‹ Lettres sur le NordChapitre 22 sur 40 · A MICHEL CHEVALIER · texte numérisé non relu

A MICHEL CHEVALIER

Dans une des provinces les moins riantes de la Suède, dans rUpland, après avoir traversé les bruyères et les pâturages rocailleux d*Andersby, on aperçoit une vallée encadrée dans une forêt de sapins, comme un paysage du Midi dans une bcnrdure noire. Là sont les champs de blé parsemés de bluets, les haies d'aubépine qui sillonnent la prairie, et les allées de bouleaux qui ombragent le sentier. Près de là , on entend le bruit de l'eau qui tombe sur les rochers. C'est la rivière d'Osterby, qui tantôt jaillit à travers ses écluses, et tantôt se plonge dans ses larges bassins et s'aplanit comme un miroir et s'endort comme un lac. Un maître de forges y a construit son élégante demeure, et les ouvriers sont venus Tun après l'autre bâtir, le long du chemin , leur maison de bois à la suite de celle du maître. De l'autre côté de la rivière est la forêt avec ses herbes touffues, où l'on entend au loin tinter la clochette du troupeau , comme auprès des chalets de la Franche-^ Comté. Toute cette nature est calme, recueillie, et cependant animée. Le matin , les ouvriers ferment la porte de leur demeure champêtre et se rendent à la forge ; les paysans des environs transportent , sur leurs petits chariots

suédois, le minerai ou le charbon ; les moissonneurs aiguisent leurs faux , et la jeune fille, avec ses cheveux blonds tressés tombant sur l'épaule , les pieds nus , les épaules nues, s'en va, comme Ruth, chercher un fiancé parmi les moissonneurs. Entre la forge et la prairie, en face du bois de sapins, l'auberge d'Osterby s'ouvre aux regards du voyageur , et quand j'y suis entré-, et quand on m'a présenté le livre où tous les étrangers avaient exprimé leur admiration , les Anglais avec des vers de Byron , et les Allemands avec des citations de la Bible ou de Jeah-Paul, j'ai cru me retrouver en Suisse , dans un de ces hôtels où il est convenu qu'on dînera à trois francs par tête et qu'on écrira six lignes de banalités oii d'érudition.

Mais laissez l'auberge avec ses verts enclos et prenez le chemin du vallon. A l'extrémité de l'allée d^afbres qui le traverse, voici les appareils industriels qui se dressent dans les airs , les pompes qui plongent dans les entrailles du sol , et les poulies qui crient sous le poids du fardeau qu'elles entrahient; voici les mineis dé felr de Dabemora. Sur une surface d^une demi-lieue, les rochers ont été brisés, la terre s'est ouverte comme un volean. De tous côtés, on n'aperçoit que des amas de pierres, des maehines en mouvement, et, au milieu, Texcavation ténébreuse et profonde. L'œil y plonge avec terreur. On n*y voit que l'abîme, on n'y entend que le son lointain du marteau des mineurs.

Au bord de ce gouffre béant s'élàvô une poulie à laquelle sont suspendus deux larges tonneaux : l'un sert à monter le minerai ; l'autre est la barque flottante destinée aux ouvriers et aux curieux pour descendre dans les mines. On n'entre pas dans cette nacelle de bois sans une certaine émotion, et quand les manœuvres lâchent le câble qui la retient, quand on quitte la terre terme , l'imagination la moins ardente a le temps de faire plus d'un rêve singulier; et l'homme qui entreprend pour la première fois

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cette exploration souterraine peut adresser du fond du cœur tine dernière pensée à ses amis et se recommander à son bon ange. Le terme du voyage est à quatre cents pieds sous terre. Le long du chemin , la corde peut se casser , le tonneau peut se rompre sur la muraille de roc contre laquelle on va se heurter. Qui sait? l'abîme peut se refermer tout à coup et vous engloutir. Mais au mcunent où Ton pajrcourt cette série de catastrophes avec un sentiment d'héroïsme qui chatouille la vanité ^ on rencontre trois ou quatre ouvriers debout sur une vieille cuve, qui montent avec une parfaite insouciance, en causant, en allumant leurs pipes, et Ton rentre dans son tonneau, honteux d'avoir eu peur.

La mine est une longue suite de galeries humides, creu* sées comme des voûtes de cathédrale, supportées par des masses de pierres ferrugineuses , et éclairées de distance en distance par les fentes des rochers. Là-haut est le ciel bleu ; ici la terre noire , le sol bourbeux et souvent cou** vert de glace. La pluie qui tombe par les ouvertures de la montagne se gèle sous ces grottes froides, et, avant de tailler le filon de minerai, il &ut enlever les amas de neige <iui le recouvrent. Un grand canal traverse les arcades. L'eau tombe dans un réservoir, et la pompe, située à l'ex?* trémité de la mine, est en mouvement tout le jour. Quel** quefois on ne passe d'une galerie à l'autre que par une ouverture étroite , en se courbant jusqu'à terre et en se traînant sur la neige. Quelquefois on traverse sur une planche vacillante un sol fangeux pareil à un marais. Puis on entre sous de grandes voûtes , et alors il est beau de voir le foyer des mineurs pétiller sous ces demeures som* bres, et les rayons de la torche de résine se refléter sur les parois de murailles où le cristal étincelle , où le grenat rouge brille à côté du fer. Là, dans ces profondeurs silen* cieuse^ de l'abime , la v^ix humaine a un accent solennel, le bruit du marteau qui tombe sur la pierre se répercute

de voûte en voûte avec un son sinistre , et quand on met le feu à Tune des mines, quand le roc éclate, tout l'espace souterrain en est ébranlé, et toutes les arcades semblent chanceler sur leur base.

La mine de Danemora fut découverte au xv* siècle. C'est Tune des plus riches de la Suède. Le minerai qu'on en tire donne soixante et quelquefois quatre-vingts pour cent de fer brut. Trois cents ouvriers y travaillent chaque jour. Ce sont presque tous des pères de famille qui ont leur habitation dans la campagne à une ou deux lieues de distance. La plupart de ces habitations sont entourées d'un enclos et protégées par quelques groupes d'arbres. Elles sont fraîches, riantes, et entretenues avec soin. La femme est là qui veille sur le petit domaine qui lui est confié et travaille sans cesse à l'embellir. Quand le printemps vient, cette maison est couronnée de verdure ; des branches de sapin ombragent les fenêtres, des branches de sapin jonchent le parquet, des rameaux d'arbres forment un berceau de feuillage au-dessus de la porte. On dirait que le mineur, condamné à vivre tout le jour dans des retraites ténébreuses , demande à trouver , en rentrant chez lui , la verdiu*e et les fleurs du sol dont il est exilé. Il doit quitter à regret cette demeure ornée par une main vigilante, et cependant il la quitte chaque matin et n'y revient que le soir.

La plupart de ceux qui travaillent aux mines ne gagnent pas plus d'un rixdaler par jour (1 fr. 50 c). Beaucoup gagnent moins. En devenant mineurs , ils ont fait ce que faisaient leurs pères. Le marteau de fer a été leur héritage et le souterrain leur patrimoine. Us y sont entrés avec courage et ils ne se plaignent pas de leur sort. Cependant cet isolement de la nature entière, cette vie passée dans les ténèbres agit peu à peu sur eux. Ib se penchent sur le sol qu'il doivent creuser, et ils accomplissent avec résignation cette parole de Dieu: « Tu gagneras ton pain à lasueur de

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ton front. » Mais ils sont rêveurs et silencieux. Ils ne rient pas et ils ne chantent pas. Quand j*étais parmi eux, au fond de Fablme» un enfant de Danemora , qui devait travailler comme eux un jour, et qui descendait dans la mine pour la première fois, s'était assis sur un bloc de pierre et chantait. Il chantait un chant de mineurs composé par un poëte de Fahlun, M. Kônigsvart, Les ouvriers le regardaient avec tristesse et semblaient lui dire dans leur silence : « 0 pauvre enfant ! »

Ce qu'il y a de plus douloureux , c'est que ce travail abrège leur vie. Tout jeunes encore, leur visage se ride. Ils vieillissent vite et meurent ordinairement du mal de poitrine, du mal de consomption. L'ouvrier qui me donnait ces détails était lui-même une preuve évidente de cette fatale influence des mines. Il avait le regard terne j le visage amaigri, et sur les joues cette fausse teinte rosée qui annonce la fatigue intérieure. H était là depuis dix ans. Il sentait ses forces décroître, et il pouvait compter le nombre de ses jours par les coups de marteau qu'il donnerait encore. Il me conduisit dans sa demeure, pour me montrer quelques échantillons de minerai. Sa femme et ses enfants vinrent à notre rencontre , et il était triste de voir cette femme bientôt veuve et ces enfants bientôt orphelins s'asseoir auprès de lui.

Fahlun est à vingt milles de Danemora : on y arrive par les routes escarpées, par les forêts de sapins, par les beaux lacs du pays de Gèfle et de la Dalécarlie. Mais quand du' haut de la montagne on regarde dans la plaine, on n'aperçoit que des tourbillons de fumée qui flottent à travers la vallée et entourent toutes les habitations. Puis peu à peu, à travers cette vapeur épaisse et continue , on distingue le clocher de l'église couverte en cuivre, puis les maisons qui sont bâties en bois, très-étroites et très-basses, assez semblables aux frêles boutiques de planches que les marchands élèvent pour six semaines sur la place de Leipzig : elles

ont été pemtes en rouge; mais elles sont devenues i^ires, et noir aussi est le payé de cette ville de forges, et noire l'atmosphère qui l'enveloppe. De toutes parts, à travers la campagne, on ne voit que des huttes en terre où l'on fond le cuivre , des ateliers couverts d'im nuage de fumée, des amas de minerai entassés par la main de Thomme pendant des siècles, et, à une longue distance, une terre aride, une chaîne de collines dépouillées de végétation; point d'herbe, point de fleurs, point d'arbres, le sol nu, chauve, rongé par la vapeur du cuivre qui se renouvelle sans cesse. Depuis THécla, je n'avais rien vu de plus sombre et cie plus désolé.

On ignore l'époque précise à laquelle ces mines furent découvertes, mais elle remonte très-haut. En 1347 , le roi •Magnus Smek accorda à ceux qui devaient les exploiter un privilège spécial ; cette ordonnance^ qui existe encore, en cite d'autres beaucoup plus anciennes , notamment une de 1200. Le peuple, quiatoujours une tradition pour les événements dont il ne connaît pas l'origine, raconte celle-ci. Un Finnois, nommé Kare, qui habitait cette contrée, s'aperçut un jour qu'une de ses chèvres, qui avait passé la journée dans le bois, était couverte d'ime espèce de terre rouge qu'il n'avait jamais vue. C'était du minerai de cuivre. 11 alla faire ime perquisition dans la forêt, et la mine fttt découverte.

Elle était autrefois d'une richesse merveilleuse : on y voyait briller les plus beaux filons de cuivre, et on n'attachait pas à ce métal autant de prix qu'il en a aujourd'hui. Nous avons vu au musée d'Upsal des monnaies suédoises fabriquées dans le temps où ces veines fécondes s'ouvraient si facilement sous le marteau du mineur. Ce sont des plaques de cuivre pur, larges et massives. Le daler est large comme un in-quarto ; le double daler a un pied et demi de longueur. La monnaie de fer Spartiate devait être de la petite monnaie, comparée ^ ceUe*ci.

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Mainteoimt cette mine» creusée par Uni de mains diffé^ rentes et pendant tant d'années , s'est appauvrie. On en tire encore du vitriol , du soufre , du grenat , un peu d'or et d'argent; mais les veines de cuivre sont plus rares et plus maigres. Le minerai, que Ton arrache aveo peine aux entrailles du sol, ne donûej après trois fusions, que quatre ou cinq pour cent de vrai métal ; on revient sur ce qui a été fi^t autrefois, on reprend les pierres déjà fondues et abandonnées dans un temps de richesse , on les fond de nouveau , et on en tire environ un demi pour cent.

En 1600, cette mine fut élargie par un éboulement où plusieurs personnes périrent. En 1683 , dans une nuit d'orage, la terre qui Tentourait s'écroula, les roches sur lesquelles elle s'appuyait furent renversées. La veille , on ne voyait encore qu'un espace arrondi et creusé assez régulièrement; le lendemain c'était un abîme. Les ouvriers étaient heureusement absents quand le sol s'ébranla; mais cette catastrophe causa dans le pays ime profonde terreur, et les habitants de Fahlun qui Tout entendu raconter à leurs pères, en parlent encore avec une singulière émotion.

Autour de ce gouffre s'élèvent la maison des chefs de travail et les machines. On a construit une muraille pour affermir le terrain, et une balustrade en bois pour servir de sauvegarde aux passants. C'est là qu'il arriva un jour une scène touchante, que M. Ârndt rapporte dans son Yoyag$ en Suède ^ et qui m'a été confirmée par les gens du pays. Des ouvriers venaient de se frayer un chemin à travers les blocs de pierre et les flots de sable amassés par un ancien éboulement. Sous une couche de terre épaisse , ils trouvèrent le corps d'un jeune homme en habits de fête et portant un bouquet de fleurs à la boutonnière. La forme des habits était celle d'un autre temps ; mais la figure du jeune homme n'avait subi aucune altération : à le voir ainsi couché sur le sol, le visage rose , les yeux fermés , on eût dit qu'il s'était endormi à la suite d'un bal. Tous les habi*

tants de la ville et ceux de la campagne accoururent pour le voir, et personne ne le connaissait , quand soudain on vit venir une vieille femme qui n'était pas sortie depuis plusieurs années , mais qui n'avait pu résister au désir d'observer cette étrange découverte. La pauvre femme avait les cheveux blancs et le front ridé ; elle était faible, et ne marchait qu'à l'aide d'une béquille. Elle s'approcha du jeune homme, poussa un cri de douleur, et tomba à genoux devant lui. C'était im ouvrier avec qui elle avait été fiancée cinquante ans auparavant. Le jour môme où il devait se marier, il avait disparu, et la mine au bord de laquelle il passait l'avait englouti. On l'enterra en grande pompe, et, quelques jours après, sa fiancée mourut. Cette excavation inunense, que le voyageur contemple avec étonnement, n'est que l'embouchure de la mine. C'est au fond de ce sol creusé par la tempête que commence le souterrain. On entre par une porte étroite, on pose le pied sur un escalier tortueux, et, une fois là , adieu la lumière du soleil , adieu l'aspect de la nature riante ; le tombeau n'est pas plus noir, et le chemin ténébreux par lequel les Lapons croient que les morts entrent dans l'autre monde n'est pas plus triste que ce chemin étroit par lequel on descend dans ces cavernes de cuivre. J'ai ri de l'école terroriste de Mme Radcliffe et des émotions naïves que j'éprouvais jadis en lisant ses sombres descriptions. Si jamais Mme Radcliffe était venue à Fahlun , elle aurait brûlé ses livres , anéanti ses tours mystérieuses et ses châteaux.

Le chemin tourne autour de la mine. Des piliers de bois soutiennent, de chaque côté, la terre qui menace de tomber, et des poutres transversales forment le plafond de cette longue galerie. Ce travail est une œuvre d'une merveilleuse patience; et quand on pense qu'il n'a pu être fait qu'à travers tant de périls et à la lueur des flambeaux, il faut admirer l'audace avec laquelle il a été conçu, et le courage persévérant avec lequel il a été achevé. L'escalier

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est étroit et fangeux ; on y glisse souvent , et il faut prendre garde de s'en écarter. Près de là est une mare d*eau ou un abîme. Les murailles contre lesquelles on s'appuie sont humides et gluantes. L*eau filtre à travers les couches de terre ; le soufre et le vitriol s'amassent sur les piliers de bois ou sur les rochers ; quand le flambeau les touche, une fumée noire s'élève sur ces parois de la voûte, et cette fumée ezhale une odeur infecte.

L'étranger qui entreprend d'explorer la mine se revêt d'une longue robe noire d'ouvrier. On lui donne un chapeau à larges bords et de grandes bottes. Un homme le précède, portant une torche de sapin ; un autre le suit, et souvent Û est obligé de s'appuyer sur ses deux guides, car l'escalier est inégal et dangereux. A moitié chemin , c'est-à-dire à environ trois cents pieds sous terre , l'escalier cesse, l'espace se rétrécit; on aperçoit un trou dans le sol, on pose le pied sur une échelle : c'est par là que l'on descend ; c'est par là que les ouvriers, après avoir parcouru toutes les régions de ce monde souterrain, vont chercher une nouvelle veine de minerai. Si, lorsque j'étais àDanemora, j'avais plaint le sort des ouvriers, combien ils me parurent alors plus heureux que ceux de Fahlun ! car ils travaillent encore à la lumière du jour, ils voient, par intervalles, le ciel au-dessus de leur tète. Mais à Fahlun, il n'y a plus ni ciel bleu, ni rayon de lumière, ni brise rafraîchissante. On n'y entend plus le retentissement de ce qui se passe autour de la mine, la vague rumeur qui annonce la présence des êtres vivants; c'est la nuit dans toute sa profondeur, c'est le silence de la mort. L'ouvrier est là sur le sol fangeux , entre les murailles humides. Une lampe Téclaire, une montagne de fer pèse sur lui. Si la lampe s'éteint, si les piliers de la mine chancellent, c'en est fait de lui. Quand on songe aux deux catastrophes des siècles précédents, n'art-on pas le droit d'en redouter une troisième ?

M. le gouverneur de Fahlun avait eu la bonté de donner

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des ordres pour que l'on me fit voir la mine complètement, et notre promenade souterraine se termina par une illumination. Nous étions au milieu d'une des plus vastes et des plus hautes arcades de la montagne. Sur les bancs de roc qui la divisent en plusieurs galeries, les ouvriers allumèrent des torches de sapin, et Je vis un étrange spectacle. Au-dessus de nous, la voûte de roc noire et élevée ; au bas, le gouflfre , et tout autour les torches flamboyantes dans les ténèbres, et projetant, de distance en distance, des teintes argentées et des lueurs blafardes. Près des galeries, Teau qui ruisselle sur les murailles, les paillettes dô fer du minerai, et les grains de cristal renfermés dans le roc, brillaient comme des paillettes d'or, comme des gouttes de rosée aux rayons de la lumière, et les étincelles qui s'échappaient des torches pétillantes voltigeaient à travers la grotte comme une fusée , ou descendaient dans les pro* fondeurs du souterrain comme les étoiles qui glissent sur un ciel sombre. Et tout était calme, on n'entendait que les gouttes d'eau tombant tristement l'une après l'autan, comme les larmes d'une veuve, dans le silence dé la nuit. Je restai là jusqu'à ce que la dernière torche fût consumée, . jusqu'à ce que la dernière étincelle jaillît dans les ténèbres ; puis je m'en revins rêveur avec mes guides, et, quand nous sortîmes de ce gouffre sans fond, le ciel me parut plus riant, l'air plus pur que jamais, et je saluai, avec une joie d'enfant, les montagnes vertes de la Dalé-> carlie, les beaux lacs, les frais jardins et l'heureuse maison de Rothenby.

AU* 1$ notmi ca. be vornat.

Le M&iar est l'un des plus beaux, l'un des plus grands lacs de la Suède ; il s'étend à travers TUpland , la Vestermannie et la Sodermannie. B'un c6té, il r^ète dans ses eaux limpides les forêts du Nord, puis, comme un fidèle sujet, il vient mourir au pied du château de Stockholm. H touche au golfe de Bothnie et à la mer Baltique. Sur ses bords, c'est-à-dire sur un espace de quarante lieues de longueur, on voit s'élever des villes, des villages, des châteaux. La cloche des églises retentit au sein des forêts qui Tentourent , le chant des pécheurs résonne sur ses ondes , et le brick de commerce aux flancs évasés le traverse à côté de l'aristocratique yacht anglais. C'est sur une des rives du Màlar, à deux milles d'Dpsal, que le feldmaréchal Wrangel bâtit le château de Skokloster. L'été , les habitants des villages voisins vont, le dimanche, visiter cet antique domaine illustré par de nobles traditions, et cet édifice construit par tm des héros de la Suède. L'hiver, tout est silencieux dans cette romantique contrée; les nek^ ces musiciens magiques qui apparaissent à la surface des eaux avec des cheveux verts et une harpe d'argent , se retirent dans leurs grottes de cristal ; la cigogne s'enfuit vers les régions du Sud, et le pêcheur ramène à terre ses barques et ses filets. D'une de ses rives à l'autre , le

lac est couvert d'une glace épaisse ; il n'y a plus de murmure dans ses vagues , plus de chants dans la forêt, plus de soupirs dans l'air. La nature, fatiguée après la moisson d'automne, s'endort comme une mère après un enfantement, et le soleil impuissant qui l'éclairé ne ramène sur sa face pâle qu'un sourire fugitif et un rayon de vie qui ressemble à un vain désir. Mais alors les nuages qui ceignent l'horizon et les bois de sapins couverts de neige donnent à certains points de vue un aspect imposant. Il y a des monuments qui semblent grandir à travers les ombres de l'hiver, comme la tradition historique à travers les ombres du passé. Après avoir parcouru les chroniques de l'Upland , il me sen]i)la que Skokloster était un de ces monuments.

J'y arrivai , par une froide matinée du Nord, avec un guide qui ne connaissait pas le chemin. Nous descendîmes dans un ravin inhabité ; nous sillonnâmes longtemps le lac, où l'on n'apercevait point de route. Mon cheval, haletant et couvert de givre, pouvait à peine traîner au milieu des amas de neige le léger traîneau qui m'avait amené jusque-là. Par pitié pour lui, je quittai mon siège de peau de renne, où j'étais emmaillotté comme un enfant, et je m'en allai, à travers le Mâlar, à la découverte de Skokloster , tandis que mon conducteur, la tête baissée , le regard pensif, tâchait de faire revivre dans sa mémoire infidèle les instructions qu'il avait reçues à son départ d'Upsal. Tout à coup , au détour de la forêt, à la pointe d'une baie, j'aperçus le château avec ses quatre tours épaisses surmontées d'un globe de fer, et sa coupole chargée de neige, comme une tête de vieillard couverte de cheveux blancs. Une heure après, j'étais là, assis, dans une grande salle voûtée, sur un large fauteuil en cuir, comme un laird d'Ecosse. Un grand feu pétillait dans le foyer; un domestique posait sur la table de chêne massive un plat de venaison et une bouteille de vin de Madère. Mon cheval

avait été mis à réciirie, mon guide avait déjà pris place i l'office, et je bénissais le maître absent, qui de loin exerçait ainsi envers un étranger l'hospitalité traditionnelle de ses ancêtres.

Cette salle, où je venais de m'installer comme un habitant du château, avait un aspect singulier. De lourdes tapisseries, effacées par le temps, couvraient le plancher. Des épées de fer, ternies par la rouille, étaient suspendues aux murailles. Ici on- apercevait une armoire en bois, incrustée, qui avait servi autrefois à la toilette de quelque grande dame, mais qui depuis longtemps ne renfermait plus ni rubans de soie ni parfums ; là, une pendule à colonnes d'argent dont le balancier rendait un son plaintif et monotone. A travers les fenêtres posées au fond d'une embrasure épaisse, et couvertes 'd'une couche de glace, le jour ne jetait qu'une clarté incomplète sous cette voûte (^«vée. La moitié de la salle était inondée de rayons, l'autre plongée dans l'ombre. Quand je regardais cette demeure antique, sillonnée ainsi par de grandes teintes de lumière et par de grandes ombres, je croyais être en face d'un tableau de Rembrandt, et quand je vis entrer le sommelier du château, avec sa redingote grise, son chapeau de feutre et son trousseau de clefs à la main, il me sembla voir apparaître, dans un rêve, tout un chapitre de Walter Scott. Cependant des objets d'ime date plus récente contrastaient avec ces débris du passé. Le lit ancien était couvert de rideaux de soie de Lyon. Sur les tentures en cuir brun, on voyait çà et là des gravures parisiennes avec des cadres dorés, et, sur la table de chêne, des couverts d'argent nouvellement ciselés, des assiettes de porcelaine et des tasses d'Angleterre fraîchement vernies. La civilisation lûodeme, avec son élégance, s'est mariée ici à l'œuvre du vrv siècle. Le château, qui a appartenu aux hommes d'armes de la guerre de Trente ans, appartient aujourd'hui au comte Brahe.

L'histoire de Skokloster est mêlée aux plus anciennes traditions de la Suède. Sur une des montagnes qui environnent le château, les paysans de la contrée venaient autrefois célébrer leurs cérémonies païennes. Ils allumaient, au milieu de la nuit, de grands feux et faisaient des conjurations pour préserver leurs moissons de la grêle et leurs bestiaux de la peste. Un peu plus loin, les pirates de TUpland s'étaient bâti une forteresse. C'est de là qu'ils s*élan^ çaient, à travers les eaux du lac, pour piller sur les côtes la cabane du laboureur et la cargaison du marchand. C*est là qu'ils se rassemblaient, après leurs sanglantes expéditions, pour boire le miôd dans les coupes de corne, chanter leurs chants de guerre et raconter leurs exploits. Sous les sombres rameaux de sapin , on aperçoit encore les débris de leur forteresse pareille' à un nid de vautours; et, quand on creuse la terre, on y trouve les armes qu'ils ensevelis-| saient avec eux potir combattre dans un autre monde, après avoir assez longtemps combattu dans celui-ci. Les historiens du Nord ont tous, Tun après l'autre, dépeint les mœurs farouches de ces tribus de corsaires; mais parmi les terribles souvenirs d'une époque sans lois et sand frein, on rencontre çà et là des pages mélancoliques qui appartiennent aux poètes. Telle est, par exemple, cette charmante saga de Gunlaugi, cette histoire d'une jeune femme qui meurt en pressant sur son sein le vêtement de celui qu'elle a aimé. Telle est la tradition de Sigurd Ring, dont un poëte suédois , Stagnelius , a fait une tragédie. Sigurd était roi de Suède. Dans une fête publique, il aperçut une jeune Norvégienne, nommée Alfsol et remarquable par sa beauté ; il en devint amoureux, et la demanda en mariage. Mais les frères d' Alfsol, le trouvant trop vieux, la lui refusèrenti Aussitôt il leur déclare la guerre , et s'avance contre eux avec ses cohortes de soldats. Les Norvégiens, a*aîgnant d*ètre vaincus et ne voulant pas lui abandonner la jeune fille, l'empoisonnent. Sigurd combat

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avec héroïsme,^ met en fuite ses adversaires, pui$ se précipite dans la demeure d'Alfsol. Quand il la trouva éteudue morte sur le parquet, il ne versa pas une larme, il n'exhala pas un soupir ; il prit entre ses bras cette jeune ^e dont le regard avait ravivé son courage, réchauffé sa vieillesse ; il l'emporta sur son navire, la mit ^ur la proue,

et s'en alla à travers les mers jusqu'à ce que l'orage éclatât sur sa tète, jusqu'à ce que la mer l'engloutit avec celle qu'il aimait.

Le christianisme remplaça par des couvents lés forte^ resses de Vikingr. Il y eut à Skokloster un couvent de femmes qui subsista glorieusement pendant trois siècles. A l'époque de la Réformation , le domaine religieux , qui s'était agrandi par plusieurs fondations, fut réuni à la couronne. Charles IX le donna à son feld-maréchal Hermann WrangeL C'était un de ces intrépides soldats du xvi« siècle, qui avait gagné l'un i^rès l'autre ses grades sur le champ de bataille. Il voulut faire de Skokloster sa retraite de vieillard, et il 7 bâtit une bumble demeure à côté de l'élise. C'est de là que son fils Charles * Gustave partit pour la guerre de Trente ans. Lorsqu'il revint de ses glorieuses campagnes, il trouva la maison de son père trop cbétive et lui demanda la permisson d'en bâtir une autre. Le père, dit la tradition, lui répondit par un soufflet. Charle-s s'inclina devant la main qui venait de le frapper, la baisa, et le fier Hermann , touché de cet acte d'humilité, lui permit de dédaigner la demeure où il avait vécu et d'en construire une plus splendide. Le lendemain, les architectes étaient à l'œuvre, et le château de Charles s'éleva à côté de celui de son père.

Mais il ne jouit pas longtemps de son œuvre. La guerre l'appelait en Allemagne; il y retourna, et s'en revint avec le bâton de feld-maréchal. La guerre éclata en Danemark; il prit le commandement de la flotte, la gouverna comme un vieux marin , et gagna dana une bataille son brevet

d'amiral. Sa vie fut une vie de guerre et d'expéditions aventureuses, une vie de soldat illustrée par une bravoure qui ne se démentit jamais , et couronnée par le succès. Il l'avait commencée sous Gustave-Adolphe, il ne la termina que sous Charles XL Dans un siècle de combats, il fut comme le bouclier de la Suède et le rempart de quatre royautés. Il était vieux, malade , affaibli par ses blessures et retiré dans son gouvernement de Poméranie, lorsque Charles XI l'appela à prendre le commandement de l'armée qui devait entrer dans l'électorat de Brandebourg. Il fit un dernier effort pour servir son pays; mais cette fois la nature trahit son courage. Il fut forcé de revenir dans son château deSpiker, et mourut bientôt, laissant après lui de grands souvenirs et un grand nom. C'était, dit le comte Bonde dans ses anecdotes sur l'histoire de Suède, un des plus grands généraux de son temps, im homme d'un cœur aussi loyal que brave, aimant le faste et la dépense, et plus enclin à se battre qu'à se mêler d'intrigues. Il avait cueilli sa première branche de laurier à Lutzen; il cueillit la dernière à Varsovie dans une bataille qui dura trois jours , et où il commandait l'aile gauche de l'armée suédoise , tandis que Charles X commandait l'aile droite.

Au milieu de ses actions d'éclat, le malheur le saisit avec sa main de fer. Il vit mourir, l'un après l'autre, ses cinq fils. L'un d'eux avait déjà atteint sa vingtième année. C'était un beau jeune homme, l'espoir de son père, qui eût voulu lui léguer ses titres et sa gloire. Il mourut conune les autres , et le vieux feld-maréchal s'agenouilla devant Dieu. Il fut, comme il le dit lui-même, victor victus. Il pleura et pria. Dans ce temps-là le sentiment religieux vivait encore au fond des âmes ; les soldats se jetaient à genoux avant d'engager la bataille, et les généraux déposaient dans la nef de l'église les drapeaux qu'ils avaient conquis.

Charles Wrangel avait encore quatre filles. L'aînée épousa le sénateur Nils Brahe. C'est par cette alliance que

le château de Skokloster devint la propriété de cette famille, l'une des plus célèbres et des plus anciennes familles du Nord. Rudbeck dit, dans son AUafUica^ que Brahe signifie Brahman^ c'est-à--dire homme habitué aux grandes actions; et Saxo le grammairien dit qu'il y avait des Brahe à la bataille de Brahvalla , que le roi de Suède Hakon Ring engagea, en l'an 740» contre Harald Hild&tand, roi de Danemark.

Deux familles de ce nom s'illustrèrent en Suède et en Danemark. A celle de Danemark appartient Tycho Brahe l'astronome; à celle de Suède, sainte Brigitte, mère de huit enfants, et sainte Catherine, sa fille. On conserve encore à Skokloster le manuscrit des RévèUuions de sainte Brigitte, le premier livre de cette philosophie mystique qui devait plus tard occuper le génie de Jacob Bôhme et de Svedenborg. Ce fut elle qui fit faire par son confesseur la première traduction de la Bible en suédois; ce fut elle qui fonda le monastère de Wadstena, où l'on vit s'élever une école importante, à une époque où il n'y avait d'écoles que dans les cloîtres. Elle fit le pèlerinage de Saint- Jacques de Compostelle, le pèlerinage de Rome et de Jérusalem, portant partout des encouragements au peuple, des remontrances aixx moines et des avis aux princes. Sa vie fut un symbole de tous les rêves pieux du moyen âge. A l'âge de^ trois ans, dit la légende, elle n'avait pas encore parlé. Sa mère craignait qu'elle ne restât muette. Elle s'éveilla un matin en chantant les louanges de Dieu. A sept ans , elle se distinguait entre ses compagnes par sa piété, par son amour pour le travail, et la sainte Vierge venait elle-même s'asseoir à côté d'elle et lui enseigner à coudre. Quand son mari mourut, elle vit apparaître le Christ qui lui mit une couronne d'or sur la tête et la nomma sa fiancée. Nous ne croyons plus guère aujourd'hui à ces miracles ; mais respectons du moins ce qu'il y avait de poétique dans ridée qui les enfanta et dans la tradition qui les recueiUit.

174 LETTRES StJR LE NORD.

. Le château de Skokloster, ennobli par ces deox puissantes familles de Wrangel et de Brahe, est un vaste édifice à quatre façades, élevé sur une colline et dominant le lac. 11 est bâti dans un style d'architecture simple, mais imposant. Au mUieu est une cour carrée, semblable à une enceinte de cloitre ; une large galerie soutenue par des arceaux en fait le tour. Le vestibule est orné de huit colonnes de marbre d'Italie, ce qui est une étrange rareté dans le Nord. Ce fut Christine qui les donna à son feldmaréchal Wrangel. Quand Charles XI entreprit de réunir à la couronne les propriétés que ses aïeux avaient données aux nobles de Suède, il mit le séquestre sur les huit colonnes, et le propriétaire paya 18 000 r. b. (36 000 fr.) pour les conserver.

L'intérieur des appartements respire encore cet air de richesse et de grandeur que l'on retrouve dans les habitations seigneuriales du moyen âge. Là sont les salles de chevaliers, élevées et profondes, les plafonds chargés d'ornements , les parquets travaillés avec art, les portes à deux battants, dorées et sculptées, et les tapisseries de haute lisse couvrant les murdlles. Ces salles ont perdu leur fraîcheur primitive. En plusieurs endroits, 1^. dorure des panneaux s'efEace, la guirlande des plafonds s'ébràcbe, et la couleur des tapisseries commence à pâlir. Mais ces constructions d'une autre époque, quand elles sont seulement ternies par les siècles, ressemblent à la mâle beauté de l'homme, à laquelle le temps donne un caractère plus grave, en lui ôtant le vermillon de la jeunesse.

Les quatre grandes tours du château et la plupart des salles ne renferment que des objets d'art ou de science. N'est-ce pas une singulière chose que de pénétror ainsi au fond d'une des provinces reculées de la Suède, dans une habitation isolée au milieu des bois , et d'y découvrir Tarsenal historique du royaume , le musée de la guerre de Trente ans ?

SXOKLOSTER. 175

Chaiies Wrangel avait amassé à Skokloster tout ce qu'il recueillit dans ses campagnes , et les comtes de Brahe agrandirent sa collection. On retrouve là les anciens glaives des Scandinaves , les poignards à la longue lame , les lourdes épées à deux mains , les cuirasses de fer des chevaliers du moyen ftge, les casques à ressorts, plus de douze cents armes de tout âge et de toute sorte , depuis le fusil damasquiné du pacha turc, jusqu'à la carabine en cuivre des Suédois du xvr siècle ; depuis l'ancienne arquebuse à roue , jusqu'aux pistolets à manche d'ivoire que Christine portait dans sa petite main de femme. Les rois eux-mêmes ont enrichi ce musée militaire. Charles X y a déposé le glaive tranchant sur lequel il avait fait graver lin calendrier, en vrai soldat qui veut conipter ses jours par ses batailles; Charles XIV y a mis l'épée qu'il portait dans ses guerres d'Allemagne. J'ai vu là aussi le bouclier de Charles-Quint et une main de fer de chevalier» la v6tre, peut-être, valeureux 6ôtz de Berlinchingen !

Dans une des salles qui touchent à cette galerie , le propriétaire actuel de Skokloster a fait peindre à fresque les principales phases dd la vie militaire et de la vie politique de son roi. C'est un travail de bon goût , qui fait honneur à celui qui en a donné le plan et à celui qui Ta' exécuté.

La bibliothèque et les manuscrits composent les deux autres ailes du château. C'est une des plus intéressantes et des plus riches collections qui existent en Suède : il y a là vingt-deux mille volumes choisis, et plusieurs raretés bibliographiques d'un grand prix, notamment les quatre volumes de l'irtanrica, dont il n'existe plus que cinq exemplaires. La collection des manuscrits renferme la correspondance du feld- maréchal Wrangel pendant la guerre de Trente ans, des centaines de lettres autographes des rois de Suède , des sénateurs , des généraux ^ et une quantité de documents inédits relatifs à riûstoire de ce

royaume pendant les xvi* et xvn* siècles. On garde aussi parmi ces œuvres suédoises une traduction française de Quinte-Curce : c'est un magnifique manuscrit in-folio sur parchemin , orné d'arabesques , de vignettes et de larges dessins en tête de chaque chapitre. Cette traduction est safis date , mais elle est dédiée à Charles le Téméraire , à l'époque où il venait de soumettre les Liégeois : ainsi elle a dû être écrite vers 1475 ou 1476, et elle appartenait vraisemblablement à celui à qui l'auteur l'avait dédiée, car on voit encore le chiffre du prince gravé sur les coins de cuivre qui ornent la couverture. Il est probable que Marguerite de Bourgogne emporta ce livre en Flandre ou en Allemagne, et la guerre de Trente ans le livra à la Suède. Dans son ouvrage sur la bibliothèque des ducs de Bourgogne , M. de Santander ne fait pas mention de ce manuscrit. Si j'avais pu consulter mon savant compatriote Weiss , je suis sûr qu'il m'en aurait expliqué l'histoire ; mais, comme il est à cinq cents lieues de moi, je suis contraint d'avouer mon ignorance.

Le comte Magnus de Brahe est un de ceux qui ont le plus contribué à enrichir cette bibliothèque. Il a luimême fait le catalogue des livres impnmés , tandis que * M. Schrôder , professeur à Upsal , faisait celui des manuscrits.

Les graves fonctions dont le comte est investi ne l'empêchent pas de donner à ses richesses littéraires toute l'attention qu'elles méritent, et d'en ouvrir l'accès, avec la plus parfaite courtoisie , à ceux qui s'y intéressent. Nul voyageur n'a visité Skokloster sans en rapporter quelque douce émotion ou quelque souvenir de reconnaissance. Les dons du cœur sont héréditaires dans la famille de Brahe , autant que ceux de la valeur et de l'esprit.

U existe aussi à Skokloster une galerie de tableaux nombreuse. Elle renferme les portraits de plusieurs étrangers célèbres, et de la plupart des grands personnages du temps

de GnstâYe- Adolphe, de Christine et de ses successeurs. La plupart de ces portraits ont été faits du vivant même des personnages qu'ils représentent : ce sont des documents historiques à joindre à ceux de la bibliothèque. Il en était un , entre autres , que je cherchais dès mon entrée dans la salle, celui de cette belle Ebba Brahe, que Gustave- Adolphe voulait faire reine de Suède ; mais je ne trouvai qu'un médaillon renfermé dans une botte d'ivoire , grossièrement peint , défiguré par le temps, puis altéré encore par une main malhabile, et un tableau en pied qui la représente en robe noire, les cheveux blancs, les yeux éteints, le front ridé, une véritable élégie de deuil après un dithyrambe de jeunesse.

L'histoire raconte assez brièvement cette charmante vie d'Ëbba ; mais la tradition populaire , qui laisse rarement échapper une image tendre et gracieuse, s'est emparée du froid récit des annales suédoises, et en a fait un de ses romans d'amour.

Quand l'épouse du grand chancelier Brahe se sentit près de mourir, elle pria la reine de prendre sous sa protection sa fille unique , sa petite Ebba , qui était alors âgée de tr(îis ans. La reine le lui promit ; et, dès que la comtesse fat morte , elle prit la jeune fille dans son palais et la fit élever sous ses yeux. Ebba grandit auprès de Gustave- Adolphe , qui avait un an et demi de plus qu'elle , et tous deux s'aimèrent. Ce n'était d'abord qu'une affection de frère et de sœur, à laquelle la reine souriait; la jeunesse amena Tamour. Quand Gustave partit, à l'âge de quatorze ans , pour l'île d'OEland, il quitta en pleurant sa chère Ebba , et la pria de ne pas l'oublier. Quand il fut proclamé roi , i l'âge de dix-huit ans , il accourut avec joie auprès d*elle,*lui donna im anneau de fiançailles, et lui promit de l'épouser*. C'est après cette promesse de son roi,

1. Le témoignage de plusieurs historiens , et en dernier lieu celui de

c'est dans une de ses douces réreries d'amour, qu'Ebba écrivit sur une des vitres du château ces deux vers suédois :

Jag àr fornôid med lyckan min Och tacha Gud fôr nàdan sin.

Je suis contente de mon destin , Et je remercie Dieu de sa clémence.

Mais la reine avait suivi d'un regard inquiet ces développements d'une passion si franche et si naïve. Elle avait pour son fils des projets ambitieux : elle voulait qu'il épousât une princesse étrangère ; et , quand elle eut lu l'inscription d'Ebba , elle écrivit au-dessous :

Det ena du viU , det andra du ikaU , Sa pïagar m^t gà i sâdana faU.

Tu veux avoir ce destin, mais tu en auras un autre; C'est ainsi qae cela arrive le plus souvent.

Peu de temps après , Gustave fut obligé de partir pour repousser Chrétien IV, qui venait de faire une invasion en Suède. La reine résolut de profiter de son absence pour lui enlever Ebba. Tandis qu'elle cherchait autour d'elle un homme digne d'épouser sa pupille et capable de la faire respecter, le comte Jacob Pontus de La Gardie arriva à Stockholm, C'était un descendant de ce valeureux chevalier de Languedoc , qui , du service de France , avait passé à celui du Danemark, ûù il avait été fait prisonnier par les Suédois , et qui , de prisonnier , était devenu l'ami d'Eric XIV et le favori de Jean IIL Le comte Pontus revenait de faire un voyage en pays étranger. Il était jeune , beau , aimable. La reine lui proposa d'épouser Ebba.

Geiier, ne laisse pas de doute sur cette promesse. Du reste, la famille de Brahe était depuis longtemps alliée à la famiUe royale. Joacbim Brahe avait épousé la sœur de Gustaye Wasa.

D'abord il répondit par un refus, car il connaissait la passion de Gustave. Mais lareine insista, lui dit qu'elle le prenait sous sa protection , qu'elle répondait de tout ce qui pouvait arriver ; et le comte , qui n'avait pu voir. Ebba sans être frappé de ses admirables qualités , accepta avec joie la proposition de la reine. Le plus difficile , alors , était d'obtenir le consentement d'Ëbba. Quand elle connut les projets dji comte, elle pleimi, car elle aimait véritablement Gustave-Adolphe. Elle essaya de résister à la demande qu'on lui adressait comme un ordre , puis elle implora un délai. Tout fut inutile : la reine ne voulut faire aucune concession , et la pauvre Ebba * seule au milieu d'une cour où tout semblait conjuré contre elle , se résigna à son sort et épousa le comte de La Gardie. Voilà ce que ditrhistoire. La chronique romanesque ajoute que, lorsque Ebba fut contrainte de céder à la volonté de la teine , elle envoya un courrier à Gustave pour le prévenir de ce qui se passait ; puis elle se laissa conduire le plus lentement possible dans la chambre où ^elle devait recevoir la bénédiction nuptiale, et, au moment où elle venait d'échanger l'anneau de mariage, Gustave , qui accourait des frontières de Suède , apparut haletant et couvert de sueur. « Vous arrivez trop tard, lui dit la reine, le mariage est fait : Ebba appartient au comte de La Gardie*. »

Il reste dans diverses collections d'autographes plusieurs pages touchantes de cette correspondance d'amour que Gustave-Adolphe et Ebba entretenaient ensemble quand ils étaient éloignés l'un de l'autre. J'ai trouvé dans un manuscrit de Skokloster une élégie en vers suédois , composée par Gustave et adressée à Ebba : c'est le langage du cœur dans ce qu'il a de plus tendi^e , de plus humble

1. La tradition populaire dit que la reine força Ebba de ae fiancer et de se marier le même jour. Le fait est qu'elle fut fianoée le U novem' l>re IQH , mariée sept mois après, et qu'elle devint mère de quatorze «nfanU.

et de plus résigné. Après avoir copié cette élégie , j'ai essayé de la traduire , mais je n'ai pu que l'imiter trèsfaiblement.

• Le mal que je ressens, je ne puis le décrire ; Je rêve et je languis, j'attends et je soupire. Je n'ai plus de gaieté, plus de paix dans le cœur; Pour me faire revivre il faudrait un sourire , Et toi , tu ne veux pas sourire à ma douleur.

Après avoir aimé si longtemps en silence , Je croyais t'émouvoir par mon humble constance ; Je voulais Vadorer, te chanter, te bénir. Veux-tu donc à. jamais briser mon espérance , M'exiler de ton coeur et de ton souvenir?

D'autres femmes au monde ainsi que toi sont belles; Il n'en existe pas une seule d'entre elles Qui par tant de rigueur réponde à tant d'amour. Mais qu'importe? mes vœux et mes pensers fidèles Et mes regards ardents te suivent nuit et jour.

J'aime et je veux aimer. Je veux attendre encore Le regard dont j'ai soif, le bonheur que j'implore; En te priant toujours , j'espère t'attendrir. C'est de toi que me vient le mal qui me dévore , C'est toi seule qui peux m'aider et me guérir.

Et si tu n'entends pas la voix qui te réclame. Si rien ne te fléchit , jamais nulle autre femme Ne pourra plus troubler mes sens et ma raison. Je serai seul , hélas I et seul , du fond de l'âme , J'accuserai mon sort sans outrager ton nom.

Quand j'eus visité la bibliothèque et les tableaux, je descendis dans l'église. C'est tout ce qui reste de l'ancien cloître de Skokloster : une chapelle à trois nefs, bâtie dans le style primitif gothique ; une chapelle seigneuriale où tout provient des maîtres du château , le lustre d'argent suspendu à la voûte , l'orgue placé au bas de la nef , le tableau allemand qui décore le maître autel, 6t. Tarière

généalogique qui étend ses larges rameaux sur les murailles du chœur.

Les tombeaux de la famille Wrangel sont dans une enceinte touchant au chœur de l'église et fermée par une grille. Là est le mausolée du feld-maréchal Hermann et celui de son fils Charles-Gustave. Le vieux Hermann est couché sur la pierre , les mains jointes ; Charles est à cheval , l'épée à la main. Tous deux sont là comme les représentants d'une même idée de guerre : le père s'est endormi après ses années de combat, le fils a repris le bâton de commandement et s'est mis en route.

Dans la même église on enterra, vers le milieu du siècle dernier, Mme Nordenflycht, la première femme poète dont le nom mérite d'être cité dans les annales littéraires de la Suède. Jeune encore , elle vint , avec le voile noir des veuves, chercher une retraite au bord du Màlar. Elle écrivit des poésies didactiques , des élégies , des pastorales. C'était le temps où la Suède se prenait d'une belle passion pour les bergeries qui avaient fait le tour de l'Europe, le temps où les poètes conduisaient un troupeau dans la prairie , où les femmes s'appelaient Chloé et Amaryllis , et où les arbres étaient impitoyablement déchiquetés par des chiffres d'amour. Mme Nordenflycht suivit la tendance de l'époque ; elle fit de son élégie de. deuil une églogue , et mérita d'être appelée la bergère du Nord. Mais après avoir longtemps pleuré sur son amom: de jeune fille , elle aima de nouveau, et fut dédaignée. Dans son désespoir, elle fit comme Sapho , elle se précipita dans les vagues. Un de ses domestiques accourut à son secours assez tôt pour la sauver ; mais elle tomba malade, et mourut trois jours après. Elle a laissé un recueil assez volumineux de poésies entachées de cet esprit d'aflfectation qui régnait de son temps dans la littérature suédoise , mais qui offrent cependant des pensées vraies et bien rendues. Le lieu qu'elle

habita fut célèbre pendant sa vie ; l'endroit où elle est

ensevelie aurait quelque droit de Tétre; mais, à Skoldo»ter , la gloire militaire a éclipsé toutes les autres. Le sacristain , qui m'accompagnait dans Téglise , m'expliqua les écussons peints sur les murailles , et ne put me dire où était la tombe de celle dont les compositions poétiques avaient occupé pendant plusieurs annéeâ les l>eauz esprits de Stockholm.

Tandis que je regardais lés armoiries du chœur et les épitaphes de la nef, la vieille église du clottre edmmeaçait à s'obscurcir; mais une belle soirée d'hiver m'appelait au dehors. Un voile bleii imprégné de lumièns ceignait l'horizon; le ciel était pur et étoile; le soleil, qui avait disparu dès le matin , se remontrait tout à coup comme pour donner un dernier baiser à la terre, comme pour répandre des teintes de pourpre sur son lit de neige. C'était une de ces nuits d'hiver limpides et argentées, une de ces nuits plus belles que le joUr. Au lofai l'on n'entre» voyait que la plaine blanche, où les étoOes scintillaient, la forêt de sapins couverte de son manteau de neige, et le château, seul debout au milieu de la solitude. L'cxnbre du soir l'enveloppait déjà; mais ses fenêtres étaient en* core éclairées par les rayons du soleQ couchant. Toat était calme et silencieux; nul bruit dans k forêt, nul bruit sur le lac, et si,- de temps à autre, le vent se ferait pour faire entendre quelque soupir interrompu, ce vent, pareil à celui qui résonnait autour des héros d'Ossian , semblait parler des temps passés.

Lorsque , après avoir contemplé ce tableau imposant , je rentrai dans ma grande chaxnbre voûtée, où la clarté de deux bougies ne répandait qu'une lumière pâle dans une ombre mélancolique , je me disais que je voudrais voir apparaître, pendant la nuit, quelqu'im de ces per* sonnages illustres qui m'avaient occupé tout le jour : le vieux Hermann Wrangel et son fils Gharies-Gustave, et, avant tout, Ëbba Brahe.

Mais j'avoue à ma honte que je dormis très-prosaïquement et que je n'eus qu'une apparition le lendemain, celle du domestique diligent qui venait allumer du feu dans ma chambre et me demander à quelle heure je voulais déjeuner.

CÂ^^p)

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