IV PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
littéraire et de leur histoire. Si le talent m'a manqué pour décrire dans toute son étendue et sa variété cette immense arène où je m*élançais avec le fervent abandon de la jeunesse , au moins la volonté n'a pas failli. Je n'en suis encore qu'au début de ma tâche, je me sens la force de la continuer.
Quelques personnes , en lisant les différentes pages de cet ouvrage publié d'abord dans la Revue des Deux-Mondes et dans là Revue de Paris, m'ont reproché de n'y avoir pas mis assez de faits étranges et d'aventures dramatiques. Selon leur opinion, j'aurais sans doute dû écrire un roman sur les contrées du Nord. Et moi , naïf, je ne pensais qu'à faire une fidèle relation de voyage ! Tai peut-être manqué là une belle occasion de m'illustrer par le récit pathétique de toutes sortes d'infortunes imaginaires , et je pourrais bien me repentir un jour de l'avoir négligée.* Mais , en vérité , je n'ai pas eu le courage de me poser aux yeux du public comme un héros, quand je m'en allais au Spitzberg avec un excellent navire et d'excellents officiers. Je n'ai pas eu la pensée de m'apitoyer sur mon sort en Norvège quand je franchissais si facilement ses âpres montagnes, ni de gémir sur ma misère en Laponie quand nous traversions pour la deuxième fois ses longs marécages avec de vigoureux chevaux norvégiens , une lai^e tente et des provisions de toute sorte.
J'ai dit ce que j'avais vu et éprouvé, rien de plus. Tout ce pays que j'ai parcouru pendant trois années ,
PRÉFACE DE LA PREAflÂRE ÉDITION. T
tantôt à pied, tantôt en voiture, un jour avec une barque de pêcheur, un autre jour avec une corvette de France, tout ce pays me semblait par lui-même si varié et si beau , que j'aurais cru commettre une profanation en employant, pour le rendre plus intéressant, des récits controuvés , des moyens artificiels. Dès mon arrivée sur les rives de la mer Baltique, je sentis s*éveiller en moi je ne sais quelle tendre et mélancolique sympathie pour ces contrées pittoresques que j'allais traverser, pour ces pauvres et honnêtes populations au milieu desquelles j'allais vivre. J'aimais ces grèves solitaires où les soupirs du vent , le murmure des flots , l'aspect d'un ciel sévère et d'un horizon sans fin , entretiennent dans le cœur de l'homme une rêverie muette et religieuse. J'aimais ces longues plaines de Suède avec leurs lacs d'azur , que l'on prendrait volontiers , comme dit Jean- Paul , pour les yeux de la terre , et ces hautes montagnes du Nord aux flancs nus, aux sommités couvertes de neiges perpétuelles, et ces chalets dispersés comme autant de riantes pensées le long de la côte sablonneuse, ou sur le flanc de la colline aride, et tous ces habitants de la ville et des campagnes à l'âme franche, au regard candide, qui venaient à moi avec tant de cordialité , et semblaient si joyeux et si touchés en m'entendant parler leur langue. Pour pouvoir dire combien j'aimais cette terre Scandinave , il faudrait que je pusse dire aussi avec quel amer regret je l'ai quittée, avec quelle tristesse, en voyant fuir