‹ Lettres sur le NordChapitre 11 sur 40 · Hansa est un vieux mot qui signifie alliance · texte numérisé non relu

Hansa est un vieux mot qui signifie alliance

parts. Puis, quand tout était paciâé au dehors et au dedans , quand le sénat parlait de remettre l'ordre dans les finances , il arrivait un prince ou un roi que Ton voulait traiter avec distinction, et c'était une nouvelle cause de ruine.

En 1375, l'empereur Charles IV, avec l'impératrice Isabelle, vint passer dix jours à Lubeck. Ce fut un événement qui mit en émoi toute la cité, et dont les chroniqueurs ont fidèlement raconté les détails. D'abord on vit venir le duc de Lunebourg et l'un des sénateurs de la république, portant les clefs de la ville, puis le duc de Saxe, l'épée nue à la main, et le comte de Brandebourg, avec le sceptre de Tempire. Après eux venait l'empereur, revêtu de ses ornements impériaux, monté sur un cheval richement caparaçonné, dont deux bourgmestres tenaient la bride, marchant sous un dais brodé pour cette circonstance par les femmes de Lubeck, et porté par quatre patriciens. A' quelque distance de l'empereur était l'archevêque de Cologne avec le globe de l'empire. A peine ce premier cortège était-il passé, que l'on vit venir celui de l'impératrice. Deux sénateurs conduisaient son cheval , et quatre patriciens portaient un baldaquin qui était fait de la plus fine étoffe que Ton pût voir, et tout brodé d'or et d'argent. Derrière l'impératrice on voyait le duc Albert de Mecklembourg caracolant sur un coursier fougueux, le margrave de Meissen , le comte de Holstein et une quantité de chevaliers, de pages et de dames de cour. Le clergé et les Iwurgeois de Lubeck, tous armés , fermaient la marche du cortège. Les deux nobles voyageurs furent reçus, à leur entrée à Lubeck, par les plus nobles dames de la ville, qui les attendaient debout sur une estrade. On les conduisit dans deux maisons voisines l'une de l'autre, réunies par iiûe galerie transversale couverte de guirlandes de fleurs. Pendant dix jours toutes les rues furent illuminées, on tf entendit parler que de festins, de Jeux et de tournois, et

lorsque Tempereur partit avec sa sttite, on mura la porte de la ville par laquelle il avait passé.

C'était alors une des belles, une des grandes époques de Lubeck. Son commerce avait pris, depuis la formation de la Hanse, un immense accroissement. Favorisé en Dane^ mark et en Suède par plusieurs privilèges, protégé contre les pirates, il s'étendait depuis la Trave jusqu'au golfe de Finlande ; puis il redescendait vers l'Elbe par le canal de Stecknitz, et se répandait à travers la mer du Nord.

Au XV* siècle, les Hollandais tentèrent le même commerce et y firent des progrès rapides. Les villes du Nord, en se développant, devinrent autant de villes redoutables pour Lubeck. Au xvi* siècle, ses bâtiments s'étendaient encore au loin ; mais , sur tous les points qu'ils avaient autrefois exploités seuls, ils rencontraient maintenant une concurrence active. Peu à peu le commerce de l'intérieur de l'Allemagne, de la mer du Nord, lui échappa, et ses entreprises se dirigèrent du côté de la mer Baltique. Ses nombreuses guerres l'avaient d'ailleurs considérable^ ment affaiblie, et lorsqu'en 1630, la Hanse fut dissoute, la capitale des républiques marchandes avait déjà perdu sa puissance, sa hardiesse, son ascendant. Il lui restait enc(H*e le commerce de Russie «t de Finlande. Dans les dernières années , Hambourg s'en est emparé. Les négociants du Nord préfèrent venir dans cette grande ville, où ils trouvent en abondance et les œuvres de l'industrie et les produits du monde entier. Lubeck n'a plus avec eux que des relations secondaires. Un grand nombre de ses négociants sont riches encore , mais ils ont perdu le goût des entre* prises hardies , et chaque année ceux de Hambourg font de nouvelles tentatives et obtienn^it de nouveaux succès.

Ainsi s'est étdnte peu à peu la gloire commerciale de Lubeck, et sa population a diminué avec sa fortune. Au XV* siècle, elle avait 90000 habitants; elle n'en a plus aujourd'hui que 26 000. Au rr siècle, elle avait 300 bâti-

me&to; elle n*en possède pli» aujourd'hui que la moitié. Ses revenus annuel» 8*éièvent à 1 400 000 francs. Sa dette est de dix nûUions. Il y .aurait pour elle un immense avantage à pouvoir agrandir ses relations avec Hambourg ; mais le canal de Stecknitz qui réunit la Trave à l'Elbe, et par là même la mer Baltique à la mer du Nord, n'est accessible qu'aux petits bâtiments de transport, et le chemin de t^re est quelque chose de monstrueux. Le duché de Lau^ibourg, qui appartient au Danemaric, est situé entra les deux villes. Le gouvernement danois, pour favoriser le passage du Sund et le commerce du Holst^ , a pris à tâche de rendre les communications entre Lubeck et Hambourg aussi peu praticables que passible. Cette route est comme une mer de boue et de sable. La pauvre charrette chargée de marchandises, qui s'aventm*e là dans la saison des pluies , court grand risque d'échouer, et le voyageur» ([ui paye très«>cher. un mauvais cabriolet, doit s'estimer heureux lorsque, après avoir cheminé depuis le matin sur ce sol mouvant, il entrevoit, vers le smr, les réverbères de Hambourg. Pour comble de magnanimité, le gouverne^* ment danois parle d'établir l'année prochaina an àroii de barrière et ime douane au beau milieu de cette route, tt les deux villes, pour échappa à oes miaères, parlent de tourner le duché de Laueid>ourg , et d'établir un chemin de fer. Ce sei^ait un détour de qunlque vingt de lieues, mais, dans un pays plat comme celui-ci , il n'entralnerdit pas des dépenses excessives.

Dans cet état de demi*décadence où Lubeck est tombée ^^ yeux du négodant, cette ville n'ofiBre plus le puissant intérêt qu'aie oSraxt au moyen âge ; mais, aux yeux du voyageur, de l'artiste, c'est toujours une grande, belle et curieuse cité, qui a conservé d'admirables monmnents d'art et de magÔLfiques pages de poésie.

Uy auna (^rtsÂne saison, une eertame heure, où les ^ènesde la natore» les monuments de l'art sont mieux

VUS et mieux appréciés. Le tableau reste le même, mais il a son vrai cadre et il est placé à son vrai jour. Quand j'ai gravi la cime escarpée du cap Nord, j'ai regretté de ne pas voir éclater autour de moi une tempête; car il me semblait que la tempête pourrait seule donner à ce promontoire de roc toute sa magnificence et sa majesté sauvage. Si j'étais à Rome, je voudrais voir le Colisée une nuit d'été par im beau clair de lune , et si je retournais à Nuremberg, je voudrais que ce fût dans une silencieuse soirée d'automne.

Dans cette mélancolique saison de l'année, je visitais Lubeck pour la première fois. Je venais de quitter le bateau à vapeur de Stockholm qui nous avait ballottés avec le vent d'orage sur la mer Baltique. Pendant six jours , je n'avais vu que les vagues fougueuses et le ciel chargé de nuages , et depuis plus d'un an je n'avais voyagé qu'à travers les sapins du Nord. Le soir, nos matelots jettent l'ancre dans la rade de Travemunde. Le lendemain au matin, nous voyons se dérouler devant nous xme large plaine coupée par des haies de charmille et d'aubépine, des enclos de verdure au milieu des champs nouvellement moissonnés , et des allées de saules dont le vent essuie les longues branches humides. Çà et là on aperçoit une ferme couverte en paille, un berger qui s'en va à pas lents , au milieu du pâturage, suivi de son chien et de ses moutons ; et, sur le bord des étangs, une troupe de cigognes qui se lève à notre approche et s'enfuit vers le sucf. Tout cela était pour moi comme un rêve. La dernière terre que j'avais vue était la côte sablonneuse de la mer Baltique , le sol Scandinave; tout d*im coup l'aspect du paysage avait changé. Il me semblait voir devant moi les champs de blé et les fermes agrestes de la Picardie.

Deux heures après je distinguais des remparts transformés en promenades , des maisons de campagne tapissées de liserons , entourées de jardins , et un peu plus loin

LUBECK. 6 l

quatre grands clochers aigus qui s'élevaient comme des pyramides dans les airs. C'était Lubeck.

L'aspect de cette ville a un caractère grave et imposant. , Les vieilles portes sont encore là profondes et massives , surmontées de tourelles sillonnées par des meurtrières , comme au temps où elles devaient servir de sauvegarde contre les bandes de lansquenets étrangers. Puis, quand on a franchi cette enceinte de briques, le présent disparaît , et la pensée flotte au milieu des souvenirs du moyen âge. Voici, comme à Nuremberg et à Augsbourg, les hautes façades des maisons , avec leur toit coupé par degrés semblables aux degrés de la fortune que le digne marchand gravissait peu à peu dans le cours de la vie. Voici les avant-soliers avec leurs guirlandes de firuits, symbole d'abondance, leurs tètes d'anges sortant d'une couronne de fleurs et leurs inscriptions pieuses en vieux vers latins ou allemands. Voici l'hôtel de ville avec ses tourelles, symbole de guerre et de vigilance, ses larges salles revêtues de magnifiques boiseries , et son balcon ciselé comme s*il eût dû soutenir la main légère d'une jeune femme. Voyez-vous , à l'extrémité de la ville , cette vieille église sombre dont les deux clochers s'élancent vers le ciel comme deux aiguilles de fer ? c'est la cathédrale , l'un des plus anciens édifices religieux de l'Allemagne. Elle fut construite en 1170, dix ans après la création de l'évéché de Lubeck. Comme dans ce temps-là toutes les fondations pieuses entraînaient avec elles un miracle , celle-ci eut le sien. On raconte qu'un jour Charlemagne, après une chasse opiniâtre, atteignit, sur les bords de la Trave , un cerf d'une beauté remarquable. Il lui mit un collier d'or au cou et le laissa retourner dans les forêts. Près de quatre cents ans plus tard, Henri le Lion retrouva sur le même sol le même cerf avec un collier d'or et une croix qui avait grandi entre ses cornes. Il donna la croix à la jeune église , et la

légende du cerf, répandue à travers la contrée , attira un

62 LETTRES SUR Li! NORD.

grand nombre de pèlerins à Lubeck, les uns apportant une offrande d'argent, d'autres demandant à ciseler le bois , à tailler la pierre , persuadés qu'en travaillant à cet édifice, déjà illustré par un miracle, ils obtiendraient le pardon d'un grand nombre de péchés et abrégeraient d*au-' tant les terribles années du purgatoire.

Plus tard, cette cathédrale devint la sépulture des grands seigneurs du pays et des hauts dignitaires de l'Ëglise. Là, chaque pilier porte encore une armoirie , chaque chapelle cache sous ses dalles un tombeau , et la nef est coirverte de pierres sépulcrales et de figures en relief. Il en est une qui représente un chanoine avec une massue. La tradition populaire rapporte qu'autrefois chaque chanoine de cette église avait un singulier privilège, celui d'être averti du jour de • sa mort par une rose blanche qu'une main invisible déposait sur la stalle qu'il occupait dans le chœur. Un matin , le chanoine Rabundus se rend à l'office , joyeux et tranquille , ne songeant à rien qu'à l'avenir de sa verte jeunesse, et qu'aperçoit-il ? la rose blanche au beau milieu de sa stalle. Comme il n'avait encore nulle envie de mourir, il prend du bout des doigts la rose malencontreuse et la met à la place d'un de ses voisins , qui, à la vue de ce signe fatal , tombe à la renverse et meurt de frayeur. Tout cela ne faisait pas le compte de la Mort, qui avait décidé que Rabundus s'en irait à l'autre monde , et qui vint lui dire de se préparer. Il finit par se résigner à . son triste voyage , et , pour prévenir désormais les espiègleries qui pouvaient arriver avec la rose , il promit d'annoncer à ses collègues l'heure de leur mort en frappant à leur porte avec une massue un jour d'avance. On dit que pendant plusieurs années il accomplit fidèlement sa promesse ; puis la Réformation arriva, qui fit cesser les miracles.

Ne manquez pas d'aller à cette cathédrale , ne f&t-ce que pour y voir le chef-^l'œuvre d'un maître inconnu.

G*est un grand tableau d'autel , ou plutôt une armoire à neuf compartiments , fermée par deux portes. A l'intérieur est représentée l'Annonciation de la Vierge, peinte en gris; à l'extérieur les images de saint Jean, saint Jérôme, saint Basile et saint Philippe, et dans le fond de Tarmoire la passion de Jésus-Christ, en trois parties. Il y a dans ce tableau des fautes grossières de perspective et de dessin ; mais il est extrêmement remarquable par l'expression des physionomies, la composition des groupes, les effets de couleur et le fini des détails. Il porte la date de 1451, mais point de monogramme. Un critique distingué, M. Rumohr, qui a écrit plusieurs dissertations *sur les monuments de Lubeck, pense que ce tableau est de Hemmelin.

Si vous voulez faire grand plaisir aux bons bourgeois de cette ville, allez aussi, dans la môme église, voir l'horloge merveilleuse où deux yeux s'ouvrent à chaque mouvement du pendule; où, tandis que la figure de la Mort frappe les heures de sa main cadavéreuse, celle du Temps renverse un sablier. Et si vous voulez que le marchand vous regarde vraiment comme un homme de goftt , et que le sacristain éprouve pour vous une profonde vénération, parlez-leur de cette autre horloge de Sainte-Marie, plus merveilleuse encore, où, lorsque midi sonne, on voit l'empereur et les sept électeurs d'Allemagne sortir par ime petite porte et s'incliner en passant devant la figure du Christ. Cette horloge est , du reste , un chefd'œuvre de mécanique pour le temps où elle fut £ûte^. Elle renferme encore un calendrier complet, depuis 1753 jusqu'en 1785, avec tous les jours de la semaine, les signes du zodiaque , le cours du soleil. Elle indique toutes les ^pses de lune et de soleil visibles à Lubeck depuis 1815 j^qu'en 1860 , le cours de la lune et celui des planètes.

l.Elle date de 1405; eUe a été réparée et probabitoMiit agrandie 6atW,m9,t7&&, 1809.

L'église qui possède cette œuvre de patience est plus large et plus imposante encore que la cathédrale. Par la date de sa construction , elle se trouve là placée comme un second chapitre dans l'histoire de l'art. La cathédrale , bâtie au xn* siècle, porte encore en divers endroits le cachet d'un style de transition. L'église Sainte-Marie, fondée deux cents ans plus tard, est bâtie dans fce beau et pur style gothique qui s'épanouissait au souffle de la foi comme une fleur, qui s'élançait dans les airs avec ses aiguilles dentelées , ses colonnettes portées par des têtes de chérubins, et semblait n'avoir jamais assez de place pour dérouler le feuillage d^ ses arabesques et le fil de ses fuseaux.

On sait que la plupart de ces anciennes églises , que nous admirons fort chrétiennement , ont été élevées par le diable. C'est une chose curieuse que ce diable , dont nous nous faisons une si terrible idée, ait été si souvent et si facilement berné ; mais le fait est irrécusable. Voyez plutôt ce qu'en disent les légendes du Nord. Or , le diable de Lubeck était , comme celui de Cologne , de Lund et d'autres lieux, un bon diable. Quand il vit poser les pierres fondamentales de l'église Sainte-Marie, il se figiura (Dieu sait comment cette idée lui vint en tête! ) qu'on allait bâtir une auberge, ou, pour me servir de l'expression du pays, une cave (une keller). C'était là pour lui une œuvre pie,. et, de peur qu'elle ne fût pas assez tôt achevée,il prit le marteau de maçon, il apporta des pierres , les tailla, les cimenta. Bref, il fit si bien que dans l'espace de quelques jours l'édifice grandit d'une façon prodigieuse. Mais ne voilà-tp-il pas qu'un beau matin l'habile ouvrier , en jetant les yeux sur le plan qu'il a suivi , s'aperçoit que cet édifice ne ressemble pas le moins du monde à une cave , mais bien à une belle et bonne église, capable de servir de sauvegarde au christianisme pendant des milliers d'années ! Je vous laisse à penser quelle déception et quelle colère !

D'abord le diable essaya de renverser avec les pieds et avec les mains les murailles qu'il venait de construire, mais il les avait faites trop larges et trop fortes. Alors il alla cbercber dans le Holstein un roc énorme , qu'il s'apprêtait à lancer du baut des airs sur les pilastres de l'église, quand un bon bourgeois, voyant ce qui allait arriver, monta sur une borne et le barangua de la sorte : « Ecoutez, maître diable; ne nous tourmentons pas ainsi mutuellement; vous n'y gagneriez rien, ni nous non plus. Voilà que l'église est achevée. A quoi vous servirait de la détruire, puisque nous en rebâtirions immédiatement une autre ? Laissez-la teUe qu'elle est, et, pour vivre avec vous en bonne intelligence , nous construirons une cave. » Ainsi dit , ainsi fait. Satan, en homme consciencieux, remporta son rocher là où il l'avait pris , et les bourgeois , pour, ne pas se montrer moins consciencieux que lui , bâtirent près de Téglise une magnifique cave, qui subsiste encore. Dans l'une on récita des sermons et des prières , dans l'autre on chanta des chansons profanes , si bien qu'au bout du compte le diable gagna encore quelques âmes.

Si, d'après cette légende, c'est lui qui a taillé les pierres du chœur de l'égUse Sainte-Marie , en vérité , on a tort de ne pas inscrire dans les biographies son nom parmi ceux des sculpteui's les plus distingués. Ce chœur est fermé par une galerie gothique d'une légèreté de travail et d'ime grâce admirables. Le haut de la galerie est couvert de peintures sur fond d'or qui ne dépareraient pas la riche, collection des frères Boisserée, transportée à Munich, et la nef du milieu est d'une grande majesté.

C'est dans cette église que l'on trouve la fameuse Danse des morts, peinte aussi à Bâle et à Berne. Celle-ci est la plus ancienne de toutes. U en est déjà fait mention dans une chronique de 1463 ; mais on ignore le nom du peintre. A cette époque, tous les esprits étaient encore sous le poids de cette terrible peste noire qui, au xiv« et au xv« siècle.

ravagea le Nord entier. Bôccaoe , ayec son charmaat esprit de poète italien , écririt, sons cette impression de la peste , son Décamêron. Les hcmunes dn N<»rd , tristes et pensifs , firent la Danse des morts. Ce fiit leur Déeaméron ; il occupe à Lubeck tout le contour d^une chapelle. D^abord vient la Mort seule , tenant un fifre à la bondie , sautant sur un pied, joyeuse de voir arriver dernière elle son brillant cortège; puis vient une autre Mort, tirant après elle le pape, qui porte le manteau pontifioal et la tiare , et semble n'entrer qu'à regret dans cette malheureuse danse. Une troisième Mort apparaît ensuite, poussant d'un c6té le pape qui refuse d'avancer , et de l'autre entraînant l'empereur qui n'a guère ravie de la suivre; puis une autre qui conduit l'impératrice et le cardinal , et le roi et tous les membres de la hiérarchie sociale, depuis le chef de l'empire jusqu'au bourgeois , depuis le vieiÛard jusqu'à l'enfant. Alors la Mort s'arrête et pose sa iSuiz par terre. Le monde est moissonné. Le bal est fini.

Tous les personnages représentés dans cette galerie portent le costume doré ou diapré appartraant à leur condition. Celui-ci a sa couronne et sonscq;>tre, celui-là son manteau de soie. La Mort n'est qu*un squelette peint en gris , nu et cadavéreux, mais vif, léger et gambadant d'un pied joyeux, tandis que ses victimes montrent, sous le bandeau royal ou le chapeau de feutre, un visage triste et des yeux pleins de larmes.

Au bas de chaque groupe, un poëte dont on ignore le nom avait écrit des quatrains en bas allemand. Ils ont été remplacés , en 1703, par des quatrains /m haut allemand; il n'y en a pas un qui mérite d'être traduit. (Test la Mort qui engage chacun de ses conviés à la suivre , et chacun d'eux qui dit en quatre mauvais vers son dernier hâas! Le poëte n'a fait ici que se traîner servilement à la remorque du peintre; il n'a eu ni verve ni élan.

Autrefois, on avait coutume de baptisa les enfants dans

cette diapelle des morts. C'était une institntioii très^pbi* lûsophiqne , mais trop piiibsophique pour le coeur des mères; le baptistère & été transporté ailleurs, et la diapelle, fermée par use grille en fer, ne s'ouvre plus qu'aux r^ards curieux de Tétraiiger.

En quittant cette scène de deuil, on aime à reposer sa pensée dans l'aspect d'une autre œuvre |dus jeune et plus belle , qui appartient aussi à cette église; je veu perler de l'Enti^e du Gbrist à Jérusalem par Overbeck. Je n'essayerai pas de décrire cette channante page de poésie, ce» groupes de jeunes fiUes d'une grâce angélique, ce mouTe^ ment d'une foule enthousiaste qui se précipite avec des branches de palmier au-derant de son mattre,^ cette joie d'une ville ravivée par la lumière du Messie, et cette adorafale tète du Christ , » calme , si douce et si belle, que l'osil ne^ se lasse pas de la contempler. Il y a des scènes devant lesquelles on ne peut qu'admirer et se taire : celleci est du nombre; je crois du reste^que ce tableau a été gravé, et la plus mauvaise gravure en donnera toujours une idée plus exacte que tout ce que je pourrais en dire.

Overbeck est le fils d'un bourgm^tre de Lubeck. Dans cette cité de protestantisme, il a aspiré à lui tout le parfom des souvenirs catholiques. Dans cette ville de mardiands, il n'a connu que la majesté des vieilles cathédrales et le langage des saintes images debout encore dans leur niche de pierre ; il a vécu dans un autre monde et dans un autre âge : c'est l'enfant des légendes pieuses, le descendant des Van Eyck et des Lucas de Cranach, le peintre de la foi.

Hors de ces monuments du moyen âge , il y a peu d'art et de poésie à chercher dans les rues de Lubeck. Quoique le conmierce y soit en décadence , chacun ici ne parle que de commerce. C'est le veau d'or qui a bien souvent trompé ses adorateurs, mais qui fascine encore les regards; la voix de l'industrie ne fatigue pas ici l'oreille comme à

Hambourg , mais elle bourdonne assez haut pour que 1'^ tranger qui la redoute abandonne le salon où elle est ap plaudie et se retire àTécart. Cependant, comme il ne peu pas toujours être question du cours de la rente, de la car gaison des navires et de la taxe des denrées , les map chauds veulent bien parfois quitter la sphère de leur spéculations pour descendre dans l'humble domaine de lettres. On a formé, dans Tancienne église des francisa cains, une bibliothèque qui est ouverte très-scrupuleusement aux amis de Tétude, une heure par jour, et dirigée par \m bibliothécaire avec lequel, je crois, il est permis de s'entretenir face à face, si l'on est fils de sénateur ou proche parent d'im bourgmestre ; autrement on ne le voit pas. Les beaux esprits lisent les romans français dans des contrefaçons de Bruxelles, et prennent des fautes d'impression pour des caprices d'auteur; les négociants, fiprès avoir fermé leur caisse et arrêté la balance du jour, se réunissent dans un casino. Là, quand il n'y a pas trop de fumée de tabac , on a la joie d'apercevoir, au delà d'un triple rempart de pots de bière et de jeux de cartes , le Cmversations-Lexicon ^ les[ Voyages du capitaine Cook et quelques journaux.

De savants peu, de poètes point. Mais Overbeck! Et pour ce nom-là et pour les belles églises que vous avez si bien gardées, ô heureuse reine de la Hanse , tous vos pé« chés antilittéraires vous seront remis.

<êp

Page 1