LETTRE IV
Conseils pour prévenir les inconvénients les plus réels des dernières époques de la vie.
Quoiqu’il n’y ait aucun âge qui ne puisse être atteint des mêmes infirmités , quel consolateur de la vieillesse oseroit nier qu’il en est de fort pénibles dont elle est partieulièment menacée? Les plus communes et les plus inséparables de toutes sont celles qui frappent sur quelque organe de nos sens , et finissent quelquefois par le paralyser entièrement. Il est peu de vieillards qui n’éprouvent sous le poids des années l’engourdissement ou l’affoiblissement plus ou moins sensible de quelqu’une de ses facultés organiques auxquelles nous devons non
seulement tant de sensations vives et agréables, mais encore tant d’heureuses ressources et d’amusement et d’instruction. Il n’est que trop commun de voir avec l’âge les différents organes de l’ouie, de la vue, de l’odorat, du goût, du toucher, le plus admirable et le plus mystérieux de tous , celui de la mémoire*, languir et décroître tantôt
(*) Nous ignorons sans cloute s’il est un organe particulier pour la mémoire ; mais nous voyons des hommes doués très particulièrement de cette faculté, dans un degré qui paroit hors de toute proportion avec leurs autres facultés soit organiques , soit intellectuelles. Ce qui doit frapper encore tout observateur attentif, c’est le singulier rapport de la mémoire avec certaines sensations. Tel vers qu’on ne rctrouvoit plus dans sa mémoire , même en le cherchant avec beaucoup d’attention , c’est sans peine qu’on se le rappelle en essayant de chanter ou seulement de réciter tout haut ceux qui le suivent ou le précèdent. Ces rapports de la mémoire avec la vivacité de nos sensations ne nous expliquent que trop bien les pertes de plus
graduellement, tantôt avec une effrayante rapidité, tantôt tout à la fois, tantôt successivement l’un après l’autre. C’est cette maniéré de mourir en détail avant de mourir tout entier qui faisoit dire si naïvement à notre patriarche Bodmer: — Ce n’est pas l’instant même de quitter cette demeure terrestre que je redoute, ce sont les embarras , la fatigue , et l’ennui du déménagement.
Ces tristes embarras cependant , mon cher Eugene, sont -ils tout -à- fait inévitables? Ne pourroit-on pas en prévenir une partie, et se soulager beaucoup de l’autre en la prévoyant, en s’y préparant d’avance? Comme il est beaucoup d’hommes qui , très évidemment, ont hâté l’affoiblissement de leurs facultés par l’abus qu’ils en ont fait dans la force de l’âge par des excès de tout genre, il en est sûrement aussi, peut-être
fl’ un genre que cette faculté risque d’éprouver dans la vieillesse.
LETTRES
même davantage, que l’on juge avec moins de rigueur, et qui n’en sont guere moins coupables pour n’avoir jamais excercé ces facultés avec assez de suite et d’application ; d’autres encore pour avoir cessé trop tôt de les exercer et d’en jouir l’aisonnablement. De toutes les indulgences pour nos propres fantaisies , on est tenté de ci'oire qu’il n’en est point de plus innocente que celle qui nous fait céder à je ne sais quel impérieux besoin de loisir et de repos. Mais tout inoffensive qu’elle semble et pour nous-mêmes et pour les autres , c’est justement à l’approche de la vieillesse que cette espece d’indulgence peut avoir le plus d’inconvénient. Ainsi j’ai remarqué souvent que les personnes qui , livrées au goût de la solitude, s’étoient accoutumées de bonne heure à ne plus porter dans la société qu’un foible désir de plaire, un léger intérêt d’obligeance ou même de curiosité , ressen-
toient plutôt que d’autres le décroisse-
ment progressif de la sensibilité de l’ouie.
On n’a point assez calculé combien l’intensité de l’attention peut ajouter à la sagacité naturelle de nos sens , combien l’habitude d’un exercice modéré , mais en proportion avec le degré d’énergie dont ils sont susceptibles , peut entretenir et prolonger la durée de leurs forces et de leur activité.
Je suis loin de croire moi -meme avoir fait la moitié de ce que j’aurois dû desirer, de ce que j’aurois osé, peut-être espéré, de faire. Je suis également épouvanté de tout le temps perdu , comme de tout le temps trop mal employé. Mais ce goût, cette habitude d’occupation qu’heureusement on sut m’inspirer dès ma première jeunesse, grâce au ciel et grâce aux soins du meilleur des peres, je le conserve encore à présent, et je lui dois sans doute encore les plus solides ressources, les plus douces consolations de mes vieux jours. Une douce mélodie en-
lettres
chante encore mon oreille; un beau site charme encore ma vue. Quoique toujours foibles et déjà souvent affligés de pénibles maladies , mes yeux lisent encore les caractères les plus fins sans aucun secours de l’art. Horace et Virgile, l’Arioste et le Tasse, Homere et Milton peuvent encore enchanter le loisir de mes heures solitaires. Une belle tragédie de Racine ou de Shakespear me fait éprouver, comme à vingt ans, la plus puissante des illusions,
Le doux plaisir de répandre des larmes.
Aurois-je conservé l’usage de ces différentes facultés, jouirois-je encore d’une si grande variété d’occupations, d’amusements, et de goûts , si par calcul , par système , ou par indolence , j’avois cru devoir y renoncer de bonne heure , ou si j’avois négligé du moins de m’entretenir dans cette heureuse habitude, autant que les forces et les convenances de mon âge pouvoient me le permettre?
Je ne vous cacherai point cependant, inon cher Eugene, que je suis quelquefois assez inquiet de la trop grande susceptibilité de mon cœur et de mon imagination , de ce besoin continuel d’activité qui risque fort d’être bientôt au-dessus des forces et des moyens de votre vieil ami , qui risque encore plus de s’écarter du cercle des habitudes dans lequel on est convenu que la vieillesse devoit se tenir renfermée. Rien de plus fâcheux que de se sentir averti , fut-ce même de la maniéré la plus indirecte, avec tout le ménagement possible, que l’on est hors de sa sphere naturelle, à l’époque où ce que l’on devroit savoir le mieux , c’est qu’on ne sauroit en sortir impunément.
Il est un âge où le bonheur le plus innocent même prête aisément au ridicule, où par conséquent , si l’on peut se permettre de le chercher encore , ce ne doit être qu’avec une extrême réserve, et pour ainsi
lettres
dire à l’ombre du silence , comme si l’on avoit à se cacher d’une bonne fortune dont il y auroit trop d’indiscrétion ou trop d’amour-propre à laisser trahir le mystère.
C’est par cette raison qu’en général les goûts auxquels on peut se livrer dans la solitude ou dans le cercle borné de sa famille et de ses amis, conviennent sans doute incomparablement mieux à la vieillesse que ceux dont on ne peut jouir que dans le monde. Il n’est guère d’assemblées brillantes et nombreuses où le vieillard ne se trouve déplacé; il semble l’être presque également , soit qu’on l’oublie et le néglige , soit qu’il s’y fasse remarquer parla gêne et parles égards qu’il exige ou qu’il inspire. Il risque qu’on ne désapprouve sa joie comme sa tristesse, son indulgence comme sa sévérité. Le sourire d’un vieux visage n’est le plus souvent qu’une grimace. Tout ce qui dépasse la nuance d’un air satisfait et serein n’est plus en accord avec les traits de l’âge. Une ex-
SUR LA VIEILLESSE. 5g
pression trop sérieuse leur donne facilement un air chagrin et morose : le calme d’une heureuse confiance , une dignité simple et modeste , voilà ce qui leur sied le mieux ; voilà le moyen le plus sûr que laisse la nature à la vieillesse de cacher ou d’ennoblir les ravages du temps dont elle n’a pu la défendre : son maintien , ses gestes , et jusqu’aux formes , à la couleur de ses vêtements , tout doit être analogue à ce caractère de repos et de dignité, le seul qui puisse lui convenir.
Plus la vieillesse trouve dans le monde d’écuetls ou d’obstacles contre lesquels elle risque de se heurter, moins elle y peut porter de ressources et d’agréments , et moins elle en peut attendre de retour pour ellemême qui soient encore à son usage, plus il doit nous paroître indispensable de lui ménager dans un cercle plus intime et surtout dans son intérieur des occupations et des intérêts qui la dédommagent de ceux
LETTRES
qui n’existent plus pour elle clans le monde et qu’elle n’y pourroit plus aller chercher sans trop d’inconvénient. Le vieillard peut encore voir le monde à certaines conditions et dans certaines circonstances ; mais il ne doit plus avoir la prétention d’y vivre : le présent, cette section du temps si resserrée et si fugitive pour tous les âges , semble l’être encore plus pour le sien. Plus qu’à tout autre âge, c’est dans le passé de ce monde et dans l’avenir d’un autre qu’il faut tâcher alors de jouir de tout ce qu’il reste et d’existence et d’activité.
LETTRE Y
Suite du meme sujet.
Deux grandes sources de malheur dans la vie , mon cher Eugene , c’est de vouloir beaucoup trop ou de vouloir trop peu ; d’avoir une infinité de petites volontés qui se croisent, se heurtent, et s’entre-détruisent mutuellement, et de n’en avoir pas une à laquelle toutes les autres soient soumises , au moins très subordonnées. Il semble qu’avec l’âge , plus indifférent sur beaucoup de choses , on devroit être moins contrarié par les mécomptes de tant de petites volontés qui trop souvent agitent et tourmentent les plus belles années de la vie, sans atteindre jamais le but auquel elles aspirent. Il semble qu’en voulant fortement ce qui seul
62 LETTRES '
en vaut la peine, on se trouve ainsi débarrassé d’une multitude de volontés ou de fantaisies également à chargeà nous-mêmes et aux autres. Cette absence de petites volontés presque toujours trop positives ou trop impérieuses , est certainement une des circonstances les plus propres à maintenir l’égalité d’humeur la plus désirable, à nous rendre d’un commerce agréable et facile. Cependant gardons-nous de rien exagérer, même dans les principes de conduite les plus sages. Il ne faut pas trop de volontés pour conserver le degré de calme nécessaire au bonheur de la vie ; mais il en faut assez pour l’animer et pour l’intéresser jusque dans les moindres détails, parceque ces détails y tiennent toujours une place considérable. Oui, notre existence actuelle, quelque grave que soit l’idée que nous puissions et que nous devions nous faire de sa destination , n’en est pas moins étrangement composée et de grands et de petits intérêts. C’est en faisant à chacun de ses
SUU LA VIEILLESSE.
intérêts la juste part qui lui revient , que nous parvenons à les concilier, à les faire servir tous au but pour lequel ils nous ont été donnés.
Nous pardonnerons donc , s’il vous plaît , à la vieillesse l’attachement qu’elle a pour tout ce qu’elle possédé depuis long-temps. Lorsque cet attachement ne passe pas un certaine mesure , n’est-elle pas assez naturelle ? A l’époque où l’on vit de souvenirs , tout ce qui nous les rappelle devient précieux. Moins on ose compter sur sa propre durée, plus on trouve de plaisir à voir durer même de petites choses , à les conserver, ne fut-ce qu’en raison de ce seul intérêt. Et, lorsqu’il est si rare et si difficile d’obtenir ou seulement d’espérer de nouvelles jouissances, comment ne tiendroit-on pas davantage à celles qui nous restent P Aussi la plupart des vieillards craignent-ils de s’éloigner de leurs pénates, de se séparer des objets de leurs plus cheres affections, de leurs plus anciennes habitudes , des objets
LETTRES
auxquels semblent tenir les derniers liens de leur existence terrestre, les souvenirs même qui leur survivront.
Une espece de bonheur tout particulier à cet âge, et j’ose en parler d’après la plus douce expérience , c’est d’être ramené par le sort après une longue absence dans le pays où l’on a passé les beaux jours de sa première jeunesse , et d’y retrouver les amis et les liaisons intimes qui commencèrent l’intérêt de la vie. S’il est une circonstance qui puisse rajeunir notre pensée et notre sensibilité, c’est bien celle-là. Les sentiments du premier âge se réveillent; l’impression vive qu’ils nous ont laissée se communique aux sentiments que nous éprouvons encore , malgré le faix des années. Quelquefois même tout l’intervalle de temps qui s’est écoulé d’une époque à l’autre ne semble plus avoir à nos yeux que la durée et la réalité d’un songe.
Comme cette espece de bonheur est assez
rare , et qu’au contraire , soit qu’on reste dans ses foyers, soit.qu’ort s’en éloigne, on risque presque toujours en vieillissant de se voir enlever successivemen t la plus grande partie des liaisons de sa jeunesse, il est au moins de la prudence de ne rien négliger pour prévenir l’isolement qui menace trop souvent les dernieres années de la vie. Avec une ame active et sensible, avec un caractère indulgent et facile , avec une humeur douce et sympathique, on parvient à tout âge à former de nouvelles liaisons ; non pas à remplacer celles que l’on seroit trop malheureux de pouvoir oublier , mais à rendre leur perte plus supportable , à faire partager à d’autres les regrets qu’elle nous laisse, à leur inspirer même le désir de nous offrir les seules consolations dont ces regrets puissent être susceptibles.
N’est -ce pas le tendre intérêt que votre amitié, mon cher Eugene, m’a déjà fait éprouver plus d’une fois.
LETTRES