‹ Lettres sur le NordChapitre 34 sur 40 · ByroB, Child-Bùfold · texte numérisé non relu

ByroB, Child-Bùfold

lE CAP NOED. 348

En face d'un tel tableau, oq se seat pe^t, 9p courbe la tête dans safaiblesse^ et si alors quelques motsf s'éçhappeatdçs lèvres, ce ne peut être qu'un cri d'humilité et une priera.

Descendre du haut du Cap Nord était plus difficile encore que d'y monter. Nous ne pouvions nous tenir debout sur les pentes de mousse glissantes et les tables de roc perpendiculaires. Il fallait nous asseoir sur le sol et ïious traîner à l'aide de nos mains. Si nous faisions un faujp pas, nous courions risque de nous précipiter dans la vallée, et si nous heurtions trop forte* tement nn bloc de pierre détaché du sol, il roulait avec fracai^ le long de l'étroit sentier , et pouvait atteindre dans sa chute ceux qui nous précédaient. Mais, après deux heures de marche, toute la caravane remonta saine et sauve abord du bateau. Par un bonheur insigne, au moment où nous tirions notre ancre de fer amarrée aux piètres da la grève, le vent tournait à l'est. Qn eût dit que nous l'avions acheté, çomnae les voyageurs d'autrefois , de quelque sorcier lapon, taiit ce changement de direction venait à propos.

£n arrivant à Giestvàr, nous trouvâmes la famille du marchand réunie pour nous attendre. Marthe et Marie avaient revêtu leur robe neuve, leur tablier de couleur, et Je bonnet à rubans bleus qu'elles ne portent qu'aux jours de féte^ Dans notre modeste chambre, leur mère avait placé sur la table la jatte de lait que ses vaches venaient de lui donner, et l'on avait pi*éparé. avec beaucoup de soin deux lits de plume pour nous reposer de nos fatigues. Mais QQUS connaissions déjà trop les contrées du Nord pour ne pas profiter du vent capricieux qui promettait alors d'en-» fier potre vpile, et nous dîmes adieu à regret à cette mai-* §on hospitalière où nous avions été reçus aveQ tant de cordialité, « Adieu pour toiqoursl murmura Mme Kiel^ sberg en nous serrant la main, -r- Qb ! non, pas pour toujours, 9 s'écrièrent ses enfants. La honnt mère secoua la tète et ne répondit rien. Les j^wen fiUes s'avancàreiit sur

la pelouse pour nous saluer encore. En observant cette attitude silencieuse de la mère et celle de ses enfants, il me semblait voir l'expérience triste qui se souvient du passé et l'espérance aventureuse qui regarde vers l'avenir.

Le soir, nous nous arrêtâmes à Havsund. C'est un détroit riant, bordé par deux collines couvertes de verdure. Sur l'une de ces collines s'élève la maison du prêtre de Hammerfest,qui vient ici deux fois par an passer quelques semaines; sur l'autre, l'église nouvellement bâtie et la demeure du marchand avec ses magasins. La terre ne porte ni plantes potagères ni arbres ; les nuits d'hiver y sont aussi longues, aussi obscures qu'au Cap Nord : mais les observations de température, faites sous la direction de M. Parrot, professeur à Dorpat, présentent ici un résultat curieux. Au mois d'août, le thermomètre ne s'élève pas à plus de dix degrés. Au mois de janvier, par les plus grands froids, il ne descend pas à plus de douze. L'hiver dernier, on en compta une-^fois treize, mais c'était im événement extraordinaire. La côte est fort peu habitée, et l'intérieur des montagnes est complètement désert. Toute la paroisse, qui s'étend à plus de vingt lieues de distance, ne renferme que trois cent soixante Lapons et cent vingt Norvégiens. Mais au mois de mai un grand nombre de bateaux de Nordland, Helgeland et Finmark, se rassemblent dans les environs pour pêcher, et une douzaine de bâtiments russes viennent ici , chaque aimée, prendre une cargaison de poisson.

Le marchand de Havsund est un homme riche et habile. Dans l'espace de quelques années, il a construit des magasins, il a fondé une fabrique d'huile de poisson. Sa maison, dont il a été lui-même l'architecte, est bâtie avec élégance et ornée avec goût. Tout cela lui donne une satisfaction de propriétaire dont il aime à jouir devant ses hôtes. Il nous promena du comptoir au salon, et à chaque pas il nous regardait comme pour saisir sur nos lèvres

une exclamation et dans nos yeux un sentiment de surprise. Mais ceci n'était encore c[ue le prélude de son triomphe. Le soir, tandis que nous étions à table, il s'approche mystérieusement de la pendule dorée dont il venait d'eidever le globe ; il tire un ressort, et ne voilà-t-il pas que la magique pendule se met à jouer un air de Fra Diavolo! Non, je n'oublierai jamais le regard tout à la fois triomphant et inquiet, le regard scrutateur qu'il jeta sur nous au moment où l'on entendit résonner les premières notes de musique. Si alors nous avions voulu commettre un meurtre moral, nous n'aurions eu qu'à montrer aux yeux de notre hôte un visage indifférent. Mais nous ne fûmes pas si cruels ; nous applaudîmes à la féerie de sa pendule, et, par reconnaissance, il vida un grand verre de vin à la prospérité de notre pays. Ce toast, dont nous le remerciâmes avec sincérité, n'était que le commencement d'une horrible trahison. Le malheureux partit de là pour entamer une dissertation politique , dans laquelle il passa en revue toute l'Europe. En vain je me débattis contre le piège perfide qu'il venait de me tendre ; en vain j'essayai de le ramener à sa nature d'habitant de Havsund : mes efforts furent inutiles. Quand je lui parlais des Lapons, ses voisins, il suivait l'armée de don Carlos en Espagne : quand je lui demandais quel avait été le produit de la pêche dans les années dernières, il énumérait le budget de l'Angleterre. Je vis que la lutte était impossible. Je courbai la tête comme un martyr, et j'écoutai patiemment jusqu'à ce qu'illui plûtde mettre fin à ses digressions. Mais le lendemain il m'attendait déjà de pied ferme, et je n'échappai que par la fuite au développement d'une nouvelle théorie. « Bon Dieu ! me disais-je en reprenant la route de Hammerfest, oùfaudra-t-il donc aller pour éviter la politique, si elle doit nous poursuivre jusqu'au ?!• degré de latitude? »

BOSSEKÛP.

A C. CLERG£T.

Si jaMàifi quelque enfant studieux de Finmark s'avii^d d^écrire l*histoipe de Hâmmerfest, j'éspèrô qu'il citera dans les annales de cette ville le âl juillet 1838 comme un jour mémorable. Ce jour-là, les deux officiers de marine chargés de la topographie des côtes avaient arboré dans le port le pavillon royal de Suède et de Norvège ; l'évéque arrivait de Vardôhus ; le fogâe^ cette haute puissance du district, montait d'un pas majestueux Fescalier en bois servant de cale; le bateau à vapeur amenait plusieurs belles dames de Finmark , et la corvette française élevait au-desgus des bâtiments de commerce son haut màt surmonté de la flamme guerrière. Ce jour-là, les rues de lA petite ville présentaient un tableau inusité. De tous cbtéA on voyait des matelots portant quelque coffre sur leurâ épaules, des voyageurs cherchant une demeure, et dêâ habitants de la ville courant au-devant d'eux avec ce* admirable sentiment d'hospitalité dont j'ai déjà parlé pItH * sieurs fois, et que je ne peux assez louer. Toutes lés physionomies avaient un air de vivacité qui ne se manifeste que dans les grandes circonstances, et dans toutes les mai* sons la table était mise. On ne pouvait franchir le seuil d'une porte sans voir briller aussitôt le flacon de vin de Porto sur la nappe effrangée , sans entendre le chquetis

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des TBires et la joie Iffuyante d'un eerele de eoQTives qui

se souhaitaient réciproquement la bieûvwiue. Enfin , qua dirai-je dô plus? ce jour-làv dans la bonne cité de Hamm«r* fest, on ne comptait pas moins de quatorze uniformes ]M*odés, dorés, accompagnés du sabre et de Tépaulèttei I4 matin, on recevait des visites d'étrangers, et le soir on devait avoir un bal , uû bal donné par les officiers de hi Recherche. Déjà la salle de M. Bang était revêtue de par viUons de toutes coulewrs ; des baïonnettes réunies en faii^ teau formaient des candélabres tels qu'on n'eii avait jamais vus dans cette paisible ville àé commerce, et les lames de sabre étineelaient entre les lustres. On avait pensé à revêtir cette salle militaire d'une guirlande de fleurs; mais la ebose fut impossible : tous les vases de porcelaine , oh les dames de Hammcrfest entretiennent d'une main vigi*» lante le géranium et le réséda, n'auraient pas suffi à faire un bouquet, et les fleurs des montagnes, la violette pàle^ la renoncule, cod^meaçaient h se faner. Mais le mal^ cook fit des prodiges. Le puncb avait un arôme merveilleux» les confitures auraient fait oublier h un helléniste le miel des abeilles de l'Hymettei et le souper était servi avec une magnificence royale. On dansa jusqu'au matin, et, quel»* ques heures après, cette fête s'en allait dans le passé comme im rêve. Les étrangers commençaient déjà à faire leurs préparatifs de départ , et nous qui i depuis plui^eurs mois, avions vécu d'une même pensée et voy^é dans un même but, nous allions nous disperser. De vingt personnes composant notre société d'explcufation, les unes retournaient en France, d'autres en Norvège, d'autres devaient passer l'hiver à Finmark, et M. Gaimard, M. Robert et moi, nous partions pour la Laponie.

Grâce à la constante et inapprécis^^le bienveillance du roi de Suède, nous avions, pour faire ce voyage, un prêtre instruit, un guide excellent, M. Lâstadius, qui a toujouiTs vécu en Laponie , et a traversé plusieurs fois ce pay» de

long en large, tantôt pour suivre ses études de botaniste, tantôt pour recueillir des traditions d'histoire et de mythologie. Cependant nous ne passâmes pas devant la Recherche sans un certain sentiment de tristesse. Elle était encore immobile dans le port, appuyée sur son ancre, tandis que le bateau à vapeur sillonnait déjà la vague paisible. Au cri d'adieu que nous lui adressâmes , les officiers accoururent sur la dunette; les matelots montèrent dans les enfléchures et sur les huniers pour nous saluer encore, une fois. Un peu plus loin, nous entendions des hv/rrah répétés par une foule nombreuse ; c'étaient les habitants de la ville qui venaient se rassembler sur la grève, et nous exprimaient une dernière pensée d'affection, un dernier vœu. L'aspect de notre corvette, avec ses officiers étendant encore vers nous une main de frère , et ses matelots penchés sur les vergues; l'aspect de cette population qui se pressait au bord du rivage, et ces signes d'adieu, ces mouchoirs agités dans l'air, ces cris partis du cœur, avaient quelque chose de saisissant. Plus d'une paupière alors devint humide, plus d'un regard fut voilé par une larme. Dans ce moment, nous quittions , à l'extrémité du Nord , nos compatriotes que nous ne reverrions peut-être pas de longtemps, et des étrangers dont nous étions devenus les amis et que nous ne reverrions peut-être jamais.

Le soir, nous arrivâmes à Kaafiord. Le directeur des mines, M. Crowe, nous'reçut avec sa cordialité habituelle. L'arrivée subite de douze personnes ne l'eflEraya point. Sa table s'allongea , et ses chambres se garnirent de lits à volonté.

Le lendemain, nous partîmes pour Bossekop. M. Gaimard devait présider à l'installation de nos compagnons de voyage, qui devaient faire là, pendant l'hiver, une série d'observations astronomiques et magnétiques, et moi j'avais voulu m'associer à son voyage, curieux de voir un lieu que ces observations illusfa^ront sans doute.

BOSSEKOP. 349

Bossekop (baie de la Baleine) est une colline élevée au bord d'un des golfes d'Alten , revêtue en été d'une belle verdure et parsemée d'habitations. Au milieu s'élève celle de l'ancien marchand de district, M. Glarck, qui acheta, il y a une vingtaine d'années , ce terrain , et y fonda une colonie. La plupart des pêcheurs finlandais, groupés autour de sa demeure , payent encore chaque année à sa veuve une redevance de trois à quatre jours de travail. La maison de M. Glarck, bâtie en face de la mer, est large et commode. C'est là que nos compatriotes demeureront. Au nord et au sud, ils ont déjà commencé à établir leur observatoire, et les bateaux de Kaafiord leur ont apporté tous leurs instruments en bon état.

Près de Bossekop s'étend une forêt de pins traversée par une beUe avenue comme un parc. Cette terre présente un phénomène curieux. A quelques lieues de distance, on ne trouve plus aucune trace de végétation, et ici on voit des pins, des bouleaux, des enclos de gazon, des champs ensemencés. A Murbakken, un paysan industrieux a fait d'une moitié de colline un joli jardin , coupé par plusieurs plates-bandes traversées par des lignes d'arbres et parsemées de fleurs. Quand nous le visitâmes , deux rosiers sauvages venaient de s'jépanouir au pied du mur qui les protège ; le bon propriétaire les contemplait avec une joie naïve. En nous montrant leurs légers rameaux et leurs boutons à demi ouverts, il cherchait à lire dans nos yeux un sentiment de surprise; on eût dit qu'il nous montrait une plante inconnue. Puis, après nous avoir raconté avec une grande précision en quelle année il avait planté ces précieux arbustes et quelle peine il avait eue à les préserver de l'orage, il en coupa deux petites branches et nous les offrit, non sans jeter un long regard sur la tige, comme pour être bien sûr qu'il ne l'avait pas trop cruellement blessée. Un peu plus loin, à Kônigshofmark, on trouve un jardin plus large encore et plus riche : il y a là des plates-

3&a LETTRES Stm LB NORD.

bandôs couvertes de payots et d'autres chargées de petits pois. Quand on vient des rochers de Hammerfest, c'efit une véritable merveille.

Auprès de Bossekop, on aperçoit pourtant une colline rocailleuse pareille à celles qui parsèment l'Océan jusqu'au Gap Nord : eUe s'élève au bord de la mer, et temrine, comme une forteresse, le circuit de la baie. Du haut de son spmmet, on découvre un large et imposant horizon: d'un côté, les ruines de Kaafiord, d'où s'échappent sans cesse des tourbillons de fumée ; de l'autre , le détroit de l'Ëtoile, les montagnes couvertes de neige, le golfe coupé de distance en distance par la pointe d'un roc, resserré en d'autres endroits comme un lac, puis se déroulant au large et fuyant dans le lointain. Là-bas la vie industrielle, ici la vie maritime et aventureuse; la barque du pécheur suivant comme une couleuvre les sinuosités de la côte, et le brick à la lourde mâture se berçant sur les vagues.

Sur ce rocher, où j'étais venu m'asseoir par une belle soirée pour contempler, dans une heure de rêverie solitaire, les deux côtes du golfe, les chaînes de montagnes et les petites habitations de Bossekop, riantes et paisibles comme des strophes d'idylle, sur ce rocher dont une vague caressante venait, avec un doux murmure, baiser les contours, je n'aperçus qu'un pauvre pin dont les branches courbées sur la pierre semblaient appeler en vain une autre plante. Sa cime était déjà dépouillée d*écoroe et jaunie ; la terre qui recouvrait ses racines commençait à se dessécher, et le vent qui passait à travers ses rameaux ridait un son triste. Je regardai ce malheureux arbre qui dépérissait ainsi dans l'isolement, et la conversation suivante s'engagea entre nous :

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