ASPECT DE LA SUÈDE
maisons des arbres ornés de rubans et de couronnes de fleurs, comme pour saluer le retour du printemps et le réveil de la nature.
Quand vient Noël , on pose sur les tables des sapins chargés d*œufs et de fruits, et entourés de lumières; image sans doute de cette lumière céleste qui est venue éclairer le monde. Cette fête dure quinze jours comme à Tépoque païenne, et elle porte encore le nom de juL Le jul était l'une des plus grandes solennités de la religion Scandinave. Les chrétiens lui ont donné un autre caractère, mais , ils Itti ont conservé son nom. A cette époque de l'année, toutes les habitations champêtres sont en mouvement. Les amis vont visiter leurs amis , et les parents leurs parents. Les traîneaux circulent sur tous les chemins. Les femmes se font des présents , les hommes s'asseyent à la même table et boivent la bière préparée exprès pour la fête. Les enfants contemplent les étrennes qu'ils ont reçues. Tout le monde rit et chante et se réjouit, comme dans la nuit où les anges dirent aux bergers : « Réjouissez-vous, il vous est né un Sauveur ! »
Alors aussi on suspend une gerbe de blé au haut de la maison. C'est pour les petits oiseaux des champs qui ne trouvent plus de fruits sur les arbres, plus de grains dans les champs. Il y a une idée touchante à se souvenir, dans un temps de fête, des pauvres animaux privés de pâture, à ne pas vouloir se réjouir sans que les êtres qui souffi*ent se réjouissent aussi.
Dans plusieurs provinces de la Suède, on croit encore aux elfes qui dansent le soir sur les collines, aux nymphes mystérieuses qui viennent chanter à la surface de l'eau, et séduisent par leurs chants l'oreille et l'âme du pêcheur. Dans quelques autres, on a une coutume singulière. Lorsque deux jeunes gens se fiancent, on les lie l'un à l'autre avec la corde des cloches, et on dit que cette cérémonie rend l'amour inaltérable et les mariages indissolubles.
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Ces croyances ^ciennea et ces superstitions jisttent une -sorte de charme poétique sur une nation qui possède d'ailleurs des qualités essentielles, qui, de tout temps, s'est distinguée par ses habitudes hospitalières , son courage et sa probité.
J'avais vu la Suède avec sa parure d'été, je voulus la revoir avec son manteau d'hiver. Je partis de Copenhague à la fin de décembre. C'était la première fois que, dans la cour de l'hôtel des postes de cette ville, on attelait pour ^ Elseneur une voiture couverte. Jusque-là, au mois de janvier conune au mois de mai, il avait fallu que les pauvres voyageurs se résignassent à subir les intempéries de l'air. Les directeurs qui faisaient l'essai de la nouvelle voiture voulurent bien m'accorder une place auprès d'eux, et notre voyage ressembla à une partie de fête. Sur toute la route , les habitants étaient aux fenêtres pour nous voir passer. Les paysans contemplaient émerveillés les panneaux vernis de la nouvelle diligence ; les marchands des petites villes, qui se souvenaient encore des flocons de neige qui étaient tombés sur leurs épaules dans leur dernière excursion à Copenhague, ne se lassaient pas de bénir l'heureuse prévoyance du maître de poste , qui leur o&ait un meilleur abri , et les philosophes du pays dissertaient, en nous voyant venir, sur les prodigieuses découvertes de l'industrie et les miracles de la civilisation. Une chose inquiétait encore les bourgeois des petites cités, gens essentiellement pratiques et économes de leur nature : c'était de savoir combien il en coûterait pour monter dans ce magnifique carrosse; et quand on leur dit que le piix restait le même que par le passé, ils entonnèrent un cantique d'actions de grâces. S'il y avait eu alors des fleiurs dans les champs, ils nous auraient tressé des couronnes.
La fête continua à Elseneur. Le maître de poste vint nous recevoir avec la touchante cordialité d'un homme du Nord. L'aubergiste de la ville, qui, avec son intelUgeiice
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d'aubergiste, dsyina le surcroit de vôya^urs ^ue cette voiture devait lui amener, flous salua comflie des bienfaiteurs. Le bourgmestre , qui préparait en ce moment un rapport officiel sur les curiosités et leé richesses dd sa cité, ajouta, en écoutant le cornet de nbtre postillon, une phrase pompeuse à son récit. Deux hommes seulement contemplèrent d'un œil morne ces manifestations de joie publique : c'étaient le marchand de parapluies et l'apothicaire. Le premier songeait aux bienfaisants coups de vent qui brisaient sur la voiture découverte la meilleure monture d'acier; le second, aux potions de camomille qu'il avait dû préparer pour ses clients à la suite- d'un voyage. Le médecin aurait bien eu aussi quelque droit de se plaindre; mais c'était un jeune homme sorti récemment de l'Université, et imbu des idées lib^ales de la nouvelle génération. Il calcula qu'il fallait retrancher de son budget annuel trente rhumatismes, cinquante fluxions, €t il oublia son intérêt particulier en pensant au bien^^tre général.
C'était là le premier chapitre de mon voyage, un chapitre orné d'ar2j)esques et de vignettes. Le reste ne detait pas être aussi gai.
Le paquebot qui va d'Elseneur à Helsingborg avait déjà suspendu ses voyages. La compagnie de bateliers com*^ mençait à reprendre ses calculs d'hiver. Cette compagnie a le monopole exclusif des transports entre la côte de Danemark et celle de Suède. Il n'eiàt pas permis à un voya* geur dé passer le Sund sans elle. Dans la belle saison de l'année, elle expédie chaque jour un bâtiment à Helsing*l^crg , et le prix du transport est fort modique ; mais dès que la brise fraîchit, que la mer gronde, que l'aspect du ciel annonce une tempête , elle arrête le service régulier, et tient les voyageurs à sa disposition. Alors le prix du voyage monte à mesure que lé baromètre descend. La compagnie taxe l'orage et tMîfe le vent. Ce jouMà, le vent
valait 20 francs. J'avais voulu partir avec un paquebot suédois qui retournait à Helsingborg; mais c'était contre les privilèges des bateliers danois. Je payai 20 francs, et on me donna un bateau et trois matelots. Le vent qui m'avait coûté si cher était excellent. Nos voiles s'enflèrent, notre bateau bondit sur les vagues, et nous fîmes en vingt minutes un trajet qui dure souvent plusieurs heures.
Le port d'Helsingborg était fermé par les glaces et inabordable. On me débarqua sur les rocs de la grève, d'où je gagnai, tant bien que mal, le chemin de l'hôtellerie.
Quelques instants après, je n'aurais pu faire ce voyage à aucun prix. Le vent du nord grondait sur la côte; les vagues, soulevées par la tempête, retombaient sur ellesmêmes avec im sourd gémissement. Le ciel était couvert d'une brume épaisse , on n'entrevoyait plus à sa surface aucune étoile; on n'entrevoyait que les rayons du fanal de Croneborg, qui projetaient une lueur pâle dans l'ombre. Je saluai cette lumière, qui éclairait encore le rivage où je venais de dire adieu à des êtres chéris ; puis le brouillard s'épaissit, et tout disparut dans les ténèbres.
Le lendemain, j'allai voir la diligence qui devait me transporter à Stockholm , et cette visite n'était rien moins que réjouissante. Qu'on se figure un coucou de Versailles, un vieux fiacre, une de nos lourdes pataehes de province, reliées comme un tonneau avec des barres de fer, trouées par le haut et par le bas , fermées par de perfides rideaux de cuir qui ont perdu l'habitude de se rejoindre, et qui ne barrent plus le chemin ni à la neige ni au vent. C'était là notre voiture. Elle était divisée en deux parties conune ime malle-poste. Mon hôte, qui m'avait suivi, enveloppé dans sa lourde pelisse, me conseillait de prendre l'intérieur; mais l'intérieur, avec sa mine pleine de promesses, ne m'inspirait aucune confiance. Le cabriolet était plus franc et plus honnête. Il me disait naïvement, en me voyant venir : • Je ne vous trompe pas, vous aurez froid.