorte d'appétit de la moit, fut la conséquence de ces agitations. » (Je crois Lien ! un pays où le gouvernement laissait tout faire, et où l'on risquait d'être pendu à chaque instant...). C'était comme en Algérie, u où l'on voyait se lever, chaque printemps, des inspirés qui se déclaraient invulnérables... l'année suivante leur mort était ou- ])liée (1). » Et si vous en doutez, voyez Josèplie. — En outre, (( le In'igandage y était très-enraciné » : voyez Josèphe (2\
Ahl mon cher maître, quand je voudrai habiter un pays tranquille, ce n'est pas en Galilée que j'irai me nieller, en dépit des beaux yeux des demoiselles de Nazareth : ]jrrrl que j'ai peur! ça fait froid dans le dos. Je passe Ijien vite de la page 62 à la page 63.
Et j'ai joliment raison : vous allez voir.
Les pages se suivent et ne se ressemblent pas. Ici vous sentez le Ijesoin de faire comprendre pourquoi Jésus avait des idées si douces, si aimables, si séductrices. Car il serait difficile de supposer qu'il les eût puisées dans le triste milieu d'où nous venons de sor- .tir. Où sera-t-il donc allé s'inspirer? Vous allez, je pense, nous l'apprendre.
Sans doute : c'était... en Galilée! — Bon; voilà que la peur me reprend : quel esprit va donc, au milieu des brigands, des potences et des pendus, animer la doc-
8i LETTRES SUR LA VIE
trine nouvelle, le christianisme naissant, que « la Galilée, seule, a fait? » Lisons :
(( Une nature ravissante contribuait à former col esprit... moins... 7nonot hé istc, si y ose le dire; — (oui, oui, vous pouvez tout oser), — cet esprit qui imprimait à tous les rêves de la Galilée un tour idyllique et charmant... La Galilée... était un pays très-vert, très-ombragé, très-souriant, le vrai pays du Cantique des cantiques et des chansons du bien-aimé. — Voyez Josèplie. — ... La campagne est un épais massif de fleurs d'une franchise de couleurs incomparable. Les animaux: y sont petits, mais d'une douceur extrême; «on y voit » des tourterelles sveltes... des merles bleus si légers qu'ils posent {sic) sur une herbe sans la faire plier. Des alouettes huppées.... des petites tortues de ruisseau dont l'œil est vif et doux, des cigognes à l'air pudique, » mais qui « dépouillant toute timidité, se laissent approcher de très-près par l'homme et semblent )) 'quelle pudicité!) « l'appeler... Ce joli pays... qui respire encore l'abandon, la douceur, la tendresse, surabondait, à l'époque de Jésus, de bienêtre et de gaieté. — Voyez Josèphe. — Les jardins étaient des massifs de citronniers, de grenadiers, d'orangers. Le vin était délicieux et on en buvait beaucoup. — Voyez Matthieu. »
Non, non, n'ayez pas peur que les agitateurs, les brigandages et les pendaisons de la Galilée aient jeté un parfum de tristesse, ou un voile de mélancolie sur les formes du christianisme naissant. Là, en dépit de la potence, et du pouvoir paternel qui la dressait, on
d'un nommé Jésus. 83
menait (( une vie contente et facilement satisfaite, d qui « n'aboutissait pas à la grosse joie des Normands, ni à la pesante gaieté des Flamands. EUe se spiritualisait en rêves éthérés, en une sorte de mysticisme poétique confondant le ciel et la terre. » Sapristi, je crois Lien! «laissez laustère Jean-Baptiste dans son dés'ert de Judée, prêcher... tonner... vivre de sauterelles, en compagnie des chacals. » Pourquoi les compagnons de lépoux mangeraient-ils des sauterelles, « pendant que l'époux est avec eux? La joie fera partie du royaume de Dieu. » Vive la joie !
« Toute l'histoire du christianisme naissant est devenue^ de la sorte, une délicieuse pastorale. Jésus aux noces, la courtisane et' le bon Zachée (qui demeurait à Jéricho, c'est-à-dire à cent kilomètres de là), appelés à ses festins, les fondateurs du royaume du ciel comme un cortège de paranymphcs : voilà ce que la Galilée a osé, ce qu'elle a fait accepter. »
(( La Galilée, » — j'en demande pardon à la grammaire , — « la Galilée a créé à l'état d'imagination populaire le plus suljlime idéal. » — Faut-il voir Joseph e ?
Le nommé « Jésus » — le vôtre — « vivait et grandissait dans ce milieu enivrant. » Il allait, tous les ans, faire à Jérusalem un petit pèlerinage, avec papa, maman et les petits frères et sœurs. On chantait des chansons, tout le long du chemin. C'est dans ces voyages qu'il prit son antipathie pour les défauts des pharisiens. On dit bien qu'il fut « de bonne Injure » à l'école, dans le désert ; (t et qu'il y fit de longs séjours. —
Voyez Luc (qui ne parle d'aucun séjour de Jésus au désert avant que le Sauveur eût atteint 1 âge de trente ans ; mais ça ne fait rien). — « Mais le Dieu qu'il trouvait Là n'était pas le sien; c'était, tout au plus, le Dieu de Job, sévère et terrible, un Dieu » qui avait la détestable babitude de « no. rendre raison à personne. )) Là, il recevait aussi, avec celle du Dieu susdit, la visite du diable ; mais, pour se rasséréner l'âme, il se hâtait de s'en rctoui'ner dans sa a chère Galilée, » pour retrouver « son Père céleste au milieu des vertes collines, des claires fontaines, parmi les troupes d'enfants et de femmes, qui l'âme joyeuse te avaient dans le cœur le cantique des anges. » Et qui — j'en demande bien pardon à M. Renan — le conduisaient « au sommet de la montagne sur laquelle leur ville (Nazareth) était bâtie, pour le précipiter du haut en bas. » — Voyez saint Luc (1). « Et Jésus remarqua môme avec esprit, que cette aventure lui était commune avec tous les grands hommes. »
Ce qui lui faisait dire, avec une tristesse adorable, à ces Galiléens si hospitaliers : <( Les renards ont leurs terriers, elles oiseaux du ciel, leurs nids; mais le Fils de l'homme n'a pas oii reposer sa tête (2). »
De sorte que me voici tellement embrouillé dans les pendaisons du gouvernement dé])onnaire des Romains, les merles ])leus, les cigognes pudiques, la joie et la gaieté qui surabondent dans ce jnli pays, le cortège de paranymphes, les tentatives d'assassinat, le
(1) Luc, Kiii, 3. — (2) Luc, II, 58. - Matlli. viii, SO.
ii'rx NOMMÉ jÉsrs. 87
refus d'iiospilalilé, Josèplic, saint Luc, loslorlues des ruisseaux et M.Renan, que, désespérant d'y jamais rien comprendre, je passe à un autre chapitre, dans l'espoir d'y voir un peu plus clair.
« Jésus ne se maria point (1\ » Je vous remercie de la découverte; mais au sujet des femmes et de ses rapports moraux avec elles, même avec celles (( d'une conduite équivoque, » et de sa jalousie pour toutes les belles créatures qui pouvaient servir (2) » à la gloire de son Père, vous me permettrez de passer vite.
H commence sa mission : quelle va être sa doctrine ? croira-t-il en un Dieu vivant, ou bien sera-t-il panthéiste? Il ne sera pas déiste, parce que « les sciences physiques et physiologiques nous ont montré que toute vision surnaturelle est une illusion. Le déiste, un peu conséquent, se trouve dans l'impossibilité de comprendre les grandes croyances du passé (3\ » C'est extraordinaire ! jusqu'à ce jour j'avais cru en Dieu, et il me semblait comprendre les grandes croyances du passé; mais, probablement, je me trompais.
Votre Jésus sera donc panthéiste; c'est-à-dire qu'il croira qu'il ce sentait le divin en lui-même de même que Çakya-Mouni, Platon, saint Paul, saint François d'Assise, saint Augustin, à quelques heures de sa mobile vie, » et en général, « les hommes qui ont le plus hautement compris Dieu (-4^ . »
Admettons que saint François d'Assise et saint Augustin soient pantliéistes. Cela doit leur sembler pas-
sahlemenl étrange de s'entendre traiter ainsi; mais, enfin, quand ils se verront dans la compagnie dugrand patriarche, Çakya-Mouni, peut-être qu'Us ne se plaindront pas trop.
Seulement, ])uisque vous posez si délicatement l'éteignoir sur la notion de Dieu, il ne faudrait peut-être pas en répéter le nom à chaque page : cela embrouille. J'aurais Lien envie de vous demander encore comment il se faisait que Jésus fût panthéiste, puisqu'à tout instant il a l'air de faire de Dieu un être très-réel, disant, tantùt : « Notre Père qui êtes dans les d'eux... ^ nid n'est bon que Dieu seid. . . ; le Dieu d'Abraham et le Dieu d'Isaac, et le Dieu de Jacob...; tantôt : rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. . . ; je procède de Dieu, et je suis venu...; celui qui est de Dieu, écouteles paroles de Dieu ; vous ne les écoutez pas, parce que vous n'êtes pas de Dieu...; » et le reste. Mais comme, là-dessus, votre enseignement n'est pas bien clair, je m'en rapporte : d'ailleurs, « la belle àme de Phi- Ion se rencontra ici, comme sur tant d'autres points, fivec celle de Jésus (1) . » Que pourrais-je désirer de plus !
Il commença, de bonne heure, à prêcher le royaume de Dieu, ou le royaume du ciel ; et, comme cette expression ne se trouve que deux fois dans saint Jean, c'est une preuve bien solide que « le quatrième évangile est loin de représenter les paroles vraies de Jésus (2\ » Je n'avais pas besoin de cette nouvelle démonstration ; mais, enfin, une de plus n'était pas de trop. Ce qui abonde ne nuit pas.
d'uX N0M3IÉ JÉSUS. 89
Celle affaire du royaume cle Dieu n'élant pas trèsclaire pour lui, ni pour vous, ni pour moi, vu que son enseignement varie Ijeaucoup là-dessus, passons donc à sa morale.
Sa morale élail Ires-bien : cerlaincment , si « les idées du jeune maître » n'avaient pas été un peu exagérées, et si on eût pu les suivre, « le paradis eût été transporté sur terre (1> » Fichtre ! mon vieux maître, il ne faudrait pas dire cela trop haut. Que répondrions-nous aux Chartreux, aux Carmélites, aux Franciscains et à tant d'autres, qui les suivent, ces idées, au pied de la lettre, et, quelques-uns, depuis six ou sept cents ans ? Vous savez bien que ces fanatiques-là nous disent de leurs affreuses communautés que la vie qu'ils y mènent est pour eux <( le paradis sur terre. » Soyez donc prudent. A chaque instant voilà que vous vous compromettez. Passons bien vite là-dessus.
Je me réjouis de retrouver encore, dans vos pages, qu'en matière de morale, Jésus avait eu, comme pour tout le reste, d'assez nombreux professeurs : « Quelques-unes de ses maximes venaient dos livres do l'Ancien Testament : d'autres étaient des .pensées do sages plus modernes; surtout d'Antigone de Soco, de Jésus, fils de Sirach, et de Hillel, qui étaient arrivées jusqu'à lui (2) ; » sans compter celles de Pirké Aboth : (( Il adopta presque tout cet enseignement oral ; » seulement il se permettait « d'enchérir » sur l'enseigne-
(1) P. SI. -(2)Iii.
mont ancien. Ainsi, « pour la juslicp, il se contentait de répéter l'axiome répandu : Xe fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas quon te fit à toi-méwe. Mais cette vieille sagesse..., assez égoïste, ne lui suffisant pas, il allait aux excès... et disait, par exemple : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent; priez pour ceux qui vous persécutent. Ne jugez point et vous no serez point jugé. Pardonnez, et on vous pardonnera. Soyez miséricordieux comme votre Père céleste est miséricordieux. Donner vaut mieux que recevoir (1;. » Quelle horreur !
Le grand Hillel, en particulier, enseignait qu'on pouvait chasser sa femme si elle avait le malheur de laisser brûler le rôti ; cela était sage et discret ; Jésus, au contraire, poussait le fanatisme jusqu'à supprimer le divorce : quel excès sans pareil ! et que vous l'en reprenez bien, mon digne maître ! A mon sens, il est fâcheux que Jésus soit tombé dans ces exagérations sauvages; sans cela, peut-être vous fussiez demeuré chrétien. Mais aussi les excès do cette morale sont trop révoltants. En fin de compte, on ne peut pas faire avaler à dos natures élevées comme la vôtre, que donner vaille mieux que recevoir. Pourtant, je me console en pensant que si ce fut une faute h Jésus de professer semblables choses, c'est à cette faute que nous devons de posséder votre belle tliéorie, bien supérieure à celle de l'Évangile, sans contredit. Nous avons un chrétien de moins; mais nous comptons un philosophe de
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plus. C'est le cas de dire : heureuse faute 1 avec l'Église.
Quoi qu'il en soit, « ces maximes, empruntées à ses devanciers, » faisaient dans la Louche de Jésus « un tout autre effet que dans le Pirké Aholh ou dans le Talmud. » A cause de la « poésie du précepte..., » qui est (( plus que le précepte lui-même. » Voilà pourquoi, « peu originale en elle-même, » puisqu'on « pourrait avec des maximes plus anciennes la recomposer presque tout entière, la morale cvangélique » est parvenue à opérer de plus grandes choses dans le monde, que « le Pirké Al)Oth ou le Talmud. »
Il paraît que dans le Talmud et le Pii-ké Aljoth il n'y a pas grande poésie. Il faut, tout de môme, que ce Jésus-là ait eu joliment d'esprit, pour un jeune villageois ! on ne voit pas tous les jours des villageois de cette force-là.
Comment va-t-il faire, ce jemie rablji, pour faire accepter une morale qui n'est pas nouvelle , et (( des maximes, pour la plupart déjà répandues, mais qui, gi'àce à lui, devaient régénérer le monde ? » Comment sa prédication, qui « ne fut pas un événement, » vat-elle se faire accepter par tous les siècles, et tous les peuples de l'univers ? Voilà ce que vous allez nous expliquer, je pense.
Assurément, et par a plus h.
Il y a deux causes à cela : la première c'est que le jeune raljLi était « le plus charmant de tous (!) » les
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rabbi. Avis aux prédicateurs qui ont le nez trop long, la barbe mal faite, ou le pied bot.
On m'avait dit, pourtant, que le père Enfantin était un superbe garçon, quand il était jeune. Cela n'a pas empêché les Saint-Simoniens de s'en aller od Patres ; mais il n'était peut-être pas encore tout à fait aussi bien tourné que le jeune maître en question. J'espère bien que vous, M. Renan, devez être un fort joli rabbi. Faites-y attention, de grâce ; si vous aviez seulement le malheur de prendre du tabac à priser, personne ne vous croirait plus.
Et la seconde raison des succès de Jésus, s'il vous plaît, et de la diffusion de sa doctrine?
La voici : « Concevoir le bien, ne suffit pas; il faut le faire réussir parmi les hommes. Pour cela des voies moins pures sont nécessaires (1}. »
Chut] disons cela tout bas; pour l'amour de Çakya- Mouni, mon cher maître! Vous qui avez de si bonnes intentions et qui concevez le bien avec une élévation si sublime. Ah ! comme je comprends , maintenant, pourquoi vous trichez, si souvent, au jeu de lliistoire. Il ne vous suffisait pas d'être le plus charmant rabbi des temps modernes; il ne vous suffisait pas d'avoir conçu la belle pensée que votre Vie de Jésus réalise : pour faire réussir la chose, des voies moins pures étaient nécessaires, et vous avez dû les suivre : vous avez bien fait, puisque c'était indispensable ; mais vous deviez garder votre secret pour vous.
(ij P. 92.
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« Si Jésus fût mort au moment où nous sommes ari'ivOs de sa camère,... plus grand aux yeux de Dieu, il fût resté ignoré des hommes. Il se serait perdu dans la foule des grandes âmes inconnues , les meilleures de toutes ; la vérité n'eût pas été promulguée... Jésus, fils de Siracli, et HiUel avaient émis des apliorisraes presque aussi élevés que ceux de Jésus. Mais... dans la morale comme dans l'art, dire n'est rien, faire est tout (1;. »
Ainsi donc, ô mon maître,'gràce à vos explications lumineuses, je saurai désormais que si le monde entier a été entraîné à la suite de la prédiction de l'Evangile ;
Si dix-huit siècles ont passé sans lui porter atteinte ;
Si cent millions de chrétiens , encore à l'heure où nous parlons , fléchissent le genou devant l'image du crucifix ;
Si le dogme et la morale chrétiens sont parvenus jusqu'à nous sans altération et sans souillure , sans rature et sans addition ;
Tout cela tient à deux causes : savoir que le fondateur de cette œuvre gigantesque était un fort charmant docteur , et excessivement peu scrupuleux en matière de m.oyens à mettre en usage pour réussir. Voulez-vous créer une religion qui envahisse le monde? voici la recette : prenez un joli garçon, le plus joli que vous puissiez trouver ; faites-lui dire ce que
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tout le monde sait , et répéter ce que tout le monde dit : enseignez-lui les voies impures du mensonge et de l'hypocrisie. Condamnez-le à la guillotine ou à la Il art, et le tour est fait.
Cela m'éclaire sur votre pudeur historique, mon maître, autant que sur les origines du christianisme.
Mais comme je me sens, en ce moment, je ne sais quoi qui ressemble un peu à des nausées , je préfère, avant de commencer une lettre nouvelle, reporter ma pensée sur les merles hleus, les pudiques cigognes, et les tortues des ruisseaux, avec lesquels je suis...
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