tloetkilde Donikirkei Historié
fATSAGfiS DAIfOIS. 127
iêêê k gtâMs frais èû Danemark. L'église du vénérable évêque Guillâtime n'a pad été ââsez large pour les contenir. Il â fallu y joindre des chapelles. De toutes ces tombes de souverainâ, la plus modestd est celle de Chrétien IV. De tous les rois qui sont enterrés là, c'était aussi le plus grand.
L'église est bâtie dans ee beau style byzantin dont la majestueuse simplicité s'accordait Si bien avéo celle des premiers temps du christianisme; La nef principale est large et élevée ■ les deux nefs latérales sont surmontées d'une galerie circulaire ; le choôur est arrondi et détaché du reâtë de Tédificef comme on le voit encore dans plusieurs églises du Midi, toute cette construction est d'une grâce , d'une harmonie parfaite. Mais je ne sais quel mal* heureux artiste a eu un jour la déplorable idée de vouloir l'etnbellir j et sur lés parois de la nef) sur les contours de la voûtej il a peint dés bouquets de fleurs et des rameaux d'arbrés* Le caractère dé cet édifice byzantin a été ainsi dénaturé, le plafond de cette église ressemble maintenant à celui d'une auberge hollandaise^ Le mauvais exemple a fait des progrès , et la jolie petite égliëe de Ringsted et l'ancienne chapelle de Sorô ont été ainsi peintes en vert et en jaune i
Près dô la ville de Rôeskilde est la baie d'Issefiord, célèbre dans les sagas d'Islande j datis les chroniques de Danemark. Elle a été autrefois traversée par les navires des combattants qui allaient au loin chercher la gloire et les dangers i Le cri de guerre a retenti sur ses rives, et les scaldes l'ont chantée. Elle est maintenant silencieuse et déserta. Elle a vu s^élever sur ses bords h forteresse de Leire^ la demeure des vieux rois. A présent Leire est détruit, on n'en trouve môme plus de traces, et l'onde d'Issefiord baigne les murs de Roeskilde, soupire au pied des tours de l^église^ et semble» dans ses soupirs, regretter les héros qu'elle fe connus et les rois qu'elle a bercés.
Cette baie a eu ses traditions païennes et ses traditions religieuses. On raconte qu'il y avait là jadis un monstre effroyable à qui l'on devait livrer régulièrement une victime humaine. Quand l'église de Roeskilde fut fondée, deux chanoines allèrent à Rome demander des reliques, et d'abord ils ne savaient trop laquelle choisir, car le pape leur avait ouvert ime grande chapelle, et il y avait là des reliques de vierges, des reliques d'apôtres et de martyrs. Mais, au milieu de la nuit, l'un d'eux eut une vision ; il vit apparaître saint Lucien, qui s'ofirit à lui pour être le patron de la métropole danoise. Le lendemain, il prit la tète du saint et se mit en route avec son compagnon. Au moment où ils entraient dans le golfe d'Isseôord, les vagues se soulevèrent, l'onde vomit sur ses bords une écume verte, et le monstre apparut avec sa gueule enflammée et sa longue queue couverte d'écaillés comme une tortue. Les chanoines le laissèrent arriver jusqu'auprès du navire, et au moment où il ouvrait ses deux larges mâchoires pour engloutir tout à la fois la cargaison et l'équipage. Us lui montrèrent la tète du saint. Le dragon d'Isseôord poussa un mugissement horrible, puis se précipita au fond dès eaux, et jamais on ne l'a revu.
Les rives d'Issefiord sont nues et sablonneuses. C'est une lande sauvage au milieu d'un jardin dç fleurs. D'ici jusqu'à Sorô, toute la campagne présente l'image delà joie et de la prospérité. Le long de la route, je ne me lassais pas de voir les maisons de laboureurs souriant au milieu de leur enclos vert, comme celles de Normandie, les moissonneurs penchés sur leurs faux, les femmes glanant le long des sillons, et les gerbes de blé debout dans la plaine et rangées sur deux lignes comme une armée. Quand nous arrivâmes à l'église de Pédersborg , celui qui me servait de guide dans cette promejiade romantique me ût monter au haut de la colline. De là nos regards plongeaient sur la vallée. Les champs étaient parsemés d'ouvriers, les fo-
râts de hêtres inondées de lumière , et quatre lacs voisins l'un de l'autre réfléchissaient dans leurs bassins d'argent Tazur du ciel.
Cette terre de Sorô est la terre classique du Danemark. Là fut la première école latine de la Séeland, là ont vécu les premiers historiens du Nord. Un chevalier de la contrée partait pour une longue expédition ; sa femme était enceinte, et il lui dit : « Si tu mets au monde une fille, tu feras construire une flèche en pierre sur notre église ; si tu me donnes un fils, tu feras bâtir une tour. » Le chevalier part, il combat vaillamment, il se couvre de gloire, il revient avec joie vers son pays natal, et de loin, au-dessus de son église aimée, il aperçoit deux hautes tours dorées par le soleil. «Oh! bénie soit, dit-^il, la digne femme danoise qui m'a donné deux fils ! » Ces deux fils, c'étaient l'évéque Absalon et son frère Eric.
Absalon naquit en 1128. Il fut nommé, en 1158, évéque de Roeskilde, et en 1178 archevêque de Lund. Il fut le ministre de Valdemar l*' et de ses deux successeurs. Il fut pendant cinquante ans l'homme le plus puissant du Nord, et sa puissance, il l'employa à agrandir son pays et à l'éclairer. C'est par ses ordres que l'abbé Guillaume de Paris, qui était renommé pour sa science théologique, vint se fixer en Danemark. C'est par ses ordres que Saxo Grammaticus écrivit les annales de Danemark. Quand il mourut, il institua un legs particulier pour qu'un professeur de Sorô travaillât constamment à recueillir les chroniques nationales. £n même temps qu'il cherchait à propager au* tour de lui le goût de l'étude , il combattait au dehors la barbarie et la superstition. Il entreprit une expédition dans l'île de Rùgen, pour renverser une idole. Des missionnaires chrétiens étaient venus au x* siècle dans cette île, et y avaient prêché l'Evangile. Leurs leçons furent écoutées favorablement par le peuple. Us firent des prosélytes, ils bâtirent une église, et, quand ils s'en retournèrent, les ha-
130 LETTBSS SUR US NOED.
bitaats dfi Rugan adoraient le Christ* et s'étaient choisi saint Vit pour patron. Mais peu à peu le vrai dogme s'altéra dans leur souvenir. L'idolâtrie reparut. Les coutumes du paganisme remplacèrent les pratiques chrétiennes. Hs firent de saint Vit une divinité monstrueuse qu*ils nom-^ maient Svannevite, et k laquelle ils offraient des s^cri-^ fiées humains, Absalon pénètre au sein de leur pays, renverse leurs temples , brûle leurs Idoles. Le peuple, voyant que les dieux en qui il avait confiance n'avaient pu se défendre, les renia comme des dieux lâches et impuis-^ sants, et adopta le christianisme.
Ce ne fut pas la seule expédition du digne évèque de Roeskilde. Il était b. la fois prêtre, homme d'Etat, soldat de terre et marin. Dans les moments de danger, en l'absence du roi, il se mettait lui-même à la tête des troupes et les conduisait au combat. Il joignait à un coup d'ceil ferme, à une rare intelligence, un grand amour du travail et une merveilleuse shnplicité. Si ses devoirs de prélat ou ses fonctions de ministre lui laissaient une heure de loisir, il la consacrait aux exercices manuels. Il mourut à Lund, en 1201, et fut enterré à Sorô. On Ta trouvé dans un cercueil de plomb, revêtu de ses habits religieux, l'anneau épiscopal au doigt et la crosse d'argent à côté de lui. Il mourut puissant et honoré , et le souvenir de ses hautes qualités s'est maintenu intact à travers les siècles.
La famille d' Absalon avait fondé l'école latine de Sorô. L'évéque la protégea de tout son pou¥oir et l'agrandit. Au xm* siècle, le cloître des Bernardins, auquel cette école appartenait, était déjà fort riche. C'était là que les nobles trouvaient un asile dans leurs voyages. Les religieux étaient obligés de les recevoir, de leur donner pendant plusieurs jours un lit, des vivres et de la bière. Plusieurs fois les rois de Danemark s'y arrêtèrent aussi et payèrent par de riches présents Thospitalité qu'ils y avaient reçue. En 1 586, Frédéric II y établit une grande école, qui, v^s le milieu
du xvn^ siècle, tomba en décadence, et fut rétablie sous le vègM ds Frédéric V, Trois fois elle fut relevée par une maia royale, trois fois elle retomba dans l'inaction. Elle a pris pour armoirie un phénix renai^ant de ses cendres» Elle oe pouvait trouver un emblème plus exact de sa destinée. Enfin, au commencement de ce siècle, le phénix i^ de nouveau ouvert »q& ailes; l'école latine de Sorô a repris une nouvelle ardeur, l'académie a juré qu'elle ne mourrait plim. Dieu sait si elle tiendra son serment,
Gdtte académie est l'un des plus beaux, l'un des plus riches établissements scientifiques qui existent en Europer A cinq ou six lieues de distance, tout ce que l'œil découvre au oprd et au midi, enclos et forêts , jardins et métairies, tout cela lui appartient. C'est la maîtresse souvei^aine du district, c'est h grande dame devant laquelle les paysans et lee juges courbent respectueusement la tête. Elle a un inspecteur qui ne sort que dans une voiture à quatre che« vaux, comme un prince du sang, et un directeur qui est payé pomme un préfet SUe a fait b&tir pour ses élèves un édifice splendide, tel que beaucoup de rois seraient heu** reux d*en faire leur palais. Hais ce luxe semble effrayer les pères de Camille , et ils préfèrent envoyer leurs enfants dsn£ les modestes gymnases des petites villes, L'académie a 100 QOO écus de re^te, et elle ne compte pas plus de soixante élèves^
L'église est Tancien édifice du cbltre. Elle est bâtie sur le même plan que celle de Eoeskilde, mais bariolée plus grossièrement ençoror L'autel est orné d'un bon tableau représentant la Gène, On dit que le peintre avait d'abord voulu prendre pour modèles les professeurs de Sprô; ce^ pendant, comme aucun d'eux ne voulait représenter Judas, il choisit ses apfttres parmi les paysans de la Séeland; l'un d'eux, qui se flAttait d'être philosophe, accepte bravement le rôle d'Iseairipte; mais quand le tableau fut achevé, il vit apparaître pmdaat la suit le vrai Judas, qui lui tendit
amicalement la main et le remercia d'avoir bien voulu prendre sa place. Le pauvre paysan, qui ne s'attendait pas à cette apparition, fut si effrayé d'une telle amitié, qu'il en mourut deux jours après.
La ville est tout entière soumise au régime académique ; l'ouvrier travaille pour l'académie, le marchand est patenté par l'académie, le bourgeois se croit ennobli s'il fréquente un membre de l'académie. Les professeurs sont les patriciens de cette oligarchie littéraire, et le directeur, est leur consul. Dans cet état d'organisation, la nature elle-même est devenue scolastique. La forêt de hêtres qui protège les maisons de Sorô s'appelle l'allée des Philosophes, et la colline qui s'élève au delà du lac se nomme modestement le Parnasse.
Esrum était jadis un couvent. La civilisation en a fait une prison, une prison au bord du lac, au milieu des bois. Au printemps, rien n'est plus beau que de voir cette vaste forêt de chênes où mille oiseaux chantent , où mille fleurs s'épanouissent, et ce lac aux vagues transparentes, parsemé de nénufars et couronné de roseaux. Mais qu'elle est triste, la prison d'où le captif entrevoit autour de lui tant d'êtres libres et tant de gaieté! Mieux vaut la prison des grandes villes, la prison des rues sombres où l'aspect du dehors ne séduit , comme à Esrum , ni le regard ni la pensée. Quand nous passâmes au pied de cette maison bardée de fer, un jeune homme, suspendu aux barreaux de la fenêtre, resta longtemps l'oeil fixé sur nous, le visage morne et silencieux; puis, au moment où nous allions partir, il chanta cette chanson d'Andersen : « Je rêvais que j'étais un petit oiseau. »
Jeg drômde at jeg var en lille Fugl.
Je n'ai jamais entendu de chant plus plaintif sur une terre plus riante. C'était un paysan de la Séeland qui s'était battu un jour de fête et qui avait blessé son adversaire. La char-
rette du laboureur qui passait au pied de la prison lui rappelait celle de son père, et la barque de pécheur qui flottait sous ses yeux le faisait souvenir de ses travaux de jeune homme. Si la justice voulait faire un acte de commisération pour ce malheureux, elle le placerait dans une maison où l'on ne voit ni charrettes de laboureur ni barques de pêcheiu».
A une lieue de là est un des plus jolis châteaux danois. C'est un monument de pacification construit après une des long[ues guerres du Danemark avec la Suède. C'est Fredensborg. Frédéric IV y a placé lui-même l'image du temple de Janus, et les grands rameaux de hêtres qui l'ombragent, et les vertes pelouses qui l'entourent, disposent à la rêverie et aux idées paisibles. La Fontaine eût pu, comme au bois de Boulogne, s'y asseoir tout le jour pour songer à une charmante fable, et, par un beau matin d'été, Virgile y eût peut-être oubUé les champs féconds de Mantoue.
Les appartements du château sont abandonnés et tombent en ruine. Les rois n'y viennent plus. Quelques tableaux intéressants parent cependant encore cette charlûante demeure. C'est là que j'ai vu pour la première fois le portrait de Charles XII avec sa veste bleue, son baudrier jaune et sa longue épée, tel qu'il était lorsqu'il soutenait avec tant de fierté, ou les attaques de l'armée russe, ou les menaces du pacha turc.
Le parc est à moitié coupé par pentes irréguUères , comme un parc anglais, et traversé par de larges allées de charmille, comme le parc de Versailles. Au milieu , il est partagé par une large enceinte de tilleuls, et sur trois galeries circulaires de gazon on aperçoit trois cents statues en pierre représentant les Norvégiens de chaque district avec leur costume particulier. Là est le prêtre qui marche en tête de la paroisse, le vieillard chef de la famille, le paysan avec sa faux de moissonneur, et la jeune femme
134 LETTIIES SU^ L£; NORD.
avec s^ couronne de fiancée ou ^OA vPilQ d'éppui^e. lies statues sont roides, leurs yêtejnents ^ctot lourds, m^s elles out un caractère i^ vérité authentique, Cette galerie avait été formée autrefois coipmp pour rappeler aux rois de Danemark:, qu^nd ils pass^iept daps ce jardin, l'une des belles parties de leur royaupip. C'étaient les députés muets d'une contrée qu'ils devaient défendre et aimer. Maintenaixt altes ftô peuvent éyeiller au fond des cœurs danois qu'un sentiment de regret, c^r elles SQut là comme les témoins impaobiles d'un temps beureu^ qui u'e?iste plus, Elles riepréseutent une uation qui a été vioLsmment séparée du Qan^marl^. SUes étaient autrefois ici dans leur patriie; elles sont maintenant comme eu exil? Les hommes qui out rédigé le traité de Kiel, qui out doùué la Norvège à la Suède, auraieut dû prendre pitié de ces statues et les envoyer à Stockholm dans le jardin de Rosendal.
Si da là on descend jusqu'au b^ de U colline, tout^ trace du château, toute trace d'habitation disparaît. On n'aperçoit plus que la forêt de hêtres, la pelouse touffue et le lac au milieu du bois. Rien ue trouble la sérénité de ce paysage ; le feuillage tremble à p^ine sous le vent léger qui l'effleure; l'eau du laç est bleue comtne l'azur du ciel, transparente commo le cristal; les arbres qui l'eutourent s'y ratent avec tous leurs rameaux, et, quand le soleil sa couche au milieu d^ cette riante enceinte, chaque flot du lac étincelle, et chaque feuille d'arbpe est dorée conamjç dans un palais de fées.
Nous quittâmes le soir, très^'tard, la demeure de Chrétien yjl. Nous traversâmes une vastp forêt de chênes. La hutte du b^^hsron était fsrmée , et l'oiseau dormait daus son nid. La route que nous suivions avait un aspect mystérieux et solennel : tantôt les arbres se dessinaient au loin sous les formes les plus étranges ; tantôt ils s'élevaient d^ chaque côté de la rpute comme des colonnes mi^jestui&uses, ou se penchaient sur notre tête avec \j^n bruit pUintif. Le
ciel était bleu par întervâlles et voilé. Parfois dê§ flots de lumière inondaient les rameaux de chêne , j^uis un nuâge passait stlr le distjuô dé la lUne , et tout rentrait dans l'obscurité. Mon compagnon de voyage dormait d'un profond sommeil, 6t le cocher, à moitié assoupi sur son siège , laissait lés chevaui suivre nonchalaffimeût leut route. J'étais seul dans Une de ces heures de recueille-* înent, où noià souvètiii's 6è repréëéûtent à nous sous de» coulëtlrs plus viVei3. Je songeais aux NotH rortianê du comte Veifri , et il me semblait quë j'étais dans une disposition d*esprît aâse^ Convenable pour écrire un de cas hymnes en prose philosophiques et emphatiques. Je venais de voir l'un des jardins fléUris de la monarchie danoise, et il était triste d'y rédUeillir les ttàditioûs du passé. Cette retraite de Fredensborg avait été un des caprices de ces roîs dont le sceptre S'étendait sur les déUX rives du Sund et sur lés cbUtréeS les plus reculées du Nord. Jadis on y avait VU des fêtes et des tournois , les princes s'y étaient rassemblés avec leurs fedUrtlsâns , et les chants de joie avaient retenti autour du lac. Aujourd'hui, toUt est mbme et sllenôleux ; une vieille femme ouvre la porte d'entrée , et uû enfant montre aux étrangers la salle d'audience déserte, et lé tfôhe inoccupé. Jadis on avait élevé ici des arcs de triomphe , des trophées de guerre; L'arc de triomphe tombe eU ruine, et le trophée de guerre est oublié.
J'en étais là de mes réflejdons, quand le cocher ^ réveillé par uhe seébusse dé la Voiture, leva là tête, ouvrit les yeux et me montra les toturs de Frédériksborg.
Ftêdériksbdrg est Une magnifique fantaisie de prince , un palais vénitien dànS un paysage du Nord, une forteresse au milieu d'un lac. Frédéric II l'avait commencé; Chrétien IV l'acheVa. Les courtisans ne croyaient pas à la réalisation de son projet ; ils l'appelaient un caprice d'enfant. Mais il n'était pas homme à se laisser ébranler par une
plaisanterie. Il éleva son édifice, et, pour répondre aux paroles de doute des hommes qui l'entouraient, il fit graver, sur la porte extérieure du château, un soulier d'enfant.
Chrétien IV est l'un des plus grands rois , l'un des rois les plus populaires du Danemark; c'est le Henri IV de cette contrée. Comme Henri IV, il était bon et brave; comme lui aussi , il aimait la vie joyeuse et galante. Il a eu ses Fleurette et ses Gabrielle d'Estrées, ses amours de bourgeoises et de grandes dames. Il était d'un caractère généreux et en même temps économe. Lui-même réglait, comme un honnête fermier, tous les comptes de sa maison. Il savait au juste ce que lui rapportait chaque viUe, chaque province, et il est curieux de voir dans quels détails il entrait. On a des lettres delui où il dit : « Il faudra faire un habit à mon fils , une robe à ma fille. On prendra ici du velours et là de la soie ; un de mes pourpoints peut être taillé de manière à servir de gilet; on trouvera des boutons dans la garde-robe et de la doublure dans l'armoire verte J » Lorsqu'il faisait bâtir Frédériksborg, il venait lui-même chaque semaine payer les ouvriers, et, pour amasser l'argent dont il avait besoin, il avait fait construire au pied de la forteresse une cave voûtée et fermée par de fortes grilles. Un tuyau étroit descendait de sa chambre jusque dans cette cave , et, chaque fois qu'il avait reçu quelques sacs de rixdalers, il en laissait tomber ime partie dans le coffre souterrain: c'était sa caisse d'épargne, c'était sa Casauba. Il avait imaginé aussi un singulier moyen de se soustraire aux visites importunes. C'était un fauteuil suspendu à une poulie et descendant de l'étage supérieur au rez-de-chaussée. Quand il entendait venir les courtisans ou les solliciteurs, il se mettait dans son fauteuil, une trappe se refermait sur lui. On entrait et on ne trouvait personne; le roi était dans son jardin.
En 1612, la reine mourut , et, trois ans après, Chré-
tien IV résolut de se marier de nouveau; mais il avait déjà plusieurs enfants, et il comprit que, s'il épousait une femme du sang royal, cette union amènerait nécessairement des rivalités de famille dangereuses et des troubles dans l'Etat. Il épousa donc la fille d'un de ses gouverneurs et lui donna seulement le titre de comtesse. Ce mariage ne fut pas heureux. Chrétien IV bannit de sa présence la jeune femme qu'il avait aimée. Quelques historiens accusent la comtesse d'avoir manqué -à ses devoirs de mère ; d'autres attribuent les malheurs qu'elle éprouva à la liaison d'une de ses femmes de chambre avec le roi.
Comme homme d'Etat, Chrétien IV avait une grande intelligence des affaires, et une merveilleuse activité. 11 était levé chaque jour à trois heures du matin, rédigeait lui-même ses ordonnances, et répondait à toutes les dépêches.
Gomme soldat, il se signala dans plusieurs circonstances par son coup d'oeil ferme et par sa bravoure. Il était bon g^ néral et intrépide marin. Ce fut lui qui conduisit une escadre au cap Nord , et qui commanda ses troupes à la bataille de Calmar. Ce fut lui aussi qui, en 1644, attaqua à différentes reprises la flotte suédoise. Le 2 juin, \me balle l'atteignit à la tête et lui enleva l'œil droit ; ceux qui Iç virent chanceler répandirent le désordre autour d'eux. « Le roi est mort, cria-t-on. — Non, dit-il, le roi n'est pas mort. » Il reprit avec un bandeau sur le front le commandement des navires et resta à son poste tout le temps du combat. La nuit sépara les deux flottes.
Il était remarquable entre les hommes de sa cour par sa force physique et son adresse aux exercices du corps. Il ne l'était pas moins par ses connaissances variées et son amour pour l'étude. Il avait un goût prononcé pour l'architecture , et possédait à un haut degré la théorie des constructions navales. Les grands vaisseaux de guerre du Danemark furent faits d'après des modèles tracés de sa
138 LETTRES SUîi LE NORD.
propt^é main; eu même temps qu^il calculait les dimeùsio&s d'une frégate, il bâtissait uhe bourse à Gopetihague, une église en Scanie, utie ville en Norvège.
Dévoué cothme il Tétait àUx îtttéréts dé son pâifs, il chet'cha sans cesse à dohtiër plus de développement àu cotnmerce du Danemark, à étendre ses relations au déhofs. Ce fût dans ce but qu'il forma le ^ort de iGluckstàd, fet iju'il envoya l'expédition de Munk au Groenland.
Son règne ne fut pas constamment heureUi. Plusieurs guerres fatales mirent sofa courage à de rudes épreuves , plusieurs calamités affligèrent sott royaume. Mais rien n'altéra ni la vivacité de son intelligence , ni Téhergie de son caractère; il resta grand et fort comme un chêne que la foudre sillonne isâns le renvBrser. Les rois le prirent pour arbitre, te peuplé en fit sofa hénôS. Sa faaémoii*é s'est conservée intacte à travers l'espace de deux siècles ; une auréole de gloire iràyonfaè sur lés souvenirs qui se i^attachent à lui , et dans tout le Danemark on ëfatefad ce chant populaire :
Kong Christian stod ved hôien mast.
* Le i-oi Ghrétiefa est debout près dû màt èïevê , dans le tourbillon et dans là fuméfe. îl ifaâfaîe son glaivB avec tant de force qu'il fend le casque et la tété des Goths. Les armes des ennemis , les niâts àô leut^s ûavîres, tombefat dans le tourbillon et dans la ftiifaée. « Sauvons-ûoUô, s*écrient4ls, « sauve qui peut ! Qui de fa'ous aurait la foi*ce de lutter « contre Chrétien de Danemark? »
Frédériksborg était sa demeuré favorite, il s'usât plu à l'élever sur de grandes bases et à l'embellir. îl a lui-mêine enrichi aveô un soin pieux le sanctuaire de la chapelle et disposé les arabesques et les fleurs d'ivoire qui la décorent. Lé jardin qui entoure cette royale habîtatîofa est vaste et dessiné avec goût; la ville est élégante, et le château, avec ses murailles de briqués et ses tours massives, est majes-
tueux oomme tin vieul pàUis de souvêr&in, impôàatit commiô ùûe fortei*eèse. Là sont encore lès grandes Salleis d'âriîies où se rassetnblaieht les chevaliers, les tables nobi- Kairôs de Tordre de l'Eléphant, les portraits des homme* dont le nom appartient à Thistoil^. Chaque roi occupe une salle ; autour de lui sont rangés les membres de sa famille, puis les ministres ^ et les hommes qui se sont illustrés sous son règne. C'est le Panthéon des gloires danoises. Holberg est là avec sa figure fine et légèrement moqueuse, comme s'il songeait encore à son Peer Paars. Là est Suhm l'historien, Bernsdorf le vertueui ministre, Tordenskiold le matelot , Ëgède le missionnaire , et Wessel le pauvre poëte, qui n'avait sans doute jamais pensé que son image dût figurer au milieu de tant de grands personnages. Vhl^ sieurs de ces anciens tableaux sont des œuvres d*art curieuses par la toaniêrè naïve dont ils sont fedtô , par le costunie qu*ils répt^ésentent.
fifeux porti*aits m*intèressaient surtout dans cette collée*tion, celui d« Struensêié et celui de la reine Mâthilde. On les a snUstraits aUi regards de la foule, mais on les montre à Pétrattgêr quand il témoigne le désir de les Voir. Ma* thilde a la figUre blonde et vemiéille, des joues fraîches et arrondies , de grtmds JneUx bleus pleins de douceur et une bouche épanouie comme un bouton de ruse. Là figure de Struensêô respii-e la franchisé tet la tandteui^-, ses traits sont délicats et réguliers; mais son lât'ge front est tt^av^ersé par une ride , et Un léger pli creusé lentement J^ar les inquiétudes de l'homme d*Etat se dessine aux coins des lèvres, tl a les yeut bleus, les theveuï blonds, et Ten*semble de Sa physionomie présente une ressemblance singulière aveô celle de Mâthilde.
Ici souvent Mâthilde apparut aui regards raVis des courtisans, ou dâhs ses riches habits de îète , ou dans soh vêtement d'amâzone ; ici l'orchestre l'appelait aux danses joyeuses , et le son du cor l'entrafaïaît sur un theval fou-
gueux à travers les vallées et le| bois. Elle était belle , jeune, aimée et toute-puissante dans son royaume. Sa raison ne fut pas éblouie par tant de prestiges, mais son cœur peut-être parla trop haut. Un jour elle traça sur une des vitres du château cette inscription qu'on y lit encore :
0 Grod keep me innocent , and make the others great.
Pauvre femme ! Dieu l'a peut-être trouvée innocente , mais les hommes l'ont déclarée coupable ; pauvre femme qui expia si chèrement le bonheur d'avoir été reine et d'avoir été belle! Quand elle arriva en Danemark, elle n'entendait autour d'elle que des cris de joie et des paroles d'amour. Six ans se passèrent , et elle se vit seule , livrée aux moqueries de ceux qui avaient envié ses heures de triomphe , et abandonnée de ceux qui l'avaient aimée. Elle perdit en un jour tout ce qui avait paré sa blonde tête, tout ce qui avait séduit son imagination, tout ce qui avait fait battre son cœur. La veille elle était reine, le lendemain prisonnière à Croneborg; elle quitta le sol du Danemark comme une étrangère, et se retira dans son exil, n'emportant avec eUe que les images en cire de ses enfants, devant lesquelles elle s'agenouilla plus d'une fois pour pleurer et prier.
A côté de la salle où l'on me montrait ce portrait de Mathilde, je trouvai un autre tableau représentant une plus grande infortune encore : c'était une tête de Marie Stuart peinte après sa mort. Cette tête est couverte d'un voile de gaze, les yeux fermés, les joues pâles, les lèvres closes. Cependant, il y a sur cette figure une indicible expression de grâce et de douceur,. et il est impossible de la regarder sans vouloir la regarder encore. Un historien allemand s'est fait un point d'honneur d'anéantir tous les prestiges qui se rattachent au souvenir de Marie Stuart. 11 a combattu ses apologistes, il a retracé toutes ses fautes.
il a brisé pierre par pierre l'autel que les poètes lui avaient élevé, pour agrandir l'autel d'Elisabeth. S'il avait vu cette tête de Marie Stuart, si belle encore dans son dernier sommeil, si éloquente dans son silence, peut-être aurait-il laissé tomber ime larme de pitié sur sa rigoureuse sentence.