‹ Lettres sur le NordChapitre 23 sur 40 · A MON PÈRE · texte numérisé non relu

A MON PÈRE

Les voyageurs ont tous admiré Stockholm, les peintres Tont prise sous ses différents points de vue, les poëtes l'ont chantée. C'est la plus belle, ville du Nord. Les uns l'ont comparée à Naples, d'autres à Venise, d'autres à Constantinople. Ces comparaisons feraient difficilement comprendre, à celui qui ne l'a pas vue, le singulier aspect de cette cité suédoise. Je me rappelle encore avec quelle émotion de joie et de curiosité j'y entrai pour la première fois. J'étais parti le matin, de Norrkôping, sur un élégant bateau à vapeur. Après avoir longtemps navigué à travers des groupes d'îles rocailleuses et des récifs , nous pénétrâmes vers le soir dans un canal qui rejoint la mer Baltique au Màlar , et bientôt , à la place de ces collines desséchées, de ces rocs arides qui, quelques heures auparavant, fatiguaient nos regards, nous ne vîmes plus autour de nous que de grandes plaines vertes et fécondes, des forêts de sapins étendant sur la vallée leurs longs rameaux, et des maisons de campagne élevant le haut de leur façade au-dessus des forêts. Tous les passagers étaient accourus sur le pont ; les joueurs avaient quitté leur partie ; les dormeurs s'étaient éveillés, et chacun regardait complaisamment autour de soi, tantôt pour sa-

luer les cabanes de pêcheurs bâties sur la grève, tantôt pour suivre dans leurs détours les fraîches allées des jardins anglais. Puis le lac s'élargit, et nous aperçûmes la ville avec ses maisons blanches et son magnifique château doré par les rayons dorés du soleil couchant. C'était un dimanche de juin. La foule parée et diaprée nous attendait sur les quais; les jeunes filles du peuple, les piga, ces proches cousines des grisettes de Paris, étaient là avec le foulard damassé sur la tète, le corset étroit et la chaussure coquette. Les bons bourgeois, les ouvriers étaient là, les uns endimanchés comme des habitants de la rue Saint-Denis, les autres revêtus de leur jaquette de vadmeL Parmi eux on distinguait aussi des paysans de la Dalécarlie portant le chapeau à large bord , la longue veste pareille à celle des paysans d'Alsace, les bas rouges et les souliers à hauts talons. En apercevant de loin cette quantité d'hommes debout sur le rivage, j'avais peur de rencontrer parmi eux les portefaix d'Avignon, ces oiseaux de proie des voyageurs. Mais quelques commissionnaires vinrent à nous avec plus d'humilité que de hardiesse, et la foide s'écoula doucement pour nous laisser passer.

Quand nous quittâmes le bateau, nul agent de police ne vint d'un air soupçonneux nous demander nos passe-ports. Je ne me rappelais pas être entré jamais aussi gaiement dans une viUe ; les cloches sonnaient dans les églises , le monde circulait dans les rues , les barques flottaient sur le lac, la ville entière semblait s'épanouir avec délices à cette douce température d'un soir d'été ; toutes les physionomies étaient gaies et confiantes, et, dans chaque rue 0^ je passais, des maisons, dont l'extérieur annonçait le comfort, m'invitaient à entrer avec cette inscription : Rum for resande (chambre de voyageur).

Le lendemain, je traversai les ponts pour gravir les blancs escarpés du Mosebacke, C'est une colline située au sud de la ville, couverte de pauvres habitations d'ouvriers.

siUoimée irrégulièrement par des rues fangeuses, assez seinblable aux quartiers les plus sombres de la Croix- Rousse, à Lyon. Jamais ni la voiture du grand seigneur, ni le cheval fringant de Tofficier aux gardes, ne sont montés là-haut. On n'arrive à ces maisons perchées Tune sur l'autre que par des sentiers rocailleux et glissants, ou par des escaliers en bois, à travers des enfants déguenillés qui barbotent dans le ruisseau comme des canards, et des vieilles femmes qui cardent la laine, assises sur leur porte. Mais une fois parvenu au haut de la colline, on entre dans un grapd jardin où le peuple se réunit pour boire et chanter comme dans les htfStgarten de l'Allemagne. Sur le toit de sa maison^ l'hôte a fait élever une plateforme en planches avec quelques bancs. C'est là qu'il faut venir pour connaître le panorama de Stockholm ; c'est là qu'on peut passer de longues heures de rêverie et de contemplation , comme à Strasbourg sur la flécha du Munster, à Lausanne au haut du lac, aux environs de Christiania sur la pointe de Ringrig.

Qu'on se représente une grande ville baignée d'un côté par un lac, de l'autre par la mer, coupée par des canaux, parsemée de jardins , de groupes d'arbres, et posée sur sept lies comme Rome sur sept collines. Au milieu la vieille cité, l'ancienne forteresse du pays, la résidence des rois, le cœur de la Suède, comme l'appellent les chro-niques du moyen âge, le château, grancUose et imposant comme le Hradschin à Prague, élevant auniessus des autres édifices sa tété de géant; puis, au nord et au sud, les deux faubourgs plus vastes que la dté ; ici, une longue côte verdoyante qui longe les bords du Mâlar; là les bâtiments de l'arsenal, le port où flotte le pavillon de guerre à côté du pavillon marchand, le parc avec ses forêts de sapins et ses mille sentiers, et de tous côtés un horizon que rien ne limite, point de muraille qui arrête le regard et suspende l'essor de la pensée, l'eau, les bois, les édi-

fices de toute sorte, les flèches de clochers, les mâts de navires, les sites travaillés par la main de Thomme et les sites agrestes. C'est Stockholm ; c'est cette ville d'où Gustave-Adolphe partit pour devenir le héros de la guerre de Trente ans, Charles XII pour vaincre l'armée russe à Narwa. fax un singulier jeu de la nature, cette capitale de la Suèdô, qui doit être si aère de ses rois , présente dans ses contours l'emblème de la royauté. La cité res^ semble à la partie supérieure d'un diadème, ses faubourgs au cercle qui l'environne, et le bassin de la mer, le bassin du lac , à deux rubans d'argent qui flottent de chaque côté.

J'étais là depuis longtemps , debout et pensif sur la fréle terrasse. Une famille é^angère vint s'asseoir à côté de. moi et contempla en silence ce vaste et riant tableau. Sans nous jeter un seul regard, nous partagions la même surprise, nous étions livrés aux mêmes émotions, et, quand pous nous quittâmes, j'étais sûr que nous avions conversé ensemble sans nous dire un seul mot.

L'histoii*e de Stockholm, comme celle do Copenhague, ne remonta guère au delà du xxv* siècle. Les rois de Da^ nemark habitaient Leire, les rois de Suède Sigtuna. Odin avait été le fondateur des deux monarchies. Ses fils avaient une même demeure, une forteresse près d'un temple. L'oeuvre du paganisme s'est écroulée avec le paganisme* Ob cherche Leire, et on ne trouve pas même une ruine qui on indique la trace. On cherche Sigtuna, et on ne voit que des tombeaux.

Sur le sol oii s'élèvent aujourd'hui les plus anciens édifices de Stockholm , U a'y avait , dans les premiers siècles de notre ère, que quelques cabanes de pécheurs. C'était une terre pauvre et obscure. Un événement tragique lui donna sa première célébrité. Agne, le douzième descendaiit de la race des Ynglingues, venait de faire une e:(pédition en Finlan4e. U avait ravagé plusieurs districts.

et ramenait avec lui Skialf, la fille d'un prince qu'il avait tué. Il débarqua sur la côte de Stockholm et voulut épouser celle dont il avait dévasté le pays, celle qu'il avait rendue pauvre et orpheline. La jeune fille ne rédsta pas et reçut l'anneau •de fiançailles. Mais, au fond du cœur, elle n'éprouvait que le sentiment de la haine et le besoin de se venger. Le jour du mariage étant venu , Agne assembla ses compagnons d'armes et célébra son bonheur par tant de libations de miôd , qu'il finit par chanceler ,et tomber sans force. Skialf prit une longue chaîne qu'il portait au cou et le pendit avec cette chaîne à im arbre. Puis elle délivra ses compatriotes captifs, coupa les câbles des navires et s'embarqua pour la Finlande.

Le lieu où ce drame s'était passé porta longtemps après le nom d'Agne. Les Suédois vinrent le voir par curiosité. Ils le trouvèrent attrayant et commode, et peu à peu la côte se couvrit d'habitations. En 1255, Birger Jarl agrandit cette cité naissante, lui donna des privilèges et y fixa sa demeure, bientôt elle eut, comme toutes les villes du moyen âge, ses remparts et sa forteresse. Ce fut là qu'une femme héroïque, Christine Gyllenstierna, la veuve de Sten-Sture , défendit ses concitoyens contre l'invasion de Chrétien II, que la Suède ne vovdait plus reconnaîtfe pour son roi. Le mari avait reçu une blessure mortelle à la bataille de Bogesund. Sa femme le vengea ; la bourgeoisie, qui l'aimait, se rallia autour d'elle et fit payer cher à Chrétien l'honneur d'entrer à Stockholm. Trop faible enfin pour lutter contre une armée nombreuse, Christine capitula, les armes à la main. Elle commandait à des soldats dévoués. Elle obtint pour ses partisans une amnistie générale. Mais Chrétien II trahit sa promesse : à peine était-il entré à Stockolm, qu'il fit jeter Christine en prison. L'échafaud fut dressé sur la place des Chevaliers , et le sang des plus nobles familles inonda le pavé,

A ces jours de douloureuse mémoire succéda le règne

bienfaisant de Gustave I". Cet homme , dont l'adversité avait mûri le caractère et développé Tintelligence, menait de front l'art, la science et les combinaisons politiques. En même temps qu'il cherchait à fortifier le royaiune par de sages institutions, il travaillait à donner plus de vie et de mouvement à l'université d'Upsal, et il embellissait Stockholm. Ce fut lui qui ordonna aux habitants d'abattre les maisons en bois bâties sur la rive du Màlar, pour. construire des édifices en pierre. Alors la ville de Stockholm ne s'étendait pas au delà des limites qui bornent encore aujourd'hui la Cité. Toute la côte où s'élève maintenant le vaste faubourg du Sud n'ofirait aux regards que quelques habitations disséminées çà et là. Le Brunkeberg n'était . qu'une colline déserte, et, à l'endroit où Téglise de Sainte-Claire apparaît maintenant au milieu d'un amas de grandes et belles rues, on n'apercevait qu'un cloître isolé.

Peu à peu la population , resserrée dans une enceinte trop étroite, déborda au nord et au sud. La montagne et la plaine furent envahies, et le noyau primitif de la capitale suédoise fut entouré de deux faubourgs qui ressemblent à deux grandes villes. La Cité a conservé son caractère d'ancienneté. Elle est bâtie irréguhèrement, traversée par des rues tortueuses, par dçs ruelles sombres, et toute peuplée de boiurgeois, d'ouvriers, de marchands. Le faubourg du Sud ;i'a pas la même apparence de vétusté ; mais il n'a pas des contours plus réguliers ni des maisons mieux construites. Le faubourg du Nord est la plus belle, la plus riante partie de la ville. Là sont les nies larges et alignées, les grandes places dessinées carrément, les édifices construits dans le goût moderne, les habitations élégantes des hauts fonctionnaires et de l'aristocratie, le palais du prince Charles, le théâtre, la statue en bronze de Gustave-Adolphe et celle de Charles Xni, l'Académie et l'Observatoire.

Après ionXi Tcçuvre de la nature efface ici l'œuvre des arcMtectes. La vraie beauté de Stockholm est dans sa position. Il faut prendre cette ville dans son ensemble, il faut l'admirer dans ses larges points de vue. Mais, en passant d'un de ses quartiers à l'autre, l'archéologue trouverait peu de monuments dignes d''ètre étudiés. Les édifices du temps de Birger Jarl ont disparu* La forteresse de Christine Gyllenstiema s'est écroulée. Les rues de la Cité n'ont pas le prestige des anciens temps, et la riante ostentation de la jeunesse manque aux faubourgs nouveaux.

Au milieu de ces constructions uniformes, il est un monument dont les proportions grandioses étonnent les voyageurs et dont on aime à observer la noble structure : c'est le palais. Le comte de Tessin en dessina le plan sur la fin du xvn* siècle. Charles XI, qui, par une loi de réduction, amassa des trésors considérables, fit bâtir ce palais dans l'espace de sept ans. Il mourut le 5 avril 1697, et le 5 mai l'édifice fut réduit en cendres; la cour se réfugia dans la maison du maréchal Wrangel.

Le jeune comte de Tessin, qui avait hérité des talents de son père, dessina un autre plan plus large encore que le premier, et dirigea lui*méme les travaux de construction. Mais alors GharlesXII était roi de Suède. Ses guerres l'occupaient plus que ses châteaux* H avait besoin d'hommes, d'argent, et il se souciait sans doute peu que son palais s'achevât à Stockholm , pourvu qu'il pût porter sa tente en Russie. L'œuvre de Tessin fut plusieurs fois abandonnée et reprise. Il ne la termina qu'au bout de vingt ans.

Ce palais, l'un des plus remarquables qui existent en Europe, a la forme carrée et l'enceinte intérieure du Louvre, sans les colonnades et les cariatides. Il est bâti sur une hauteur qui domine la ville. Du côté du nord , on y arrive par deux larges chemins surmontés d'une terrasse d*où

Ton a une très^lle vue sur le pont e\ siir les faubourgs. Du côté de la mer est la façade , élevée au-dessus d*un jardin et fermée par une balustrade en pierre. Du côté du nord est aussi la porte d'entrée des équipages. Les salles sont hautes et spacieuses , décorées avec goût, enrichies de draperies , de dorures et de tableaux. Le roi habite une des ailes du ch&teau ; le prince royal une autre ; le reste des appartements est occupé par le cabinet des affaires étrangères, les archives du royaume, le musée, la bibliothèque particulière du roi , et la bibliothèque publique , dont j'aurai Toccasion de p^lw plus tard.

Les églises de Stockholm n'ont rien de saillant , ni par leur origine, ni par leur construction ; celle de Riddarhohn mérite seule , à vrai dire , d'être visitée : c'est là que les rois de Suède ont été enterrés ; c'est là qu'on dresse encore le catafalque des chevaliers du Séraphin. Cette église est , comme notre Saint*Denis , l'asile desi grandeurs passées et des gloires déchues. Quand on y entre, tout ce qui vous entoure n'éveille au fond de l'âme qu'une émotion de tristesse. Ces voûtes sombres n'ont jamais répété que la mélodie plaintive du chant des morts ,.cet autel n'a vu que des fêtes funèbres, ces cierges n'ont éclairé que les noires draperies du cercueil. Ici on aperçoit la tombe du héros qui mourut à Lutzen en combattant pour ses croyances religieuses ; plus loin celle de Charles XII , qui , après avoir épouvanté par ses victoires trois grands royaumes, périt à Frédérickshall en défendant le sien ; tous deu:«: placés bien jeunes sur le trône, tous deux séparés l'un de l'autre par près d'un siècle , et réunis dans cette chapelle par la Daort, qui sépare et réunit tout. Sur les murailles on aperçoit des écussons de chevaliers qui se glorifiaient de reposer auprès de leurs maîtres , et des arbres généalogiques <iui, après avoir longtemps fleuri dans le monde, sont descendus ici avec leur dernier rameau.

Parmi ces pierres sépulcrales sur lesquelles nous nous

arrêtions , tantôt pour lire une épitaphe, tantôt pour contempler la mâle figure d'un guerrier , le sacristain nous montra une large dalle toute nue qui couvre les restes d'un de nos compatriotes , Ch. de Mornay. Il était de la famille de ce Duplessis-Mornay qui fut l'ami d'Henri IV, et dont le nom se retrouve , à différentes époques , aux plus belles pages de notre histoire. Il vint en Suède dans sa jeunesse , et ne tarda pas à se distinguer par sa bravoure. Éric XIV lui accorda sa confiance , le plaça au i nombre de ses officiers favoris , puis Téleva au grade de général. Dans la guerre qui éclata entre la Suède et le Danemark , il commandait un corps d'armée , et se signala plus d'une fois par son audace et ses succès. Quand Jean III détrôna son frère Eric XTV, il appela auprès de lui Ch. de Mornay et l'investit d'un nouveau commandement. Mais Mornay ne pouvait oublier celui qui aVaît été 's€n premier maître et son bienfaiteur : il résolût d'arracher Eric à sa prison, de lui rendre sa couronne. Sa conspiration fut découverte au moment où elle devait éclater, et Mornay paya de sa tête son crime de fidélité. Il mourut le 4 septembre 1574. Sa naissance lui donnait le droit de reposer dans la chapelle de Riddarholm ; mais on l'enterra comme un coupable, sans monument et sans épitaphe. La postérité , plus juste , lui en a fait une , et l'histoire a rendu hommage à ses nobles qualités. Il était, dit Fryxell, fier, brave et persévérant. Dans un temple étranger, sur une terre lointaine, on aime à retrouver, avec ce souvenir d'honneur, la tombe d'un compatriote.

L'église de Riddarholm était naguère encore parée de ses trophées funèbres , fière de son deuil et de ses souvenirs. La foudre la frappa il y a deux ans, et depuis ce jour ses arbres généalogiques ont été détachés de la place qu'ils occupaient, sa nef est en désordre, ses murailles sont crevassées. Le prêtre n'y célèbre plus aucun office , le sacristain laisse la poussière ternir les armes des rois, et

les gouttes d'eau qui filtrent à travers les fissures de la voûte tombent, comme les larmes du ciel, sur ces tombeaux abandonnés'.

Stockholm a, comme toutes les grandes villes, son faubourg aristocratique et sa Chaussée-d'Antin. Les fonctionnaires , les nobles , les diplomates étrangers , forment une société à part; les bourgeois et les négociants en forment une autre.

La noblesse de Suèdo est une des plus anciennes et des plus honorables de l'Ejirope. Elle a été appauvrie par Charles XI ; elle a perdu son pouvoir à la révolution de 1772 , et il ne lui reste plus maintenant que fort peu de privilèges ; mais le souvenir de sa gloire passée maintient en elle un sentiment de dignité héréditaire. Elle se rappelle que ses ancêtres ont jadis gouverné la Suède, qu'à chaque époque elle a servi de bouclier à son pays et de rempart à ses lois. Il y a ici des familles , comme celle des Brahe , qui , dès les temps anciens , n'ont fait qu'accroître leur illustration. Il y en a qui peuvent faire remonter leurs titres jusqu'aux premières races historiques des rois de Suède, celles des Leewenhaupt, par exemple, des Bonde, des Posse , des Stedingk. Plusieurs de ces familles ont perdu tout à la fois et la fortune et l'ascendant qu'elles ont 6us jadis en leur possession ; mais elles ont eu le bon esprit de ne pas se retrancher dans la fastueuse inutilité des regrets aristocratiques. Elles se ravivent aujourd'hui en s'associant au mouvement de la civilisation moderne. Les

]eunes nobles étudient aux universités de Lund et d'Upsal. Us ne sortent de là qu'après avoir subi plusieurs examens, puis ils voyagent en pays étranger , et ils entrent ordinairement dans l'armée ou dans la diplomatie. S'il est vtai, <^omme on l'a dit , que les Suédois soient les Français du

1. Le roi vient de décider que cette église serait promptement et dignement réparée. L'un des architectes les plus distingués de Stockholm a déjà fait le plan d'un nouveau clocher qui sera fort beau.

Nord 9 cet axiome est surtout applicable à cette partie de la société qui, par sa manière de vivre , perpétue les habitudes élégantes du temps de Gustave III. Chacun dans cette société parle français et s'occupe de notre littérature. De tout ce que j'ai vu en pays étranger , rien ne ressemble plus à un salon parisien que le salon d'un noble de Stockholm.

Les riches négociants tâchent d'imiter le ton de la noblesse; les bourgeois vivent d'une vie modeste et retirée. Us ont généralement peu de fortune , et , par suite , peu de luxe. Quelques familles se réunissent parfois autour d'une table À thé. Les hommes causent , les femmes tricotent. On entre là à sept heures du soir, et on en sort à dix. Cet intérieur de maison est , comme en Allemagne , assez sévèrement clos. Quand on y admet un étrange, c'est une marque d'estime qu'on lui accorde. Les voyageurs qui veulent avoir une idée vraie des habitants de Stockholm ne doivent pas négliger les moyens d'entrer dans cei^ réunions de famille : il y a là un repos d'existence» un parfum de vertus domestiques et une intelligence honnête qui séduisent le cœur.

On trouve à Stockholm peu de vie littéraire et de sociétés artistiques ou scientifiques : la science est dans les universités de Lund et d'Upsd. A Stockholm, elle n'apparaît que dans les séances académiques et les leçons de quelques professeurs. Le monde ne va pas au-devant d'elle, et elle ne recherche pas le monde. La maison de M. Berzelius est la seule où l'on trouve, à certains jours de l'année, un cercle de savants. La capitale de la Prusse et celle du Danemark ont , sous ce rapport, un avantage marqué sur celle de Suède : à Berlin et à Copenhague , la vie sci^itifique se mêle à la vie de salon, les entretiens sérieux s'allient aux entretiens frivoles, les hommes de l'Université aux hommes du monde ; à Stockholm , la vie de salon l'emporte sur tout le reste.

L'été, les nobles quittent la ville et se retirent dans leurs châteaux : le premier jour de mai est le signal de cette émigration. C'est le jour où les habitants de Stockholm se réunissent au Parc, comme ceux de Vienne au Prater, comme ceux de Paris à Longchamp. Vers quatre heures du soir , les voitures défilent le long de VAnurauté » les cavaliers caracolent autour des voitures, et les piétons les suivent en foule. Ce jour-là , il est bien convenu , d'après les lois de l'astronomie et les maximes du calendrier, que le printemps doit faire son entrée en Suède ; mais le printemps du Nord est un singulier personnage qui se rit des astronomes , voire môme de Matthieu Lsensberg. Vous vous figurez peut*étre que le printemps arrive à Stockholm tel que nous le connaissons , une couronne verte sur la tête, des joues roses et des guirlandes de fleurs à la main. Pas du tout : il porte très-souvent un lourd manteau fourré. Il a des flocons de givre dans les cheveux et des flocons de neige sur les épaules. Il cache sa tête sous les longs replis de son manteau , et souffle dans ses doigts pour les réchauffer. On s'en va pendant plusieurs heures à la suite de cet ôtre capricieux, on l'invoque, on le loue, on lui adresse toutes sortes de jolies chansons; mais ni les compliments ni les chansons ne peuvent Témouvoir. Il laisse le ciel se couvrir de nuages ; il laisse la neige tomber sur les pelouses fanées du parc, et le vent firoid siffler entre les rameaux d'arbres dépouillés. Vers le soir, on s'en revient tout transi de cette poétique promenade , et ^iconque est assez heureux pour posséder dans sachambre un poêle en bon état se hâte de faire allumer un grand feu, afin de mieux bénir le printemps.

Mais bientôt les nuages disparaissent, le ciel se revêt d'une teinte claire et azurée , le bouton de lilas éclôt sur le rameau, et la pervenche, cachée sous des touffes d'herbe, s*épanouit au bord du sentier : alors c'est une charmante «hose que de voir cette nature du Nord, si longtemps at-

tristée par son linceul de neige , s'égayer et sourire aux rayons du soleil qui Téclairent et la raniment ; alors le Parc devient le but de toutes les promenades , le rendezvous des familles. C'est pour chaque habitant de Stockholm une vraie fête que d*y retourner, de le parcourir en tous sens , de revoir ses jolies maisons champêtres entourées de fleurs et d'arbustes , et ses lacs limpides endormis sous les rideaux épais d'une enceinte de sapins. Là , le Vatel de la ville ouvre à ses habitués ses salons à tenture rouge et ses cabinets silencieux; le limonadier dresse sous une allée d'arbres ses tables mobiles ; les Tyroliens chantent sous un pavillon ; le marchand d'eau-de-vie appelle les gens du peuple autour de sa tente , et l'orchestre bruyant annonce qu'il y aim bal dans la maison de bains. Au milieu de ces bastides de la bourgeoisie , de ces jolis jardins si coquettement arrangés , de ces groupes d'arbres , de ces lacs et de ces chemins sablés , le roi s'est fait bâtir ime habitation simple, mais gracieuse. La plus belle œuvre qui la décore est un magnifique vase en porphyre , taillé dans les carrières de Suède , et posé devant la porte d'entrée. L'intérieur des appartements est décoré avec él^ance , mais sans faste : c'est une vUla de gentilhomme, plus qu'un palais de souverain. Le roi affectionne cette retraite ; il y vient presque tous les jours, et se plaît à passer au milieu du peuple, qui, en le voyant arriver, se range respectueusement sur son chemin et le salue avec afiection. Les avenues de sa demeure ne sont défendues ni par des grilles ni par des factionnaires ; le peuple circule dans le jardin , s'approche des appartements, et quelquefois reste des heures entières, immobile et muet, sous les fenêtres, comme ime garde fidèle.

A cette vie bruyante du Parc, à ce mouvement continuel de la journée , à ces courses à cheval ou en voiture , succède, vers le soir, tme impression de calme et de recueillement qui n'appartient qu'aux contrées du Nord. Les

rues de Stockholm sont désertes et silencieuses , le ciel est d'un bleu transparent, la nuit est si claire , qu'elle ressemble au jour. Les derniers rayons du soleil brillent encore sur les vagues de la mer, les premiers rayons de l'aurore apparaîtront bientôt. Dans cette saison de l'année il n'y a point de nuit, il n'y a point d'ombre. Entre le jour qui s'achève et le jour qui recommence, un crépuscule de pourpre s'étend à l'horizon , et de blanches et molles clartés enveloppent les eaux, les champs, la ville; on aime à s'égarer au bord de cette mer qui roule dans ses flots des étincelles d'argent , et si un sentiment de mélancolie traverse de temps à autre cette rêverie du soir , c'est une douce et religieuse mélancolie qui repose le cœur et élève la pensée.

L'hiver , la ville reprend un autre aspect et une autre vie. Les horizons lointains ont un caractère triste et monotone, les rues sont couvertes de neige, le port est fermé, les vagues du bassin reposent sous une épaisse couche de glace. Mais d'ordinaire, en ce temps-là, le ciel est plus bleu, l'atmosphère plus limpide, l'air plus pur que jamais. Tout le monde va se promener comme aux jours d*été, et alors il y a dans Stockholm un grand luxe de chevaux à grelots et de traîneaux chargés de fourrures. C'est la saison des'courses en plein champ, des montagnes ^sses , des soirées et des kalds,

La kalas est un colossal dîner auquel chaque bon bourgeois convié loyalement ceux qui lui ont fait le même honneur. C'est la quittance générale des invitations qu'il a reçues dans lé courant de l'année. De tous les banquets de corps et de circonstance qui affligent la société, je ne connais rien de plus redoutable que la kalas. Ce qui se consomme là de sauces au sucre et de vins de Lubeck est ^elque chose d'incroyable. La manœuvre des verres, le cliquetis des fourchettes , l'intrépide attaque des couteaux, durent quatre ou cinq heures ; puis il y a un moment de

trêve, et la bataille gastronomique recommexMîe le soir. Avant de se mettre à table , chacun boit un verre d'eaude-vie. Quelquefois le maître de la maison ajoute au contingent ordinaire de la kalas deux grands bols de punch. C'est un surcroît de luxe qui entraîne une terrible quantité de toasts, de harangues louangeuses et de discours pathétiques.

Il y a encore la kalas de café , qui ne conmience qu'après le dîner, et la kalas de thé, qui, pour obtenir quelque renom, doit entraîner après elle un bal. Les Suédois ont un amour inné pour la danse ; ils courent à tous les bals, et il est vrai de dire qu'ils dansent avec grâce. Pendant l'hiver , on n'entend parler que de valses, de quadrilles, de polonaises et de cotillons; car, de même qu'ils traduisent dans leur langue la plupart des œuvres littéraires qui obtiennent quelque succès en pays étranger, ils traduisent aussi dans leur poésie chorégraphique les inventions des bals de France et d'Allemagne, Non contents de danser dans les salons de la noblesse et de la boiu*geoisie, ils ont encore des sociétés closes, dont les directeurs doivent savoir avant tout présider à l'embellissement d'une salle et à la composition d'un orchestre. On n'est admis à faire partie de ces sociétés qu'à la suite d'une présentation en forme ; on n'y entre qu'en subissant une harangue ; mais, une fois que vous avez vu votfe npm inscrit sur les tables d'or de ces confréries dansantes, qui pourrait dire les joies infinies qui vous attendent? Désormais on s'associe nonseulement à toutes les réunions qui se préparent, on assiste de droit à toutes les fêtes; mais il y a encore, ce qui ^t un grand bonheur pour' les Suédois, il y a là des ordres de chevalerie pour récompensa: les membres qui se distinguent par leur coopératioA aux faits et gestes de la société : on obtient d'abord une médaille d'honneur avec un ruban moiré , puis on monte de grade en grade. Avec du zèle et de la persévérance, on peut devenir commandeur de

Tordre, qui sait?... peut-être même grand cordon. II est vrai que l'ahnanach de Gotha ne mentionne pas ces déco-* rations et que le factionnaire n'est pas tenu de présenter les armes en les voyant passer ; mais pour le bon bourgeois qui n'ose demander ni l'Etoile polaire, ni la croix de Wasa« dont le gouvernement suédois est sagement éconoine, c'est encore une grande joie de rentrer un soir d'hiver chez lui et de dire à sa famille ^ue : « Je viens d'être nonmiô offir derde l'ordre de l'AïAaranteou de l'ordre de l'Innocence. »

Il y a encore à Stockholm un autre usage dont les voyageurs ne peuvent guère entendre parler sans surprise : c'est celui d'exposer pendant quelque temps aux regards du public la jeune fiÛe qui va se marier. On m'a dit que cette coutume ne remontait pas très-haut; mais elle est tellement invétérée dans l'esprit du peuple, qu'il serait difficile de s'y soustraire et plus encore de l'abolir. Le jour où les guirlandes de fleurs et les candélabres parent la salle des fiançailles, le peuple a le droit d'entrer dans la maison et de contempler celle qui porte sur sa tête la couronne de myrte.

J'ai assisté un soir à cette singulière réception.' Une jeune fille de Stockholm allait se marier, une des plus belles et des plus nobles. Elle était debout au fond d'une salle décorée de vases de fleurs et d'orangers ; elle portait sur sa tête une guirlande de fleurs , et sur ses épaules des colliers de diamants; à ses côtés étaient sa mère, son frère et sa sœur. Le peuple se pressait autour de la maison, dans les rues et sur les escaliers. Puis il entra en foule ; il passa lentement et s'inclina devant elle , car elle était si gracieuse et si pudique, qu'elle inspirait en même temps l'admiration et le respect. A la voir avec sa robe de soie blanche, ses pierreries étincelantes et sa couronne de fleurs, au milieu des frais arbustes qui inclinaient sur sa tête leurs rameaux verts, on l'eût prise pour une jeune fée sortant de sa grotte. Le poëte de Sacountala l'eût mise

dans un de ses jardins enchantés, et les vieillards de TIliade se seraient levés devant elle. Et les hommes passèrent, et les femmes, et les enfants , les uns surpris par un sentiment de curiosité , les autres par cette douce et sainte émotion qu'inspire la vraie beauté. A huit heures, les portes furent fermées et tout rentra dans le silence.

J'étais arrivé là en blâmant au fond du cœur un usage que je regardais comme une cruauté : je sortis de cette salle avec une autre impression. Cette scène s'était passée avec tant de calme et de solennité, qu'elle triompha de mes préventions; il me sembla que les honmaes étaient venus saluer la jeune fiancée à son entrée dans une nouvelle vie, que les jeunes filles étaient venues voir celle qui avait été jeune comme elles, celle qui allait devenir femme, pour lui porter un dernier vœu , pour lui dire par leurs regards et par leur sourire : « Adieu, soyez heureuse. »

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