A EDGAR QUINET
' Il y a chaque semaine, dans la vie des habitants de la
- petite ville de Kiel , un jour qui fait époque. C'est le i^-
: medi. Ce jour-là, le bateau à vapeur arrive de Copenhague
■ à quatre heures du matin, et part à sept heures du soir*.
' Ce jour-là , on voit dans les rues de la paisible cité des
figures que personne ne connaît, et Ton entend des idiomes
que les plus intrépides philologues de l'Université essayent
en vain de comprendre. Ce jour-là, les femmes de la
'Probstey aiment à venir au marché, car elles remportent
• des nouvelles à leurs voisines. Quant aux bourgeois de
• Kiel, ils se lèvent deux heures plus tôt que de coutume, et n'ont pas un moment à perdre. Dès le matin , l'aubergiste de la Ville de Hambourg revêt sa plus belle redingote, et sa femme prépare un énorme rôti de veau. Le professeur, enfermé dans sa robe de chambre , attend d'un air grave les lettres de recommandation et les visites qui ne manquent pas de lui arriver par chaque bateau ; le marchand regarde par la fenêtre et maudit le sort qui, pen-
1. Le port et la ville dé Kiel ont maintenant une tout autre importance. Le chemin de fer d'Altona les relie à TAUemagne.
dant de telles solennités , rattache impitoyablement à son comptoir. Le rédacteur de la Wochmhlait emploie l'esprit de deux collaborateurs à écrire distinctement les noms de ceux qui débarquent, de ceux qui s'en vont; et les commissionnaires de roulage, qui ont besoin de soutenir leurs forces , boivent trois fois plus d'eau-de-vie que de coutume.
A deux heures , quand la famille allemande se met à table, il y a de longues et importantes conversations sur celui-ci, sur celui-là, sur cette dame que l'on a vue passer dans la rue avec des manches plates, sur ce monsieur qui porte une canne à pomme d'or et une épingle de diamant. Que s'il se trouve parmi les passagers un personnage important, un écuyer de quelque prince par exemple, un conseiller aulique ou un baron, je vous laisse à penser ce qu'il se fait de commentaires sur lui, sur son voyage, sur les personnes qu'il a vues , sur le pays d'où il vient et le but qu'on lui suppose.
Toute la journée se passe ainsi dans une heureuse agitation. Chaque heure apporte sa nouvelle, et chaque nouvelle peut être brodée de manière à durer longtemps. Puis voici venir le soir. Le moment du départ approche. Déjà la fumée monte au-dessus de la machine à vapeur, et le drapeau danois flotte dans les airs. Les habitants de Eiel se rassemblent sur le port. Ils se rangent le long du quai, ils regardent et ils écoutent. Il faut qu'ils aient, dans ce dernier moment, l'œil ouvert et l'oreille attentive. Bientôt tout aura disparu , et il ne leur restera que le souvenir de cette riche et féconde journée.
Sept heures sonnent. Le canon salue la ville. Le bâtiment vire de bord. Bien des mouchoirs blancs s'agitent alors en signe d'adieu ; bien des yeux bleus versent de douces larmes que l'on voudrait recueillir dans une coupe d'or» tant elles sont belles à voir tombant caouna dîes perles sur un visage rose. Hélas! heureux encore sont
ceux qui pleurcaat ! Celui qui est loiû de son pays ne pleure pas. Il quitte sans regret une terre étrangère. Pas un and n'est là pour lui serrer une dernière fois la main, pour lui dire un dernier adieu. Ses amis sont ailleurs , et qpi sait si, dans ce moment-là, ils pensent à lui?
Mais la machine industrielle est en mouvement. L'onde jaillit autour des deux roues qui la fatiguent; le navire vole sur les flots avec la rapidité de l'oiseau , et bientôt l'on n'entrevcÂt plus que les clochers de Kiel et les sommités des maisons à demi perdues dans l'ombre. La mer est calme, k dèl est pur; Le soleil se cache derrière les arbres dépouâUés de feuilles du Dusternbrook, et colore d'un dernier rayon les c6tes de la baie, les vagues de la mer. Tout est repos et silence. La mouette s'assoupit sur le flot qui la berce, et le bruit de la terre n'arrive plus jusqu'à nous. Que ne suis-^je poëtel je saluerais avec un hymne enthousiaste cette h^ure de recueillement, cette heure imposante où toute trace d'habitation humaine a disparu, où l'on n'entrevoit plus que le ciel privé de son soleil et k plaioe immense où le navire cherdie sa route. Je saluerais cette mer Baltique , cette mer chantée par lés scaldes et traversée tant de fois par les vikings. Mais d'un côté, je nd suis pas poëte , et de l'autre , l'aspect d'un ba* teau à vaprar, même aa milieu de POcéan, est essentiellement inrosa'ique* Voyex c^te colonne de fumée qui s'élève dans l'air, cetto machine qui fonctionne par des procédés mathématiques, cette chaudière qui tient lieu de vent, et ces deux roues de moulin qui remplacent la rame antique; ce n'est plus le vague de la pensée, c'est la réalité de î'in-dustrie. Avec le bateSAi à vapeur, c'en est fait de la poésie de mer; c'en est fait de ce tableau des matelots qui courent dans les huniers , des mousses suspendus comme des goélands an bout d'une vergue, des voiles qui s'élèvent l'une sur l'audre, et s'enflent avec orgueil ou retombent le long du mAt en gémissant*
Vous figurez-vous Byron écrivant, en face d*une cheminée de fer goudronnée, ces vers de ChiUk-Harold :
He that bas saird upon the dark blue sea
Has view*d at times, I ween, a full fair sight? etc.
Non, le bateau à vapeur est un navire de marchand. On y vit comme dans un comptoir. Tout y est propre, ciré, verni, distribué avec économie, rangé avec ordre. Les passagers payent d'avance. Ils partent à heure juste , et ils savent qu'ils arriveront à heure juste. Le long de la route, il faut qu'ils se montrent hommes aimables et de bonne compagnie. Personne ici n'a le droit de se tenir à l'écart et de rêver. On s'approche devons, on veut apprendre qui vous êtes, d'où vous venez. On cause, on se raconte son histoire, ses projets, on se dit bonsoir très-tendrement; on se retrouve le lendemain comme de vieux amis.
Ceux qui essayeraient d'échapper à cette intimité de voyage sont vaincus par le mal de mer. Le mal de mer est le plus grand des démocrates; il efface toutes les distances, il attiédit toutes les vanités humaines. Le grand seigneur qui se sent pris par le mal de mer ne songe plus ni à ses titres ni à ses châteaux. Il se couche sur le pont, à côté du pauvre ouvrier, cpmme à côté d'un camarade, et la grande dame oublie son aristocratie à chaque vague qui heurte le navire. Mais les propriétaires du bateau aiment le mal de mer; ils comptent sur lui, et il est juste de dire que le mal de mer ne les trompe pas. Quand on va de Kiel à Copenhague, bon gré mal gré , il faut payer son dîner d'avance. C'est de la part de ceux qui ont imaginé ce surcroît d'addition un acte de haute prudence. Le dîner est servi quand on arrive au Kiôge, c'est-à-dire à l'endroit où le vent a le plus de prise, où la mer est le plus orageuse. Les passagers alors font une horrible grimace quand on leur montre une assiette; le bifteck se promène sur une table comme un conquérant, sans rencontrer per-.
sonne qui lui réponde, et les schellings des voyageurs entrent joyeusement dans la caisse de l'administration. Les directeurs du bateau ont encore une autre invention non moins ingénieuse, c'est de ne mettre le soir dans le lit des pauvres passagers qu'une couverture en laine et un seul drap. On travaille la moitié delà nuit à s'envelopper dans ce drap, dont les deux bouts ont juré de ne jamais se rejoindre, et l'autre moitié à relever la couverture que rien ne retient et qui glisse sans cesse sur le parquet. A la fin, comme le drap refuse obstinément de s'élargir, et comme la couverture a une antipathie prononcée pour les couchettes de l'administration , dès que le premier rayon du matin paraît à travers les vitraux , chacun se lève en bénissant le ciel de n'avoir qu'une nuit à passer dans cette retraite de douleur.
Heureusement qu'au sortir de là on se retrouve en plein air, en face d'une nature poétique , car la nature n'a point fût de pacte avec les négociants de Copenhague pour mesurer au voyageur chaque jouissance au prix de quelques schellings. Au lever du soleil , le bateau double la pointe de Falster, on passe entre la Séeland et les petites îles éparses de côté et d'autre, pauvres lies élevées à fleur d'eau, eouvertes d'un peu d'herbe et de quelques cabanes. Le paysan qui les habite est là comme dans une barque. Les flots emportés par le vent jaillissent jusque sur sa cabane. La mer gronde le jour près de la table où il s'assied avec sa famille , la nuit sous son chevet. La mer est son élément, sa joie et sa douleur, son monde immense et sa barrière. C'est là que ses enfants courent dès qu'ils grandissent, comme l'alouette dans les champs, comme le pluvier sur la grève. C'est là qu'il va chaque jour jeter ses filets , chercher sa moisson. Quelquefois elle l'appelle en riant sur ses vagues limpides ; elle s'assouplit sous la rame qui la traverse , et le ciel n'est pas plus pur que cette grande plaine où tout orage a cessé , et le
murmure du vent dans la forêt n'est pas plus doux que celui de ces vagues qui se courbent autour de la barque aventureuse , et fuient en laissant derrière elles un long sillon d*êeume pareil à un ruban d'argent* C'est alors que l'esprit des eaux làh&nte dans sa grotte ; ô'est alors que la Meerrmid monte à la surface des flots avec sa lyre d'or et appelle les voyageurs. Puis tout à coup cette mer si calme slrrite , s'emporte et mugit autour de l'île isolée , ëtrenchàtne entre ses vagues comme une àm^uite jalouse* Alors le pècheut* rentre die2 lui et attend que la tempête soit passée. H connaît le^l caprices de cette mer inquiète^ Il l'aime dans son repoi^, Il Tatme dans ses colères. Tandis que je regardais ces pauvres retraites ^ jetées si loin du monde où noué vivons, J*eiitettdi» Un homme s'écrier à côté de moi : « Oh 1 heureux ^u^ qui sont là tout seviÀ sous ces i(Aïs de gazoh -, entré le éiel $t l'eau 1 > Il était jeune et déjà vieux. Peut-être avait-il raison.
Le peuple dit que quelques-unes de ces fles ont été faites par les enchanteurs j qui Voulaient s'en aller plus £acile» ment d'un lieu à l'autre , et qui établissaient ainsi des stations sur leur rotte. Dans certains endroits elles sont si rapprochées Tune dé l'autre ^ que la mer alors ne ressemble plus à la mer^ mais à un grand fleuve comme le Rhin et l'Escaut. De chaque côté on aperçoit le rivage, on peut compter les maisons qui y sont bâties^ et le dimanche^ quandile bateau passe en face de Fâlster, on entend le son des cloches *, on peut répondre aux chants religieux qui se chantent dans l'église. Un peu plus loin les lu^itants du pays vous conduisent sur le devant du navire , et vous montrent avee orgueil une grande masse de roc , toute blanche, taillée à pic^ surmontée de quelques flèches aiguës et couronnées d'arbustes. Mais voyez : ce que le géologue a{)pèllB là pierre edcaire , ce n'est pas de la pierre càlèalte ; et êe qui s'élève au haut de cette xaàtt^ taghe sous la fôfme d'un massif d'arbreé; , ce n*est pas un
massif dVbres. H y a i& une jevm fée très*bell6 qui règiie sur les eaux €^ sur l'ile. Ce roc &u « c'est sa robe blancb^ qui tombe à longs replis dans les vagues, et se diapré aux rayons du soleil ; cette pyramide aiguë qui le surmonte i c^estsou sceptre ; et ces rameaux de chêne , c'est sa cou-^* ronne. Elle est assise au haut du pic qu'on appelle le drmrmgs Siol (le Siège de la Reine). De là elle veille sur son empire , elle protège la barque du pêcheur et le na<vire du marchand. Souvent la nuit on a entendu sur c^te côte des voix harmonieuses , des voix étranges , qui ne ress^nblent pa^ à c^les de notre saonde vulgaire. Ce sont les jeunes fées qui chaûtent et daiîsent autour de leur m» , et la reine çst là qui les regarde et leur sourit^ Oh! le peuple est le plus grand de tous les poëtes. Là où la sdepce analyse et discute , il invente , il donne la vie 4 la nature inanimée , il divinisa les êtres que le physicien regarde comme uBe mati^ brute. Il passe le long d'ua lac, et il y voit des esprits ; il passe au pied d'un roc d9 craie, et il y voit une reine« et il l'appelle leMOnsklint (le Rocher de la Jeune Fille),
Au MoBsklint^ la mer reprend son large espace. La côte de Kiôge Bewh]e fuir en arrière pour faire place à tous les bâtiments qui se croisent sans cesse sur ses bords> B'id à Copenhague 4 la mer est couverte de navires 9 les nns fuyant avec le vent qui enfle leurs voiles , les autres silltmoant la va^ie rebelle qui lutte contre eux. Quelque fois on en ap^i^it plusieurs réunis ensemble, et de loin^ avec kdr v<:^e blanche, on les prendrait pour des cygnes ^ ae bercent paresseusement sur l'eau. Si le cs^itaine ai bateau k vapeur est fieri c'est quand il passe en droite ligne au milieu de ces navires fatigués par le vent et obU- ^ de IcHavoyer ; c'est quand il laisse , en quelques mi«- Qiilei ^ Ifie^ loin de lui« et la goélette renooimée pour sa vitme, et k jsfick. aux flancs évdsés, et la frégate avec ses ^ sii^]:})ei»^ son arfi^é^ds matelots. Bientôt onappro^
che de terre, on voit à droite la côte de Suède et la pointe des clochers de Lund ; à gauche, la côte danoise, la forteresse qui défend la capitale, et la rade remplie de vaisseaux. A midi, le matelot s'est incliné devant le Mônsklint ; à deux heures, il amarre le bateau dans le port de Copenhague. . Toutes ces côtes de la mer Baltique sont peuplées de traditions , les unes empreintes d'un vrai sentiment religieux, les autres portant encore le caractère du paganisme ; celles-ci simples et touchantes comme une élégie, celles-là parées et embellies comme un conte de fées. Le marin est crédule et superstitieux ; la vie aventureuse à laquelle il se voue , les vicissitudes qu'il doit subir, les dangers qu'il traverse , entretiennent dans son esprit l'amour du merveilleux. Souvent la tempête le surprend tout à coup au milieu de ses plus belles espérances ; et comme la science ne lui donne sur ces variations d'atmosphère aucune solution, il attribue ce qui lui arrive d'étrange à d'étranges influences. Il croit aux mauvais génies, aux jours sinistres, à la fatalité et aux expiations dans ce monde. Dans les îles du Nord , ces traditions se conservent par l'isolement des individus. Elles prennent racine sur le sol; elles se transmettent d'une génération à l'autre. Le marin les apprend dans son enfance, il les raconte dans ses voyages, et il les rapporte, après de longues années , au foyer de famille. Dans ces îles, comme dans les contrées septentrionales de l'Allemagne, chacun sait l'histoire des elfes et des géants, des épées magiques et des trésors gardés par des dragons. Il y a là des hommes de mer qui ont la barbe verte , les cheveux tombant sur les épaules comme des tiges de nénufar , et qui chantent le soir au bord des vagues pour appeler la jeune fllle et la conduire dans leiu* grotte de cristal. Il y a des sorciers qui , par la force des enchantements , attirent la tempête , soulèvent les flots et font chavirer le barque du pécheur. Il y a , comme dans la plupart des contréeâT montagneuses de l'Europe, des chas-
seurs condamnés , pour leurs méfaits » à courir éternellement à travers les marais et les taillis. Les habitants du Stemsklint entendent souvent , le soir, les aboiements des chiens de Grônjette. Ils voient passer dans la vallée le Grônjette , la pique à la. main , et ils déposent devant leur porte un peu d'avoine pour son cheval, afin que, dans ses courses , il ne foule pas aux pieds leur moisson. Là aussi on croit qu'il y a im roi des elfes qui règne à la fois sur l'île de Sterne , sur celle de Mo et sur celle de Rûgen. Il a un char attelé de quatre étalons noirs. Il va d'une lie à l'autre , en traversant les airs , et alors on distingue très-bien le hennissement de ses chevaux, et la mer est toute noire. Ce roi a une grande armée à ses ordres , et ses soldats ne sont autre chose que les grands chênes qui parsèment l'Ile. Le jour , ils sont condamnés à vivre sous une écorce d'arbre ; mais la nuit , ils reprennent leur casque et leur épée, et se promènent fièrement au clair de la lune. Dans les temps de guerre, le roi les rassemble autour de lui. On les voit errer au-dessus de la côte, et alors malheur à celui qui tenterait d'envahir le pays !
Quelques autres traditions sont d'une nature toute religieuse. C'est la loi de charité, c'est le dogme d'expiation, c'est le mysticisme du moyen âge cachés sous ime fiction, revêtus d'un symbole. Le nom de Maribo signifie demeure de Marie. La Vierge annonça, par une lumière céleste, qu'elle avait choisi cette Ue pour y habiter, et on lui bâtit une église. L'Ile du Prêtre rappelle une légende de saint. Il y avait là un prêtre nommé Anders , qui était vénéré de teut le monde pour ses vertus. Il était fort pauvre , il ne possédait qu'un denier. Mais quand il avait besoin de quelque chose , il envoyait son denier au marchand ou au laboureur, et toujours on le lui rapportait dévotement, en y joignant ce qu'il désirait. L'Ile a gardé le nom d'Ue du Prêtre ; mais le merveilleux denier est perdu.
Sur une autre c6te de la mer Baltique, une église pro-
?8 LETTRES son LE ^ORD.
fanée par des Im^es s^^si ftMinée dans Veaa. La nuit^ en entend leê malheureux cbaiiter , avec des aangloU » les psaumes de la pé&itenee ; et quand la m^ eat ealme , on voit à travers les vagues briller les cierges qu'ils allument devant TauteL Pour leurs péohés , ils seo^t eûn^ damnés à pleurer et à rester dans cette église jusqu'au jugement dernier*
Près du môme rivage , plusieurs fois danâ des heures de tempête ^ à la lueur des édaÛTs qui sillounent I0 cie) « les matelots ont aperçu un vaisseau d'une lorine étrange ^ un vaisseau dont on ne reconnaît plus ni la ooulevpr ni le pavillon. Le capitaine qui le eommandait ^ et ses matelots, ont un jour commis une faute grave, et ils doivent errer sur les vagues , sans trêve et sans repos , jusqu'à la an du monde. Quand ces pauvres Ahasvérus du monde maritime distinguent de loin un autre navire , ils lui envoient des lettres pour leurs parents et leurs i^s ; maiis ces lettres sont adressées à des personnes qui n'existent plus depuis des siècles y et dans des rues dont nul être vivant ne sait le nom.
A Falster, il y avait autrefois une femme fort riche qui n'avait point d'enfknts. EQe voulut faire un pieux usage de da fertune, et elle bâtit une église. L'édifice achevé, elle le trouva si beau, qu'elle se crut en droit de demander à Dieu une récompense. Elle le pria donc de la laisser vivre aussi longtemps que son église subsisterait. Sion vœu fut exaucé. La mort passa devant sa porte sans entrer; la mort frappa autour d^elle voisixà, parente, amis, et ne lui montra pas seulement le bout de safaux< Elle vécut au milieu des guerres, des pestes, des fléaux qui ravagèrent le pajrs.Ëlle vécut si Icmgtemps, qu'elle ne trouva plus un ami avec qui eUe pût s'entretenir; elle parlait toujours d'une époque si ancienne, que personne ne la comprenait. EUe avait bien demandé ime vie perpétuelle, mais elle avait oublié de demander aussi la jeunesse; le ciel ne lui donna que juste ce
qu'elle voulait avoir, et la pauvre femme vieillit; elle perdit ses forces, puis la vue, et l'ouïe, et la parole. Alors elle se fit enfermer dans une caisse de chêne et porter dans l'église. Chaque année, à Noël, elle recouvre pendant une heure lusage de ses sens; à cette heure-là , le prêtre s'approche d'elle pour prendre ses ordres. La malheureuse se lève à demi dans son cercueil et s'écrie : « Mon église subsiste-t-elle encore ? — Oui, répond le prêtre.— Héls^ l dit-elle, plût à Dieu qu'elle fût anéantie ! » Et elle s'afifaisse en poussant un profond soupir, et le coffre de chêne se referme sur elle.
Voici une légende qui a été racontée par le poète OEhlenschlàger. Ce n'est pas une légende , c'est un drame de la vie réelle. Un pauvre matelot a perdu son fils dans un naufrage, et la douleur l'a rendu fou. Chaque jour il monte sur sa barque et s'en va en pleine mer; là il frappe à grands coups sur un tambour, et il appelle soù fils à haute voix : ■ Viens, lui dit-il , viens! sors de ta retraite ! nage jusqu'ici ! je te placerai à côté de moi dans mon bateau ; et si tu es mort) je te donnerai une tombe dans le cimetière, une tombe entre des fleurs et des arbustes ; tu dormiras DÛeuxlà que dans les vagues. ^
Mais le malheureux appelle en vain et regarde en vain. Quand la nuit descend, il s'en retourne en disant : • J*irai demain plus loin, mon pauvre fils ne m'a pas entendu. »