LETTRE XI
Le Jjf us. — U:a,in pinl l.i foi. — La légoiido est cct.s-j coaiaîoiicer. — Faux nez et faux nom. — Tu l'as vou'u, Georges Dandin. — L'oriental el rorienialiste. — Passons vite sur le proiilièle. — Les gros livres sont bons.... pour s'asseoir dessus. — Le ballon Géant est un niylbe. — En tricbanl un peu, on gagne plus sûrement la partie. — Ti:cis, Robert Macaire, et Roland furieux. — Vous feriez mieux de vous exercer à joticr du mirliton, vous y deviendriez peut-ètie très-fort. — On vend mieux son vin en y UiClaiit un peu d'eau. — En quoi l'iiuniuie est supérieur à la bèie. Sapcrlotte» quel progrès! — Un professeur qui reproclie à ses élèves de trop bien savoir leurs leçons. — Allez donc vous faire lôtir, messieurs les philosoplios. — Quand on se pend nue lanleino derrière le dos, ça n'en éL-hurc pas davantage. — Si vous pouviez laisser mes poches tranquilles.
Le litre do votre XV cliapilvc, mon très-ré vOi'cnd porc, porte un caractère de naïve fianchise qui me touche profondément : Comiiieaceiiwnt de la légende de Jéms^. J'avais cru qu'elle était depuis longtemps commencée; mais enfin, de votre aveu, nous voici en plein roman. Cela ne me décourage pas : il y a de bons romans.
Le début est liéro'ique et à grand orchestre : (( Jésus rentra en Galilée, ayant complètement perdu la foi juive et en pbinc ardeur révolutionnaire' ^^i;. » Cela promet; cela tiendra.
Les révolutionnaires ne sont, ordinalLcmenl, pas
LUN i\O.MMÉ JÉSUS. 1:21
ti'ès-scruj mieux sui' les moyens qu'ils empLàenl : le, nommé Jésus va commencer par en fournil- la, preuve, en cherclianl à se faire décerner un faux; nom. N'avezvous point vu aussi, dans Marc ou dans Matthieu, qu'il était porteur de faux papiers? Cherchez Lien, vous clés sûr de l'y trouver. Je suis certain que vous finirez par découvrir qu'il échappait aux aimables Galiléens , qui voulaient le précipiter du haut de la montagne, en se déguisant à l'aide d'un masque. Ce serait encore plus excusable de tricher pour un visage, que de tricher pour un nom. On dit pourtant que les Juifs étaient joliment ferrés sur l'article généalogie ; mais il était si adroit et si fin, que, « pour se prêter aux idées qui avaient cours de son temps , » il réussil à commettre cette légère indélicatesse, sans que personne s'en aperçût. Ah ! ce n'est pas comme dans notre siècle, si scrupuleux sur ces matières. Il n'y a plus personne, maintenant , qui prenne le nom d'autrui ; mais alors ! . . . Seulement, il faut bien lui rendre cette justice, que jamais il n'a (( song('' à se faire passer pour une incarnatiim de Dieu ;1;. » Il est vrai que les juifs voulaient le lapider, parce qu'ils le lui ent'unlaient dire à chaque instant; mais c'était que les oreilles leur tintaient. H est vrai que les écrivains sacrés le disent à chaquo page; mais ce sont justement les passages qui ont été interpolés. Il est vrai que saint Jean a composé son Evangile tout exprès pour le prouver ; mais il était vieux, il avait tant oublié de choses, ce pauvre saint
Jean ! ses souvenirs, comme vous dites, sont d'une grande fraîcheur; mais, sur ce point-là, positivement il a pris la chose sous son bonnet : c'était pour se faire valoir, comme on dit. Il était si vaniteux ! Il ne parlait que de lui ; il va jusqu'à se nommer cinq fois dans son Évangile I
Quant à tous ceux qui ont cru au mystère de l'Incarn,ition, depuis saint Paul jusqu'à Bossuet, c'est qu'ils n'avaient pas lu votre prose, voilà tout. Jésus n'était qu'un (t idéaliste transcendant, et n'avait pas une notion Lien claire de sa propre personnalité (1\ » La chose n'est pas plus difficile à comprendre que cela. C'est même bien étonnant qu'on ne l'ait pas découvert plus tôt. Enfin, vous êtes venu, c'est l'essentiel. Je n'ai qu'un regret, c'est que vous n'ayez pas pu voir ce Jésus-là lui-même, pour l'aider à débrouiller ses idées et lui donner, de sa personnalité, cette idée claire qui lui manqua. Il eût gagné cent pour cent à vous connaître.
L'eussiez- vous , par exemple, laissé tomber dans cette grossière erreur, de « se croire un être surhumain et (le vouloir qu'on le regardât comme ayant avec Dieu un rapport plus élevé que celui des autres hommes i^2 ; » vous lui eussiez prouvé le contraire par le Minokhired, le Bereschith, et, même, le Baba.
Au reste, il affirmait de lui, à ses auditeurs, ce qui convenait à chacun. Il y mettait même, à ce- qu'il semble, un très-habile discernement. Aux lecleui's du
l'un nommé JÉSUS. 12;j
livre d'Hénoch (qui n'oKistait pas) il laissait croire qu'il était le « Fils de l'Hoinme ; » pour le vulgaire, qui lisail Isaïe et Michce, il se faisait passer pour « le Fils de Da'/id ; » pour les affiliés seuls, il était « le Fils de Dieu (1\ »
Cette petite tricherie serait vilaine « pour nous, race profondément sérieuse, » race chez qui a la conviction signifie la sincérité avec soi-même...)) car bonne foi et imposture sont des mots qui, dans notre conscience rigide, s'opposent comme deux termes inconciliables... et nous appellerions un acte semblable un faux;... mais ^^ la vérité matérielle a très-peu de prix pour l'oriental : » Or, Jésus était oriental, malheureusement :'et il pouvait dire : « Je suis la vérité, » tout en étant un splendide imposteur.
Et puis : « Il y a plusieurs mesures pour la sincérité... on ne conduit le peuple qu'en se prêtant h. ses idées... et celui qui prend l'humanité avec ses illusions et cherche cà agir sur elle et avec elle, ne saurait être hlàrné. César savait fort bien qu'il n'était pas fds de Vénus, )> comme Jésus n'ignorait pas qu'il n'était pas fds de David... a II nous est facile à nous autres, impuissants que nous sommes, d'appeler cela mensonge, et, fiers de notre timide honnêteté, de traiter avec dédain ces héros... Quand nous aurons fait avec nos scrupules ce qu'ils fireut avec leurs mensonges, nous aurons le droit d'être pour eux sévères (2;. » Saperlotte ! A'oilà qui est rond et carré : ainsi donc ,
ï^ï LETTRES SUR LA VIE
puisque vous nous le dites, Jésus nienlil, et fil Lien : car, « le seul coupable en ce cas, c'est l'humanité qui veut (Mre trompée : » tu l'as voulu, George Dandin; et c'est ainsi que finit le quinzième chapitre de la légende. Amen.
Après nous avoir, ainsi, expliqué comment on peut devenir un coquin, sans, pour cela, cesser d'être un honnête homme, vous avez dû vous sentir tout fier, et grandement soulagé. Jamais, quant à moi, je n'avais lu ni entendu, nulle part, rien qui approchât de cette vertueuse théorie. C'est dommage que ces choses-là ne soient pas brévetables. Voilà ce qui s'appelle de la franchise et de l'habileté. Si, jamais, quelqu'un vous surprend à piper les des de l'histoire il n'aura rien à vous reprocher : vous avez eu la bonté de le prévenir. Vous n'êtes peut-être pas oriental ; mais vous passez pour orientaliste; cela se touche de près.
En outre, cette théorie va jeter une pure lumière sur les miracles de Jésus : jamais on ne les eût bien compris sans cela.
Deux moyens de preuve, les miracles et l'accomplissement des prophéties, pouvaient seuls, « en effet,» établir la mission surnaturelle (1) de Jésus. Quant aux prophéties, vous faites très-sagement de passer légèrement là-dessus, dix lignes seulement, pour faire voir que vous n'oubliez rien, et pour nous apprendre que ce que l'on prenait sottement pour des prophéties,
1)"UN XOMMÉ JÉSUS. Ifîo
« c'était le plus souvent des circonstances fortuites ou insignifiantes de la vie du maître qui rappelaient aux; disciples certains passages des psaumes et des prophètes, où, par suite de leur constante préoccupation, ils voyaient quelques images de lui. » Des «jeux de mots... des artifices de style (1\ » Voilà tout.
Ainsi, l'époque exacte de sa venue, prédite par Daniel (2 , six cents ans d'avance : ainsi la virginité de sa mère, annoncée par Isaïe ,3 ; ainsi la trahison de Judas, décrite par le Psalmiste (4', la flagellation do Jésus, sa couronne d'épines, sa mort entre deux scélérats, sa résurrection ;o\ tous les détails de sa passion ^6;, comme le lieu précis de sa naissance ^7), prédits par Isaïe, David et Miellée, tout cela ne sont que des jeux de mots, des artifices de style, des circonstances fortuites et insignifiaules de la vie de Jésus. Vous faites Lien de me le dire , maître , parce que j'avoue que la successif in non interrompue de prophètes, me racontant cette vie tout entière, quelque mille ans d'avance, ne laissait pas de me faire quelque impression; maintenant, je n'y penserai plus : Parole de philosophe !
Passons donc aux miracles, et laissons les prophéties pour ce qu'elles valent.
Nous avons déjà traité cette question des miracles dans une lettre précédente, et je n'ajouterai pas grand'chose à ce que je vous ai déjà dit, si ce n'est que TÉ-
(1) P. 2dG.— (2) Dan. ix, 2G. — (3) I?. vu, 14. - l\) Vi. XL, 10. (5) Ps. XV, 10. — (G) Is. LUI, [15. xïi. — (7) Micli. v, i.
gli&e se montre encore beaucoup plus dilTicile et plus exigeante que vous ; car, au lieu d'une expérience, faite devant une commission pleinement incompétente, elle procède à des enquêtes dix fois plus rigoureuses et plus minutieuses que les précautions que vous indiquez. On dit que cela se trouve dans un gros livre infolio, de Benoît XIY, où l'on prétend que vous pourrez le trouver tout au long. Seulement, il est vrai, l'Église n'oblige pas le bon Dieu à le prévenir d'avance, et ne lui désigne ni le lieu, ni le jour, ni l'heure de l'opération ; on pourra l'ajouter. Après cela, peut-être votre délicate constitution ne vous permet-elle pas la lecture des gros livres : il y a des gens auxquels cela porte sur les nerfs.
Je me permettrai, toutefois, de vous adresser une très-bumble question.
Vous nous avez dit plus haut, que vous ne réputiez pas le miracle impossible.
S'il n'est pas impossible , c'est que probablement il est possible.
Donc, s'il est possible, on peut en avoir fait. Vous ne vous imaginez pas comme je suis fier de ce premier raisonnement : cela m'encourage à poursui\Te.
Si quelqu'un peut faire des miracles, pourquoi l'homme que vous qualifiez de vraiment fils de Dieu, d'idéaliste transcendant, et d'une multitude d'autres titres plus sublimes encore, pourquoi cet homme n'en eût-il pas fait ?
Vous dites bien que Jud;is en a fait.
d'lW .\0MMÉ JÉSUS. HT
Pourquoi ce qui fut possiljle à Judas, no lui eùt-il pas élé possible à lui ?
Et s'il est possible qu'il en ait fait, pourquoi serait-il impossible que ceux qu'on a vus et signalés, fussent du nombre des miracles réels ?
Supposons qu'on ait perdu le secret des aérostats, et qu'il vienne, dans un ou deux siècles, un M. Renan quelconque; — mais un ignorant, cette fois, — qui prenne la peine de raisonner ainsi qu'il suit :
rsûus ne disons pas qu'il soit impossible de s'élever dans les airs à l'aide d'un ballon rempli d'un gaz plus léger que l'alnuisphère, et qui y demeurerait suspendu.
M. de 31I.)ntgoirier et, après lui, Gay Lussac, Nadar et autres, prétendent qu'ils se sont élevés en bîdlon, et ont été visiter la région des nuages.
Donc, ce sont des imposteurs.
Il me semble que ce Renan-là raisonnerait assez faiblement.
Et que vous paraissez raisonner abs(jlument de la même manière.
Mais c'est peut-être moi qui raisonne mal.
Vous aimez mieux admettre que Jésus-Christ a menti, et que les Évangélistes furent ses complices : C'est plus sûr ; entre deux maux, choisissons le moindre.
Bien que les miracles de Jésus (c aient quelque chose de très-blessant pour vous (1\ » vous poussez la Ijonté
iiîS LETTRES SUR LA VIE
jusqu'à ne pas lui en vouloir : « Toute idée perdant quelque chose de sa pureté dès qu'elle cherche à se réaliser, on ne réussit jamais, sans que la délicatesse de l'âme éprouve quelques froissements. Telle est la faiblesse de l'esprit humain, que les meilleures causes ne sont gagnées, d'ordinaire, que par de mauvaises raisons [V. » Et Jésus a, selon vous, sciemment, employé ces mo^"ens tortueux dont les âmes plus honnêtes des autres grands révolutionnaires eurent horreur de se servir. Il a donc passé, de l'état de maître charmant, et de docteur champêtre h celui de fourhe adroit, accompagnant ses tours de gobelet « de circonstances choquantes, d'efforts, de frémissements, et autres traits sentant la jonglerie. » La seule chose qui, pour vous, reste encore un peu obscure, c'est de pouvoir discerner avec précision, « parmi les récits miraculeux dont les Évangiles renferment la fatigante énumération... les miracles prêtés à Jésu=;, de ceux où il a consenti à jouer un rôle actif (2;. »
Tel est l'impur terrain où vous nous conti-aignez de vous suivre ; mais ici, je vous l'avoue, le cœur me manque tout à fait, et se soulève de dégoût.
Tant que vous n'avez fait que souffler dans votre chalumeau, et chanter une églogue langoureuse, à l'honneur d'un Méliljée imaginaire, nous avons pu rire et siffler aux accents de vos joyeux pipeaux. Mais maintenant, il faudrait descendre trop bas pour j.laisanter
.'I) P. 23S.— f-2l P. -Ibd.
l'u-\ nommé Jésus, ]29
avec rinfaîiiic , et trouver un divertissement honnête à un spectacle qui déshonore l'humanité, et outrage Dieu, Il est un genre d'impiété qui, tout en attristant le cœur, amène sur les lèvres quelque chose qui ressemhle à un sourire, quand la bouffonnerie ne descend pas jusqu'à déshonorer un cire saint et pur; mais quand l'histiion fait tomber le divin, du grotesque dans l'immonde, quiconque se respecte ne peut plus contempler le spectacle de sang-froid ; la pudeur ne rit jamais aux lazzis de semblables pièces ; et, quand elle est forcée d'y assister, elle ne peut qu'y répugner, et rougir,
Yoilà le sentiment qui, maintenant, nous anime; et, quant à moi, si un mot de votre livre venait à tomber, désormais, sur mon vêtement, je crois queje couperais la pièce : quand j'en tourne les pages, je me lave les doigts.
Je ne vous refuse pas une certaine habileté dans le maniement de la plume : mais, vous avez beau adoucir les -transitions ; la logique des faits, plus robuste que votre finesse, vous écrase de son impitoyable pesanteur; et cette humanité, que vous souffletez, vaut encore, je l'espère, mieux que vous ne le lui dites.
Nous ne sommes pas de ceux qui chantent à outrance l'hosannah du progrès ; et nous ne pensons pas que notre siècle brille, au milieu des âges, d'une si pure lumière qu'il puisse servir d'unique flambeau aux générations à venir ; mais nous avons trop de sens commun et de justice pour lui dire, en pleine figure, que, si l'on veut faire réussir une idée parmi
les hommes il faut, préalaljlomcnt , la souiller. La race lumiaine ne vaut pas grand'chose ; mais elle vaut touj(jurs mieux que cela.
Quoi ! ce siècle vous entendra lui jeter à la face des mots comme ceux-ci : des âmes plus honnêtes que celle de Jésus prêchaient, avec lui et avant lui, une même doctrine, et approchaient des lèvres de la société mahidc la coupe salutaire de la vérité, et le monde les a repousses, méconnus, et ils sont morts dans l'ouhli : Jésus, au milieu d'eux, et à leur suite, a offert, à son tour, les mômes enseignements; et, se faisant l'écho d'un enseignement traditionnel, il a annoncé le même évangile ; mais il a pris soin d'altérer la suhstance divine, et de ne la présenter aux hommes qu'avec accompagnement de mensonge et d'hypocrisie : voilà le secret de son succès. Les hommes ont rejeté le breuvage que leur offraient les mains immaculées des' sages, et l'ont avidement accepté de celle d'un histrion habilement grimé. La cause de la société humaine était plaidée par des avocats intègres ; ils devaient la perdre et l'ont perdue ; celui-là seul l'a pu gagner qui a su l'appuyer de mauvaises raisons, et d'arguments qui déshonorent.
Si cela était vrai, ou seulement possi])le, la plus grande honte qui pût être infligée à une créature vivante serait de porter le nom d'homme.
Mais, heureusement, vous calomniez votre raco; elle n'est pas encore tombée si bas.
Accepter votre thèse, c'est se llétrir.
En véi'ité, il faut avoir ])ien peu de Vin'gognc, et
l"l.\ nommé Jésus, 131
posséder une large dose de cynisme , pour oser prétendre que l'insuccès attend fatalement les efforts des Ames droites, et que le monde ne peut se convertir qu'à la voix; d'un intrigant, qui éprouve le (( besoin de » mentir, pour « se donner du crédit (1''. »
Je n'ignore pas que, dans votre ingénieuse classification de l'espèce humaine, vous nous faites, de Tliumanité, un tableau peu flatteur. « L'humanité, )> ditesvous, « dans son ensemble, offre un assemblage d"ètrcs bas, égoïstes, supérieurs à l'animal en cela seul que leur égoïsme est plus réfléchi i2). » Ce qui veut dire, apparemment, que les hommes sont supérieurs à la Ijrute, seulement parce qu'ils sont des animaux dépravés. Je pense que vous n'avez pas même le triste honneur d'avoir inventé cette impertinence, et, pour mon compte, vous me permettrez de vous la restituer avec usure. Car, dans tout ce que votre outrageuse affirmation peut enfermer de vrai, au fond, que prou ve-t- elle? sinon que, dans sa lutte contre les enfants de l'Eglise, votre philosophie a eu l'honneur détestable de remporter quelques victoires, et d'enfanter des apostats? Comment donc! dans cette humanité que vous jugez 'si méprisable, U s'est trouvé, à la suite du Crucifié, que vous-même appelez divin, il s'est trouvé, dis-je, des hommes, engendrés par les ineffables splendeurs de sa vie et de sa doctrine, qui ont, comme saint Paul, désiré être anathèmes pour leurs frères : des hommes, par milliers, qui allèrent, et vont encore, tous les jours,
verser leur sang comme de l'eau, pour l'amour de races inconnues, et afin d'amener à la lumière, à la vertu, à la charité, les déshérités de l'un et l'autre hémisphère ; il se trouve des hommes, et des femmes, et des jeunes vierges, qui, dans les hôpitaux, dans les hagnes,dan& les caves fétides, vont à la chasse des douleurs de tout genre, soit de l'àme, soit du corps; douleurs que, dans votre orgueil, et votre philosophie superbe, vous ne savez que flétrir : il se trouve des chrétiens, en un mot, des disciples de Jésus, entendez- vous, dont l'existence se consume à guérir les plaies physiques et morales qu'a faites votre haute raison et celle de vos amis : et vous venez, vous autres, utopistes stériles, vous, êtres h}hrides et impuissants, vous, engeance orgueilleuse et vaine, vous venez vous poser en colonnes dans le temple de l'humanité qui croule, en docteurs au sein tles ignorances que vous avez créées, en blasphémateurs delà victime du Golgotha. Vous, qui n'avez jamais su produire une théorie durable, vous venez insulter, lâchement et bêtement, à la foi dont, malgré vous, vous dévorez les miettes, et outrager le peuple qui, seiû, résiste à ce torrent de débauche intellectuelle que verse l'urne de votre écritoire, et qui menace de vous engloutir avec vos rêves !
Ah ! qu'il vous sied bien de reprocher son égoïsme à un monde qui n'est égoïste que par vous. Vous me rappelez votre prédécesseur Rousseau prêchant l'amour de l'enfance, et vantant les suavités du sein maternel, en se rendant au porche de l'hospice où il venait, tous les ans, se débarrasser d'un de ses bâtards.
l'ux .\û.a[mé JÉSUS. 133
Le pliilusopîie versait, du pan de son manteau crotté, aux mains de saint Vincent de Paul, le triljut annuel de la fécondité maternelle; l'apôtre du Christ adoptait l'iniiocentc créature, et lui donnait le douLle pain quotidien avec un amour de père, tandis que le grand moraliste déchargé de son fardeau, méditait, sur la réforme de l'Eglise et l'égoïsme de l'humanité, la satire qu'il écrivait, brillamment, au retour. Yuus autres, mes charmants docteurs, n'avez jamais su élever plus haut le niveau de vos personnes exquises; vous ne savez que mordre les mamelles qui vous nourrissent , et aboyer à ceux dont la main vous abrite et vous défend.
Allez donc, en Cochinchine, verser votre sang, s'il vous plait, au Ijénéfice du Grand-Tout ! Vous qui comprenez si bien les religions païennes, dont les adorateurs d'un seul Dieu ne peuvent avoir l'intelligence, partez donc pour l'un des points du monde où n'a pas encore fait son apparition la sublime doctrine de la Catégorie de l'idéal. Allez révéler les magnificences inconnues et les profondeurs mystérieuses du paganisme, aux adorateurs des crocodiles et des chats : allez faire concurrence à ces missionnaires, égoïstes de nouvelle espèce, que les Chinois étranglent et que les sauvages dévorent; montrez que le philosophe a aussi des entrailles de mère, que le progrès del'esprit humain n'est pas un vain mot, que la révolution n'est pas une chimère, et que vous ne portez pas, comme le ver luisant , toute votre clarté par derrière, pour avertir le voyageur prudent que là où vous êtes, se trouve un buis-
son OU un fossé; mais que voire lumière n'éclaira jamais aucun sentier viable.
Que si vous ne vous sentez pas ce courage, charmant docteur, ayez au moins la bonté de ne pas faufder votre main dans la poche du pauvre, pom* lui enlever l'espérance qui le console, et la foi qui l'ennoblit; ne sentez-vous donc pas, dans les entrailles du monde, celte fermentation cachée se révélant par les miasmes qui s'exhalent de vos élucubrations philosophiques? laissez-nous, par prudence, balayer ces matériaux, avec lesquels vous prétendez bâtir. Le jour où vous auriez vaincu le Galiléen, serait votre dernier jour. Ce ne seront pas les toiles d'araignée de vos découvertes talmudiques qui serviront jamais de voile au vaisseau, ni vos mains qui tiendront ferme la barre du gouvernail : et j e n'aimerais pas , quant à moi , à naviguer sur un navire avec un Renan pour pilote. La barque de saint Pierre vaut encore mieux que votre ballon égaré dans les nues; et le sommeil de Jésus me rassure, contre le naufrage, bien autrement que vos longs télescopes.
H vous sied mal, croyez-moi, illustre m.aître, de calomnier les œuvres de Dieu : cela fait penser les gens à médire des vôtres. De quelque part que mes yeux se tournent, je vois les fils de l'Évangile dans un nimbe de lumière et dans une atmosphère de charité ; et les adeptes de votre sagesse tâtonnant dans le doute, et, — Dieu sait pourquoi, — n'en voulant qu'au bien d'autrui. Nous avons su vivre sans vous, et sans égoïsme et sans hésitation, pendant quelque chose
l"ux :;ommé je su s. \3o
comme di\-liuit siècles; permcltez-nous do garder ce c[ue nous avons, jusqu'à ce que vous nous ayez, du moins, montré quelque chose de mieux.
Et surtout, par pudeur, ou, du moins par bon sens, s'il vous en reste encore, tâchez donc de ne pas transformer la grande figure du Christ en un tragédien hypocrite, jouant, sur les tréteaux du Calvaire, la tragédie de la Passion, pour mieux confirmer le mensonge de sa comédie des miracles.