‹ Lettres sur la vieillesseChapitre 6 sur 11 · LETTRE VII · texte numérisé non relu

LETTRE VII

Des torts particuliers à la vieillesse.

Hélas ! c’est à l’âge même où bientôt on n’aura plus besoin de rien qu’il est le plus fâcheux d’être privé de ce qui pourroit adoucir et soulager le fardeau des derniers jours de la vie. Enchaînées l’une à l’autre, la vieillesse et l’infortune s’attristent et s’enlaidissent mutuellement; elles s’arrachent, pour ainsi dire, l’une à l’autre les seules consolations, les seules espérances qui rendroient la peine de chacune plus supportable, si la destinée n’avoit pas associé leurs miseres. Il faut qu’un vieillard sous les tristes livrées de l’indigence porte un caractère bien imposant et bien respectable pour ne pas offrir un spectacle aussi pénible que

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hideux , aussi révoltant que digne de pitié. Il semble qu’il y ait entre l’âge et la pauvreté je ne sais quelle discordance qui nous trouble et nous blesse encore plus qu’elle ne nous afflige. Est-ce à l’époque où l’on devroit recueillir le fruit de ses peines et de ses travaux qu’il faut se voir réduit à la plus accablante pénurie ? Est-ce à l’époque où l’on devroit avoir acquis le droit de donner aux autres qu’il faut se résigner à ne plus vivre que des secours qu’on en pourra recevoir ? Est-ce à l’époque où rien ne se répare que l’on se console aisément des pertes que l’on eût évitées avec plus de prudence , plus de modération ou plus d’activité ?

Au nombre des devoirs à s’imposer de bonne heure pour se préparer à vieillir sans regret et sans peine , on ne saurait donc négliger impunément celui de veiller à la conservation , si ce n’est à l’accroissement de sa fortune. « Qui ne gouverne pas , a dit

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« le plus philosophe des rois , qui ne gou- « verne pas avec ordre sa maison aura le « vent pour héritage , et le fou sera service teur du sage de cœur. » Dans la jeunesse , emporté par le goût des plaisirs ou par quelque ambition plus noble et plus séduisante que celle des richesses , plein de confiance dans l’étendue des forces et des ressources dont on jouit, exalté par le courage qu’elles inspirent , on oublie facilement qu’un temps viendra , plutôt peut - être qu’on ne l’imagine , où ces forces et ce courage s’affaibliront sensiblement , où les besoins de tout genre, loin de diminuer, augmenteront sous beaucoup de rapports, et où les moyens d’y pourvoir deviendront de jour en jour plus embarrassants et plus difficiles.

Dans l’état de société tel qu’il existe depuis long-temps en Europe, un certain degré d’aisance est évidemment 1 indispensable. condition , comme la plus sure garan-

tie de notre indépendance individuelle; et cette indépendance est le premier bien de tout particulier , comïne l’indépendance politique est le premier bonheur de toute nation digne de ce nom. Je ne concevrai donc jamais, mon cher Eugene, l’espece de philosophie qui pourroit faire dédaigner l’acquisition d’un avantage aussi précieux, et les soins nécessaires pour le conserver. M. de Voltaire, de toute la hauteur de son génie ^ ne craignoit point de descendre aux détails que pouvoit exiger La conduite de sa fortune , et ne croyoit pas manquer à son respect pour la gloire des lettres , en recommandant à tou.t jeune littérateur dont les talents l’avoient intéressé de tâcher d’a- • bord de gagner ou de s’assurer au moins cinq à six mille livres de rentes. Il avoit donné lui-même un assez brillant exemple de la maniéré dont on pouvoit réunir les faveurs de la fortune à celles des muses. S’il est trop difficile d’atteindre un pareil

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modèle, à eet égard comme à tout autre, il l’est un peu moins de suivre son conseil; et c’est sui'-tout en avançant en âge qu’on s’applaudira de l’avoir suivi, du moins autant que les circonstances auront pu le permettre.

Ce n’est pas pour avoir été moi-même trop heureux à cet égard que je le pense; mais je crois avoir d’ailleurs d’assez bonnes raisons pour me persuader qu’une des choses de la vie où l’on réussit le plus sûrement avec un peu de savoir faire , si l’on en a bien envie , c’est d’acquérir une honnête fortune , pourvu que l’on ne veuille pas devenir trop riche , et que l’on ne s’imagine pas non plus trop tôt l’être assez. Il fut un moment où, relativement aux ressources bornées de mon talent et de ma profession d’homme de lettres , j’avois gagné peut-être assez d’argent. Les temps de guerre et de révolution , dans lesquels j’ai vécu depuis , m’en ont peu laissé. Cependant je bénis le

ciel, mon cher Eugene, d’avoir pu conserver ce qui me reste en ne déviant jamais d’un principe d’économie infiniment simple; celui de régler toujours ma dépense fixe fort au-dessous du revenu dont je pouvois disposer. Grâce à l’heureux usage de cette maxime , les privations imposées par les pertes que j’avois essuyées ont été moins nombreuses et moins sensibles; une partie du moins de ces pertes s’est trouvée réparée par une suite de petites économies accumulées sans effort et presque sans projet. J’ai presque oublié si j’étois pauvre ou si j’étois riche. — Et c’est le vrai repos d’une douce médiocrité.

L’homme moral et l’homme religieux doivent se répéter sans cesse qu’il faut vivre comme si l’on avoit à mourir demain , mais arranger en même tems sa vie, autant que cet arrangement peut dépendre de notre prévoyance , comme si l’on avoit encore devant soi quelques siècles et même une

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éternité d’existence. En combinant heureusement ces deux dispositions , beaucoup moins contradictoires qu’elles ne le paroissent d’abord , on ne manquera point aux devoirs du moment présent, on n’en laissera point échapper le bonheur ; mais aussi l’on n’anticipera jamais sur le bonheur de l’avenir , on ne risquera point d’en corrompre ou d’en tarir la source.

In medio consistil virtus. — In medio tutissimus ibis. C’est le fond de la morale d’Aristote; et plus on y réfléchit, plus on se persuade en effet que le mieux possible se trouve presque toujours entre deux qualités contraires , et que de leur accord r ésultent les plus grandes perfections auxquelles l’homme puisse atteindre. Dans la jeunesse, il faudrait tâcher de concilier un penchant assez naturel à cet âge pour la dépense et même pour une sorte de prodigalité, avec des habitudes d’économie, et si le mot étoit moins odieux, je le risque-

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rois volontiers , avec quelques calculs d’avarice. La vieillesse , au contraire , privée de tant d’autres jouissances , en pourroit trouver encore de bien douces en se livrant aux sentiments généreux que les fruits d’une sage économie lui permettroient de satisfaire alors sans inconvénient. Ainsi le jeune y homme , en prenant d’avance quelques dispositions de la vieillesse, s’épargneroit beaucoup de folies; et le vieillard, en revenant peut-être aux seules dispositions de la jeunesse qui puissent lui convenir encore , se rajeuniroit aussi bien réellement, et de la maniéré la plus digne , la plus intéressante et la plus propre à faire respecter son âge et son bonheur.

La vieillesse dont l’infortune ne peut être attribuée qu’aux coups du sort, à l’injustice des hommes, n’en inspirera ni moins d’égards ni moins de vénération. Elle obtiendra même de la part de toutes les âmes sensibles une espece de culte , si l’indigence

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où elle se trouve réduite n’est que le résultat d’illustres sacrifices faits à la gloire et à la vertu. Qui ne partage pas la sensibilité respectueuse avec laquelle cette noble Romaine du beau tableau de David s’incline devant Bélisaire en déposant son aumône dans le casque du héros ? Qui ne préféreroit cette auguste misere à la puissance du monarque ingrat dont il fut le soutien et la victime !

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