ASPECT DE LA SUÂDE
Je n'ai point de vitres pour vous garantir du mauvais temps, et j'ai perdu avant-hier le dernier bouton qui retenait sur le côté mon tablier de cuir; mais vous ne serez pas trop mal assis, et vous verrez la contrée. > Cette dernière raison était la plus puissante de toutes. Je montai dans le cabriolet. A côté de moi, je vis monter une paire de bottes en peau de phoque, une pelisse en peau de loup et un large bonnet en peau de renard. Je ne savais trop ce que signifiait ce surcroît de bagages ; mais , au premier rayon du jour, j'entrevis entre le bonnet et la pelisse un œil et un nez. C'était un être vivant; c'était mon compagnon de voyage; quand nous arrivâmes à la station du déjeimer, il ôta une paire de gants fourrés, deux cravates, trois cache-nez, im bonnet de nuit, but un grand verre d'eau*de-vie de Suède, et il commença à me raconter son lûstoire. Dès lés premiers mots de son récit , je sentis le frisson de la peur parcourir tous mes membres. Cet homme était un commis voyageur, et, qui pis est, un commis voyageur allemand. Si j'avais pu retourner à Helsingborg, je l'aurais fait, car je me voyais en proie au prosaïsme le plus sec, le plus rigoureux et le plus trivial, moi qui avais songé à faire un voyage poétique. Mais il était trop tard, et il fallut me résigner à subir à côté de moi cette masse chi&ante et digérante, comme on subit la Toix de la réalité dans un rêve.
Notre voyage devait durer huit jours. Je ne décrirai pas les vicissitudes tristes ou gaies qui l'ont traversé, les orages qui sont venus assaillir notre pauvre machine 2unbulante, les chevaux suant et soufflant pour nous traîner hors d'une ornière, les rudes secousses du cabriolet, les ennuis de l'auberge , et la noble colère du commis voyageur à la vue d'ime soupe refroidie, d'une bouteille mal bouchée ou d'un lit trop étroit.
Je ne décrirai pas non plus les cinq à six villes par lesquelles je n'ai fait que passer. Je pourrais cependant
prendre le manuel historique de Tune et de l'autre, et raconter, avec un certain air d'érudition, en quelle année elles ont été bâties , quelle grande bataille y a été livrée, quel grand honune elles ont vu naître , et quelle est naaintenant leur population. Mais j'avoue franchement que je ne connais de ces villes que l'hôtellerie, où Ton nous servait des tranches de jambon avec une sauce au sucre, te qui est une incroyable chose , et Tespèce d'étuve où six voyageurs couchaient ensemble» comme des œufs qui doivent éclore par des procédés artificiels.
Ce qui m'a vraiment ému pendant ce voyage, ce que je voudrais pouvoir dépeindre, c'est l'aspect de l'hiver dans ces contrées septentrionales, l'aspect de la Suède^ que j'avais vue, au mois de juin, riante et couverte de fleurs, comme une fiancée en habits de noces, et que je retrouvais, au mois de janvier, comme une veuve avec ses vêtements de deuil.
Le long des côtes, le sol est sec et durei, l'hiver est tempéré par le voisinage de la mer ; mais quand on arrive dans l'intérieur du pays, on n'aperçoit plus que les lacs couverts de glace, les grandes plaines chargées da neige; de distance en distance, quelques tiges solitaires de bouleaux, qui penchent vers le sol leurs branches efBlées, et les forêts de sapins qui entourent de leur ceinture noire les campagnes toutes blanches. L'air est d'une pureté sans égale, mais le ciel est sombre ; le soleil laisse à peine entrevoir, vers midi, quelques rayons fugitifs. Le jour commence à Qeuf heures, et finit à trois; un nuage épais pèse sur la terre comme ime masse de plomb , et quand parfois la lune, terne etpAle, brille à travers ce nuage, elle apparaît comme une lampe d'albâtre éclairant un linceul.
En avançant vers le nord, on fait quelquefois sept à huit lieues sans apercevoir une trace d'habitation, et quand le vent se tait, tout se tait dans la nature. Pas une
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source d'eau ne murmure, pas un oiseau ne cfaante, pas une feuille d'arbre né tremble. C'est plus que le silence du sommeil, c'est le silence de là mort.
Il est une impression mélancolique profonde, que plus d'un voyageur a dû éprouver en traversant ces solitudes de neige, et dont le souvenir m'émeut encore. C'est lorsque le soir, au milieu du silence universel de la nature, on entend tout à coup résonner les cloches. Aucun chant, aucune voii ne pourraient éveiller dans l'àme autant d'émotions que cette voix de l'église vibrant au sein des campagnes désertes et des ombres de la nuit. C'est elle qui nous rappelle , dans là contrée lointaine , le sol où nous avons vécu, l'humble demeure où une mère prie peut*étre, en ce moment-là , pour nous ; c*est elle qui, à l'heure où tout repose , réveille l'espérance chrétienne dMâ lé cœur de celui qui souffre; c'est elle qui guide vers le village le passant égaré dans sa route.
On avance, conduit par ce son religieux qui se répand à travers la plaine , et l'on distingue au haut de la colline Téglise isolée avec sa ceinture d'arbres, et la lampe du presbytère qui projette ses rayons vacillants dans l'^^mbre. Le prêtre est là avec sa famille, qui termine sa paisible journée par quelque. pieuse lecture, et qui, en entendant passer à sa porte la lourde charrette , pense à ceux qui voyagent au milieu de Thiver, et bénit sa douce retraite.
Une autre impression , à laquelle on aime à s'arrêter, c'est quand l'atmosphère s'épure, quand les rayons de l'aurore boréale se croisent comme des lames d'argent, puis se découpent» se revêtent de diverses nuances, et flottent comme des écharpes de gaze ou conune des feuilles de roses à la surface du ciel ; c'est lorsqu'au milieu d'un cercle d'azur élargi on voit briller l'étoile polaire comme un rayon d'espérance au milieu du deuil de la nature. C'était là un tableau que j'aimais à contempler quand notre voiture glissait silencieusement sur la neige pendant la
nuit, et les vers suivants^ adressés à l'étoile des régions septentrionales, ne rendent que bien faiblement l'émotion de joie et de mélancolie que j'éprouvais en la voyant apparaître.
Sur les mers je t'ai vue , un jour que le soleil Avait fui de nos yeux et trompé notre attente; Tu parus vers le soir à l'horizon vermeil, Et ta clarté guida notre barque flottante.
Dans le Nord, je t'ai vue, au milieu des hivers, Surgir pendant la nuit après une tempête; Tes rayons scintillaient au haut des sapins verts. Le voyageur vers eux levait joyeux la tête.
Salut à toi, salut, astre fidèle et puri Ta lumière ressemble à ces amitiés saintes Qui se cachent parfois en nos heures d'azur , Et reviennent à nous en entendant nos plaintes.
Ta.lumière ressemble à l'œil providentiel
Qui sans être aperçu veille sur notre route.
Et, quand nous nous courbons sous un destin cruel,
Jette un rayon céleste au sein de notre doute.
Ohl viens I viens de nouveau, tandis que je poursuis Mon chemin isolé vers un horizon sombre ; Laisse-moi te revoir dans le calme des nuits. Laisse-moi contempler ton doux flambeau dans l'ombre.
Hélas I il est des cœurs fermés à l'avenir Qui de bonne heare ont vu fuir leur soleil rapide , Qui, trompés dans leur but, froissés dans leur désir, Vacillent au hasard sans boussole et sans guide.
Pour eux, l'illusion avec ses ailes d'or, L'amour et le printemps , tout est couvert d'un voile ; Après leur triste épreuve, heureux s'ils ont encor Dans leur vie un espoir, dans leur ciel une étoile I