LETTRE IX
Si , pour apprendre à 'vieillir sans regret, il ne faudroit pas commencer d abord par apprendre a vivre long-temps.
— Exacto contentus tempore vitæ Cédât uti conviva satur.
Hor. , 1. I, sat. i.
Je voudrois qu’à cet âge On sortit de la vie ainsi que d’un banquet, Remerciant son hôte, et qu’on fît son paquet: Car de combien peut-on retarder le voyage ?
La Fontaine, f. i, 1. vin.
Vous me demandez, mon cher Eugene, si, pour apprendre à vieillir sans peine et sans regret , il ne faudroit pas commencer d’abord par apprendre à vivre long-temps? Je pourrois vous renvoyer, pour faire cette étude , aux infatigables calculs de M. J. Sin-
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clair, aux savantes instructions de M. Hufeland , à celles que le docteur Dufourmel vient de justifier si glorieusement par son exemple , en présidant avec une rare dignité les fêtes d’une loge de francs-maçons à l’âge de cent vingt ans.
Avant tout cependant ne vaudroit-il pas mieux examiner encore s’il n’y auroit pas autant d’inconvénient que d’avantage à prolonger la vie fort au-delà du terme ordinaire. L’ordre établi , depuis un grand nombre de siècles au moins , me paroît en général fondé sur des rapports assez convenables , et dans une liaison heureuse avec plusieurs grandes circonstances de l’humaine destinée. Nous passons communément, ce qu’on appelle la durée d’une génération , vingt -cinq ans, à terminer le développement complet de notre existence physique et morale. Durant cette première époque nous sommes très à portée de profiter des ressources accumulées par la géné-
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ration à laquelle nous succédons. Il ne devroit , ce semble , tenir qu’à nous d’acquitter, dans une seconde époque de même durée, toute la dette contractée envers la société durant la première. La troisième , un peu plus , un peu moins prolongée , ne suffit-elle pas pour recueillir et pour continuer même d’accumuler les résultats et les fruits du travail et de la peine des deux précédentes, afin de les transmettre fidèlement à la génération qui doit nous suivre?
Je crois observer dans cette disposition un commencement, un milieu, une fin , des parties bien distribuées, et dont les proportions aussi justes qu’équitables s’accordent merveilleusement à former un tout parfait , si du moins chaque partie de l’ensemble est tout ce qu’elle doit être pour répondre au but primitif de sa destination.
Je vous laisse, mon cher Eugene, le soin de distinguer dans cette opinion ce qu’il y a de positif d’avec ce qui n’est qu’hvpothé-
tique. Mais j’ose croire que vous finirez par y découvrir le germe de quelques idées consolantes et d’une application assez utile. Ma maniéré d’envisager et la durée de la vie et les trois grandes sections dans lesquelles je la divise, ne seroit-elle pas très propre à disposer les hommes d’abord à se contenter de cette durée, quelque bornée quelle leur paroisse souvent, et puis encore à tâcher de faire de chaque portion de cette durée le meilleur usage possible?
Durant les trois époques auxquelles se trouve borné le cours accoutumé de la vie, nous pouvons espérer de conserver les relations les plus propi’es à donner à chacune le degré d’intérêt dont elle semble susceptible. Nous nous y trouvons entourés communément d’un assez grand nombre de contemporains , pour être à portée de choisir parmi eux des liaisons de sentiment et de société qui nous conviennent. Les rapports qui nous lient dans la première avec
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les générations qui nous ont précédés, dans la derniere avec celles qui sont appelées à nous succéder, peuvent contribuer également à notre bonheur. Mais est-il permis de l’espérer encore , lorsque ce dernier âge s’étend fort au-delà des limites ordinaires ? Il ne reste presque plus alors aucune relation contemporaine. On se trouve tout à la fois trop loin de ceux qui furent avant nous , et beaucoup trop près de ceux qui comptoient nous remplacer. Pour avoir été beaucoup trop long -temps chez soi, l’on finit par y devenir étranger. Au lieu de continuer le voyage de la vie avec des compagnons qui craignent de nous perdre, nous le poursuivons , hélas! ou seuls ou précédés de parents et d’amis qui ne portent guere leur regard en arriéré sans être , si ce n’est ennuyés , du moins étonnés de nous retrouver encore sur leur chemin*.
(*) Voyez, clans les Considérations sur l’esprit et les mœurs , de M. Senac de Meilhan, le triste
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On a dit que la vieillesse étoit la dernière maladie de l’homme; je crois que naturellement c’est aussi la plus douce et la plus supportable; j’ose croire encore qu’il
tableau d’un immense hôtel qu’habitent quatre générations. Après nous avoir montré la bisaïeule octogénaire caduque et délaissée au rez-de-chaussée; son fils, de soixante-cinq ans, cassé, infirme, et chagrin , au premier ; un étage plus haut le petitfils , âgé de trente-six ans , causant avec sa femme sur le mauvais visage du pere; il nous fait monter encore un étage plus haut pour y voir un fils de dix-sept ans qui confie à son valet de chambre ses plaintes sur l’avarice et l’insensibilité du pere , du grand-père, et de la bisaïeule. « Le jeune homme dans son cœur, dit M. de Meillian, conjure contre les trois races , tandis qu’un collatéral , logé dans un entresol, songe au grand bonheur qu’il auroit si quelque épidémie , ravageant la maison, faisoit disparoître les quatre générations. 11 ne s’en occupe pas précisément, mais son imagination s’égare dans ce beau songe ». Dans de pareils rapports, quel est l’âge dont on seroit tenté de préférer ou d’envier la destinée?
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n’est pas impossible d’en charmer la peine et les ennuis. Mais toute maladie trop prolongée , dussions - nous parvenir même à nous y accoutumer parfaitement , n’en a pas moins l’extrême inconvénient d’embarrasser beaucoup ceux à qui le ciel imposa la tâche de la soigner, et trop souvent de leur devenir fort à charge *.
(*) La longévité qui dépasse le terme ordinaire de la vie est presque toujours une exception heureuse ; elle tient naturellement à des circonstances favorables, telles qu’une constitution robuste ou très saine, une maniéré d’être douce et paisible, analogue du moins au caractère de cette constitution , puisqu’elle a pu la conserver et la maintenir si long-temps. Le premier résultat bienfaisant de ces exceptions pour l’économie générale des destinées humaines est de servir à voiler à nos yeux, dans la derniere époque de la vie, l’inévitable certitude du moment trop prochain qui doit la terminer. Ces exceptions étendent, si j’ose m’exprimer ainsi, la perspective de la vie; à la faveur de cette illusion elles offrent toujours, même à l’homme le plus âgé,
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Par toutes ces considérations , mon cher Eugene , je vous proposerais beaucoup plus volontiers de consulter nos illustres docteurs et bien mieux encore votre propre expérience , non sur les moyens les plus sûrs de prolonger la vie, mais sur les meilleures méthodes à suivre pour fortifier et pour conserver la santé du corps ainsi que celle de l’esprit,
Mens sana in corpore sano.
Il y a long-temps que j’ai entendu vanter pour la première fois le bon sens du mot de Tibere: Tout homme qui à trente ans ne sait pas être son propre médecin , ne mérite pas de vivre; et ce vieux adage cité
1 espoir de prolonger encore de quelques années * la durée de son existence actuelle, et il jouit dans ce sens de chaque année , de chaque jour , au-delà de ceux que le ciel a comptés au plus grand nombre des hommes , comme d’une véritable conquête sur 1 empire de la vie ou sur celui de la mort.
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par Montaigne, quoique sujet à de grandes exceptions ,
Tenez chauds les pieds et la teste ;
Au demeurant , vivez en beste.
on auroit peut-être atteint une division assez complété, en partageant tous les malades en deux classes , ceux qui s’écoutent trop , et ceux qui ne s’observent pas assez. En s’attachant à quelques principes de médecine d’une expérience décidément éprouvée, en s’abstenant avec soin des aliments que la constitution particulière de notre estomac ne sauroit supporter, en s’interdisant toutes les habitudes qui pourroient développer les dispositions vicieuses de notre tempérament , il est certainement une foule de maladies que l’on préviendroit sans beaucoup de peine, ou que l’on guériroit assez vite sans beaucoup de science.
Les abus de la science n’ont pas été moins funestes en médecine qu’en politique. Le
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savant Barthès prétendoit que la fameuse découverte de la circulation du sang*, grâce aux applications si fausses et si multipliées qu’on en avoit faites dans la pratique de la médecine , avoit tué plus de monde qu’aucune de nos guerres les plus désastreuses. L’usage immodéré des purgatifs , d’une date beaucoup plus ancienne que la découverte du célébré anatomiste anglais, n’a pas causé moins de ravage. Et ces deux grands engins de la médecine vulgaire sont , pour la vieillesse sur-tout , de l’influence la plus redoutable ; elle hâte le progrès des maux habituels de cet âge ; elle ne peut manquer d’en augmenter la débilité naturelle. Excepté dans certains cas tout-à-fait indispensables , on prévient la nécessité d’avoir recours à l’un ou à l’autre de ces remedes ; on y supplée aussi souvent par beaucoup de régime, par le choix des aliments les plus appropriés à
(*) Par Guillaume Hervey, mort en 1657.
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la disposition particulière où l’on se trouve , à la qualité de ses digestions et de son sommeil. Mais cette maniéré de vivre suppose un sacrifice que l’on n’obtient pas toujours aisément de la vieillesse , celui des caprices de nos goûts et de nos fantaisies à ceux de notre estomac. Car la gourmandise est , comme on sait , une des dernieres sensualités auxquelles on tient encore long-temps après avoir été forcé de renoncer à beaucoup d’autres.
Quelles privations cependant ne devroiton pas avoir le courage de s’imposer pour conserver et pour affermir la santé , cette première condition du bonheur de tous les âges, mais qui l’est plus essentiellement encore du bonheur de la vieillesse , dont elle est tout à la fois le soutien , la force , et , si j’ose m’exprimer ainsi , la seule grâce , la seule qui puisse en voiler les foiblesses et les difformités !
Un vieillard bien portant , et que sa santé
laisse jouir de tout le repos et de toute la sérénité que répandent dans son anie les doux et nobles souvenirs d’une vie active et sobre, d’une vie employée utilement et pour lui-même et pour les autres , ne nous offret-il pas le spectacle le plus touchant? n’estil pas en même temps une leçon vivante de la morale la plus consolante et la plus pure? La fin de sa carrière laisse une trace lumineuse qui , depuis la première aurore de nos destinées , conduit heureusement la pensée jusqu’au dernier but que ces destinées doivent atteindre et dans ce monde et dans un meilleur avenir.
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