‹ Lettres sur la vie d'un nommé JésusChapitre 31 sur 37 · LETTRE XIII · texte numérisé non relu

LETTRE XIII

De plus foii en plus fort comme chez Nicolet. — Le héros de M. Renan devient positivement d'un détestable caractère. — Jean Loyscau fait à M. Renan un compliment bien flatteur. — Plus complet que l'Ariosle. — Quand on veut placer la queue à la place de la tète, et réciproquement, on se crée des difficultés bien grandes.

— Il faut bien attacher son mascpie, si on ne veut pas le voir tomber. — Nouveau secret pour jouer h cache-cache. — La nuée de sauterelles. — Le nommé Jésus se fait prestidigitateur. — Comment on ressuscite un homme qui n'est pas nioit. — Marie la langoureuse. — Conseil tenu par les rats; l'un d'eux se fait attacher le grelot. — Rar Renan. — Grande découverte médicale pour hâter la convalescence d'un infirme. — Le grand maître en ironie.

— La toile tombe.

A'olre XLV chapitre porte un titre Lien spirituel : (( Progression croissante d'enthousiasme et d'exaltation (1), » Si votre exaltation et votre enthousiasme n'ont pas atteint leurs dernières limites, nous pouvons nous altendre à quelque chose de heau.

Vous vous exaltez, en effet, dès la première page, jusqu'à nous apprendre que, dans la secte chrétienne, fondée par Jésus, « la propriété était interdite (2\ » et, pour j)reuve, vous nous renvoyez à saint Luc, ce grand conaitaniste, que vous ne comprendrez peut-être pas assez pour pouvoir apprécier la doctrine suivante, qui est la sienne : « Prêtez sans intérêt et s(iyez Inenfaisants (3) ; » « faites l'aumône (4) ; » « quand vous don-

(1) P. 307. — (-2^ Id. — (3) Luc, VI, 33. — ('0 xi, '.2.

h'lw ^'o.M.^rÉ JÉSUS. 153

nez un festin, appelez-y les pauvres (l). » Toutes ces choses se trouvent dans le troisième Évangile, ne vous déplaise, ainsi que l'histoire de Zachée, et encore celle de la pauvre veuve, ce qui semljle indiquer que la propriété n'était pas tout à fait prohibée, puisque l'aumône était recommandée à cette secte naissante, dont le fondateur lui-même avait un caissier.

Mais ce sont là de pures vétilles : prêter cà l'Évangile votre style et vos appréciations est un moyen si honnête et si facile de lui faire dire tant de sottises, que vous ne pouviez décemment le négliger.

Jésus, dans la nouvelle période où vous le faites entrer, et que vous avez inventée, grâce à Dieu, à son bénéfice, ne sera plus désormais « le fin et joyeux moraliste des premiers jours :2;. » Voilà qu'il a jeté au loin son chalumeau et sa hoidette ; ses lèvres se sont pincées, son front s'est assombri, les fumées du premier succès lui ont monté à la tète, comme il arrive à mi auteur qui a bien vendu la première édition de son livre. Il va se mettre à tout « ])riser, » même « la vie. » « Le chrétien sera loué d'être mauvais fils, mauvais patriote... (3; » Jésus a des tentations de suicide (4\ « parfois on eût dit que sa raison se troublait (o\ » « n ne souffrait aucune opposition,... sa douceur semblait l'avoir al)andonné ; il était quelquefois rude et bizarre... l'obstacle l'irritait... Sa notion de Fils de Dieu se troublait et s'exagérait. La loi fatale qui condamne l'idée à déchoir dès qu'elle cherche à

(11 XIV, 13.— (2) P. 312. — 3; P. 31 i. — (;; P. 31 G. — {o, P.

loi LETTRES SUR LA VIE

convertir les hommes, s'appliquait à lui. Les hommes, en le touchant, l'ahaissaient à leur niveau... Il était temps que la mort vînt dénouer une situation tendue à l'excès ^1). »

Ainsi, voilcà Jésus condamné à mourir, même par vous : le roman marche.

Et de cette sorte finit le chapitre : Progression .croissante d'Enthousiasme et d'Exaltation. — C'est bien curieux que jamais personne n'ait, avant vous, découvert rien de cela dans l'Évangile !

Il est des choses qu'on ne réfute pas; on les cite, et un sourire en fait justice. S'il germait dans le cerveau d'un historien imbécile le dessein de faire passer Alexandre le Grand pour un lâche, Charlemagne pour un empereur détrôné. Racine pour un comédien insipide, Molière pour un tragique mallieureux, ou vous-même pour un philosophe sensé, je ne pense pas que personne s'amusât à rectifier la biographie universellement connue de tous ces héros calomniés. Baver sur l'Évangile peut être plus impie, niais ce n'est pas plus absurde, et je ne crois pas que vous ayez, sur ce point, l'honneur de vous voir réfuter par personne; de même que vous n'avez pas, je suppose, celui d'avoir un grand nom])re de de^■anciers.

Vous êtes litléralcur et romancier; et, comme tel, esclave de la phrase et de la situation que vous créez, bénévolement, à vos liéro?. Votre roman se divise en

(1) P. 320 paîiiîii.

d'un nommé JÉSUS. 153

li'ois parties : L'Arioste n'avait inventé que le Roland amoureux et le Roland furieux; vous avez su enchérir en ajoutant le typa du faussaire. Grâce à vous, nous aurons la trilogie complète. Le nomljre U'ois est parfait, et, par vos soins, le nommé Jésus deviendra, tour à tour, le héros champêtre, le héros hypocrite, et le héros enragé. :><3us avons entendu le premier jouer delà flùte à la ïircis, pour appeler les poissons dans les filets de Pierre; chanter la petite chanson après boire, et, quo sait-on? il a dansé, peut-être, au ])al de noces d'une demoiselle quelconque de la ville dcCana. Xous avons a,ssisté à la transformation du pastoureau candide, et nous l'avons vu changer son chapeau enguirlandé de roses et sa houlette , contre le ])onnet pointu du magicien et les gobelets du prestidigitateur; encore un peu, nous allons voirie troisième acte de la pièce, et contempler l'ex-lierger avec l'ex-sorcier pliant bagage, et jouant le rôle complémentaire de fou, et de fou furieux; ce qui ne l'empêchera pas d'être toujours un bien grand homme, et le plus sublime réformateur du genre humain.

S'il est une chose notoire et certaine pour quiconque a lu, même très-superficiellement, les narrations évangéliques, c'est que la personne adoraljle de Notre- Seigneur Jésus-Ch.rist porte le caractère le plus frappant de simplicité et d'unité. Plein de douceur dans son berceau et plein de douceur au Calvaire , il est toujours bon, compatissant, rempli de miséricorde et de mansuétude pour les hum])les et les pécheurs repentants, pour Mari e-Magdeleine comme pour le larron

sur la croix;; cl toujours sévère et implacable pour l'orgueil et l'hypocrisie, envers les pharisiens et les scribes de Galilée, comme envers les scribes et les pharisiens de Bethléem, Do même toujours on le voit aspirant après l'heure du martyre, sur les bords du lac de Ti])ériade, comme dans les douces confidences du cénacle; non pas, certes, dans le but de faire triompher une idée philosophique transcendante, et devenir le précm'seur d'un Renan quelconque; non pour chercher sa propre gloire, mais uniquement pour glorifier son Père, et racheter le monde corrompu, sans excepter ni vous, ni moi.

Qu'il se soit trompé ou non; j'ai là-dessus ma doctrine, comme vous avez votre système. Je ne prétends pas vous chicaner, même sur des opinions insensées ; mais le point où ma conscience se révolte et crie, c'est celui oii je vous vois, trahissant la vérité avec le cynisme le plus impudent, et alfichant une effronterie sans exemple, briser l'indissoluble unité du caractère humain du Christ; et, pour satisfaire aux exigences d'un plan ridicule, disposer en maître absolu de la chronologie et des faits, et soutenir la plus impertinente des thèsesavec la plus impertinente des aiulaces.

Vous avez donc lu, je suppose, avec une demiattention, les quatre Évangélistes; et, sans aucune pudeur, comme sans aucun égard pour l'ordre des temps et des événements, vous avez noté les faits et gestes de Jésus-Christ selon vos petites idées préconçues ; triant les douces paraboles pour en orner la figure de l'aimable maître du village; réservant l'épi-

D UN N0M3IE JESUS

sûde des miracles, pour le fin homme du moude; et cotant les invectives , pour les appliquer au forcené des derniers temps.

Celte méthode peut n'être pas dénuée d'ha])!leté; mais elle décèle un homme halntué à employer de tristes moyens pour soutenir de tristes théories.

Que diriez-vous, je vous prie, d'un historien, lequel vouhmt imposer à la crédulité puhlique une Vie de Niipdléon do son invention, et tracer la marche des idées de son héros au gré de ses propres caprices, placerait l'épisode de Waterloo avant celui d'Austerlitz, et le siège de Toulon après l'exil de Sainte-Hélène? Or, telle est' la méthode d'après laquelle vous écrivez l'iiistoire. D'autres la qualifieront comme il leur plaira; pour moi, je crois être modéré en l'appelant un faux.

Quoi que vous en disiez, Jésus a fait des miracles pendant tout le temps de sa vie puhlique, à commencer par Cana, en Galilée, et en finissant au Calvaire. Vous pouvez les nier, mais vous devez les connaître. Jésus a prêché le renoncement, dès la première fois qu'il ouvrit la Ijouche; et déclaré bienheureux ceux qui souffraient p'ersécution pour la justice, et ceux qui avaient l'esprit de pauvreté, lors de son premier sermon sur la montagne; Jt'sus a prononcé l'anallième contj'e toutes les hypocrisies, dès le premier jour de son divin apostolat ; et admettre dans sa vie et dans sa pensée, des variations pareilles à celles que vous prenez la peine d'inventer, c'est pousser l'audace de la calomnie jusqu'à des limites qui eussent répugné aux consciences les moins délicates.

Cette observation pourra avoir le malheur de vous déplaire; mais cela ressort tellement de toutes les pages de votre livre, que je crois pouvoir me dispenser d'en fournir ici la moindre preuve. Votre masque est si mal attaché qu'il tombe tout seul. Votre Evangile sue la fausseté par tous les pores ; les virgules et les points pueni le sophisme.

De là, ces contradictions sans nombre, et si fatigantes rar leur retour monotone; de là, ces falsifications de textes, sans vergogne et, môme, quelquefois, sans art; delà, ces citations qui retombent sur votre nez, comme tout ce qui est maladroitement jeté en l'air.

C'est ainsi, par exemple, qu'à la page 321, vous affirmez que c( dans les premiers temps de sa carrière , Jésus ne rencontra pas, ce semble, d'opposition sérieuse. )) Il était dans sa chère Galilée, qui le portait, comme on sait, sur le pavois ; et, deux pages plus loin, voici que vous nous attestez que : «dans cette môme Galilée, il s'en fallait que l'accueil fait à sa doctrine fut également bienveillant (1). »

C'est ainsi, qu'à cette même page 321, vous nous renvoyez à saint Mai'c, pour nous prouver que « la prédication de Jésus n'eut d'éclat que dans un cercle de personnes assez restreint, )) et, si j'ouvre saint Marc, à l'endroit cité, j'y lis que « Jésus était suivi par une grande foule qui venait de Galilée, de Judée, et de Jérusalem, et del'Idumée, et d'au delà du Jourdain, et du pays de Tyr, et de celui de Sidon (2\ »

(1) P. 322. — (2) Marc, m, 7, si'.iv.

d'un XOMMÉ JÉSUS. l.Vj

C'est ainsi que, toujours à la môme page 321, vous nous dites que « plusieurs fois il fut obligé de se cacher et de fuir, » et vous appuyez cette assertion sur le texte même qui m'apprend que Jésus vivait au milieu dune foule immense, sur les rives du lac de Tibériade. Mais comme il devait donc être bien caché parmi tout ce monde ! Quand vous alliez au Collège de France, faire votre beau cours d'hébreu, devant un nombreux auditoire, vous vous croyiez donc si bien musse que les agents de police eussent perdu votre piste, si, ce qu'à Dieu ne plaise î ils avaient reçu l'ordre de vous saisir ?

Et toutes ces énormités fleurissent dans une pauvre petite demi-page de douze lignes, contenant, chacune, une moyenne de huil mots !

C'est bien le cas de dire ce que voire ami disait dans le Figaro, en parlant du savant Jésuite que vous savez : (c Ys.. Renan nous prend-il pour des oies ? » Et nous, vos lecteurs, prétendez- vous donc, qu'après tant de peccadilles, nous vous prenions pour un aigle ? Ce serait, en vérité, nous demander beaucoup.

En tout cas, si vous êtes un aigle, votre plumage n'y ressemble guère. Je vousjurg, qu'il faul du courage pour suivre votre poëme héroï-comique ; et qu'il ne faut pas une mince dose de patience pour écraser, en détail, cette nuée de sauterelles d'impiétés et d'erreurs, qui est venue s'abattre parmi les fleurs de votre prose.

Enfin, passons par-dessus nos répugnances et poursuivons.

Nous sommes donc dans le Jésus charlatan, et voici

inO LETTRES SUR LA VIE

que nous apprenons de vous, non sans surprise, qu'il ne faisait pas ses tours de passe-passe pour le premier venu. Il n'exposait pas son savoir-faire thaumaturgique aux gens habiles; mais, au contraire, « il n'aspirait à gagner que le peuple et garda pour les simples des moyens bons pour eux seuls (1) ; » et, comme « le pays » des simples (( était loin de convoler tout entier au royaume de Dieu 2\ l'amerlume et le reproche se faisaient de plus en plus jour en son cœur (3). Pareil à Lamennais, il entrait alors dans des accès de « la colère la plus effrénée (-4'; » et « devenait intraitable jusqu'à la folie pour ceux qui ne pensaient pas comme lui o\ » Enfin les recommandations qu'il adresse à ses disciples, « portent l'empreinte d'un vrai fanatisme [6\"

Voilà un joli portrait, « pour le fondateur d'un monde nouveau (7), » qui « s'adresse toujours à la finesse du sentiment moral (8) ?» '

Or, quoique votre Jésus 'n'ignorât pas que ces coquins de Pharisiens fussent trop forts en physiologie cl en chimie, pour tomber dans le piège des miracles, il voulut, toutefois, en essayer un à leur intention, pour tenter de les convertir. Le récit de cette bonne farce est essayé par vous, dans un cliapitre qui a dû vous coûter de très -longues recherches et de bien profondes méditations; mais rien ne coûte pour arriver au viai, et je ne doute pas que vous n'ayez rétabli un point d'histoire, étrangement dénaturé par les évangélistes, et défiguré par des interpolations.

(1) P. 322. — (-2^ P. 323. — (3) P. 32i. — (4; P. 320. — (o) Ib. — (O; îb. — (7) P.' 327. — (Sj P. 3:33.

l'ux xommé je su.-. 101

Il s'ac:il de la résuiTfclion de Lazare. C'est une grosse affaire de ressusciter un mort; mais le prodige que vous avez opéré, en l'empccliant de mourir, est mille fois plus merveilleux encore.

Ces pages do votre livre me paraissent si touchantes et sihelles, que j'ai vraiment regret de les affaiblir par ma prose; mais comme c'est un peu long, je me vois dans la douloureuse nécessité de les abréger en les relatant .

Jésus était à Jérusalem : les Pharisiens, ses adversaires acharnés, tentaient de le faire' tomber dans mille pièges; mais, « en général, il se tirait d'embarras avec beaucoup de finesse 1\ » (Mon Dieu, que ce mot a de charmes pour vous!) « Ses raisonnements, il est vrai, étaient souvent subtils, » et, comme tous les gens (( simples, » il se montrait, assez souvent, « sophislc; » mais cela n'empêchait pas que l'on sentît dans ses discours « la fine raillerie de l'homme du monde '2' . » Voyez, par exemple, ces mots, prononcés à propos de la pauvre pécheresse repentante : « Que celui de vous qui est sans péché lui jette la première pierre. » Ce qui est, en effet, prodigieusement fin, et divinement subtil.

Or, les Pharisiens, qui étaient fort mal endurants, à ce qu'il paraît, vexés de voir qu'il n'en faisait pas grand cas, « lui jetaient des pierres ; » mais il ne faut pas leur en voidoir; « ils ne faisaient qu'exécuter la loi (3\ » Je ne sais pas trop comment cela était exécuter la loi ;

(1) V. 3'.o. — (-2) p. 2 '.G. — ;3) p. 2oC.

iO-2 LETTRES SUn L.V VIE

ni vous non plus; mais c'est ])ion égal. Puisque vous le dites, il est clair qu'ils faisaient très-bien : la loi ordonnait de lapider ceux qui détournaient les hommes du culte du vrai Dieu. Jésus recommandait ardemment toutes les observances de ce culte ; donc, il fallait lui j eter des pierres : c'est raisonner, c cla . . . comme un orgue de trente-deux: pieds !

Le nommé Jésus, pour varier ses plaisirs, et se délasser des cailloux des Scribes et des Pharisiens, se procurait bien, par-ci, par-là, quelques petits divertissements champêtres; comme, je suppose, d'aller faire une petite excursion aux environs ; à Jéricho, par exemple, où la conversion de Zachée produisit un « scandale » pieux, et où « le mendiant Bartimée lui fit beaucoup de plaisir, en l'appelant obstinément fils de David, quoiqu'on lui enjoiguît de se taire (1\ » Mais tous ces délassements n'étaient rien auprès du Gonlentement qu'il avait éprouvé, en faisant connaissance avec la charmante famille de Béthanie.

Lazare avait deux sœurs : « l'une des deux, nommée Marthe, était une personne o])ligeante, bonne, empressée. L'autre, au contraire, nommée Marie, plaisait à Jésus, par une sorte de langueur, et par des instincts spéculatifs très-dé veloppés ,2 . » Si vous avez le malheur d'en douter, voyez saint Jean, qui n'en dit pas un mot.

«C'est dans ce tranquille intérieur que Jésusse consolait des tracasseries que les Scrilies et les Phari-

d'l'X nommé Jésus. 163

siens ne cessaient de lui susciter (r -, » et, proliablement, des pierres qu'ils lui jetaient, avec auiant de légalité que d'impolitesse.

Je ne comprends pas, vraiment, pourquoi vous, qui avez été à Saini-Sulpice, avez négligé de lire l'ouvrage «l'un docle sulpicien qui vous eût appris que Marie, sœur de Lazare, et ilarie Madeleine étaient une seule et même personne. Le R. P. Lacordaire, lui-même, l'a suffisamment démontré; mais la lecture du Balja Ba- Ihra et du BaLa Bethsia vous absorbent, sans doute, tellement, que vous négligez les omTages écrits en français. Donc, malgré saint Jean, saint Sulpice et saint Dominique, vous nous coupez, cruellement, cette pauvre sainte Marie Magdeleine en deux; fabriquant, avec ses débris, celle de Magdala et celle de Bétbanie : et c'est ainsi que nous jouissons, en ce moment, de l'épisode de Marie la langoureuse, qui ne ressemble ni à l'une, ni à l'autre. C'est un personnage nouveau dans Thistoire.

Pendant que Jésus était au debà du Jourdain, selon saint Jean, et, selonRenan, dans le « pays divin » de la JéricUotie voyez Josèphe\lafamilledeLazai'e tenait un petit conseil, auquel prirent part (c les amis de Jésus; » et, afin que la chose demeurât h tout jamais secrète, on prit la sage précaution d'y admettre des femmes. Ah ! c'est que les femmes dans ce temps-là... enfin suffit. Voici donc, à peu près, comment ce conseil de famille délibéra.

104 LETTUKri SUR LA VIE

Un pc'rsonna,t,^c quelconque, un dos amis de Jésus,

— je crois qu'il s'appelait Bar Renan, — manière de Hazzan à demi converti, s'adressant à l'assemblée, ouvrit sa docte Ijouclie, et parla en ces termes :

— Vous savez, cLcrs amis, que Jésus, dans ses voyages à Jérusalem, n'a pas aussi bien réussi qu'il y avait compté, et que nous-mêmes l'espérions d'abord. Il croyait avoir affaire aux gens « des bords de son charmant petit lac (l"», » et voilà qu'il a eu maille à partir avec messieurs les gros bonnets de la synagogue, les Pharisiens et les Scribes, qui lui donnent joliment du fil à retordre, et qui finiront par nous le gâter tout à fait. « Ses affirmations perpétuelles de lui-même prennent quelque chose de fastidieux...» ses conversations... deviennent un feu roulant de disputes. Son génie s'exténue en des argumentalions insipides; » et, discutant avec des « ergoteurs, son argumentation est, quelquefois, très-faible {2\ » « sa voix n'a à Jérusalem que peu d'éclat ;3) : » excepté auprès des Pharisiens, des Scribes, de « la caste sacerdotale (4\ » qu'il exaspère par ses discours; et de (t toute l'aristocratie qui le repousse ; » et du peuple, qui l'acclame. Quoique possédant toute la /???.e raillerie de riiomme du monde.... io) et se tirant d'embarras avec beaucoup de finesse , il n'a nulle idée du monde, et il lui éciiappc sans cesse des naïvetés ;6'' » qui font rire de lui. (( Sa mauvaise humeur contre le temple » (dont il a chassé les vendeurs, par respect

It U X .\ 0 M ^[ E JESUS.

pour le lieu saint), « lui arrache des mots imprudents ,l\ » Dans cette position critique et délicate, je pense que nous ne ferions pas mal de frapper un grand coup, pour le réhabiliter dans l'opinion . Qu"cn pensezvous, mesdemoiselles?

— Dame, nous ne demanderions pas mieux, monsieur Bar Renan ; mais que pouvons-nous y faire?

— Voici ce que j'ai pensé : il faudrait lui faire faire (( un grand miracle, qui frappât vivement l'incrédulité hiérosolymite 2). »

— C'est bon cà dire, mais on ne fait pas des miracles à volonté. D'ailleurs, vous savez qu'il est très-populaire et très-connu à Jérusalem : tout le monde va après lui.

— Je ne dis pas que vous ayez tort ; mais, néanmoins, j'opine toujours pour le miracle. Qu'en ditesvous, mademoiselle Marie ?

— Je serais assez de cet avis ; mais voudra-1-il se prêter à cette bassesse?

— 11 n'y a pas l'ombre d'un doute, ma chère demoiselle; « dans cette viUe impure de Jérusalem, Jésus n'est plus lui-même ; sa conscience a perdu quelque chose de sa limpidité primordiale... Il est désespéré, poussé à bout; il ne s'appartient plus;... et il subit tous les miracles qu'on lui impose (3\ »

— Mais , nous autres , interrompit Marthe , il me semble que nous allons commettre une véritable infamie.

itU) LETTRES SUR LA VIE

— Pas du loiil , chhve domoisello , répondit Bar Picnan ; VvOus croyez en Jésus, n'tst-il pas vrai?

— Certainement, s'écria toute rassisUincc.

— Vous croyez qu'il a déjà fait des miracles signalés, et ressuscite des morts ?

— Sans aucun doute.

— Eli bien ! voici comment je raisonne ; suivez Lien ma petite argumentation, je vous prie : « La fui ne connaît d'autre loi que l'intérêt de ce qu'elle cfoit le vrai (1; : » donc, vous devez vous prêter à une petite ruse, dans l'intérêt de ce que vous savez être faux. Est-ce clair ?

— Très-clair ! admirable !

— Bon ! je continue. « Le but que la fui poursuit étant pour elle absolument saint, die ne se fait aucun scrupule d'invoquer de mauvais arguments pour sa Ibèse, quand les bons ne réussissent pas >2'. »

— Mais, objecte Simon le lépreux, en se grattant l'oreille, m'est avis que si la guérison du paralytique de la piscine, celle de l'aveugle-né , la résurrection du fils de la veu^'e de Naïm, qui étaient d'assez bons arguments, n'ont pas réussi, je ne vois pas ce que nous pourrions faire de mieux.

— Pardonnez-moi. Dans ces circons lances, Jésus n'a pas été aidé; il a opéré tout seul : c'est pour cela qu'il a éclioué. Gela n'avait pas assez d'éclat, pas plus que d'avoir nourri des milliers de personnes avec deux ou trois pains, u Etant, comme nous le sommes, inti-

mcmer.i persuadés que Jt-sus est thaumaairgc, nous pouvons bien aider un de ses miracles à s'exécuter, comme tant d'iiommes /)/tf?a\. » — pieux, vous entendez, — <! qui, convaincus de la' vérité de la religion, ont cherché à vaincre l'oli-stination des hommes par dts moyens dont ils voyaient ]}ien la fai- Ijlessc (1\ ))

— C'est égal, dit Lazare ; ce n'est pas trop propre, tout ça, et la preuve ne sera pas des plus solides.

— Qu'est-ce que cela fait, mon cher ami, dit Bar tlenan ; « si cette preuve n'est pas solide, tant d'autres le sont! Si tel prodige n'est pas réel, tant d'autres l'ont été !... 2'. ))

— Monsieur Bar Renan a raison, dit la plus langoureuse des deux sœurs de Lazare ; puisque nous croyons que Jésus est très-capable de faire de vrais miracles, ci même de ressusciter des morts, voilji, justement, pourquoi nous devrions lui faire ressusciter un vivant : ce serait bien plus drôle.

— Voilà parler ! mademoiselle ; ah ! que j e reconnais bien là votre jugement droit, fin, votre exquise sensi])ilité et votre caractère spéculatif.

— Va pour un miracle, dit Simon; mais quel miracle allons-nous lui faire faire ?

— J'y ai pensé, dit Bar Renan, en souriant d'un ai;' habile. Tous les miracles sont bons; mais, tant qu'à faire, fabriquons-en un gros, puisque nous y sommes ; ça ne coule pas davantage. Il me semble « que la résur-

rec'iioli (.ruii liomnie connu à Jcnisalem devra paiailre ce qu'il y a de plus convaincant l\ »

— En effet, dit l'assemblée ; mais lequel de nous va vouloir faire le moîl ?

— Tout est prévu, mesdames et messieurs. Il me semble, mon cher Lazare, que cetîe affaire-là vous ira comme un gant.

— A moi ! s'écrie Lazare épouvanté ; et pourquoi pas \"ous, mon cher?

— C'est clair comme bonjour : d'abord, « vous êtes malade et très-pâle de votre maladie ^2), » vous avez l'air dix fois plus mort que moi.

— Mais vous n'y pensez pas, monsieur Bar Renan ; vous savez que nous sommes « à la, fin du mois de décembre (3\ » et qu'il fait un froid de loup ; le thermomètre marque je ne sais quel degré au-dessous de zéro !

— Raison de plus, mon bon ami ; soyez certain que cette petite farce vous fera le plus grand bien. Voici comment on va faire: vous mourez, n'est-ce pas? Voilà qui va bien ; (( vous vous faites entourer de bandelettes, comme un mort (4} ; » ça vous tiendra chaud et hâtera beaucoup votre convalescence ; « vous vous faites porter dans le tombeau de famille ^5\..; » vous y passez quatre petits jours, bien tranquillement.

— Mais je vais crever de faim là-dedans, mon cher Bar Renan, en demeurant quatre jours dans ce trou, sans boire ni manger !

(1) P. 359. — [i] P. 301. - (3) p. 357. — (4) P. 3C1. — (3; IJ.

Il L'.\ .\OMME JÉSUS. !G9

— Au coiiliairc, ça vuiis reinoUra. D"a]joi'(l, la diète est très-bonne pour les malades ; ensuite, vous ne ferez pas d'exercice, puisque vous serez couvert d'une masse de poudres aromatiques, et ficelé, « avec vos bandelettes (1), » selon l'usage du pays, depuis la tête Jusqu'aux pieds ; ayant, par-dessus le marché, la figure entortillée a dans un suaire (:2;, » absolument <; comme un mort (3). »

— "Si je ne suffoque pas dans ces épices, ce sera un miracle plus fameux que celui de me ressusciter.

— Je crois bien ! dit Bar Renan ; mais vous respirerez cà votre aise, quand vous serez revenu à la vie ; et les aromates vous tiendront chaud, vous verrez. Puis, quand vous entendrez du bruit , dans quatre ou cinq jours d'ici, vous sortirez tranquillement de votre tombeau ; et vous vous mettrez à marcher du côté de la porte, dès que Jésus vous appellera. Au reste, je ne suis pas en peine de vous à ce sujet ; car vous devrez avoir pas mal besoin de vous dégourdir les jambes.

— }ila;s, comment verrai-je de quel côté est la porte, ;ivec ■'■ le suaire qui m'entourera la tète ? »

— Venez du côté où vous entendrez la voix. C'est bien facile.

— Et me relever ! et marcher ! Comment faire pour me relever avec les bras attachés, et pour marcher, avec des Jjandelettes qui me serrer<mt jusqu'aux orteils, comme une carotte de tabac ou un saucisson de L\'on ?

— Pai-Lleu ! vous viendrez comme vous pourrez, qu'est-ce que ça fait? Marchez sur la tète; sautez à cloche-pied, ou comme ces gens qui font, aux; foires, des courses dans des sacs.Yous êtes insupport ahle avec vos objections ; vous vous embarrassez pour des riens.

— Sapristi ! je voudrais bien vous y voir.

— Oh! celane me ferait rien du tout; mais il estbeaucoup plus convenable que ce soit vous; d'abord, pour les raisons déjà alléguées; ensuite, parce que cohime Jésus vous aime parlioulièrement, on sera bien moins surpris de le voir « éprouver de l'émotion près du tombeau de son ami (1), » et « les assistants prendront cette émo'don pour le trouble, le frémissement qui accompagnent les miracles. » — Vous savez comme il réussit dans ce genre de « jonglerie .2'. » — « L'opinion populaire » — pour laquelle nous travaillons,— a voulant que la vertu divine soit dans l'homme comme un principe épileptique et convulsif ;3;. »

— fleurs, cher frère, dit Marthe, ça te fera du ])ien.

— Meurs, répéta Marie, pour faire jjlaisir à monsieur Jésus : nous ferons semblant de pleurer.

Tout le monde s'y mit avec une dévotion incalculable.

— Allons, dit Lazare en poussant un gros soupir, va pour mourir ! Je meurs donc ce soir, c'est une affaire arrangée; quant à vous autres, mes chères sœurs, dépêchez- vous de lui écrire ; et comme vous savez que la poste est très-mal servie par ici, envoyez

(I) P. 3G1. - (2) Ville s. — (3) F. 3o2.

H'u:," ^'OMMÉ JÉSUS. 171

un expi'es, et qu'il ne larde pas Imp; sinon, ma fui, je ne réponds pas de ne pas mourir tout de bon.

— N'ayez pas peur, ami dévoué. Si, par malheur, vous mourez tout de bon, « la joie de l'arrivée de Jésus pourra vous ramener à la vie (1) ! »

Toute l'assistance applaudit avec énergie, et jura de garder le plus profond secret.

Ce fut ainsi que <( Tardent désir de fermer la bouche à ceux qui niaient outrageusement la mission divine de leur ami, entraîna, ijeut-ètre, ces pei'sonnes passionnées au delà de toutes les bornes (2*. »

Or, on le croira si l'on veut ; mais le fait est que le secret de cette supercherie fut si admirablement gardé, que personne n'en avait eu connaissance et n'en avait jamais su le fin mot, jusqu'à ce qu'un descendant de ce fameux Bar Renan eût retrouvé les traces de l'intrigue, et débrouillé cette énigme inextricable, à l'aide de ses profondes recherches, de ses grandes découvertes talmudiques et de sa connaissance du Baba.

Saint Jean fui, plus tard, chargé de raconter la chose ; mais comme il a, très-évidemment, mêlé à son récit une foule de circonstances légendaires, le lecteur est prié de croire, purement et simplement, ce qui précède ; et, quant à moi, maître, je pense avec vous, « qu'il se passa à Béthanie quelque chose qui fut regardé comme une résurrection 3). »

Je défie qui que ce soit, depuis Hoffmann jusqu'à

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