‹ Lettres sur le NordChapitre 13 sur 40 · A SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

A SAINTE-BEUVE

Nous^ ne sommes généralement pas forts en connaissances géographiques, nous autres Français; les Allemands nous en font un reproche, et avec raison. Nclus nous sommes habitués à voir les étrangers venir chez nous et à ne pas aller chez eux, à les regarder complaisamment étudier notre langue, nos mœurs, nos institutions, et à ne pas nous occuper des leurs. Du côté du Sud, je ne crois pas que notre savoir en géographie exacte et en statistique dépasse de beaucoup la latitude de Madrid. Du côté du Nord, nous ne sommes pas plus avancés. Nous nous représentons encore assez bien la situation de Hambourg, car le temps n'est pas loin où nos soldats mesuraient la largeur de cette ville avec leurs baïonnettes, et les bateaux à vapeur l'ont mise à la proximité du Havre. Mais, à partir de la mer Baltique, adieu notre science. Un rideau de brouillards enveloppe l'espace, et le Danemark, la Suède, la Norvège, la Laponie, le Spitzberg, la Finlande , la Russie même, nous apparaissent vaguement derrière ce brouillard et se confondent dans notre imagination: C'est là notre Thulé ; c'est là cette contrée moitié fabuleuse, moitié historique des anciens, ce royaume nuageux dont nous ne pouvons déterminer d'une manière précise ni le caractère ni la position, et dont on nous raconte encore des choses étranges.

Holberg, le poète danois, rapporte dans sa biographie qu'une femme, en France, lui disait très-sérieusement : « Il y a sans doute plusieurs milliers de lieues d'ici jusque dans votre pays. Pour y aller, ne passe-t-on pas par la Turquie ? » Dernièrement, j'ai entendu raconter plusieurs anecdotes dignes d'être mises à côté de celle-là. « Gomment, disait un jeune Parisien au comte Y..., vous êtes Norvégien, et vous portez un habit comme nous, un chapeau comme nous , et vous allez, et vous venez , et vous parlez comme nous ! En vérité, je ne l'aïu^ais jamais cru.» cDe quel pays êtes- vous? demandait un honnête bourgeois de la rue Saint-Honoré à un voyageur du Nord ? — De la Suède. — Ah ! oui, de la Suisse, de Genève peut-être ? — Non ! de la Suède, vous dis-je. — Eh bien ! sans doute; vous ne prononcez pas ce mot-là comme nous, mais c'est égal. Je connais parfaitement la Suisse. Un de mes oncles a voyagé dans ce pays-là. »

Grâce à cette science géographique, quand j'arrivai pour la première fois dans le Nord, j'étais peu préparé, je l'avoue, à l'aspect de ses magnifiques paysages, et quand j'entrai à Copenhague, je fus très-surpris de voir, sur les bords de la mer Baltique, une ville de cent mille âmes, élégante, animée, et dotée d'excellentes institutions.

Les historiens ne peuvent indiquer au juste l'origine de cette cité. On sait seulement qu'au xr siècle ce n'était encore qu'un très-humble village de pêcheurs. Un siècle plus tard, le roi Valdemar le donna à Absalon, qui y fit bâtir une forteresse pour protéger la côte contre les invasions des pirates, et en mourant légua son œuvre à l'évéché de Roeskilde. Peu à peu le village grandit, sa situation favorable y attira des marchands*, sa forteresse protégea les expéditions maritimes. A côté des cabanes de pêcheiu*s, on vit s'âever des maisons spacieuses, et des navires

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