‹ Lettres sur la vieillesseChapitre 3 sur 11 · LETTRE III · texte numérisé non relu

LETTRE III

De l'espece de bonheur, d’activité, d’ambition à laquelle cet dge doit se borner.

De séveres moralistes ont dit qu’il falloit toujours vivre Comme on desireroit avoir vécu le dernier jour de sa vie. Ils ont eu raison j mais peut-être est-ce trop exiger du commun des hommes. Ne leur épargneroit-on pas assez de folies et de regrets , si l’on obtenoit d’eux seulement de ne jias faire ce qu’ils seront très fâchés d’avoir fait quelques années, quelques jours, que disje? quelques heures, quelques instants après qu’il sera tout-à-fait impossible d’en prévenir ou d’en réparer le tort ?

Il seroit insensé de vouloir empêcher l’enfance, la jeunesse, l’âge mûr, de jouir

tour- à-tour des avantages particulièrement attachés à chacune de ces époques de notre existence. Mais ce qui ne le seroit pas moins, ce seroit d’oublier qu’il n’est guere de jours dans la vie sans lendemain 5 qu’il n’est presque aucune section de ce court espace do temps qui soit indépendante de l’autre; que toutes sont plus ou moins étroitement Liées ; qu’ainsi le bonheur de l’une risque de n’être qu’une illusion funeste , s’il ne sert pas à préparer le bonheur de celle qui doit la suivre.

M. de La Rochefoucauld disoit que toutes les femmes se mettoient comme la veille , qu’il n’y avoit que madame Geoffrin qui avoit eu le bon esprit de se mettre comme le lendemain. Il y a fort peu d’hommes qui sachent faire , sous des rapports plus essentiels , le calcul que madame Geoffrin faisoit avec tant de sagesse et de goût pour sa toilette. On croit toujours être comme la veille , et l’on ne fait beaucoup de fautes

que pour ne pas s’aviser assez tôt du lendemain.

Non seulement on paroît plus vieux, mais on vieillit bien réellement plutôt en se laissant entraîner d’un jour et d’une année à l’autre par la persuasion si facile et si douce, mais en même temps si trompeuse, que ce qu’on étoit hier, on l’est encore aujourd’hui. Trop certains que tout change sans cesse autour de nous, je ne sais quelle séduisante erreur nous dispose encore à croire que nous changeons toujours moins que tout ce qui nous entoure. Portés sur le courant rapide de la vie, c’est le rivage que nous voyons fuir, et nous rêvons qu’il nous laisse stationnaires.

11 est dans les différentes relations de notre existence actuelle, toute mobile et toute fugitive quelle est en effet , quelque chose de constant et de certain , quelque chose qui porte l’empreinte céleste d’un principe éternel ; c’est l’idée et l’amour de

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l’ordre , le sentiment et la loi du devoir. Tout le reste est soumis au flux et reflux continuel des événements et des circonstances; tout le reste est susceptible d’une infinité de modifications qui varient à chaque instant , dont les unes disparoissent pour toujours, dont les autres reparoissent aussi subitement qu’elles avoient disparu , au moment même où l’on s’y attendoit le moins.

C’est à ces variations perpétuelles que la vieillesse devroit être plus préparée qu’aucun autre âge , grâce à sa longue expérience. Mais malheureusement c’est elle aussi qui, trop subjuguée par ses habitudes , en est le plus contrariée , lorsqu’elle n’a pas appris à résister à cette pénible influence, à force de prévoyance , de souplesse et de résignation.

L’expérience est sans contredit un des plus riches trésors de la vieillesse ; mais nous courons le risque de nous laisser

beaucoup trop éblouir par les brillantes ressources de ce trésor, si la prudence ne nous avertit pas à propos que le passé qui semble renaître sous nos yeux est bien rarement le même que nous avons pu voir autrefois : de nouvelles modifications , de nouvelles circonstances, quelque peu frappantes qu’elles semblent d’abord, peuvent amener des résultats fort différents ; en faisant précisément ce qu’on eût fait jadis avec beaucoup de succès , on seroit à-peu-près sûr de réussir fort mal aujourd’hui. Si les choses ne sont point comme elles étoient en elles-mêmes, elles le sont encore moins relativement à nous ; et c’est ce qu’on est le plus tenté d’oublier à l’âge où les impressions du passé sont plus fortes et plus profondes que ne le seront jamais celles du présent, quelquefois même plus vives que ne le sont celles-ci. Le moins de susceptibilité laissée à nos organes suffit , hélas ! pour produire ce singulier phénomène. Le

vieillard a tant vu le passé ; ce souvenir a tellement rempli sa mémoire et sa pensée, que le présent n’y trouve place que difficilement. Ce n’est donc qu’avec beaucoup de peine qu’il parvient encore à le voir tel qu’il est, à moins qu’il n’ait pris à tâche, qu’il ne se soit imposé de bonne heure l’habitude peu commune de suivre sans cesse le cours du temps , d’en observer les différentes phases et les révolutions successives, sans préjugé d’affection ou de système, sans croire davantage aux vérités de la veille qu’à celles du jour.

11 est bien peu de vieillards qui ne soient difficiles sur le temps présent , et louangeurs du temps passé :

Difficilis, querulus , laudator temporis acti.

En effet, comment ne pas croire que l’horizon de la vie devoit être beaucoup plus clair et beaucoup plus serein', du temps où l’œil qui le considéré étoit moins foible et

moins trouble? Comment ne pas trouver qu’aujourd’hui l’espece humaine a bien moins de vigueur et d’énergie que du temps où l’on avoit encore soi-même toute celle qu’on n’a plus ? Comment ne pas remarquer dans la société des femmes , comme dans celle des hommes , mille et mille torts que l’on était loin d’appercevoir lorsqu’on avait plus de moyens de jouir de leurs agréments ou de profiter de leurs faiblesses ?

Le seul moyen de ne pas échouer contre ees écueils de Page , c’est de les reconnoître long-temps d’avance , ou pour ne pas en approcher, ou pour apprendre à les tourner heureusement , à force de soins et de précaution.

En observant combien tout change autour de nous , il n’est pas moins indispensable, quoique beaucoup plus difficile sans doute , d’observer encore soigneusement combien nous changeons nous-mêmes, afin de voir sans foiblesse, sans amour-propre,

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comme sans découragement et sans partialité , nos différents rapports avec tout ce qui nous environne , les altérations trop sensibles que ces rapports peuvent subir dun jour k l’autre; quelles nouvelles discordances ou quels nouveaux accords il doit en résulter ; enfin par quels sacrifices et par quels ménagements on peut prévenir les inconvénients , les adoucir ou les compenser par d’autres avantages.

Il est des combinaisons de faits et d’idées que l’on saisit encore avec assez de facilité, quelque avancé qu’on soit en âge , parcequ’elles tiennent à d’autres combinaisons dont nous n’avons cessé de nous occuper, et dont le procédé nous est devenu très familier. Mais en conclurons-nous que notre faculté de concevoir a la même force et la même souplesse quelle avoit vingt ans plutôt? Des objets qui nous ont vivement affectés dans notre jeunesse nous donnent encore des émotions dont la vivacité nous

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étonne, et n’est pas même toujours sans embarras pour nous -mêmes comme pour les autres. Oserons-nous en conclure que notre sensibilité n’a rien perdu ni de sa première énergie ni de sa première chaleur P Portera-t-elle l’illusion jusqu’à nous faire croire qu’à tout âge on peut inspirer ce qu’on éprouve ou ce qu’on se flatte d’éprouver encore ? Ah ! n’oublions pas qu’il est des erreurs d’habitude comme il est des erreurs de surprise ; que nos habitudes ont plus de durée que nos sentiments , et qu’il y a quelque danger à confondre l’habitude d’un sentiment avec le sentiment même qui l’a fait naître, et dont il ne nous reste plus guere, grâce à cette même habitude, qu’un souvenir plus ou moins vif, plus ou moins profond.

A tout âge, le bonheur que nous promettent les passions est toujours fort incertain 5 celui qui trompe le moins nos espérances n’est-il pas encore accompagné de

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vives inquiétudes, précédé de beaucoup de peines et de sacrifices , suivi trop souvent de douloureux regrets et de plus cruels repentirs ? Mais ce qui distingue le plus tristement et les suites et le malheur de toute espece de passion pour la vieillesse , c’est que les obstacles qui l’arrêtent et qui la tourmentent sont plus près d’elle. La difficulté du succès tient moins à la résistance même des choses et des circonstances qu’aux dispositions intérieures de l’être qui voudrait les surmonter. Pour être folle et ridicule , la lutte n’en est pas moins digne de pitié. Dans la vigueur de l’âge , le charme inséparable des passions même les moins heureuses est de donner à celui qui les éprouve un plus vif sentiment de ses forces , de toute l’énergie et de toute l’activité de son existence : hélas! dans la vieillesse, les passions même les plus heureuses, s’il en est encore à cet âge , ne lui donnent guere que le sentiment de sa foiblesse ; elles lui

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montrent le terme fatal dont il approche, et précipitent encore trop souvent le cours insensible par lequel il y seroit arrivé , si ce n’est plus tard , au moins plus doucement, sans elles.

O combien l’ordre de la nature et du devoir seroit favorable au bonheur de l'homme , si de faux systèmes ou de folles illusions ne l’empêchoient pas de s’y soumettre et de ne demander à chaque époque de la vie que ce quelle peut lui permettre de jouissances et de libertés, pour ne point traubler celles de l’époque qui doit la suivre ! En suivant religieusement cet ordre tracé par les principes de la morale la plus simple et la plus commune, on ne craindroit point d’imposer à l’enfance l’application et le régime nécessaire pour préparer à la jeunesse tous les avantages d’une instruction réelle, avec tout le bonheur d’une santé robuste; on ne laisseroit jouir celle-ci des premiers plaisirs de la vie que lorsqu’ils ne

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pourroient plus nuire à l’entier développement de ses forces , des forces dont l’âge mûr aura besoin pour accomplir les devoir de sa destinée , pour en acquitter les charges, pour en supporter les peines, et pour parcourir le cercle complet de ses relations sociales avec toute la plénitude et toute l’activité de son existence. C’est du zele et du bonheur avec lequel cette grande tâche est remplie que la vieillesse recueille les seuls avantages qui puissent la dédommager de ses pertes , d’heureuses réminiscences du passé, de tendres affections, des soins aimables, et des égards respectueux, des goûts qui l’occupent et qui l’amusent , la plus douce espérance enfin qui lui soit réservée sur la terre , celle de se survivre dans le bonheur et dans le souvenir reconnoissant de tout ce qui l’entoure.

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