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Les deux fonctionnaires supérieurs de la promce

L'église de Maasô a été transportée à Havsund; le sacristain est mort, le pêcheur a émigré, et les deux îles sont désertes. Sur toute la côte de Finmark, on pourrait citer plusieurs de ces émigrations produites seulement par le défaut de bois. Quand le Norvégien va s'établir au bord de la mer, il cherche une baie qui ne soit pas trop éloignée des bouleaux; mais si les Lapons arrivent là en été, ils ravagent sa chétive forêt, ils coupent l'arbre par le milieu, et cet arbre ne repousse plus. Au bout de quelques années, le pauvre, pêcheur, surpris par la disette de combustible, est forcé de fuir le sol où il avait bâti sa demeure. D dit adieu à ses pénates, et va chercher ailleurs un lieu moins dévasté. Parfois aussi toute sa famille s'éteint sur le roc désert qu'elle occupait; sa frêle cabane tombe en ruine, et personne ne songe à en recueillir les débris ou à l'habiter.

En face de Stappennous voyons s'élever une longue côte rocailleuse, coupée par une baie profonde, et projetant de toutes parts des lignes irrégiilières, des cimes aiguës : c'est l'île qui porte à son extrémité le Cap Nord. On l'a nommée l'île Maigre ; on aurait pu dire l'île Désolée, c'eût été plus juste encore.

A Giestvàr, dans ce golfe ouvert au milieu des écueils, il y a pourtant encore une habitation et un marchand, le dernier marchand du Nord. Nos matelots ne l'avaient appris que par tradition, et nous errâmes sur les vagues, tantôt à l'est, tantôt à l'ouest, cherchant le haut d'un toit, et ne rencontrant partout que des pointes de roc. Enfin nous aperçûmes les mâts d'un bâtiment russe qui avait jeté l'ancre au fond de la baie; ils guidèrent notre marche. A côté du bâtiment était une cabane en bois servant de magasin , et rien de plus. Mais plus loin, derrière un amas de rochers couverts de plantes marines et de mousse, on voyait un nuage de fumée qui fuyait le long de la montagne. C'était la demeure du marchand,

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une pauvre demeure, où toute une famille se resserre péniblement pour laisser un peu de place au voyageur; à côté, une maison plus chétive encore, où Ton trouve quelques flacons d'eau-de-vie, quelques sacs de farine, du fil et du cuir : c'est la boutique. Près de là, deux cabanes en terre, habitées par des pêcheurs , et tout autour , les rocs nus, les aspérités sauvages, l'aridité, le silence du désert et l'océan Glacial. L'été, il arrive ici une douzaine de petits navires russes qui viennent chercher du poisson, car il y a sur la côte des pêcheries abondantes. Les premiers apparaissent au mois de juin, et les plus tardifs s'en vont au mois de septembre. A partir de cette époque, les habitants de Magerô ne voient plus aucun étranger et n'entendent plusaucime nouvelle. Le reste du monde est clos pour eux. La vague gémit sur leur rivage, l'orage gronde sur leur tête, et la nuit les enveloppe.

Cependant, quand nous fûmes près de l'habitation, la mère de famille vint à nous avec un front riant, et deux jeunes filles à l'œil bleu, aux cheveux blonds, nous tendirent cordialement la main en nous disant : « Soyez les bienvenus ! » Pour ces malheureux jetés ainsi à l'extrémité du globe, isolés du reste des hommes, l'étranger inconnu qu'un bateau amène sur leur plage lointaine n'est pas un étranger. C'est un hôte aimé qui leur apporte un rayon de vie dans leur froide solitude ; et, quand la digne femme du marchand venait nous demander ce que nous désirions, il y avait dans son regard une sorte de sollicitude pleine de douceur; et quand Marthe et Marie, ses deux filles, passaient devant nous, leurs yeux bleus et leurs lèvres innocentes nous souriaient comme si elles eussent vu en nous des frères.

Bientôt la chambre que nous devions occuper fut prête, la table nettoyée et couverte d'une nappe blanche. Nous avions apporté avec nous des provisions de voyage, mais la bonne Mme Kielsberg était là qui épiait nos désirs

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Qt couri^it av^c empressement, tantôt à son armaire, tantôt à la cuisine, chercher ce dont nous avions besoin. Jamais Thospitalité norvégienne ne m'a plus touché. La pauvre femme pe pouvait placer devant nous ni linge damassé ni couverts d'argent; mais elle nous apportait sa dernière assiette et sa dernière goutte de crème. Après avoir récapitulé dans sa tète toutes ses richesses, elle prit une clef çui pendait à sa ceinture, ouvrit un buffet et en tira un flacon de liqueur qu'elle gardait pour les grands jours de fête. Hélas ! c'était la bouteille d'huile de la veuve, et j'aurais voulu avoir la puissance du prophète pour la remplir sans cesse.

Tandis qu'elle restait là, occupée à nous servir, je l'interrogeais sur le passé, et elle me racontait sa vie, com* ment elle avait vécu jeune fille au milieu de ses parents à Drontheim, et comment elle avait quitté cette ville, qui lui semblait une grande ville, pour venir habiter cette solitude. « Il y a de cela vingt ans, disait-elle ; mon mari, trouvant trop de concurrence ailleurs, avait sollicité le privilège àe Giestvàr. Il me demanda s'il ne m'en coûterait pas trop de me -séparer du monde où j'étais habituée à vivre. Mais moi, je lui répondis que je le suivrais avec joie partout où il irait. Nous étions jeunes alors, et nous faisions de beaux projets; nous espérions pouvoir, au bout de quelques années, vendre notre établissement et retourner à Drontheim avec nos enfants. Nous arrivâmes dans cette île , où il n'y avait rien qu'une cabane de pécheur. Nous bâtîmes cette maison que vous voyez, le magasin, l'étable, et d'abord tout parut répondre à nos vœux. Je passai des années de joie dans cette pauvre demeure. Mais bientôt une longue suite de malheurs vint détruire nos espérances, et maintenant je ne demande plus à m'en retourner dans 1^ monde où j'ai vécu, dans la ville où je suis née. Maintenant mes parents sont morts, sans que j'aie pu les embrasser une dernière fois ; mon mari est malade et mon ^

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9'est wjé Vsmifmw i^m^ h la péo)ie. ^ Su pi^nwçAQt ce9 mots» 911 Yoii trembla ; ses ^uji fiUea, qui U virent prête jk pleurerf sq auspaadire&t k %m cou» 9t 9^8 krai^» s'arrétèraat sousl^urs hAiser».

Pendant qu'elle s'abandonnait ainsi à eea souvenirs, nânuit eonoait à la pendule ^aftunie de notre chambre, et, à cette heure où l'ombre enveloppait lee contrées méridio* aales, notre ciel du Nord s'éclaircit. Le soleil, qui n'avait pas paru de tout le jour, projeta une lueur pÂle h Yhor Timn> La bruine qui inondait la vallée se leva de teite et s'entr'ouvrit ; les nuages, chassés par le vmit, se déchirèrent sur le flanc des montagnes et s'enfuirent. Â travere leurs crevasses, on voyait poindre des teintes bleuâtres, des cimes dentelés. La mer et les rochers se découvraient peu à peu à nos regards dans toute leur étendue* G^était comme une décoration de théâtre au lever du rideau. La brise venait du sud ; elle devait nous conduire en peu de temps au Cap Nord. Nous appelâmes nos matelots qui s'apprêtaient d^à à dormir; mais en leur donnant une ration d'eau*de-vie, nou3 leur fîmes oublier le sommiMl, ils hissèrent gaiement la voile, et nous partîmes.

De Giestvâr au Gap Nord, on compte enviroà cinq Ueues. Au sortir de la baie, on ne voit plus k gauche que la pleine mer et à droite la côte de Vile. C'est une haute muraille formée de couches perpendiculaires ^ rongées, broyées par les vagues et les orages, et sâlonnées de distance en distance par des torr^ts de neige. A sa sommité, on n'entrevoit ni plantes ni arbustes, et sa base est héris^ sée de brisants où les vagues, même par un temps calme, bondissent, écument et se brisent avec colère. Du côté du sud, un rayon de lumière s'étendait comme un bandeau de pourpre à l'htarison. Mais ici tout était noir, la mer, les rocs et les cavités creusées par les flots dans le flanc des montagnes. Nulle autre voile que la nôtre ne flottait dans l'espace. Nul vestige humain ne se montrait à nos yeux.

On ne voyait que la mouette perchée sur la pointe de recueil et le pélican noir qui levait son grand cou audessus de l'eau , comme pour regarder quels étaient les téméraires qui venaient le troubler dans son sommeil.

Après avoir longé pendant plus d'une heure ce boulevard de rochers, notre pilote nous montra une sommité plus large, plus élevée que les autres, et qui s'avançait plus au loin dans la mer : c'était le Cap Nord. Il ressemble à une grande tour carrée, flanquée de quatre épais bastions. C'est la tour au pied de laquelle les vagues s'épuisent en vains eflforts ; c'est la citadelle de l'Océan. Du côté de l'ouest et du nord, il était impossible d'y aborder. Nous ne voyions partout qu'une chaîne d'écueils et un rempart escarpé s'élevant à pic du sein de la mer. Notre guide nous fit doubler sa pointe, et nous entrâmes dans une petite baie creusée au milieu de la montagne. Là nous fûmes surpris par un singulier point de vue. Devant nous était une enceinte de rocs partagés par larges bandes comme l'ardoise, ou broyés comme la lave; au milieu l'eau de la baie verte et limpide, abritée contre les vents, unie comme une glace ; et sur la rive de ce port paisible, au pied des cimes nues et escarpées, un lit de fleurs et de gazon et un ruisseau d'argent fuyant entre les blocs de pierre. Sur ses bords fleurissait le vergissmeinnicht aux yeux bleus, la renoncule à la tête d'or, le géranium sauvage avec sa robe violette et ses feuilles veloutées, le petit œillet des bois, et, un peu plus loin, de hautes tiges d'angéliques cachaient, sous leurs larges rameaux, des'toufifes d'herbe. Je ne saurais dire l'effet que produisit sur moi cette végétation inattendue. C'était comme un dernier rayon de vie sur cette terre inanimée, comme im dernier sourire de la nature dans l'aridité du désert.

Tandis que nos matelots couraient aux plantes d'angé* lique, dont ils faisaient d'amples provisions, je me penchais sur le sol humide pour entendre le murmure du

ruisseau tombant par petites cascades d*une pierre à l'autre, filtrant à travers les pointes d'herbe et courant sur la grève. Je regardais ces jolies fleurs bleues, mollement épanouies, et ma pensée s'en allait bien loin d'ici chercher dans nos vallées des fleurs semblables. Puis, en restant là, il me venait de singuhères réflexions : je me disais que cette eau fraîche et pure qui courait follement dans les vagues de l'Océan ressemblait à ces intelligences chastes et candides qui vont se perdre dans le tourbillon du monde, et ces fleurs solitaires, écloses au bord de la mer Glaciale, étaient- pour moi conune ces douces pensées d'affection qu'une âme fidèle conserve au sein d'une société refi^oidie par l'égo'isme. J'avoue que ces réflexions et plusieurs autres encore, dont je fais grâce au lecteur, étaient peu à l'avantage du monde. Mais où serait-il permis d'enfanter de sombres rêveries, si ce n'est au Cap Nord ?

Je fus tiré de mes monologues misanthropiques par la voix de mon compagnon de voyage, qui me montrait la cime de la montagne et s'élançait sur les pointes des rochers. Cette montagne n'a pas plus de mille pieds de hauteur; mais elle est droite, roide et difficile à gravir. Ici on rencontre un amas de pierres broyées qui se détachent du sol et roulent en bas quand on y pose le pied ; là des bandes de mousse humide où l'on glisse sans rencontrer aucun point d'appui, ou de larges masses de rochers auxquelles il faut se cramponner .avec les mains pour pouvoir les Jfranchir.

Après avoir quitté les tiges d'angéliques et les toufies de fleurs, on n'aperçoit que de frêles bouleaux courbés jusqu'à terre, et étendant autour d'eux, dans ime sorte de convulsion, leurs rameaux débiles, comme pour chercher un peu de sève et de chaleur. Plus haut, ces plantes mêmes disparaissent. On ne trouve plus qu'un sol nu ou chargé de neige.

Le sommet de la montagne est plat comme une terrasse.

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couvert d'ufiê terre jaunâtre parsemée çà et là de mousse de renne et de morceaux de quartz d'une blancheur éclatante. Nous courûmes avec une joie d'enfant sur ce v^tôte plateau, car nous venions d'atteindre le but de nos vœux et de nos efforts. Tantôt nous nous penchions sur la crôte du roc pour mesurer de Tœil la profondeur de l'abtme, et entendre la vague fougueuse gémir sur les écueils; tantôt nous cherchions dans le lointain une habitation humaine, et d« toutes parts nous né voyions que la terre dépeuplée. Puis tout à coup, saisis par Tenehantement de cette grave nature, nous restions là, debout, immobiles et pensifs, contemplant le spectacle étalé sous nos yeux. A notre droite s'élevait la terre lerme, le Nordk}na, la dernière pointe de l'Europe; à gauche, une longue ligne de montagnes échancrées et couvertes de vapeurs» et devant nous la mer Glaciale, la mer sans borne et sans fin s boundless^ endh^^^ l'immensité. A l'est, le soleil déployait encore son disçue riant, et jetait un sillon doré sur les vagues ; mais au nord et au sud» les nuages, repoussés un instant par I9 sauffie du matin, se rapprochaient l'un de l'autre et pesaient comme une mAsse de plomb sur l'Océan. C'était la nuit d'Israol avec b colonne dç feu, le chaos avec le i^ayon de lumifaro céleste; et l'idée de la solitude lointaine où nous noua trouvions, l'aspect de cette île jetée au bout du monde, le cri sauvage de la mouette se mêlant aux soupirs delà brise, au mugissement des ondes, tous les points de vue de cette étrange contrée, et toutes ces voix plaintives du désert, nous causaient une sorte de stupeur dont nous ne. pouvions BOUS rendre maîtres. Ceux qui ont vu les forêts vierges de l'Amérique ont peut-être éprouvé la môme émotion» Ailleurs la nature peut 'ravir l'âme dans la contemplation de ses magnifiques beautés ; ici elle la saisit et la subjugua*

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