‹ Lettres sur le NordChapitre 6 sur 40 · A ANTOINE DE LATOUR · texte numérisé non relu

A ANTOINE DE LATOUR

Il y a trois ans que je traversais le Mecklembourg par un de ces mauvais jours d'avril qui n'ont ni la sévérité de l'hiver ni la gaieté du printemps. La neige était déjà fondue, mais nulle vallée n'avait encore reverdi et nulle fleur n'était éclose. Au bord des larges mares d'eau amassées dans le creux de la prairie , les vieux saules balançaient tristement leurs rameaux noirs et desséchés, et le ciel avait une teinte monotone et grise qui alourdissait la pensée et fatiguait le regard. Pourtant, en m'en allant le long de ma route silencieuse, au milieu de ces plaines ternes et jaunies , en me rappelant ce que j'avais lu sur cette province du Nord, sur cette province germanique, jadis défrichée et cultivée par une des nombreuses tribus de l'honnête race slave, j'éprouvais pour cette contrée si distincte des autres États de l'Allemagne, pour

cette terre peuplée de mythes guerriers et d'héroïques

traditions, je ne sais quel mystérieux attrait. Je me disais : a J'y reviendrai; >» et j'y suis revenu après avoir étudié de nouveau tout ce qui nous reste de son antique mythologie et de ses fables populaires. J'ai revu à loisir ces lieux où. je n'avais fait que passer, et cette excursion s'est gravée profondément dans mon souvenir.

En traveisant la partie du Mecklemboorg située sur la grande route de Berlin à Hambourg , on n'aurait qu'une très-fausse idée de ce pays. C'est une terre plate et monotone, couverte d'une épaisse couche de sable et parsemée de pins comme nos landes du Midi. Mais un peu plus loin, à l'est et au nord, commence un autre paysage qui console le voyageur de la monotonie du premier. Là sont les fertiles vallées où les épis de blé ondoient au souffle du matin comme les flots d'une mer dorée par le soleil. Là sont les verts enclos remplis d'arbres fruitiers comme ceux de Normandie , les lacs bleus et limpides comme ceux de la Suède, les riches métairies avec leur couronne de saules et leur vaste grange comme celles de la Flandre, et les collines du haut desquelles rétranger-Be se lasse pas de voir ce panorama agreste et riant, pittOTBsqne fit varié. Là sont les vieilles villes dont le nom se retrouve souvent au milieu d'un récit de combat dans les sagas islandaises, au milieu d'une légende religieuse dans les cÏETODiques du moyen âge : Rostock, forteresse terrible d'où le Viking* s'élançait avec sa hache et sa lance , comme un oiseau de proie altéré de sang, douce retraite où les lettres et les sciences trouvèrent de bonne heure un refile, port superbe où l'on voyait arriver à la fois les navires du Nord et du Sud;Wismar, autre cité de commerce dont les fières corporations luttaient, comme celles de Gand, contre les

1 . a On a beaucoup disserté sur l'urigine du nom de ces audacieux pirates. Il est probable qu'il vient du nom de Viking, une des baies du Nord d'où partirent les premières expéditions de ces hordes de forbans.» Petersen, Gammel Nordiske geografi.

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princes et les rois; Doberan, où les flots de la mer bai* gnent le tombeau des anciens dncs, et Schwarin, dont Timposante cathédrale et le château chargé de totirelles attest«rt encore l'antique splendeur.

Doberan était autrefois un lieu consacré par de pieuses traditions, et visité par une foule de pèlerins. Un des prenders princes chréti^is de cette contrée longtemps dérenée au paganisme, alla un jour à la chasse, disant qu'il fonderait un cloître à l'adroit où il abattrait un c^. Au milieu d'une forêt épaisse, il aperçoit im c^ d'une blan* cheur éclataste, il le tue, et, sur l'herbe «isanglantée, pose la pierre fondamentale de l'édifice religieux. Mais le sol où ce cloître fiit bâti ^aît souvent inondé par les va«gués de la mer. Un soir, après un de ces débordements qui ravageûent toute la vallée, les moines se mirent à genoux dans l'église, passèrent la nuit à invoquer la clémence de Dieu. Le lendemain matin, la mer, obéissant à la voix de son maître , s'était retirée à une longue di»^ tance, et, à la place de la grève aplatie où elle roulait la veille ses flots impétueux , on apercevait une digue de ro* chers qu'on appelle encore aujourd^ui la digue sainte (der heUige Damm). Un autre miracle donna à Doberan une plus grande célébrité. Un pauvre pâtre, nommé Steffen, était depuis longtemps victime d'un sort funeste. Chaque semaine il voyait son troupeau dimiisiuer : tantôt c'était le loup qui lui enlevait ses brebis les plus grasses, tantôt l'épidémie qui faisait périr ses jeunes agne^nix. Puis les pâturages mêmes semblaient avoir perdu leurs sucs nutritifs ; l'herbe de la colline ne fortifiait plus son bétail languissant, et le ruisseau de la vallée ne le rafiraîcMssait plus. Un jour que Steffen était assis à l'écart, ré*vant afvec douleur à la misère qui le menaçait, il vit venir à lui un homme qu'à son manteau de drap ndbr, à sa barrette blanche , il pouvait prendre pour un digne éehevin , et qui lui dit : « 1% ne me connais pas , Steffen, maïs moi,

je te connais depuis longtemps, je sais tout ce que tu as perdu depuis quelques années. J'ai pitié de toi, et je viens t'indiquer un moyen de faire cesser le fléau qui te poursuit. La première foi^que tu iras communier, garde l'hostie que le prêtre te donnera , mets-la dans ton bâton de pâtpe, et va-t'en brs^veïnent conduire ton troupeau dans la vallée ; tu n'auras plus à craindre ni loups ni contagion. » Le pâtre frémit d'horreur à cette proposition , car. il était bon chrétien, et il savait que ne pas recueillir pieusement sur ses lèvres l'hostie consacrée était un sacrilège. Puis cet homme qui lui parlait avait une figure étrange et un regard sous lequel le pauvre pâtre se sentit frissonner. Il le repoussa donc comme un méchant esprit, en faisant le signe de la croix et en invoquant le secours de son saint patron. Mais voilà que le soir même deux de ses plus beaux moutons périssent encore à ses pieds; le lendemain, un autre se noie dans l'étang, un quatrième devient la proie des bêtes féroces. Le désespoir s'empare de Steflfen ; l'idée fatale que le démon lui a jetée dans l'esprit le domine. Il va à Téglise, garde l'hostie, la met dans son bâton, et voyez : à partir de ce moment-là, sa vie inquiète et misérable devint une vie de joie et de prospérité. Ses brebis languissantes reprirent en un instant toute leur force, et ses agneaux grandirent d'une façon merveilleuse. Partout où il promenait son bâton, l'herbe semblait reverdir, la source d'eau devenait plus limpide et plus belle ; le rocher même, le rocher nu et sec, se couvrait de plantes salutaires , et, du plus loin que les loups apercevaient Steflfen, ils prenaient la fuite. En peu de temps le berger devint l'un des plus riches habitants du pays. Quand les autres bergers lui demandaient d'où lui venait tant de bonheur, il les regardait d'un air dédaigneux et ne leur disait pas son secret. Mais sa femme savait ce secret terrible, elle l'avait confié à une de ses voisines, et un jour la voisine, poursuivie par le cri de sa conscience, alla totit

révéler à l'abbé du cloître ^e Doberan. A l'instant même, l'abbé, saisi d'une sainte horreur, revêtit son aube et son étole, et se dirigea, suivi de deux religieux, vers la demeure du pâtre. Au moment où il franchit le seuil de cette maison profanée par un sacrilège, elle parut tout à coup éblouissante de lumière. Le bâton qui renfermait l'hostie brillait comme un candélabre et semblait entouré d'une auréole céleste. Les religieux l'emportèrent dans le tabernacle de l'église, et dès ce jour une foule innombrable de pèlerins accourut à Doberan pour adorer la sainte hostie. Quant à Steffen, on dit qu'il passa le reste de sa vie dans les jeûnes et les macérations , et qu'au dernier moment le prieur du cloître , qui avait été témoin de son repentir et de sa pénitence, lui donna l'absolution de son crime.

La Réformation a dissipé le prestige de ces légendes de cloîtres. Le merveilleux bâton de Steflfen a été enlevé à l'église de Doberan, et les pèlerinages de la mode ont succédé à ceux de la religion. Près de la digue consacrée par un miracle, on a bâti une maison de bains, une salle de bal. En été, une foule d'étrangers se réunissent dans cette ville, les danses joyeuses tourbillonnent à la place où l'on voyait autrefois passer les processions, et l'écho de la colline, qui s'ébranlait jadis au son plaintif des litanies , répète maintenant des mélodies d'opéra.

Schwerin , l'une des plus anciennes villes du Mecklembourg *, avait été dépouillée pendant près d'un siècle de son titre et de ses privilèges de capitale. Le grand-duc actuel les lui a rendus , et le retour de la famille régnante dans cette antique cité, la réunion de tous les grands fonctionnaires de l'Ëtat , de tous les gens attachés au service des princes, de tous les riches et les nobles qui suivent les

1. En Tan 1018, elle servait déjà de forteresse aux Vendes. Elle est désignée alors sous le nom de Zwerin , et dans les chroniques latines sous celui de Suerinum.

migrfttiaM de la cour, â doimé à Schweria une nourelle vie et une aouveUe activité. Le grand-duc bâtit, les bour* geois bàtisseat* La vieille partie de la ville, l'Altstadt, est im peu abeadoimée ; elle conserve ses maisons étroites, ses rues tortueuses, son plan irrégulier et son château construit au milieu d*une ile , sombre comme un ancien chant degumre, mystérieux et romantique comme une Ira* diticm du p^i{de. Mais la Neustadt se développe et s'épanouit comme une plante vigoureuse au souffle ardait de J'industrie, au soleil de la civilisation. Déjà une magnifique salle de spectacle s'élève dans son enceinte, et près de cette salle on posera bientôt les fondements d'un palais grandiose. J'ai rencontré dans mon voyage un architecte du Mecklembourg qui , pendant longtemps, avait vécu dans une inactivité désespérante, et qui tout à coup se trouvait plus a&iré qu'us avocat de Normandie ou un usurier de Hambourg. C'était plaisir de l'entendre raconter naïvement ses œuvres, étaler ses projets , et dépeindre, avec un singulier mélange d'enthousiasme d'artiste et de précision mathématique, la demeure future du grand-duc.

Cette régénération de Schwerin n'a pu s'opérer , du reste , qu'au détriment de la bonne et aimable petite ville de Ludwigslust , dont l'étranger aimait à voir autrefois la gaieté sans orgueil, l'opulence sans faste » et qui languit à présent triste et abandonnée. Ludwigslust n'était encore, vers le milieu du siècle passé, qu'un rendez-vous de chasse. En 1756, le grand-duc Frédério vint s'y établir avec sa c(Har. Il ^construisit un château, une église , une enceinte de maisons pour ses officiers , et plusieurs rues larges et élégantes. La situation de cette nouvelle résidence ne lui o&ait pas , à beaucoup près, les mêmes beautés et les mêmes avantages que celle de son ancienne capitale. A la place des fraîches vallées, des champs féconds , des belles forêts qui entourent Schwerin, des ruisseaux qui sillonnent sa prairie comme des rubans d'argent , et des lacs lim-

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pîdes qui ki décoreiit ooouue une couronne d*éineraades , il ne troim, aux eaviroos de son humble pavilkm de chasse, qu'une terre ptaite, aride et sabloimeuse , ombra- ^ swilfliwiit çà et Ik par quelques pins amaigris , pa«reille à la paarrre contrée où s'élève aigaurd'bui la ville de Potsdan. Ifais le duc Frédéric éprouvait peut-être, comme les rois de Prusse, un généreux plaisir à recréer par l'art UA soi disgracié par la nature , à faire d'une plaine silen-* ôeose et déserte une demeure riante et animée. Cette crésÉion de Ladwigshist ne coûta, du reste, rien au pays. Le dttc n'îemploya , dans la construction de cette ville , que l'argent qu'il a^ait amassé par de sages économies, et mérita jusqu'au dernier moment le sumcm de Bon^ que ses sujets lui avaient donné.

Le grand-dnc Frédéric -François continua l'œuvre de son prédécesseur. Il décora le cbàteau, il embellit le pareil avait le goût des sciences naturelles et des arts , et il ferma peu à peu une collection de tableaux, de minéralo* gie et de coquillages, qui mérite d'être visitée. Ludwigslust» ainsi &vorisé par deux souverains, devint en peu de temps une ville remarquable entre toutes les jolies petites villes de l'Allemagne. Rien de plus frais et de plus riant que l'aspect de œs maisons bâties à la maniée des maisons hoBandaifws , de ces rues bordées de deux larges trottoirs, et ombragées par une double baie de tilleuls. Rien de plus gracieux et de plus pittoresque que la vue du chà* teau, avec la magnifique cascade qui tombe sous ses fe^ nMres , et soqq préau couronné d'une enceinte d'élégantes bahitatîoni, et terminé par l'église. Ce chAteau est, du reste , d'un très^bon st jle , distribué avec art , et décoré avec ime noUe simplicité. La plupart de ses appartements n'ont encore rien perdu de leur fratcbeur, et la grande sdie, qu'on nomme la salle d'Or, rappelle, par sama** jesturase eooeitniction et ses deux larges points de vue , l'imposante beanté de quelques salles de Versailles* Der-

rière le château s'étend le parc , coupé par des allées régulières , selon le goût du xvm' siècle ; le jardin botanique, retraite favorite de la grande-duchesse douairière, qui en connaît toutes les plantes et en augmente souvent les richesses. Près de là , au milieu des fleurs et des charnulles, s'élève l'église catholique, véritable bijou gothique, miniature charmante. Un peu plus loin , au milieu d'une enceinte de hêtres , on aperçoit une chapelle d'une construction simple et élégante. On entre par un modeste portail , sous une voûte éclairée par un jour mystérieux. C'est là que reposent le père, la mère , le frère de Mme la duchesse d'Orléans. Une idée de joie et d'espérance se mêle ici de toutes parts à l'idée de deuil et de regret qu'éveille l'aspect de ces tombeaux. La voûte qui les couvre est bleue et parsemée d'étoiles, comme l'azur du ciel dans une belle nuit d'été. L'inscription placée au-dessus de la porte parle du bonheur de ceux qui, après s'être quittés dans cette vie , se réuniront dans un autre monde. Au printemps , les hêtres étendent sur cet asile de la mort leurs rameaux verts, sjrmbole d'une régénération perpétuelle , et les oiseaux viennent faire leur nid et chanter leur chant d'amour près des cercueils silencieux..

Mais , à présent , il n'y a dans cette ville ni commerce ni industrie , et les champs qui l'entourent ne donnent que de maigres récoltes. La cour faisait la joie et la ri* chesse de Ludwigslust , et la cour s'en est allée. Le château , naguère encore si brillant et si animé , est désert ; les rues sont mornes et silencieuses ; les ouvriers et les marchands ont émigré à la suite du grand-duc. Cependant il reste encore dans cette ville, si promptement bâtie et si vite dépeuplée , une demeure à la porte de laquelle le pauvre s'arrête avec joie, et que le peuple regarde comme une consolation : c'est celle de Mme la grande-duchesse douairière de Mecklembourg. La noble princesse n'a pu se décider à quitter le berceau de ses enfeuita et la ton]ï>e

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de son époux. Elle habite , entre l'église et le château , une modeste maison sans corps de garde et sans factionnaire. Les souvenirs du passé, les espérances de l'avenir charment sa solitude. L'étude des arts , des sciences naturelles, estl'ime de ses plus chères occupations, et le bonheur de tendre la main à ceux qui soufirent est son orgueil. Auprès d'elle se groupent quelques fonctionnaires pensionnés, quelques familles nobles, qui préfèrent le calme de leur ancienne retraite au tumulte joyeux de la nouvelle capitale; et, dans ce cerde uni par les mêmes souvenirs et les mêmes affections , il est souvent question de la France. Depuis que Mme la duchesse d'Orléans a quitté Ludwigslust, toute la population de cette ville a les yeux tournés de notre c6té. On s'est abonné aux journaux français, on attend les nouvelles de Paris avec plus d'impatience que celles d'Allemagne. Dès que le courrier arrive, la première iéuille que l'on déploie avec empressement , la première colonne que l'on cherche est celle où l'on espère lire le nom de la jeune duchesse. Chacun la suit avec ime tendre sollicitude dans son séjour à Paris , dans ses voyages , et chaque famille parle d'elle comme d'un enfant chéri qui est loin et que l'on voudrait bien revoir. Par suite de cet amour pour elle, que le temps n'a pas affaibli, que l'absence n'a pas altéré, on aime le pays qui l'a adoptée , on voudrait le voir toujours heureux , puissant , paisible; car, dans la pensée des bons haibtants de Ludwigslust, les destinées de la France se lient à celle de leur jeune princesse. Nulle part on ne fait de vœux plus ardents pour la gloire et la prospérité de notre patrie , et nulle part celui qui vient de la France, ou celui qui y retourne , n'excite plus d'attention. J'ai dû à cet amour pour la France un accueil si bienveillant et si cordial , que jamais je ne pourrai l'oublier, et j'inscris, ici , avec un vrai sentiment d'affection et de reconnaissance , les noms de quelques-ims de ceux que j'ai eu le bonheur

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de connaître pendant mon trc^ rapide s^onr àLudwigahist, le nom de riUustre maréchal de Rantzau « du savant baron Scluniât^ et du brave et loyal général Both*

Si de l'aspect des villes du Mecklembourg le voyageur passe à celui des campagnes , il j trouve un vaste et ou-* rieux sujet d'observation. Ces campagnes sont bettes, et surtout aux bords de la mer, belles à enchanter l'imagination de l'artiste, à faire rêver longtemps la muse du poète. Puis les souvenirs du passé, les monuments traditiou^, leur donnent encore un autre intérêt Çà et là on aperçoit les ruines d'une forteresse qui jadis défendait l'indépen* dance du pays contre l'envahissement des Saxons. Dans les vallées, on découvre les tombeaux des Huns» espèce de pagodes en granit, comme Ta dit un écrivain qui a pu comparer leur structure avec celle des édifices religieux de l'Inde. Près de là sont les tombes arrondies, les kegtl" graebefy qui datent d'une ^K>que plus récente, mais antérieure pourtant au christianisme, et, au milieu de ces monuments païens, sont les débris des édifices religieux et les monuments catholiques du moyen âge. Les trois époques se retrouvent ainsi à quelques pieds sous terre avec leur caractère distinctif . Là où la tradition vivante cesse, le passé appelle le savant dans la retraite de la mort et lui révèle ses secrets dans le tombeau. Auprès de Prischendorf, il existe une sépulture de Huns qui a trente pieds de long et quinze de large. Elle est entourée de quinze blocs de granit. Dans cette forte enceinte, à quatre pieds de profondeur, on a trouvé des urnes brisées, des couteaux et des haches en pierre comme on en voût maintenant un grand nombre au musée de Copenhague, et une parure d'ambre. Auprès de Ludwigslust, le grand-duc Frédéric» François fit fouiller un kegdgrab^ et on y trouva des l»ra-* celets et des armures en bronze. D'autres fouilles ont été fiâtes dans les différentes parties de la contrée, et partout le sépulcre, fermé depuis de& siècles, s'est ouvei^ comaie

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VOL Inre' et â. donné une ootzvelle leçon à Toatiquaife. Le grsnd-diic actuel a publié tout récemment une ordonuaiioe pour défendre ootttre l'aveugle dévastation du peuple ces HifiBxianits précieux. Les forgerons faisaient des socs de charrus avec le Isr de ces vieUles lames qui jadis se baignaient dans \t sang, et les bergers jouaient avec ces têtes de Huns qui ont épouvanté le monde.

Les mœurs des paysans du Mecklembourg offirent aux regards de l'observateur un caractère marqué, que l'on diercbieraii vainement aujourd'hui dans d'autres parties de l'AUemagne. Ces paysans ne sont pour la plupart que des fermifirs jouissant d'une position stable» qui trans* mettent pour héritage à leur fils un bail de cent ans. La nature de leur contrat les inféode en quelque sorte à la terre où Us sont établis, et pJus ils y restant, plus il est diffidJe de les en déposséder; car, pour commencer une exploita-* tion de quelque importance, le £srmier doit avoir au moins un capital de 20 à 30 000 francs. C'est lui-même qui doit adieter les bestiaux et les instruments d'agriculture néoessairos à l'exploitation de la ferme, c'est lui qui paye ks impôts, et ks constructions qu'il entre{»^nd sur le sol de son maître lui appartiennent. An bout de cent ou cent cin-* qualité ans, il y a tant de tobes de muraOle qui sont i lui, tant de b^es haiesdont il a laborieusement planté chaque tige, tant de travaux de dessèchement ou d'irrigation dont il demanderait un rigoureux inventaire, que personne ne songe plus à lui disputer la place où il s'est si fermement installé, où il a inscrit les droits de son œuvre à chaque borne et i chaque sentier. Ainsi, quand le bail expire, on le renouvelle avec qudques modifications pour cent autres anizées, et souvent le propriétaire s'en va, mais b fermier

Les modes de la ville, les inventions de la coquetterie et du luxe moderne, ont déjà pénétré parmi ces honnêtes habitants de la campagne ; cependant la plupart portant

encore l'austère costume de leurs ancêtres. Les hommes ont des pantalons en laine ou en toile écrue , une longue redingote bleue sans collet, une ceinture en cuir et un chapeau rond à larges bords* Les femmes portent plusieurs robes l'une sur l'autre, des bas rouges et des sou-* liers à hauts talons comme les Dalécarliennes. Elles ont généralement ce type de physionomie chaste et calme que l'on retrouve à partir de la Saxe jusqu'à l'extrémité de la Norvège : les yeux d'un bleu limpide, les cheveux blonds, le teint blanc et légèrement rosé. Les hommes sont robustes et vigoureux. Dès leur enfance , ils ont été exposés à toutes les intempéries des saisons ; dès leur jeunesse, ils ont pris l'habitude des travaux pénibles, et se sont endur* cis à la fatigue. Gomme les anciens guerriers du Nord ,. qui se glorifiaient surtout de la lourdeur de leurs épées et de la puissance de leur. bras, ils attachent un grand prix à la force physique, et se plaisent à Texercer par des luttes corps à corps comme les Bretons, ou par des courses à pied et à cheval. Quiconque ne s'est pas signalé au moins ime fois dans ces rudes tournois n'obtiendra jamais parmi les héros de la commune qu'une mince considération , et quiconque ne peut pas charger lestement sur ses épaules un sac de six mesures de Rostock (environ trois cent soixante à trois cent quatre-vingts livres) passe, à vrai, dire, pour im pauvre homme.

Ces fermiers du Mecklembourg sont généralement riches ou jouissent tout au moins d'une honnête aisance. Leurs champs leur donnent tout ce qui sert aux premiers besoins : le blé, les fruits, le chanvre. Les bestiaux sont pour eux un grand objet de commerce, et la chasse, la pêche , leur offrent encore une autre ressource. Ils ont, en général, une sorte d'intelligence innée des travaux mécaniques. Ils fabriquent eux-mêmes leurs instruments d'agriculture et une partie de leurs meubles. Il y en a qui cisèlent le bois avec l'habileté des sculpteurs du moyen âge ; d'autres font.

LE HECKLEHBOURG. 13

des horloges comme dans la forêt Noire, et Ton a vu der ûièrement un simple paysan des environs de Doberan qui, sans avoir jamais reçu une leçon de musique, en est venu à construire un très-bon piano.

Leur demeure annonce Tordre et l'aisance. C'est d'ordinaire une assez vaste maison en briques, partagée en deux parties. On entre par la grange, qui est large, haute , et toujoTirs très-proprement tenue. De chaque côté de la grange sont les chambres des domestiques gardiens des bestiaux et de la récolte. Au fond de la maison est la cui* sine, où l'on fait les travaux d'hiver, puis la chambre du paysan, ornée de quelques meubles en noyer, d'une armoire qui renferme l'almanach, la bible, les livres de prières, et du lit tiuptial , que l'on couvre de fleurs et de rubans aux grands jours de fête.

Jusqu'à présent les terres du Mecklembourg ont été peu morcelées : elles ne se divisent que par grandes métairies, et chaque métairie forme une espèce de petite république dont les principaux ouvriers soiit les sénateurs et dont le fermier est le président. Chaque domestique a ses attributions particulières, son titre, sa régence, et monte de grade en grade à mesure que l'âge développe ses forces et que le conseil de famille reconnaît la loyauté de ses services. Le premier de tous est celui auquel sont confiés les chevaux; il représente encore dans la demeure du paysan cet important fonctionnaire des anciennes maisons princières du Nord, ce Mare-Schalck d'où nous est venu notre grand titre de maréchal.

Toute cette colonie vit ainsi dans sa ruche, dévouée aux mêmes fatigues, partageant les mêmes travaux. et goûtant. les mêmes joies. Au mois d'avril ou de mai, quand on reconduit pour la première fois les bestiaux dans les champs, les religieux habitants de la ferme célèbrent comme despaïens le retour du soleil, la beauté du printemps. En été, nouvelle fête quand on fauche les foins, et nouvelle fête^

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encore quand k récotte est £iiîe« Cette ioîs, ce sont des chaxkts et des danses dans la vallée» et des églogues vivantes qui commencent dès le matin et ne finissent que dans la miit. Le faucheur offre cérémonieusement à la moisseinneuse un râtean scû]|)té, enjolivé et entouré deraioaaux verts ; la moissûnnettse reconnaissante lui tresse une cou:ronne d'épis de blé «t de bluets ; puis les rondes bruyantes et joyeuses commencent : hommes et femmes» maîtres et valets, tout le monde entre dans la longue chaîne qui se déroule et tourhill(mne axitonr du vert pomnÂer. Si dans ce moment un passant oisif s'arrête sur le chemin, les moissQimeurs vont le lier par les deux bras, comme on lie à bord des bâtiments le passager qui monte pour la pre* nûère fois dans la huile; puis la jeune fille vient comme le gabier lui demander sa rançon, et, une fois la rançon payée, il est admis dans le cercle des danseurs, il devient l'hôte de la famiUe.

£n automne, on prépare sous le toit de la ferme, autcmr de l'àtre, les feuilles de tabac, en répétant les vieux refrains populaires et en contant des contes de fées. Puis arrive Noël, cette chaînante fête de l'Allemagne. C'est le temps où pax^nts et amis se réunissent, où tous les voisins vont l'un chez l'autre comme pour s'annoncer mutuellement la bonne nouvelle* Déjà la mère de famille a préparé la bière mousseuse, la tourte aux raisins secs que l'on ne voit apparaître que dans cd;te grave drcoostance, et les présents < destinés aux habitants de la maison et aux convives de la fête.

' he i[4 décembre au soir, la famille est rassemblée dans la même salk , mais la chambre où sont déposés les trésers de Noël est enodre iecmée , et l'on deviite au mystère cpii l'entoure qu'il s'y prépare de grandes choses. Les en«fants ' impatientés cneni et trépignent ; les jeunes filles révent à la nouvelle parure qu'elles vont recevoir, et les hommes, qui affectent ime sorte d'orgaeillenx 45to'icisiQe y

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kûjBsent pourtant échapper de teoqps à autre un l^ger xbouvement d'impatience. Enfin la porte s*ouvre. L'aitre de Noël apparaît étîncelani de lumière avec ses rameaux par* seméa de petits cierges et chargés de fruits. De chaque cAté de ce religieux symbole s*étend une table couverte d'une nappe blanche et portant les offrandes préparées depuis plusieurs semaines avec un soin ingénieux et une tendre sollicitude* Chacun court au lot qui lui est destiné » et œ sont des cris de surprise et des exclamations de joie , des transports et des remerdmoits qui ne se terminent que par un riant souper et de joyeuses chansons. Cette fête de Noël est la plus éclatante de toutes, U plus longue et la plus aimée. Il n'y en Jt qu'une qu'on puisse lui comparer, celle qui accompagne le mariage d'un des enfants de la ferme. Cette fois, la maison est encore pleine de parents et de voisins, et la table est couverte en p^manence de cruches de bière et de quartiers de veau r6ti. Plusieurs jours à l'avance , un des amis de la maison, portant le titre de courrier du mariage , momte à cheval et s'en va avec son chapeau galonné de rubans, son habit orné de fleurs, faire à cinq ou six lieues à la ronde les invitations. A l'heure dite , les invités arrivent à cheval, à pied , en voiture , et se logent comme ils pouvait , ceux^ dans la remise, ceux-là dans la grange, dans la cuisine ou dans les greniers , et tous apportent, comme eu Finlande, quelque tribut aux fiancés. Cependant la femme du prêtre elle-même pare la jeune fille. Elle lui donne mi jupon noir , symbole de la vie sérieuse dans laquelle elle va entrer, et un tablier blanc, emblée d'innocence. Elle lui met, comme signe de richesse, des chaînes d'or au cou; comme signe d'espoir, elle lui place sur les ^wales un collet blanc brodé de vert, des paillettes d'or sur la poitrine , des fleurs dans les cheveux , et une conronne en fonne de nid d'oiseau sur la tête. Ainsi revêtue deeon costome symbolique, la fiancée s'avance accompa-*

gnée de deux jeunes femmes et de huit cavaliers d*hoii» neur. Le fiancé vient après elle, escorté par ses amis. Tous deux s'agenouillent devant le prêtre, et, quand la cérémonie du mariage est terminée , on se met à table. Mais bientôt Torchestre du canton , debout sur ses tréteaux, appelle les convives indolents. Le bignou soupire , le violon crie , la clarinette est en colère. On se hâte de vider un dernier verre d'eau-de-vie , un dernier flacon de bière, et l'on accourt dans la grange, qui sert de salle de bal. Après les rondes, les valses habituelles, commence une danse animée et intéressante , une sorte de jeu scénique pareil à ceux que l'on désigne, en Finlande et en Suède, sous le nom de Lek. Deux hommes entraînent la mariée au milieu de l'enceinte, puis se placent de chaque côté d'elle comme pour la garder. Les autres hommes.se tiennent parla main et forment une grande chaîne qui sans cesse tourne et se replie en plusieurs cercles autour de la captive. Il faut que le mari rompe cette barrière , pénètre à travers ces différents cercles et délivre sa femme. Alors la scène change : c'est le mari qui se tient debout auprès de celle qu'il vient d'arracher à ses ravisseurs. Les autres . hommes forment une nouvelle chaîne et se groupent autour de lui pour le défendre. Les femmes s'élancent vers eux, et, après de longs assauts et une longue résistance , elles arrivent jusqu'à la jeune mariée , la saisissent, l'entraînent dans la chambre nuptiale , et remplacent sa couronne de fiancée par un bonnet noir.

Toutes les habitudes des paysans du Mecklembourg; leur vie intérieure , leurs réunions, leurs fêtes, portent à un haut degré l'indice de cette douce et touchante nature de cœur que nous ne pouvons exprimer que par une. péri-' phrase, et que les Allemands désignent par un seul mot ,. gemuth. Il y a en eux un sentiment de religion qui se;manifeste dans toutes, les circonstances. S'ils rencontrent- un ami j ils l'abordent en lui disant : < Que Dieu.vous:prenne.>

LE MECEXEMBOURG. 17

SOUS sa sainte garde ! » S'ils éprouvent un accident , un désastre , ils en parlent avec ime résignation chrétienne. « Le malheur , s'écrient-ils, pouvait être pire ; nous ne sommes pas tout à fait ruinés , et nous vivons encore. Que le ciel soit bénil » Us sont fidèles à leurs affections, mais fidèles aussi à leurs haines et à leurs préjugés. Us allient à une confiance , à un laisser aller d'enfant , une ténacité de Corse. La preuve en est dans les souvenirs qu'ils ont encore conservés de la guerre de Sept ans. U y a des villages entiers où l'histoire de cette guerre a implanté une sorte de haine héréditaire et des préventions ineffaçables contre les Prussiens, et souvent, dans les foires, on voit le paysan debout devant une boutique, regardant d'un air soupçonneux les marchandises qu'on lui offre , et répétant dans sa vieille rancune de Mecklembourgeois : c Denrée prussienne, mauvaise denrée. >

Par suite de cette ténacité de caractère, ils ont gardé au milieu du développement des idées modernes les superstitions du moyen âge. Us sont presque aussi i^rédules que l'étaient leurs pères il y a deux cents ans, aussi faciles à effi*ayer par l'idée d'une puissance mystérieuse contre laquelle toute force physique est vaine. A la fin du xvir siècle, on brûlait encore les sorciers dans ce pays*. On ne les brûle plus à présent, mais on n'en a pas moins peur. Ces sorciers sont les amis du diable. Ils ont reçu de lui un pouvoir surnaturel, et doivent un jour, en vertu de leur pacte impie, souffrir les tortures de l'enfer. Mais eu attendant, ils exercent toutes sortes de maléfices, et tourmentent cruellement les vrais chrétiens. Leur regard est

1. Une femme fut brûlée en 1669, une autre en 1697. On appliquait tout simplement à la torture les malheureux accusés de sorcellerie. La roue et les tenailles les forçaient à révéler un crime dont ils étaient parfaitement innocents; et une fois que leurs lèvres avaient prononcé le fatal aveu , on allumait le bûcher. Pour mettre fin à ces atroces exécutions, le duc Gustave-Adolphe établit un tribunal chargé d'instruire régulièrement les procès de sorcellerie.

rS LETTRES SUR LE NORD.

envenimé , leur souffle porte la ccmtagion. Leur approche srale fait frémir les chevaux et huiier les chiens. Si une vache tombe malade, si le lait s'aigrit » si la bière se gale, si Tarbre nouvdlement planté dépérit , c'est la faute des sorciers. Dans la nuit du dernier avril au premier mai , qu'on app^e la WalpurgimuicfUy le paysan &it trois crcéz sur la porte de son étable, afin que les sorciers , en allant au sai^t, Rejettent pas un sort sur ses bestiaux. Quand un enfant vient au monde, on se hâte d'allumer une lampe, et, jusqu'au moment où le jnrétre le baptise , cette lampe doit brûler toute la nuit près de son berceau, afin que les méchants esprits ne viennent pas le prendre.

Ces idées superstitieuses remontent bien haut dans le passé , embrassait le présent, et s'étendent sur l'arenir. Le paysan inquiet de ses récoltes , la jeune fille inquiète de son amour, consultent , comme les organes du destin , l'oiseau dans son vol, 1-onde dans son miuiniH*e, les nuages de l'automne et les fteurs du printemps. Certain cri de corbeau annonce la guerre, certain siffl^nent du rouet prédit un mariage. Si le jour de la Saint-^Valentin ^ la jeune fiUe verse du plomb fondu dans de l'eau , elle voit apparaître l'image de celui qui sera son époux. Si un mem-^ bre delaiamille doit mourir dans l'année, on peut voir dans la nuit du 1" janvier un cercueil noir sur la neige du toit.

Tous les éléments ont ici leurs bons et leurs mauvais génies. Le monde invisible et mystérieux touche de tous côtés au monde réel, et préoccupe chacun par ses harmonies indéfinissables et ses apparitions surnaturelles. Dans les eaux est le muçicieïi magique qui fascine avec sa harpe

1. Cette irait de la Saint-Valeatin , où la jeune fiUe fait ses rères de mariage, est aussi eeUe où les oiseaux choisissent, dit-on, leur compegne. Les traditxms anglaises rapportent qu'il tombe à oette époque trois gouttes du ciel. L'une se perd dans Tatmosphère , Tautre pénètre dans les entrailles de la terre, la troisième descend dans les flots. La première éveille dans l'atmosphère les forces producttres de la nature ; h seconde et la troisième éveillent la lifi des plantes et des animaux»

LE MECKIiOlBaURG. 19

d'argent l'ordUe eiVàme du pécheur; dans les bois , l'esprit rêveur de la solitude qui Q*a que de doux regards et de doux sou{»rs; dans les airs, le vieil Odin condanméà poursuivre étera^ement sur un cheval fougueux la proie qui fait sans cesse devant lui^ comme la pensée de Tlummie qui^ dans son orgueilleux essor et son insatiable ardeur, s'élance sans cesse vers l'infini. Les entrailles de la terre, ks montagnes ont aussi leur monde à part, leurs génies IriiorKuz et intelligents qui gardent les diamants et travaillent les métaux. Les vieux châteaux et les édifices en ruine ont leurs hôtes fidèles et mystérieux, pareils à ces saintes affections qui s'attachent au passé et jettent un denûer charme sur les lambeaux de la misère et les débris de rinfortune. Il y a, dans l'antique château de Schwe- £111, un petit pibck comme il en faudrait un au palais des rois constituticHmels. Ce petit être invisible , alerte, lisant dans le cœur de l'homme comme Asmodée , veille jour et nuit sur le perron du château, facilite le passage à ceux qui s'approchent avec un loyal dévouem^t, et tourmente sans fiiiè ceux qui arrivent avec la flatterie sur les lèvres et la trahison dans le ooeur.

Seuveskt aussi une idée de morale , un dogme évangélique> se mâent dans l'esprit des Mecklembourgeois à ces fables populaires. Des enfants ont volé le pain d'un pau-vre berger, et, au moment où ils se réjouissaient de leur larcin, ils ont été changés en pierres, et sont restés debout dans la prairie comme un exemple de la vengeance céleste. Un pauvre est venu comme Lazare implora vain^xient la compassion du riche. Au moment où il se retire , les mains vides , les yeux en pleurs , l'orage gronde » rédair luit, la maison inhospitalière, frappée par la foudre, est réduite en cendres. Le pauvre va chercher \m re* £age sous un chêne. Le ridie accourt au même endroit , et k malheur réconcilie ceux que la fortune avait séparés. Dans ces ti'aditions du Meddembourg, Le diable joue sur-

tout un grand rôle. A chaque instant il apparaît, tantôt avec le manteau de velours, comme Méphistophélès, pour flatter les passions du jeune homme , tantôt sous une robe de magistrat pour dominer l'esprit du paysan. Tantôt on le voit passer dans l'air comme un dragon ailé, portant d'un lieu à l'autre des sacs d'argent et de pierres précieuses. Le désir de recruter de nouveaux sujets pour son empire lui donne ime terrible besogne et lui coûte d'énormes sommes. On l'a vu tour à tour se faire architecte, maçon , charretier. Ici il a bâti une église , là il a jeté un pont. Ailleurs il a aidé le bûcheron à rapporter son fagot, et le laboureur à sillonner son champ. Bref, il n'est pas de sacrifice qu'il n'ait fait, pas d'humiliation à laquelle il ne se soit résigné par l'appât d'une pauvre âme , à demi livrée au désespoir , et le plus souvent il a été indignement trompé. Le paysan a profité de son secours et lui a échappé en se réfugiant dans Téglise ; le moine l'a mis en fuite en faisant le signe de la croix , et le pauvre dialde , trahi , volé , bafoué , tâche de trouver ailleurs une proie plus facile. Dans toutes les traditions d'Allemagne, le diable apparaît, du reste, avec les mêmes déceptions, et la même lourde bonhomie. Il représente parfaitement la sensualité présomptueuse et grossière asservie par l'intelligence.

Les plus anciennes notions que l'on possède sur le MecUembourg ne remontent pas au delà du vm* siècle. Antérieurement à cette époque, l'histoire de cette partie de l'Allemagne est enveloppée d'un nuage épais. On ose à peine l'aborder, car on n'a, pour la reconstruire, que de vagues et incertains récits, ou des hypothèses qu'aucun fait positif ne justifie ; les savants disent que ce pays était primitivement habité par une race germanique. Mais

LE MECKLEMB0UR6. £1

(juelle était cette race? comment était^Ue entrée dans le Mecklembourg? comment en est-elle sortie? C'est ce que nulle chronique ne raconte, ce que nul document n'explique. Peut-être était-ce une partie des Hérules, des Vandales, qui s'adjoignit, vers la fin du iv* siècle, aux migrations de la grande race, et quitta ses foyers pour envahir le monde. Quoi qu'il en soit, à l'époque où l'histoire du Mecklembourg commence à se dégager de ses voiles, nous trouvons ce pays occupé par les Slaves.

C'est une chose singulière que, dans un temps d'in* vestigations comme le nôtre, au milieu de nos recherches érudites et de nos travaux excentriques , nous ayons encore si peu tourné les regards du côté de cette innombrable famille des Slaves, dont l'empire s'est étendu de la mer Adriatique à l'océan Glacial, du Kamtschatka à la mer Baltique. Il y a pourtant là ime vaste et curieuse histoire qui tient à la nôtre par plusieurs points, une langue qui est encore parlée par des millions et des millions d'hommes, et une littérature originale.

Les premières traditions du Mecklembourg forment un chapitre de cette vaste histoire; peut-être nous saurat-on gré d'en reproduire ici les traits les plus saillants. La tribu de Slaves qui avait envahi le nord de l'Allemagne, et s'étendait le long de la mer Baltique, était connue sous le nom de Wendes et se subdivisait en plusieurs peuplades. Les plus puissantes étaient celle des Obotrites, qui avait pour capitale Mikilembourg (grande ville), d*où est venu le nom de Mecklembourg, et celle des Wilze, qui occupait en grande partie le Brandebourg.

Tous les historiens s'accordent à représenter les Slaves comme une race d'hommes d'une nature douce, inoffensive, aimant le travail et la vie domestique. Dès que dans leurs migrations ils trouvaient un endroit convenable, ils se bâtissaient aus^tôt une demeure, défrichaient le sol et se faisaient aimer de leurs voisins par leurs habitudes

22 LETTRES SCm LE NORD.

paisibles et leurs vertus hospitalières. On raconte que, quand ils étaient forcés de quitter leur habitation pour Mitreprendre un voyage de quelques jours , ils avaient coutume de laisser la porte ouverte, de mettre du boîs dans le toytr et des provisions sur la table, afin que, si un étranger venait à passer par là pendant leur absence, il put tout à son aise entrer et prendre ce dont il avait bescnn ^ A ces vertus du ccnur, les Slaves joignaient les qualités physiques qui n'appartiennent qu'aux hommes de la nature. Ils étaient doués d'une grande force de tonpérament, et d'une adresse prodigieuse à tous les exercices du corps ; ils pouvaient, ainsi que les sauvages de TAmérique, se rouler comme une pelote, se tapit comme des blaireaux sous une racine d'arbre, et attendre là des jours entiers que leur ennemi vtnt à passer. Ils pouvaient se tenir cachés sous i'eau pendant de longues heures, au moyen d'un léger tuyau qui leur sarvait à reprendre ha* leme. Tout ce qui nous reste de leurs anciennes poésies populaires est un témoignage évident de leur admiration pour le courage et la force. Quel homme que ce Marco dont les dumts servions ract^ntent les voyages aventuneux

1. M. Sainte-Benye a écrit sur cetie hospitalité des Slave« «A sonnet

que nous sommes heureux de joindre à notre récit :

Le vieux Slave est tout cœur, ouvert, hospitalier, Accueillant Tétranger comme aux jours de la fable , Lui servant Tabondamce et le sourire affable , fit même , s'il s'absente , il craint de l'aubUer.

Il garnit en partant son bahut de noyer ;

La jatte de lait pur et le miel délectable ,

Près du seuil sans verrous , attendent sur la table ,

Et le pain reste ciût aux eandres du foy^r.

Soda touchaht l doux génie I Akisi fait le poète :

Son beau fruit le plus mûr , sa fleur la plus discrète ,

n ràbandonne à tous, il ouvre ses vergers;

£t souvent, lorsque ainsi vous savourez son âme, LorsqH*au foyer pieux vaus retrouvez sa Lui-Kiéine il est parti yen les liens étaai^m*

LE UECKlXaSBOVSQ. S3

^ les eonduats '1 Sa volonié est iiiâ)ranlable, et sa ligueur sans bornes ; nul ennemi ne Tefifraye, nul ob^acle ne Fanrète, et il yh trois cents ans. L'Hercule des Grecs n'est pas plus audacieux que lui, et le Sterkodder des Scandi* naTes n'est pas plus terrible. £n même temps que ces chants énergiques et nai£s racontent les exploits des guerriers, les luttes des partis, ils célèbrent la grâce modeste, la timidité virginale des jeunes filles qui apparaissent dans les fêtes, les yeux baissés et le visage couvert d'une pudique rougeur. La tradition Scandinave d'Ottar et Sig^rîde raconte que, quand la jeune fille conduisit le soir son fiancé au lit nuptial, elle ne leva les yeux sur lui qu'au moment où la torche «iflammée qu'elle tenait à la main Tint à lui brûler les doigts. Il y a dans les poésies serviennes plusieurs images virginales du mé]Begeni>e. Telle est entre autres celle de Militza, dont son amant n'a pas même pu, pendant trois longues années, obtenir un regard.

c De kngs sourcils s'abaissent sur les joues roses de Milàza, sur ses joues roses et sur son doux visage^ Pen* dant trois ans j'ai contemplé la jeune fille, et je n'ai pu voir ni ses yeux chéris, ni son front de lis. Je l'ai conduite à la danse, j'ai conduit Milîtza à la danse, et j'espérais voir ses yeux.

c Tandis que les cercles se forment sur le gazon, tout à coup le soleil s'obscurcit, l'éclair brille à travers les nuages. Les jeunes filles lèvent les yeux âui cieL Mais Militza ne lève pas les siens, elle regarde. le gazom et ne tremble pas. Ses ccmipagnes lui disent:

c 0 Militza, quelle témérité ou quelle folie! Pourquoi c restes-tu ainsi les yeux baissés sur le gazon, au lieu « d'observer ces nuages que la foudre enflamme?.»

« Et Militza répond avec calme : « Ce n'est ni de la « téméarité ni de la folie. Je ne suis pas la sorcière qui

1 . J'ai publié une analyse détaillée de Théroique épopée de Marce Kralievitch dans les Lettres sur VAériatique,

« ramasse les nuages. Je suis une jeune fille» et je regarde « devant moi. »

Le peu qui nous reste des traditions wendes rappelle, par certains détails d'une énergie presque sauvage et par certaines idées aventureuses, les traditions d'Islande. Telle est, par exemple, cette histoire d'un roi fabuleux nommé Anthyre , compagnon d'armes d'Alexandre le Grand. Après la mort du héros, Anthyre quitta l'Asie et s'empara des provinces du Nord. C'est lui qui bâtit la ville de Mikilembourg, et la fortifia par trois châteaux qui avaient douze lieues de circonférence; c'est lui que les chroniques du peuple désignent comme le chef de la mai* son régnante de Mecklembourg. Si le fait était vrai, il n'y aurait point de maison aussi ancienne dans le monde, car elle remonterait à plus de trois cents ans avant la naissance de Jésus-Christ. Lorsque les troupes de Walleinstein envahirent le Mecklembourg, pendant la guerre de Trente ans, on trouva, dit-on, dans ime armoire secrète du cloître de Doberan, un panégyrique en vers de ce soldat aventureux. C'est une composition d'une nature primitive et d'une expression farouche comme les pages les plus rudes des Niebeltmgm ou les chants anciens de Dietrich, ou certains passages du poëme à'Antarj ce héros arabe, dont le nom offre, du reste, une singulière similitude avec celui du héros mecklembourgeois.

« La bravoure, dit l'auteur inconnu de ce poëme, n'a point de repos. Elle ne dort pas dans un lit. Elle s'abreuve de sang. C'est ce que l'on peut facilement voir par les valeureuses actions de ces guerriers qui s'élançaient intrépidement sur le champ de bataille et domptaient leurs ennemis les plus braves.

« Il y eut autrefois sur cette noble terre, sur cette terre des Wendes, un roi chanté par les poètes. Il s'appelait Anthyre. C'était un homme d'une merveilleuse audace , qui s'est acquis un grand renom.

LE MECELEMBOURG. 25

« Il aimait les louanges que l'on accorde aux combats violents, aux actes de courage. Il était si brave et si fort que jamais homme n'a pu le dépouiller de sa lourde armure.

« Pour défendre un ami, il s*élançait en riant au-devant dss troupes ennemies. Pour ceux qu'il protégait, il n'avait que de douces paroles ; mais quand il allait au combat» son regard avait une expression sauvage, et le feu sortait de sa bouche.

« Il portait une épée tranchante qui faisait jaillir des flots de sang, et celui qu'elle avait atteint ne guérissait plus. Cette épée était si forte que jamais on ne put la rompre. Malheur à qiii s'exposerait à ses coups l Si elle venait seulement à rencontrer son corps, c'était fait de lui.

« L'armure d'Anthyre était toute noire, et son casque d'une blancheur étincelaûte; son bouclier était si pesant que mille cavaliers n'auraient pu le lui enlever. Il portait au doigt un petit anneau qui lui donnait la force de cin* quante hommes. C'est avec cet anneau qu'il a fait tant d'aôtions étonnantes.

« Son cheval s'appelait Bukranos. C'était un animal monstrueux, aussi dur que la pierre, qui avait une tète de taureau, et du bout de ses pieds faisait jaillir des étin^ celles de feu sur la route. Le héros était ferme comme un rocher; on ne pouvait ni le dompter ni l'ébranler, et ceux qui s'attaquaient à lui tombaient sous ses coups. »

Une autre. tradition du Mecklembourg mérite d'être citée, car elle se rattache à l'histoire d'un grand empire. Au vnr siècle de notre ère, la tribu des Obotrites était gouvemée par un roi nommé Goâlav^ père de trois jeunes hommes également forts, courageux et avides de gloire. Le premier s'appelait Rurik (paisible), le second Siwar (victorieux), le troisième Truwar (fidèle). Les trois frères, n'ayant aucune occasion d'exercer leur bravoure dans le paisible royaume de leur père, résolurent d'aller chercher ailleurs les combats et les aventures. Ils se dirigèrent à

LEznuRS floa le nokd.

Vest^ et sa randîmit oAhhreB dtas les dnretsMs oaaftrées ek ils passaient. Partout où ik découvraîent «a opprimé, fls aeeouraiênt à son secours ; partout oh une guerre^da^ tait «ntfe demt souverains, ils tâchaient de recokinattre leipiM des deux avait raison,^ se Tangaiezrtde son c6té. Après plœi d'une généreuse entreprise, ei plus d^un combat turible, où ib se firent adn^rer et bénir, ils arrivèrent en Russie. Le peuple de cette contrée gémissait sous le poidsd'uneloc^uie tyrannie, contre laquelle il n'osait même ^tts se révolta. Les trais frères, touchés de son infortune, révoltèrent son coumge assoupi, assemblèrent tme armée, et, marchant eux-mêmes à sa tète, renversèrent le pou»voîr des oppresseurs. Quand ils eurent rétabli l'onfare et k paix dans le pays, ils résolurent de se mettre en route pour rejoindre leur vieux père ; mais le peuple reconnAis<sant les conjura de ne pas partir et de pr^idre la place de ses anciens rois. Burik reçut alors la prindpauté de Sowoghorod, ^war celle de Pleskow, Truwar celle de Bile-Jezoro. Quelque temps après, les deux frères cadets étant morts sans en£mts, Rurîk adjoignit leurs prmcipatdiés à la sienne^ et devint chef de la familla des czars qui régna jusqu'en 1599.

Q y a trât lieu de croire que les Wendes , en arrivant dans le Nord ; j apportèrent le goût des travaux agricoles et des haUtudbs paisiUes qui distinguait la race slave. Mus les guerres continuelles qu'ils eurent à soutenir contre leurs voisins , les agressions violentes dont ils furent souvent victimes, changèrent complét^nent la nature de leur caractère. Arrachés à tout instant à leurs travaux par le bruit des armes , par l'aspect de la torche incendiaire, obligés de se défendre tantôt ccmtre les Saxons et tantèt contre les Danois , d'avoir un champ de bata^le dans leurs sillons et un autre sur les flots de la mer , ils mirent le soc de leur eharrue sur l'enclume et s'en firent une épée; Ss arrachèrent les lambris de leur grange et

wB^ms^FmaA des bateaux; ik idMttâomièM&i le toi ^'ils avateni dé&kbé^ l'endos qui ks wmX nourris» et s'eti allèrenl d&ercbw leur fcnlune dans les aventurée et leur moisson dams les eombalât. Bientôt ils jetèrent, cenuBe les Vikkiger» Tiaquiétiide dans le eœur de leurs emiettis et YeSkd dans celui des marchands. Us deyinrent haînensc , fourbes et craels^ Souvent oi^ les vit poursuivre» ks ar* ittesàk main» k marchand avec kquel ik venaiont de condweiiB traité, et lui repfreo^ de vive force ks denrées qui leur avaient été loyakment payées^ Souvent» lyrèsu&e bataille», ils se ra8eend[>laîeftt consme des sauvages autour d'un malheureux captif pour k torturer et jouir de ses convulsions etde ses cris de doukur« On eût dit qu'ik voulaient v^iger en un instant leurs dé&ites et leurs désastres , et effacer dans le sai^ jusqu'^ k dor- Bière trace de ces vertus paisibles et compatiasaates iiui knir avaient été enseignées par leurs pères.

La &mme était pour eux un è^e d'une nature très^-î»* ftrieure; on la vendait comme un^ marchandise» ott k traitait comme une esdave. Il était permis à Thenttne d'en avoir plusieurs» de les eatpkjer aux travaux ks plus rudes» de ks faire coucher sur le sàl nu», tandis ^ue bd se reposait dans un ht» et quand ce fier pacha venait à Biourir^ toii^es les femmes qu'il avait épousées devaient s*égorger ou se laisser brûler sur sa tombe. Cette horribk coatome ne cessa en Pokgne qu'au x* sîkle ; elk existait encore au zr eaRussie.

La vie de l'homme avait une valeur» celk de k femme n'en avait aucune* On raconte que des mères égcrgeaiens^ Iwrs filles au moment où elles venaknt au monde» comme des êtres indignes de vivre. Peut-être aussi les malheureuses se sentaient^lks émues d'une] si grande pitié à la vue de ces faibles créatures condamnées, dès leur nais* ^ce » à subir le poids d'une tyraimie honteuse , qu'elles croyaient faire un acte d'amourmaternel en leur Mant kvie.

Si à ces notions éparses et décousues que les annalistes du Nord nous ont léguées sur les Weïides , nous pouvions joindre un système de mythologie complet , nous y trouverions sans doute des documents précieux sur le caractère de ce peuple , sur son origine , sur sa parenté et ses relations avec les autres nations originaires, comme lui, de rOrient. Malheureusement il ne nous reste de cette mythologie que des lambeaux à l'aide desquels on ne peut reconstituer ni une cosmogonie ni une théogonie entière. Nous empruntons à un mémoire publié récemment par la Société des antiquaires du Nord *, et aux historiens du Mecklembourg *, quelques notions sur cette vieille religion des Wendes, contre laquelle les missionnaires chrétiens luttèrent vainement pendant plusieurs siècles, et qui depuis s'est perdue comme un livre dont le vent disperse au loin les feuillets.

Cette religion des Wendes, dit M. Petersen, a toute la rude empreinte que l'on remarque dans la mythologie des anciens peuples chez lesquels le sentiment de l'art ne s'est pas encore développé. Car l'art et la mythologie sont toujours étroitement unis l'un à l'autre. On y trouve quelques rapports avec celle des Scandinaves , soit que le contact des deux peuples ait produit le mélange des deux mythologies, soit qu'elles proviennent primitivement d'une même source.

Les Wendes reconnaissaient unÊtre suprême étemel,incommensurable , indéfini. On ne lui élevait point d'autel , on ne lui donnait point de nom. C'était le principe créateur de toutes choses , la loi organique du monde , la destinée sombre et terrible cachée dans les voiles de l'avenir,

1. Die Xtiflfe der Dânen naeh Wenden, par M. Petersen; Copenhague, 1839.

S.Franck, Ancien et Nouveau Mecklembourg, — Klûyer, Dehn Hempel.— Studemund, Description ^ histoire, statistique et traditions du Meekkmbourg.

une idée plutôt qu'un personnage réel , un symbole plutôt qu'une image vivante et palpable. D'autres dieux présidaient au mouvement des éléments et aux différentes actions de la vie hiunaine, mais ils étaient subordonnés à cet être premier, àcet être sans nom. Plusieurs savants pensent qu'on ne lui érigeait point de statue ; d'autres prétendent qu'il était représenté par une image à trois têtes, une sorte de trimurti indienne qui existait dans plusieurs temples wendes. Cette opinion est maintenant admise comme la plus rationnelle.

Au-dessous de cette sphère sans fin où plane l'Être suprême, l'Être mystérieux et invisible, apparaissent les dieux subalternes qui agissent .directement sur l'homme. Ici Ton retrouve, comme dans toutes les mythologies , le principe du bien et du mal , de l'ordre et du bouleversement , de la fécondité et de la destruction. Le dieu du mal . s'appelle Zcemehog (dieu noir); on le représente tantôt sous la forme d'un loup furieux, tantôt sous celle d'un homme tenant un tison enflammé à la main. On lui ofiFrait pour prévenir sa colère des sacrifices sanglants.

Le dieu du bien a le front pur , le visage radieux. Il s'appelle Belbog (dieu blanc). A la manière dont on le dépeint , il ressemble au bon Balder , le dieu chéri des anciens Islandais. On croit, du reste, que c'est le même dieu que celui qui était adoré par toutes les tribus slaves sous le nom de Zvantewith. Un de ses temples les plus célèbres était celui d'Arcona dans l'île de Rugen. Saxo le grammairien nous en a conservé la description. C'était un vaste édifice bâti au milieu de la ville et entouré de deux enceintes. La statue du dieu avait quatre têtes tournées des quatre côtés du monde. Elle portait une épée à la ceinture, et à la main droite une corne que le prêtre remplissait de vin à certain jour solennel, pour voir quelle ^ serait la récolte de l'année. La veille de la fête des moissons, il entrait dans le temple pour le balayer et le net-

30 LETTRES SUR Lfi NOI|D.

iojec, ^JXQxm autre ne pouyaii remplir œtto loactiM , «i Im^méme n'osait pas respirer daxks k sanctuaire. Il fiiUait ({u'il vint k la porte du temple chaque iois qu'il avait b^ soin de reprendre haleine. Le jour de la fiÂtei le peuple s'ass^nblait autour de l'édifice ^ligieiBC. Le prMare regarr dait la corne : si le vin qu'elle renlermait a'avait pas diminué 9 c'était un signe certain de boime récolte^ Cette épreuve faite , il répandait un peu de vin devant le dieu « remplissait la coupe , la buvait en faisant une prière pour la prospérité du peuple, puis la remplissait encùt^^ et la remettait dans la main de l'idole* Dans ce momiei!i4à» on offrait au dieu un gâteau de miel de la taille et de l'épaM» seur d'un homme. Pour T^xtretien du temple, les pi^trte prélevaient sur chaque individu un impôt particulier* 11$ recevaient, en outre» le tiers du butin que le^ pirates rap«> portaient de leurs expéditions* Trois ceût^ ctieyalia^ formaient en quelque sorte la garde d'honneur du diett^ Lui-màne devait avoir un cheval blanc ^ vigoureux et sans tache , que le prêtre seul pouvait monter* On crofait que Belbog s'en servait pendant la nuit , car parfois le superbe coursier apparaissait le matin haletant et baigné de sueur, comme s'il venait de faire une longue route. Quand le peuple projetait une expédition de guerre, on apportait devant le temple six piques que l'on plantait denix pai^ deux dans le soi. Puis le prêtre amenait le cheval sacré, et le faisait sauter sur ces piques. S'il levait le pied droft le premier, c'était un bon augure; si, au contraire, ^ levait le pied gau(^e , la campagne était syoumée. Dans cette même lie de Rugen , on voyait une autre idole qi^ avait sept figures réunies dans une seule tête. A sa ceinture pendaient sept épées , et elle en tenait une huitième à la main droite. Saxo àte encore une divinité nommée Porer nut, qui avait quatre figures sur les épaules et une wl* quième sur la poitrine.

Sans la province de Redarier (aujourd'hui duché di

llefUeaiboii]iK<<s;trelite>, au «lilicii d'ue fofèt mteeét^ rà perâomie n'aurait ^o$6 coijqm* lia raonul d'arbre» oa Vivait jmt ville éitin^f bàîie en forme 4e trîaogle , évec une large pofteàduuiue lup^le. Dsux de ces portée élaîmt ouyertes tout le jour; mais la troisième» qui élàit k jim petite , restait presque G<»QstattBieiit lermée. C'était par là qu'il faUait.paas^ pour arriver au bord de la mer. Sur la ^ve trii^ et déterte s'élevait ^m temple d'idole» soutenu par une quantité de piliers qui ressemblaient & des comee d'animaux. Les murailles de eet édifice étûeat couvertes d'un grand nombre de sculptures reptéaeutaat les dienx et les déèaseê^ Dans l'iotédelir du temple aa vojait les statues de ces mêmes divinités revêtues de leur armwc et portant le casque sur la tète. C'était là que les fff^èires gardaifflitla bannière des troupes. Les prêtres seuls avaient le droit d'o&ir un saqifice i^ux dieux, etleprivil^ de s'asseoir dans le temple, tandis que rassemblée restait debout. Dans les ciroonstanoes graves^ ils s& jetaient la bce contre terre en prononçant des paroles ioîatelligiUAS. Us posaient leurs lèvres sur One duverture pratiquée daw ie sol, et adressaient tolit bas des questions à un myslé*rieuz oracle, puis ils recouvraient l'ouverture «vec une ttotte de gazon vert et rac(mtaienl au peuple ce qu'ils venaient d'apprendre ^

Une autre tradition rapporte que la capitale de la jêù^ vÎDce de Redarier était Rbetra. Cette ville avait neuf por^ tes. On y voyait un temple magnifique, et dans ce temple était la statue de Radigart en or, couverte d'une peau de buffle et portant une hallebarde à la main. Celait k« dieu de la force et de l'honneur.

Siwa était la déesse de la fécondité et die l*amoar« On la représentait sous la figure d'une jeune fille toxiteïiue, à ^ voUée seulement par u^ longue dievèlure <pii des*

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