LETTRE VI
D’un danger qui menace la ‘vieillesse plus sensiblement qu’aucun autre âge.
Comment l'écarter , ou comment s’en consoler ?
En cherchant à développer les avantages et les ressources de la vieillesse , seroit-il permis d’oublier les torts dont on l’accuse, et dont elle paroît avoir en effet beaucoup de peine à se garantir? Non, assurément. C’est sur - tout lorsqu’il est près d’entrer dans le port que le navigateur fatigué doit désirer de voir signaler les écueils et les bancs de sable qui l’attendent au terme de son voyage.
Le sentiment trop inquiet comme l’entier oubli de l’état de lassitude dont un
grand âge est ordinairement menacé, peuvent avoir des suites également fâcheuses. Plus on se laisse aller à l’abattement , plus cet abattement augmente. Moins on a d’égard à l’épuisement réel de ses forces, plus on risque d’en bâter les funestes progrès. Ce que nous osons exiger de nous-mêmes , comme ce que nous nous permettons d’exiger des autres , est presque toujours ou trop ou trop peu.
Lorsque, d’un jour à l’autre, nous sentons plus péniblement la faiblesse et la roideur des muscles et deS articulations qui servent de ressorts à l’admirable et frêle machine qu’habite notre moi ’ lorsque le cours du sang et de la vie qui circule dans nos Veines devient de jour en jour plus lent et plus difficile ; lorsque l’activité des différens organes de notre sensibilité physique et morale s’engourdit et s’émousse tous les jours davantage, à combien de plaisirs et de travaux n’est-on pas averti de renoncer !
LETTRES
Mais est-ce une raison pour négliger aucun de ceux qui sont encore à la portée de nos forces, à l’usage de nos besoins?
Quand il seroit vrai, comme l’a dit Voltaire, que
Régner est un amusement Pour un vieillard triste et pesant ,
De toute autre chose incapable;
c’est un amusement que peu d’hommes peuvent se procurer, au moins dans le sens du poète. Mais , en revanche , tout le monde a le droit d’y prétendre dans le sens des stoïciens , en regardant comme le plus noble empire celui qu’on peut prendre sur soi-même. Pour conquérir et pour garder cet empire, ne semble-t-il pas encore que le vieillard doive avoir plus de chances favorables que le jeune homme, et même le plus entreprenant et le plus vigoureux ? A quelques égards , oui mon cher Eugene ; à d’autres , non.
Dans un âge avancé , l’on a sans doute , pour obtenir cet empire, moins d’ennemis à vaincre , moins d’obstacles à surmonter ; mais aussi les seuls ennemis qui restent à soumettre sont peut-être les plus violents et les plus opiniâtres. Ce sont de vieux préjugés ou d’anciennes habitudes. Quelque foibles que soient les obstacles, on est encore effrayé de leur puissance lorsqu’on se croit trop peu de forces , ou lorsqu’on n’a pas assez de courage pour en triompher.
Il n’en est pas moins vrai que l’innocente ambition d’un juste empire sur soi-même est, de toutes les ambitions, celle qui convient le mieux à la vieillesse, et celle qui doit la consoler de toutes les autres. Quoi qu’en dise la paresse ou l’humeur, il est peu de vieillards qui n’aient le loisir et les moyens de la satisfaire; car ce genre d’ambition , quelque rare qu’il soit à tout âge , suppose encore moins de qualités positives que de qualités négatives ; et ces dernieres
lettres
sont évidemment le partage le plus commun des dernieres époques de la vie.
Après le découragement et la mauvaise humeur, qui s’emparent si facilement de nous à l’âge des regrets et des privations , quand on n’en a su ni prévenir ni réparer les pertes, il n’est point d’ennemi plus à redouter qu’une triste et froide personnalité. Cette odieuse maladie résulte de deux causes assez opposées en apparence , mais dont l’influence n’en est pas moins la même, et qui très souvent encore exercent tour-àtour sur nous un pouvoir également dangereux. La première est une indifférence absolue pour un monde et des relations que l’on se sent prêt à quitter ; l’autre , un attachement excessif au peu d’existence qui nous reste encore sur la terre. L’une et l’autre de ces dispositions nous isole entièrement , endurcit l’ame et la ferme aux plus doux sentiments d’intérêt et de compassion. On ne s’afflige guere des malheurs qu’on
SUR LA VIEILLESSE. Jl
ne craint plus de partager. On ne se réjouit guère d’un bonheur qui ne sert plus qu’à rappeler celui qu’on regrette. On déplore foiblement la perte de ceux qu’on se voit prêt à suivre ; peut-être se félicite-t-on même de ne pas les avoir précédés, comme on avoit tout lieu de le craindre.
Le soin de conserver et de choyer autant que possible le peu de jours que peut espérer de vivre un vieillard très attaché à la vie, absorbe toute l’attention , tout l’intérêt dont il est encore susceptible. Rien au monde ne rend plus tristement personnel que l’opiniâtre persévérance avec laquelle la foiblesse de l’âge et les longues maladies accoutument l’esprit à s’occuper sans dégoût et sans ennui des moindres détails et des moindres vicissitudes de la vie terrestre, des mille et un moyens, ou réels ou chimériques , de rendre cette misérable vie un peu plus commode , ou d’en prolonger de quelques instants la pénible durée. Pour
72 LETTRES
lutter contre l’influence habituelle d’une pareille manière d’être , on a besoin de toute l’activité morale d’une ame sympathique et bienveillante , de tous les mouvements d’une curiosité douce et sensible , l’une des dernieres passions de la vieillesse et la plus pardonnable de toutes lorsqu’elle n’est ni trop indiscrète ni trop importune, de toutes les habitudes enfin d’un caractère facile et sociable *. Avec l’aide de ces secours , il faut encore se répéter sans cesse qu’une vie trop isolée , trop concentrée , n’intéressant plus personne autour de vous ,
(*) Les formes de l’usage du moude non seulement suppléent quelquefois les témoignages du sentiment de bienveillance que nous nous devons mutuellement , elles nous disposent encore à remplir les devoirs réels que ce sentiment nous impose, parceque, grâce à l’habitude que nous avons contractée dès notre jeunesse de ces formes extérieures d’attention et d’obligeance , les devoirs mêmes à remplir nous coûtent moins de peines , d’efforts , et de sacrifices.
se prive ainsi d’une de ses meilleures garanties , et perd bientôt le seul charme dont elle pouvoit recevoir quelque prix , pour nous-mêmes aussi bien que pour nos relations les plus intimes.
Le plus sûr moyen de se consoler des regrets inséparables du dernier âge, c’est de ne rien négliger jusqu’au dernier moment pour en laisser à ceux qui doivent nous survivre. Ah ! cette espece de vie après nous mérite bien autrement de fixer nos soins et nos vœux que les déplorables restes de celle que nous voyons prête à s’éteindre , et dont tous nos efforts ne sauroient retarder le terme fatal.
<’■ -fi* i ; 'j " > ;
lettres