Thorvaldsen og hans Vcerherj in-4*. Copenhague
Qtiàîid le jôtii* solennel fut Venu , le pdtiVf e ËôPtel if a.^ versa, avee de grands battements de cteuf, le Vestibule de l'acadéniie. Lei élèves devaient d'abord se réunir dans une Salle commune pdur y recevoir le progratnme du concours, puis après se retirer chacun dans une châttibré à part pôur faire leur esquisse. C'était d'après ces esquissés que les professeurs jugeaient ceux qui devaient être admis à coê* courir 5 et c'était justement là ce qui effrayait ThorvaldSôiî. Quand il se Vit Seul dans Sa cellule , en face de Sou pro-^ gramme, Sa frayeur redoubla; il ouvi*it la porte et s'enfuit par un escalier dérobé. Par bonheur, il rencontra un professeur qui lui reprocha si éloqUeniment soU peu de cou*rage , que Thorvaldsen , honteux , retourna à ses crayons. Le sujet du condôurs était un bas-relief représentant Héllodore chassé du temple. Le jeune artiste àdheva en deut heures son esquisse, et gagna la seconde médaillé d'or.
En 1793, il y eut un nouveau concours. Cette fois il s'y présenta avec plus de résolution et gagna lé grand prit. A ce grand pril était attaché le titre de pensionnail^e de Rome et une rente de 1200 fr. pendant trois ânS. Mais leS fonds n'étaient pas disponibles, et Thorvaldsen les attendit trois années. Il passa ce temps à continuer Ses études, à donnet* des leçons de dessin, et fit quelques travaUx poUî* le palais du roi.
Enfin, en 1796, il reçut son stipende de vojrage. 11 se crut alors si riche, qu'il alla trouver un de SeS amis, qui aspirait aussi à devenir artiste, et lui offrit de l'emmener à Rome et de partager avec lui sa pension. Mais son ami savait mieux que lui ce que valaient quatre cents écus, et il refusa. Thorvaldsen partit le 20 mai ItQÔ, sur une frégate qui se rendait dans la Méditerranée.
Ce qui était triste alors , c'était de Voir sa malheureuse mère qui pleurait et s'écriait qu'elle ne reverrait jamais son fils. En partant, il lui avait fait remettre par un ami une petite boîte pleine de ducats. Mais elle la garda, en décla-
ÉTABLISSEMENTS LITTâRilIRES DE COPENHAGUE. 115
ra&l qu'elle n'y toucherait pas : c Car um jour, disait-elle , mon pauvre Bertel pourrait en avoir besoin. » Elle gardait aussi aveo une sorte de sentiment religieux un vieux gilet qu'il avait porté. Souvent on l'a vue presser ce gilet sur son cœur et le baigner de larmes, en invoquant le nom de son fils bien-^aimé. Elle est morte, la bonne mère, sans connaître toute la gloire de celui qu'elle avait tant aimé.
La frégate Sur laquelle était Thorvaldsen fit un long voyage. £lle s'arrêta plusieurs mois dans la mer du Nord. Elle aborda à Malaga, à Alger, à Tripoli, à Malte. A la fin Thofvaldsen n'eut pas le courage de continuer plus longtemps cette expédition maritime. U s'embarqua sur un bateau qui allait à Naples, et arriva à Rome le 8 mars
Les premières années qu'il passa dans cette ville furent plus d'une fois traversées par d'amères inquiétudes. Toute l'Europe était alors dans un état d'agitation qui devait se faire sentir jusque dans la retraite du savant et l'atelier de l'artiste. Les grandes questions politiques étouffaient le sentim^t poétique. Thorvaldsen travailla avec dévoue-* ment, avec enthousiasme, mais sans être encouragé comme il avait le droit de s'y attendre. Le terme de sa pension était expiré , et il n'avait pas encore appris à compter siur la puissance de son génie. En 1803 , il venait de modeler une statue de Jason pour payer sa dette au Danemark, il avait épuisé toutes ses ressources, et il se prépérait à retourner dans son pays. Il devait partir avec le statuaire Hagemann, de Berlin. Déjà ses malles étaient faites, le veturino attendait devant la porte, quand tout à coup Hagemann annonça qu'il ne pouvait partir, parce que son passe-port n'était pas en règle. Une rencontre providentielle avait sauvé Thorvaldsen au moment où il abandonnait le concours ; une rencontre non moins heureuse le sauva une seconde fois. Le banquier Hope entra par hasard dans son atelier, aperçut la statue de Jason, et en
fut émerveillé. « Combien voulez- vous avoir, dit-il, pour exécuter cette statue en marbre ? — Six cents scudi , répondit le modeste artiste. — J'en donne huit cents , » s'écria Hope. La somme fut immédiatement payée, et Thorvaldsen resta à Rome. C'est depuis ce temps que son génie a pris l'essor. J'ai essayé de dire quelle fut sa vie. L'avenir dira quelles furent ses œuvres.
En 1819, Thorvaldsen fit im voyage en Danemark. Il y fut reçu avec des témoignages d'aflfection et d'enthousiasme sans bornes. C'était à qui courrait au-devant de lui , à qui pourrait le voir. Dans l'espace de vingt-cinq ans , dit son biographe , il était bien changé ; mais il avait gardé toute la fraîcheur, toute la jeunesse de ses premières affections. Son imagination ravivait ses souvenirs, et son cœur se dilatait à la vue des lieux où il avait vécu dans son enfance. On lui avait fait préparer une demeure et un atelier dans l'édifice de l'Académie. Quand il y entra , un homme l'attendait sous le vestibule : c'était le vieux portier qui l'avait vu venir là tant de fois. Thorvaldsen lui sauta au cou. Pendant un an il fut encensé, chanté, béni; et quand il repartit pour l'Italie, une foule innombrable se pressait sur le quai où il allait s'embarquer.
A BBIZEUX.
Le printemps vient tard à Copenhague, et, lorsqu*enfin il daigne montrer le bout de son aile, Dieu sait que ce n'est pas sans s'être fait vivement prier. Dès le mois de mars, les poètes le chantent pour l'attendrir; les jeunes filles, qui se souviennent des joies de l'année précédente, le réclament pour recommencer leurs promenades rêveuses dans les bois , et les marchands de YCEstergade le réclament plus haut encore que les jeunes filles , car il y va du sort des écharpes de gaze et des nouvelles robes qu'ils ont fait venir de Paris. Mais le printemps marche à petites journées, comme un grand seigneur. Il s'arrête en France, en Allemagne, partout où ime belle plaine hii sourit, où un caprice le retient, et les deux messagers qui le précèdent, l'hirondelle et la fauvette, l'annoncent sur les bords de la mer Baltique trois semaines avant qu'il ait passé l'Elbe. Enfin un beau jour la nouvelle se répand par la ville que le ciel est tout à fait bleu, que le coucou a chanté et que les arbres du parc commencent à reverdir. Alors toutes les voitures de louage sont mises en réquisition, et toutes les familles s'en vont saluer, hors des remparts, le dieu chéri
qui daigne enfin les visiter. En France , nous sommes des ingrats, nous accueillons le printemps comme s'il ne faisait que son devoir en venant à nous ; mais dans le Nord on le divinise et on l'encense. En Allemagne, on célèbre, au mois de mai, la fête des roses. Ce jour-là, toute la maison est rose, la table est couverte de couronnes de roses ; les femmes portent des bouquets de roses , et les hommes chantent comme Anacréon la rose et le printemps. En Danemark , il n'est question , pendant Un grand mois, que de l'apparition du printemps. La politique a tort si dans ce moment-là elle enfante quelque grave nouvelle. Nulle discussion de tribune, nul fait militaire ne peut contre-balancer l'efiTet d'un rameau d'arbre qui se couvre de feuilles à Frederiksberg, et d'Une petite fleur qui éclôt sous une fenêtre. Le mot de printemps est le seul mot qu'il sdt décemment permis de pj'ononcer daus le monde. On peut oublier le reste de là langue , pourvu qu'où puisse dij^ en entrant dans uu salon: * Gomment vous portez*vousî » et : c Voici le {^iutemps. > Dans ces jours de joie, tout est en Môutement autour de la ville. Les jeunes âaUcés vouldaus la fôrét cueillir la primevère et parler de leurs espéraûKjes; les bons bourgeois fefaverfeeut les faubourgs pour avoir le plaisir de fumer leur pipe au milieu de la belle uature. Les marehauds d'eaunle-^vie et de saumon fumé s'asseyent à l'entrée du parc{ les danseurs de eorde dressent leur tente sur la peloUse de Charloitenluud; l'hôte de Klappenbèï^ range ses tables au bord de la colline qui domine la mer^ et l'hôte de Belle vue , qui le regarde d'uu oéil jaloux, fait ratisser les allées de sott jardin et menace de changer la forme de ses ife, qui depuis vingt ans ont été symétrique* ment taillés en forme de tours ou de pains de sutre.
Ce qu*il y a de plus turieux ^ c*est que , du jour où Ton ne voit plus de neige sur la terre et plus de brouUlard d'hiver au ciel , les habitants de Copenhague se figurent qu'il fait Une chaleur insupportable , et rêvent le repos et
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les frais adiles de la oampagne. Alors quiâoûque a un coin de terre à une distance raisonnable de la ville, fait ses préparatifs. Lea portes de la sci^ce et de l'aristocratie se ferment ; la justice elle-même émigré , et les professeurs et les juges ne reviennent que deu3t ou trois fois par se** maine faire leurs leçons, tenir leurs séances. La terre commence à peine à reprendre un peu de vie, mais les arbrels Mssonnent au vent du nord, et les pauvres plantes qui essayent d*éclôre ont froid ; on court au soleil pour se réchauffer, on clèt hermétiquement les fenêtres de la mai<^ êon de campagne, et l'on ee tapit au coin du poêle comme au mois de janvier : mais n'importe ; c'est la belle saison de Tannée ) c*est le printemps , c'est l'été ^ et il ne serait pas permis de rester en ville , quand l'almanach démontre qu'oâ entre dans la Canicule.
 cette époque de migration générale, j'ai suivi le tor^ rent et je suis allé cherdber le soleil danois auï bord^ du Sund) au lac d'Esrum.
Nulle part peut-^tre on ne voit de forêts de hêtres ausiû belles et aussi majestueuses qu'en Daneinark ; nulle part elles n'ont un feuillage si frais et si tendre. Quand on voyage dans la Séeland, on rencontre souvent ce paysage : une plaine où paissent les génisses, où le mouÛn à vent tom^e ses larges ailes; un bois profond sillonné par quelques avenues irrégulières , mystérieux et attrayant , cou*» vert en certatnà endroits de grandes ombres , et plus loin traversé par des flots dé lumière qui inondent le feuillage. On y entre avec une sorte de saisissement indéfinissable; on y respire un repos que l'on n'a jamais senti dMis le monde , et en même temps on y sent venir cette douce et vague tristesse que les Danois appellent veemod. Là il y a de la poésie ; là les cordes intérieures de l'âme s'ébranlât sous une main invisible et vibrent harmonieusement. Là on subit je ne sais quelle force d'attraction et quel pressent timent infini. Toute la nature semble prête à nous dévoiler
ses secrets, et l'oreille écoute et l'esprit attend. Au pied du bois est le lac où le bouvreuil vient boire, où les rameaux d'arbres se mirent avec les rayons du soleil couchant, et près de là on aperçoit l'habitation champêtre qui élève timidement son toit de chaume au-dessus de la haie d'aubépine, et l'église en briques, bâtie sur le modèle des anciennes églises anglo-saxonnes, avec sa tour carrée massive, son clocher dentelé comme un escalier, image sans doute de l'escalier mystique par lequel la pensée devait s'élever de terre et monter au ciel. Je n^ai jamais vu le Westmoreland ; mais il me semble que les lacs au bord desquels Woodsworth, Wilson , Southey, se sont choisi leur retraite , doivent ressembler aux lacs de Danemark.
La route d'Elseneur passe entre l'ime des plus belles forêts de la Séeland et la mer. Souvent ici le ciel est sombre , et cette terre riante et animée s'épanouit sous ce ciel comme un visage de jeune fille sous un voile de deuil. Du côté de la forêt on aperçoit d'élégantes maisons de campagne, des allées de jardins couronnées de fleurs. Du côté de la mer, on ne voit que le rivage nu, les filets du pécheur étendus sur des pieux , et sa maison posée au bord de la grève comme une barque qu'on a tirée de l'eau. Sur ce sable que la marée baigne soir et matin, on ne trouve qu'une seule fleur, le myosotis, la fleur du souvenir. On dirait qu'elle est née là pour rappeler au voyageur qui aborde sur cette côte lointaine le souvenir de la terre natale qu'il a laissée derrière lui et des amis auxquels il a dit adieu»
Elseneur est le caravansérail de la marine. On y aborde de tous les côtés , on y parle toutes les langues. Du matin au soir , les pavillons du Nord et du Midi flottent sur le Sund. Les matelots étrangers descendent à terre , se croisent dans les rues. Les auberges d'Elseneur sont là qui leur sourient, les marchands les attendent, et chacun
ici travaille pour la marine et s'endort avec des rêves de marine*.
A Textrémité de la ville est bâti le Kromborg, La pointe de terre sur laquelle s'élève ce château s'appelait autrefois VŒrekrog (le Coin de l'oreille). C'était l'oreille du Danemark , ouverte à tous les bruits et à toutes lés nouvelles de mer. Le Kroneborg est un édifice d'une architecture imposante. Il est entouré de trois remparts , peuplé de soldats , muni de canons , comme une forteresse qui a une mission difficile à remplir, celle de faire solder un péage. Tous les bâtiments passent au pied de ce château et doivent payer un tribut à cette citadelle maritime qui les protège , à ce fanal qui les éclaire. Il est des jours où il en vient par centaines , et chaque année ce nombre augmente *.
Du haut d'une des tours du Kroneborg , l'œil plonge sur un des plus beaux panoramas qui existent. D'un côté, dans le lointain , on aperçoit , comme une ligne bleuâtre , les murs de Copenhague ; de l'autre , les montagnes de KuUan ; en face du château , la côte suédoise , aride et sèche ; la ville de Helsingborg , dont les toits rouges étincellent au soleil , et la mer , la mer verte comme une prairie sur les bords, noire et profonde au milieu ; la mer, resserrée au pied de la forteresse comme un défilé , ouverte des deux côtés comme une plaine immense. Ici le Sund et là le Categat , et les vaisseaux qui abordent ou lèvent l'ancre, fendent les vagues , passent et se succèdent sans interruption. Au milieu de ces vaisseaux qui naviguaient sous le vent et s'en venaient à la suite l'un de
1. Elseneur, dit un vieax voyageur français, est une ville peuplée de marchands. Ils font leurs marchés le matin et boivent le vin du marché le reste de la journée. Voyages de M. Deshayes, 1 vol. in-18, Paris 1664.
2. On en compta près de 20 000 dans l'été de 1839. La place du directeur de la douane , qui perçoit pour lui Un écu par navire , est la place la plus lucrative du royaume.
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l'autre, ra&géi suruûe ligue comme une légion de soldats , on me montra de loin deux bâtiments français. X ne connaissais ni leur nom , ni le nom de celui qui le; envoyait sur les rives du Nord ; mais ils venaient di France » ils portaient le pavillon de notre pays ; je les re^ gardais avec émotion» et je les suivais des yeux.;
On dit que ces montagnes du Kullan » qui s'élèvent d< l'autre côté du Sund ^ étaient jadis les d^mères litniteâ du monde connu, les colonnes d*Hercule. Depuis ce temps^ le monde s'est agrandi. Les pécheurs avec leurs barques ont été |>lus loin que le dieu avec sa peau de lion. Le£ hommes ont franchi les barrières que l'ignorance leut avait impodées* Leur ambition s'est accrue avec leurs conquêtes, et ils ne savent où s'arrêtera leur me plus ailra. Autrefois, en voguant au pied de ces montagnes, les navi* gateurs offî'aient un holocauste à Hercule. Aujourd'huii les matelots qui y passent pour la première fois doivent subir le baptême maritime et payer une amende. La fête naïve des ttatelots a succédé à l'^pareil pompeux de l'holocauste, et la libation joyeuse a remplacé le sacrifice de sang.
En face de Kullan on aperçoit une colline couverte de verdure^ qu'on appelle la colline d'Odin : c'est là^ dit-^n , que le dieu Scandinave a été enterré. Mais on n'y voit que le tombeau du conseiller d'fiiat Schimûieloianni qui était un homme fort paisible , très-peu soucieux , je crois , de monter au Valhalla et de boire le rmôd avec les valkyries. Cependant une enceinte d'arbres protège rendnût où les restes du dieu suprême ont été déposés ,* une sourœ d'eau limpide y coule avec un doux murmure. Les jeunes filles des environs, qui connaissent leur mythologie , disent que c'est la vraie source de la sagesse , la source de Mimer, pour laquelle Odin sacrifia un de ses yeux. Dans les beaux jours d'été elles y viennent boire, et , par hasard , les jeunes hommes y viennent aussi , et la source de Mi* mer entend de charmantes confidences. Si ce n'est pas
la souf*ce de la BUgefiBe, c'est au moîhs un philtre d'amour qui edt la eausô de beaunîoup de mariages daus le pays.
Ceux qui aiment la poésie ne s'éloigneront pas d*Elseneur sans visiter une autre colline consacrée aussi par une tombe. Au-de6sus d*un des plus riants châteaux de la Sée** land , au-dessus de Mùriêfû'gsî y on entre par une avenue étroite dans un bois de hêtres, qui^ d'un côté, s'ouvre sur la mer, et de l'autre sur une grande plaine. Là on aperçoit trois rocs informes, posés l'un sur l'autre, et autour de ce monument grossier quatre pierres carrées , où les voya-» geurs viennent s'asseoir : c^est là que repose l'ombre mélancolique de Hamlet» Si , comme le disent quelques incré-* duleS) cette tradition dU peuple est fausse, aucun lieu cependant ne pouvait être mieux choisi pour lui donner un caractère de vraisemblance. Ce bois est sombre comme là pensée de deuil qui régnait dans le cœur de Hamlet. On n'y trouve qu'une lumière incertaine ; on n'y entend que le souffle de la brise dans le feuillage, ou le mugissement de la tempête sur les vagues. Près de là est lademeure élégante, la demeure royale^ où le monde chante, danse, s'étourdit j tandis que l'âme de Hamlet dort dans sa solitude, le me suis assis là un soir, et 11 me semblait que Shakspeare y était venu aussi, taht îî avait sa se rendre l'interprète fidèle de cette poésie du Nord. Je me suis penché sur cette pierre froide, comme pour demander à Hamlet S'il avait trouvé le dernier mot de l'énigme qu'il voulait résoudre, et j'ai cueilli en m'en allant une des fleurs pâles qui croissent autour de son tombeau. Ophélia aurait pu la mettre dans sa couroimë.
La Séeland est une terre plate , couverte de champs de blé et de forêts , la terre la plus riante et la plus féconde
des contrées du Nord. Au printemps , je l'avais quittée verte comme la mer qui l'entoure ; je l'ai revue , en automne y avec ses arbres chargés de fruits , et ses larges plaines dorées par le soleil. Cette année, le ciel du Nord n'a pas trompé l'espoir du paysan. La pluie est venue à temps humecter son grain, et les trois mois d'été ont mûri sa moisson. Dans cette heureuse époque de récolte, les environs de Copenhague présentait un coup d'œil charmant. Toute la campagne sourit aux regards de ceux qui l'ont patiemment cultivée. De distance en distance , on aperçoit la ferme qui ouvre déjà les portes de son enclos pour recevoir la moisson qui va venir. Le laboureur part de bon matin, fauche son sillon et se repose à midi, entre la cruche de bière qui renouvelle ses forces , et sa jeune femme , qui , à la vue de tant de beaux épis couchés par terre , compte les joies de la nouvelle année. Sur la colline , on aperçoit l'église du village avec ses murailles blanches et sa ceinture d'arbres. A la fin de leurs travaux , les paysans y accourent gaiement , et la caisse des pauvres deviendra plus riche, et les jeunes filles porteront plus de fleurs sur les tombes du cimetière; car, dans ces jours de prospérité , les pauvres doivent avoir leur part des dons de Dieu , et les morts ne doivent pas être oubliés. Près de l'église est le presbytère , qui s'associe aux travaux du laboureur, à ses craintes et à ses espérances. Dans chaque paroisse , le prêtre danois a sa ferme et son champ. Il élève des bestiaux , il cultive la prairie. Gomme il est ordinairement l'homme le plus éclairé du village , il étudie les divers systèmes d'agriculture , il importe dans son domaine les nouvelles découvertes ; il donne l'exemple des théories par la pratique, et les paysans le suivent ; il exerce ainsi sur toute la paroisse une double influence , celle du prêtre et celle du cultivateur. Cette communauté d'intérêts matériels établit un lien étroit entre lui et ses paroissiens. Sa fortune est , comme la leur.
soumise à toutes les variations de Tatmosphère. Il redoute comme eux Torage, et comme eux il bénit les beaux jours.
Non loin de là , sur la grande route de Copenhague , les charrettes des paysans, les voitures de la bourgeoisie, le gig et le vinerpogen passent et se succèdent sans cesse. Le samedi et le dimanche, surtout, sont deux grands jours pour les loueur^ de chevaux et les maîtres de poste. Les hommes du Nord ont encore un saint respect pour le dimanche. A leurs yeux, c'est presque une profanation que de rester ce jour-là enfermé dans les murailles d'une ville, quand la nature s'épanouit au dehors comme un champ de fleurs. Ce jour-là il faut qu'ils dînent en plein air, qu'ils se reposent sur la mousse des forêts , qu'ils fument leur pipe sous un rameau de chêne. Ce jour-là les bluets tombent avec amour , comme la violette de Goethe , aux pieds de la jeune fille qui les regarde , et les oiseaux des bois se taisent pour entendre chanter une romance d'OEhlenschlâger, mise en musique par Weise.
Dans ces excursions d'été, les habitants de Copenhague vont fréquemment jusqu'à Roeskilde. Il y a là deux grands points d'attraction pQur les gastronopies et les artistes : 1 auberge du Prince et l'église.
L'auberge du Prince est renommée par ses carbonades de mouton et ses turbots. Le mattre de la maison est un personnage important, car il commande dans la ville le corps des pompiers. On ôte humblement son chapeau pour lui demander le menu , et on l'appelle : Monsieur le capi* taine. Quand il raconte qu'il a lui-même hébergé les députés de Roeskilde, on doit s'estimer heureux d'être assis à sa table, et quand il se montre en uniforme, le sabre au côté, le chapeau sur l'oreille, il est impossible de ne pas trouver son vin excellent.
L'église est l'un des plus anciens monuments du Nord. Elle fut fondée au conamencement du xi* siècle par l'évêque
126 letthes stm us nord.
Guillaume , dont le hùm occupe une plaôe honorable âtns les annales dtl Danemark. C'était un homme d'un caractère noble et d'une rare énergie. Quelque temps après que son église fut bâtie, le roi Canut la profana par un meurtre. Le dimanche suivant, lorsqu'il se présenta à la porte du sanctuaire pour assister au service religieux, Guillaume marcha à sa rencontre et lui interdit l'entrée du temple. Les hommes d'armes qui entouraient Canut tirèrent le glaive pour tuer le téméraire prélat ; mais le roi, recon-^ naissant sa faute, sé jeta la face contre terre, pleura et demanda pardon.
Guillaume aimait le roi, et 11 ne s'était pas décidé sans peine à le punir rigoureusement. Un jour on vint lui annoncer que Canut était mort en Jutland ; il sentit qu'il ne lui survivrait pas longtemps, fit préparer deux tombes dans l'église et s'en alla aunievant des hommes qui apportaient le corps du roi. Quand il les vit venir, il s'a* genouilia, joignit les mains sur sa poitrine, et, lorsqu'on voulut le relever, il était mort*.
Cette église de Roeskilde est comme notre Saint-Denis ; c'est là que les souverains de Danemark ont choisi leur dernière demeure. Là reposent sept générations de rois ; là sont enterrés les siècles de barbarie et les siècles de civilisation. SoUs la grande nef on a creusé une vaste tombe fermée par des barreaux de fer, éclairée à peine par quelques rayons de Imnière ; c'est là que sont leSvCer* cUeils. Au milieu du chœmr, sous les arcades, dans les chapelles , s'élèvent les monuments en marbre, les urnes ciselées, les catafalques enrichis de dorures, les tombeâ chargées de bas-^reliefs pompeux ou d'inscriptions , reste de royauté sous la main de la mort, dernier rêve d'orgueil au milieu du néant. QuelqueS'^uns de ces monuments sont des œuvres magnifiques, exécutées en Italie et transpor-