A JULES MICHELET
Les jours de la grandeur et de la poésie du commerce sont passés ; le temps n'est plus où Lubeck combattait glorieusement pour sa liberté, où tous ses bourgeois étaient soldats , où ses bourgmestres marchaient en tête des corporations avec la lourde pique à la main et Tarmiure de fer sur la poitrine. Le temps n'est plus où les princes fugitifs venaient implorer l'appui de cette république *, où les arts ornaient les œuvres de l'industrie, où la main patiente de rarchitecte ciselait les murs de la Bourse, où, comme monument d'un jour de victoire, on voyait la flèche de l'église gothique s'élancer dans les airs. Ce temps de jeunesse, de vie aventureuse , de vie d'artiste, est bien loin, et cependant les voyageurs ne doivent pas dédaigner de la voir, cette vieille reine des cités marchandes du Nord, et ceux qui l'auront vue avec sa couronne mutilée par le temps et ses lambeaux d'histoire écrits au front de ses édifices, ne l'oublieront pas. ^
C'était au commencement du xn* siècle; le christianisme, nouvellement implanté dans le Nord, n'avait pas encore anéanti toutes les coutumes païennes, ni tempéré l*liumeur sauvage des populations Scandinaves. Une partie'
l.GostaToWasa, entre autres, en 1519.
des bords de laTrave et l'île de Rùgen étaient encore occupées par des tribus slaves qui répandaient le sang humain sur la face de leurs idoles, et leur rapportaient le fruit de leurs pirateries comme ime oflfrande digne d'elles.
Un comte de Holstein jeta les fondements de Lubeck, qui devait être dans ces contrée^ un des foyers de la civilisation, un des remparts du christianisme. La Trave déroulait ses larges flots au pied de cette ville, la mer Baltique s'ouvrait devant elle. La nature elle-même lui indiquait la route qu'elle devait suivre pour s'agrandir. Elle lança ses bateaux de pêcheurs sur les flots, puis ses bâtiments de transport, et conquit le commerce du Nord. Mais quand elle se fut enrichie , elle attira sur elle les regards envieux des Ëtats voisins, et fut forcée de prendre les armes pour résister à lem: ambition. Les comtes de Holstein la gouvernèrent longtemps en maîtres absolus, puis elle fut attaquée par Canut, roi de Danemark, et subjuguée par Valdenuir, son frère. Mais les Danois, qui l'avaient maîtrisée par la force, la révoltèrent par leur oppression. Après vingt années de soufBrances, Lubeck résolut de secouer le joug qui pesait sur elle. Un jour, au mois de mai, pendant cette fête solennelle du printemps que l'on célèbre encore dans plusieurs provinces d'Allemagne, une troupe de bourgeois, cachant leurs armes sous leurs habits de bal, entrent dans la salle où le chef des troupes danoises présidait à la fête, s'emparent de lui et de ses ofiKciers, puis courent à la forteresse , et le tocsin sonne, et toute la populaticm, réunie par la même pensée, entraînée par la même colère et le même besoin de liberté, s'élance sur les remparts, attaque ses ennemis, les enchaîne, les massacre, et démolit en quelques instants la forteresse et les cachots. Ld soir, les habitants de la ville dansaient sur les ruines de leur bastille. Mais ils n'avaient encore accompli que le premier acte d'un drame sanglant. A peine Valdemar a-t-il appris le massacre de ses soldats, qu'il rassemble son
armée et se met en route pour punir les rebelles. Les Lubeckois implorent l'appui de Tempereur Frédéric I**, qui donne à leur cité le titre de ville libre impériale, et appelle les princes voisins à la défendre.
Le 27 juillet 1227, les deux partis se rencontrèrent dans la jdaine de Bomhœvet. A la tête des alliés accourus au secourir de Lubeck se trouvait Adolphe IV, comte de Schaumbourg. L'aile gauche était commandée par le va* leureux bourgmestre Alexandre de Sottwedel, l'aile droite par le duc Albert de Saxe, le centre par l'archevêque de oretne.
L'armée danoise, dix fois plus nombreuse que celle des coniédérés, avait pour chefs Yaldemar, roi de Danemark; Othon , duc de Lunebourg; Abel, duc de Schlesvig. Le combat s'engage. Les confédérés s'élancent intrépidement contre leurs ennemis; mais ils avaient pris une position &tale. Des tourbillons de poussière flottent devant eux , et les rayons d'un soleil ardent les aveuglent. En vain ils cherchent à surmonter par leur courage le danger qui les menace ; la nature elle-même lutte contre eux. La situation du terrain, l'éclat de la lumière trompent leurs efforts, et pendant ce temps les Danois, usant de tout leur avantage, c(Mnbattent sans relâche. Harassées de fatigue, abattues, découragées , les k-oupes de Lubeck commençât à lâcher pied. Le comte Adolphe s'élance avec colère au milieu de leurs rangs, les rappelle à leur devoir, et chiche à les rallier. Mais déjà sa voix n'est plus écoutée, ses soldats se dâbandent et font volte«-face. Déjà les Danois s'avancent serrés l'un contre l'autre, et poussent des cris de victoire. Désespéré de voir son armée fuir ainsi devant l'ennemi, le comte Adolphe se jette à genoux et invoque, avec des larmes, le secours de Marie-Madeleine, dont on célébrait la fête ce jour-là. Au même instant, disent les chroniques, un nuage épais cache les rayons du soleil. Le valeureux Adolphe le montre à ses soldats comme un miracle. Le sentiment de
la foi relève les courages abattus ; la bataille recommence.; les Danois soutiemient vaillamment cette nouvelle attaque. Mais les confédérés ont recouvré leur énergie , et nul obstacle ne les arrête. Bientôt on epporte hors du champ de bataille Valdemar blessé ; le duc Othon est fait prisonnier ; les Danois sont mis en déroute, et le soir les habitants de Lubeck pouvaient chanter leur chant de gloire. L'armée ennemie avait fui devant eux : la ville était libre.
En 1241, elle consolida cette liberté par un traité d'alliance avec Hambourg. Quelques années après, Brème et Brunswick, puis une soixantaine de villes, souscrivirent au même traité. Ainsi se forma la Hanse*. Lubeck garda, dans cette vaste association des cités du Nord, le premier rang. C'était elle qui indiquait le Jour et le lieu des réunions, qui gardait en dépôt la caisse et les archives. C'était elle qui donnait la première sa voix dans les délibérations, et qui scellait de son sceau les actes officiels, les lettres et proclamations. L'influence qu'elle exerçait sur ses confédérés, le secours qu'ils lui prêtèrent, la mirent en état de soutenir ses nombreuses guerres, d'équiper des flottes,, et de prendre, comme une autre Carthage, des troupes à sa solde.
Souvent la force de ses armes l'emporta sur celle de ses voisins; souvent ses vaisseaux rentrèrent triomphalement dans le port, ramenant avec eux les dépouilles de l'ennemi. Mais à peine avait-elle terminé une guerre, qu'elle envoyait surgir une autre. Il fallait lever un nouvel impôt et prendre lès armes, tantôt contre le Danemark, tantôt contre la Suède, contre le Holstein et le Mecklembourg, ou contre les pirates qui infestaient les mers du Nord. Quelquefois aussi la discorde entrait dans la ville. Le peuple se révoltait contre l'évêque ou contre les patriciens, et les partis en venaient aux mains dans l'enceinte des rem-