‹ Lettres sur la vieillesseChapitre 7 sur 11 · LETTRE VIII · texte numérisé non relu

LETTRE VIII

Du genre de 'vie qui semble devoir convenir le mieux à la vieillesse.

Venio nnnc ad voluptates agricolarum, quibus ego incredibiliter delector ; quæ nec ullaimpediuntur senectutc , et mihi ad sapientis vitam proxime videntur accedere.... Me quidem non fructus modo, sed etiam ipsius terra: vis ac natura delectat.

Cato major.

« La vie champêtre me paroît la plus convenable « au sage; la vieillesse n’apporte aucun obstacle «* aux délicieuses jouissances du cultivateur. « Mais ce ne sont pas seulement les fruits qu’ou « retire de la terre , c’est sa force et sa nature « qui me ravissent... »

J’ai rêvé souvent, mon cher Eugene, au choix de l’état et du genre de vie où la vieillesse pourroit se flatter de trouver le plus de consolations et le plus de ressources. Il m’a paru que , du moins dans beau-

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coup de circonstances, rien ne devroit lui convenir davantage qu’une agréable retraite à la campagne, où, se voyant entourée des soins d’une famille intéressante et de la société d’anciens amis, elle pourroit s’occuper encore avec une activité calme et douce de la culture des champs et de la contemplation toujours nouvelle de l’inépuisable variété des merveilles de la nature. Ce ne sont pas de grandes spéculations sur le perfectionnement de l’agriculture que je voudrois conseiller. De pareilles entreprises sont trop pénibles, et le succès en fut-il moins douteux , elles exigent des efforts et des travaux qui ne sont plus à la portée de cet âge. Je vous dirai même en confidence que , malgré mon profond respect pour tout ce qui tend au progrès réel de nos lumières , des arts, et des connoissances de tout genre, j’ai craint souvent qu’il n’y eût un peu d’exaltation et de charlatanerie dans l’extrême importance qu’on

a prêtée de nos jours à la decouverte de quelques machines et de quelques méthodes au moyen desquelles on croit forcer la terre à donner beaucoup plus de produits qu’elle n’est naturellement disposée à nous en offrir, lorsque nous nous bornons à la cultiver d’après les réglés assez connues d’une expérience éprouvée depuis longtemps. Nos modernes Triptolemes voudront bien me pardonner encore de ne pouvoir comprendre qu’ils eussent fait faire un grand pas au genre humain vers la perfection indéfinie à laquelle ils aspirent , s’ils parvenoient jamais à multiplier au gré de leurs vœux et de leurs espérances la somme de foin ou de pommes de terre que peut rendre un terrain quelconque. L’excessive abondance des denrées même les plus nécessaires , comme une excessive population , n’auroit elle donc aucun inconvénient, aucun danger? Ge qui ne se trouve plus en rapport avec l’ordre naturel

des choses et des circonstances n’est-il pas incompatible avec le bonheur et l’harmonie de l’ensemble. Le trop est encore plus sûrement l’ennemi du bien que le mieux.

On ne peut refuser un haut degré d’estime et de reconnoissance aux hommes qui font de grands sacrifices de temps , de peine , et d’argent , pour obtenir par leurs expériences agronomiques quelques résultats d’une application généralement utile. Mais peut-on être fort tenté de suivre l’exemple de ceux qui ne doublent et ne décuplent même, si l’on veut, le produit de leur propriété qu’en y jetant plus de valeur réelle qu’ils n’en pourront jamais retirer? Si je parviens encore à posséder quelque coin de terre dans ce monde, je tâcherai de le cultiver ou de le faire cultiver avec tout le soin possible; mais je me garderai de le tourmenter ou de me tourmenter moi-même pour essayer de m’enrichir par des récoltes qui pourroient finir tôt ou tard par me

ruiner. Je commencerai par examiner le genre de culture auquel la nature de mon terrain se trouvera le plus propre, et c’est à ce seul genre de culture que je m’attacherai exclusivement. Mais , d’après mes goûts particuliers , je n’acheterai jamais ni la plus petite ni la plus belle campagne du monde , si je n’y rencontre pas un joli verger, un ruisseau dont le murmure me rappelle au moins la belle strophe d’Horace,

Quà pinus ingens albaque populus Umbram hospitalem consociare amant Ramis, et obliquo laborat Lympha fugax trepidare rivo*.

Je ne fatiguerai point mes prés d’inondations trop fréquentes ni d’arrosages sou-

( ) Dans ce paisible asile « où le haut sapin et le «blanc peuplier se plaisent à mêler l’ombre hospi- « taliere de leurs rameaux, où l’onde fugitive s’é- « Joigne à regret du bord sinueux qu’elle serre en- « core avec un doux frémissement. »

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terrains, dans l’espoir d’y récolter quelques meules de foin de plus que mes voisins , et dont le prix m’indemniseroit à peine de la dépense faite pour les obtenir.

Un objet tout particulier de mon attention et de mes soins les plus assidus, ce sera mon potager. Je ne le laisserai point manquer des meilleurs engrais; mais je défendrai sévèrement de l’arroser jamais , comme on est dans l’usage de le faire en Suisse , de ces sales eaux qui , toutes fécondantes qu’elles peuvent être , n’en souillent et n’en empoisonnent pas moins le plus agréable et le plus salubre de nos aliments.

Si mes mains n’ont plus assez de force et d’adresse pour que je puisse émonder moimême mes treilles et mes espaliers, je ne négligerai rien pour appeler à mon secours les soins les plus fideles et les plus intelligents.

Voilà les objets auxquels s’attachera prin-

cipalement la surveillance de mes économies rurales. Comme je n’aurai rien entrepris qui soit au-delà de l’étendue bornée de mes moyens, cette surveillance m’intéressera sans trouble et sans fatigue. Loin de l’orgueilleux espoir d’être le bienfaiteur de la terre, je bornerai mon ambition à jouir de ses bienfaits. Et c’est en jouissant moi-même de ces dons si précieux, en tâchant d’en faire jouir tout ce qui m’entoure, que je ne cesserai d’en adorer et d’en bénir la source première.

J’ai remarqué dans plus d’un pays que par- tout où le peuple a pu s’élever à un certain degré de civilisation et de bien-être, par-tout où les propriétés convenablement divisées ne laissent au petit nombre des grands propriétaires ni le droit ni la faculté de disposer à leur fantaisie du travail et de la subsistance des autres , les terres sont toujours assez bien cultivées, sans que l’on ait eu besoin de toutes les instructions pro-

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diguées par nos savants économistes, ni de modèles de culture plus dispendieux que véritablement utiles. Le besoin du travail et l’intérêt de la propriété sont les premiers maîtres en culture que je commisse. Sous le rapport des avantages les plus essentiels de l’ordre politique , j’ose même penser qu’il suffit de ne pas surcharger les cultivateurs d’entraves et d’impôts, pour leur assurer le degré de prospérité qui leur convient , et le seul auquel ils puissent aspirer sans inconvénient , ni pour eux-mêmes , ni pour les autres classes de la société.

Je suis fort loin de vouloir déprécier ici les utiles recherches faites depuis un demisiecle en France, en Angleterre, dans le nord de l’Allemagne, et plus nouvellement encore en Suisse , d’après les idées les plus libérales et les plus philanthropiques. Mais je crains, je l’avoue, l’exagération de tout système propagé avec un enthousiasme trop exclusif. M. Malthus , dans son excellent

SUR LA V I El LLESSE.

ouvrage sur le principe de la population*, a très bien prouvé qu’il faut favoriser l’accroissement des subsistances avant d’encourager celui de la population , pour ne pas augmenter dans la progression la plus effrayante les vices et les malheurs de l’espece humaine. Quelque évidence qu’il ait donnée à ce principe d’économie politique , seroit-il permis cependant d’oublier dans l’application qu’on en peut faire les mesures à prendre pour établir et pour conserver entre l’accroissement des subsistances et celui de la population l’espece d’équilibre nécessaire au mouvement de tous les autres ressorts de la machine politique, à l’exercice de la puissance ou de la force publique, au progrès de la richesse nationale et commerciale , à l’activité des différents genres d’industrie et de savoir , à l’heureux

(*) M. le professeur Prévost en a fait une traduction utilement abrégée , et l’a enrichie de plusieurs notes importantes.

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emploi des facultés et des talents répartis par la nature avec autant d’abondance que de diversité , au développement enfin des arts , à qui nous devons tant d’utiles ressources, tant de jouissances agréables, et le plus doux charme des peines de la vie P

Si vous ne pensez pas à cet égard comme moi , mon cher Eugene , je n’entreprendrai pas au moins dans ce moment de vous développer davantage les raisons sur lesquelles repose mon idée. Mais en revenant à l’objet qui nous occupe, je suis plus sur de vous faire partager le désir que j’aurois dans ma retraite champêtre de consacrer la plus grande partie de mon temps , non seulement à la simple contemplation de-ces beautés de la nature dont le charme nous frappe et nous touche bien plus aux champs qu’à la ville, mais encore à l’intéressante recherche de toutes les merveilles, de toutes les singularités , de toutes les harmonies que

cette nature si sublime et si variée ne cesse d’étaler à nos yeux.

En comparant cette étude à celle d’autres sciences qui demandent une contention d’esprit beaucoup plus soutenue , comme les mathématiques et l’astronomie, ou qui nous transportent , du moins par le souvenir , sous l’empire orageux des passions et de l’imagination , comme l’histoire et la politique , vous avouerez , mon cher Eugene., qu’il n’est point d’étude qui puisse offrir tout à la fois et plus de calme et plus d’intérêt, qu’il n’en est par conséquent aucune qui puisse convenir davantage au genre d’activité dont la vieillesse paroît le plus susceptible.

Je regrette fort de ne pas m’être préparé plus jeune à cette espece de travail ou de bonheur. Il me semble aujourd’hui qu’on doit y trouver une source intarissable de réflexions consolantes, de douces surprises, et de paisibles jouissances. Il me semble que

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l’être le plus heureux de l’univers seroit celui qui, en étudiant la nature avec l’ingénieuse sagacité des Buffons , avec l’esprit observateur des Pallas, des Spallanzani, des Saussure , avec les méthodes lumineuses des Jussieu, des Linnée, y joindroit encore l’imagination douce et sensible d’un Bernardin de Saint-Pierre, l’ame religieuse et poétique d’un Chateaubriand. Tous les moments de la vie la plus solitaire ne seroient-ils pas heureusement remplis par des recherches que guideroient de si vives lumières, par des méditations qu’animeroit un intérêt si profond et si pur?

Dirigez vers ce but, mon cher Eugene, une grande partie de vos loisirs et de votre application ; vous vous assurerez pour le dernier avenir de la vie un bonheur dont l’idée me console de celui que les devoirs et les distractions qui pesent encore sur mon existence actuelle ne me permettent plus d’espérer pour moi-même, du moins

avant le terme où vont échouer tant de vœux inutiles , mais où recommence le vaste empire des plus nobles désirs, des plus sublimes espérances.

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