‹ Lettres sur le PonthieuChapitre 10 sur 24 · TOISON -D'OR ET SA FAMILLE · texte numérisé non relu

TOISON -D'OR ET SA FAMILLE

bourgeois et qui se refuseroit à porter les charges que tous bourgeois supportent ».

Dans plusieurs circonstances, et notamment à l'occasion du refus qui lui avait été adressé, on remarque le surnom de Toison-d'Or attribué à Jean de Saint-Rémy, concurremment avec celui de Galois. Ce surnom de Toison-d'Or était pour lui comme un titre de gloire, et tel fut l'avis de ses descendants qui, en 1540, le portaient encore, en souvenir de la plus grande illustration de leur race. Sous ce même surnom , Galois de Saint-Rémy fut maintenu jusqu'à nouvel ordre dans ses fonctions de lieutenant du capitaine d'Abbeville, le 21 juillet 4 477, après la mort de Charles le Téméraire sous les murs de Nancy. — Saint-Rémy avait épousé en premières noces Jacqueline d'Estouteville, et en secondes noces Nicole de Hardenthun. Il acquit avec elle, en 4 472, d'Antoine de Hardenthun, gouverneur de Saint- Valéry, son beau-frère, la seigneurie de Guisny, au bailliage de Hesdin, moyennant 115 livres 9 sols. Saint-Rémy était déjà avancé en âge quand il contracta une troisième union avec Anne Le Vasseur. 11 mourut dans le cours de l'année 1500, laissant plusieurs enfants : du premier lit Philippe, son héritier et Marguerite, femme de Jacques de Gouy, seigneur d'Eguinegatte, et du deuxième lit Nicolas, auteur de la deuxième branche, Marie, femme de Jean de Saint- Arnould, seigneur de Tailly, etN... femme de N... de Saint-Souplix, écuyer.

Philippe de Saint-Rémy, écuycr, seigneur de Saint-Rémy, Blencourt, Vincheneul, et Heudelimont, épousa Anne de Pierrecourt. Possesseur, dès 1502, de l'héritage de son père, il était mort en 1540, après une existence obscure. Ses enfants furent Jean, et Hélène apanagée des fiefs de Biencourt et de Vincheneul qu'elle apporta à son mari Jean Quiéret, écuyer, seigneur du Caurroy. — Jean de Saint-Rémy, plus connu sous le nom de Galois de Saint-Rémy ou de Toison-d'Or, mourut sans enfants et peut-être sans alliance. Sa sœur étant décédée sans postérité, avant le 30 mai 1539, les héritiers du sang furent appelés à recueillir la succession. Ce fut Marie de Gouy, sa nièce et la fille de sa sœur Marguerite, qui eut la terre de Saint-Rémy-en-Campagne pour laquelle elle servit un dénombrement le 18 avril 1540. En rapprochant cette date de la loi qui régissait les fiefs et qui ordonnait d'en donner l'aveu dans les quarante jours de la possession par voie d'achat ou d'héritage, on arrive à connaître l'époque exacte du décès de Jean de Saint-Rémy, qui dut avoir lieu en mars 1540.

Le XVIe siècle devait voir s'éteindre la postérité de Toison-d'Or. La branche cadette ne survécut que quelques années à peine à la branche aînée. Elle avait eu pour chef Nicolas de Saint-Rémy, écuyer, fils puîné de Galois de Saint-Rémy et de Nicole de Hardenthun, sa deuxième femme, et par conséquent petit-fils de notre chroniqueur. La sei-

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gneurie de Guisny, acquise par son père, lui avait été destinée et la mort de Galois l'en mit en possession dès 1501, ainsi que le témoigne le relief servi par lui à cette date. De Jeanne de Biencourt, sa femme, il avait eu Adrien, et Marguerite, alliée à Jean de Prouville, seigneur de Harponlieu. Adrien de Saint-Rémy, écuyer, seigneur de Guisny, Bouchon et Sourdis, fut élu en Ponthieu, et habitait à Abbeville, sur la place Saint-Pierre, dans une maison sur remplacement de laquelle fut édifié au XVIIIe siècle Fhôtel de Selincourt, 11 était mort avant 1553. Sa femme, Marie de Belloy, ne lui avait donné qu'une seule fille : Catherine de Saint- Rémy, dame de Guisny, qui épousa Robert d'Ailly, chevalier, seigneur de Domqueur. Elle s'allia en deuxièmes noces à Jean de Calonne, baron d'Alembon, avec lequel elle vendit Guisny, en 1560, moyennant 800 livres. La dernière descendante de notre chroniqueur survécut près de vingt ans à son mari et mourut fort âgée dans les dernières années du XVIe siècle.

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Oui, Monsieur, le célèbre comte de Galloway était notre compatriote et il avait des biens considérables en Ponthieu, où sa succession éveilla tant de cupidités. La fortune surprenante de ce petit gentilhomme est un exemple de plus des jeux du destin qui se plaît à élever les humbles et à humilier les superbes. J'ai recueilli sur lui, sur sa famille, quelques notes; je vais les rassembler et elles éclairciront, je l'espère, cette question qui vous intéresse, me dites-vous, d'autant plus que vous l'avez moins étudiée.

Galloway n'était pas le nom de ce personnage

historique, puisqu'il était Français : il fut au sur plus le seul de sa t ami lie qui le porta. Selon l'usage aussi bizarre que regrettable, pendant les derniers siècles, de prendre des noms de fief lesquels il était difficile, sinon impossible, de trouver le nom patronymique, le père de Galioway s'appelait Ruvigny, à cause d'un petit fief qu'il avait à Behen, tandis que son véritable nom était Massue. On s'explique d'autant moins qu'il ait quitté le second pour adopter le premier, que d'abord il était chef de nom et d'armes, et qu'ensuite l'un rappelait en Ponthieu des souvenirs honorables tandis que l'autre n'y avait absolument aucune signification. On ne peut d'ailleurs lui faire un crime d'avoir agi comme tant d'autres le firent avant et après lui. 11 faut vivre avec son temps. Quoi qu'il en soit, ces gentilshommes eurent l'heureuse chance de s'élever toujours. Partis d'assez bas, ils arrivèrent aussi haut qu'on le puisse désirer, et quand il mourut, le dernier de sa race, lord Galioway n'avait plus rien à envier à personne en fait de litres et de dignités.

Je n'ai jamais pu savoir jusqu'où les Ruvigny et les Galioway prétendaient faire remonter leur noblesse, mais de mes recherches il résulte que s'ils avaient voulu dépasser 1 350, ils auraient été obligés de quitter le domaine de l'histoire pour entrer dans celui de la fable. Jean Massue, en picard Machue, qui vivait bourgeois d'Abbeville encore en 4390? est le premier avec lequel s'établit la filiation sui-

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vie. S'il n'était réellement pas noble, il était bourgeois, et cela valait alors quelque chose : il pouvait du reste très-bien se faire que tout en se qualifiant seulement bourgeois il eût été néanmoins bon gentilhomme. Combien d'exemples n'en rencontrerions nous pas dans l'histoire d'Abbeville, alors que tant de nobles trouvaient plus d'avantages et de sécurité pour leur fortune et pour eux-mêmes à les abriter sous le beffroi de la commune, qu'à demeurer dans leurs manoirs, pour y courir les chances de la guerre quand l'ennemi envahissait le pays, ou pour y répondre aux fréquents appels du souverain?

Noble ou non, Jean Massue, à cause de sa bourgeoisie, était au-dessus du commun, car n'était pas bourgeois qui voulait : il fallait être nommé par le corps municipal, qui se montrait avare de cet honneur, et cela supposait toujours que le personnage admis à la bourgeoisie jouissait de quelque fortune. Jean Massue était appelé Yainé, pour le distinguer de son fils que l'on avait surnommé le jeune ou le josne, ainsi que l'on disait alors. Je n'ai pu découvrir le nom de sa femme, mais il est supposable qu'elle appartenait, comme lui, à la bourgeoisie d'Abbeville. Le fils né de cette union, Jean Massue, dit le Jeune, qualifié bourgeois d'Abbeville, vivait encore en 1409, et d'Emmeline, sa femme, il avait eu un fils, nommé Jean comme lui. Ce troisième Jean Massue fut le premier qui prétendit à la noblesse ou qui voulut relever celle de ses ascendants. Toujours est-il qu'il prit le titre d'écuyer

et qu'il avait pour le soutenir une certaine fortune, car, en deux occasions, en 1 407 et en 4 441 , on le voit prêter de l'argent à la ville. 11 avait un fief à Cambron. Dès 4442 il était mort, sans doute, puisque l'on ne retrouve plus à Abbeville d'autre Massue que Jean, quatrième du nom, son fils, allié à Maroie de Canchy. D'eux est issu Nicolas Massue, écuyer, qui perdit son père en 4 451 et vécut luimême jusque vers Tan 1500. Le nom de sa femme est inconnu, et il eut d'elle un fils, Thierry, avec lequel nous commencerons à sortir des ténèbres.

Thierry Massue fut bien authentiquement gentilhomme, et se qualifia toujours écuyer. Il habitait à Abbeville, en 4515 et en 4524, avec sa femme nommée Péronne de Bellengreville et fille d'Eustache de Bellengreville, écuyer. Thierry eut trois fils, Nicolas, son principal héritier, Jean, dit l'aîné, père de Suzanne, femme de Jean Matiffas, écuyer, seigneur de la Salle, dont une fille alliée à Flour Le Vasseur, écuyer, seigneur d'Ouville; le troisième, Jean, dit le jeune, n'eut aussi qu'une fille, nommée Rachel, femme d'Antoine de l'Espine, écuyer, et mère de Daniel de l'Espine, écuyer, qui d'Hippolyte Délegorgue eut Marguerite, alliée à M. de Violaine, lieutenant général des armées du roi. Ces deux familles de Le Vasseur et de l'Espine furent les premières à revendiquer l'héritage de lord Galloway ; cela ne leur servit à rien, et je vous en ferai connaître tout à l'heure bien d'autres à qui cela ne servit pas davantage.

Nicolas Massue se trouva donc, à un moment donné, le seul représentant mâle de sa famille. Il vivait en 4567. M. Le Fèvre de Caumartin, mort en 4 803, avait mis en circulation une singulière tradition relative à Nicolas et à sa famille. Il prétendait que Daniel Massue, aïeul de lord Galloway, était un fils naturel de son ancêtre le garde des t sceaux, ce magistrat si vertueux. Voici comment il établissait cette surprenante prétention. Jean Le Fèvre de Caumartin, général des finances en Picardie, réussissant bien dans ses affaires, avait acheté la seigneurie de Vitz-sur-Authie des le début de sa fortune. Il y envoya son fils Louis qui était un jeune homme et qui, frappé de la beauté de la meunière, Hélène d'Ailly, la courtisa et en fit sa maîtresse. Hélène, qui appartenait à la religion réformée, devint enceinte. Le père, effrayé du scandale que cette aventure allait faire dans le pays, à cause de la complication de religion, et craignant qu'elle ne nuisît à l'avenir de son fils, à qui tout le monde reconnaissait beaucoup d'esprit , et sur qui il fondait de grandes espérances, envoya Louis à Paris et chercha un mari pour la meunière dont la famille menaçait de faire du bruit. Il finit par mettre la main sur Nicolas Massue, gentilhomme pauvre et peu scrupuleux, à qui ce mariage parut avantageux; et, il le fut, en effet, car M. de Caumartin ne négligea rien pour le récompenser de sa complaisance. L'enfant d'Hélène d'Ailly fut baptisé sous le nom de Nicolas Massue : il reçut le pré-

nom de Daniel et fut élevé dans la religion de sa mère.

Il n'est pas nécessaire, Monsieur, de faire ressortir toute l'invraisemblance de cette belle invention, non plus que d'une autre, recueillie par Conrart, et qui, supprimant tous les Massue, jusqu'à Daniel dont je vais parler, lui donnait pour père l'abbé des Alleux, frère du fameux Joachim de Bellengreville, grand prévôt de France : mais ce qu'il y eut de plus particulier, c'est que le marquis de Bellengreville, prétendant à cause de cette histoire à la succession de lord Galloway du chef des Fontaines et des Bellengreville, soit qu'il ne la connût qu'imparfaitement ou qu'elle ne servît pas suffisamment ses intérêts, en faisait circuler une nouvelle version à son usage; il disait que de Nicolas Massue était né Jacques, lequel, ayant épousé Mlle de Caumartin, fille d'Hélène d'Ailly et de Louis Le Fèvre de Caumartin, avait eu d'elle Daniel Massue. Ce qui achevait de le persuader, c'est que dans le contrat de mariage de Daniel Massue figuraient tous les Le fèvre Caumartin comme parents maternels. H cherchait partout le contrat de Jacques Massue qu'il disait avoir été passé en 1580, mais il le chercha inutilement, ainsi que vous pouvez le croire. La vérité est que Nicolas Massue fut l'époux d'Hélène d'Ailly ; mais celle-ci, loin d'être meunière, était fille d'Antoine d'Ailly, écuyer, seigneur de La Mairie et de Pierrepont, et de Charlotte de Faraerhon, et appartenait à l'illustre et ancienne maison

d'Ailly. Elle était de la religion réformée et y convertit son mari. La chose se fit si secrètement que personne ne s'en douta.

Nicolas demeurait à Abbeville, dans une des maisons qui lui venaient de Jean Massue, son quintaïeul, près du Pont de Talance, et il y vivait fort retiré. Dans l'enquête faite en 4579 pour dresser la liste des huguenots d' Abbeville, le curé, le receveur et les marguilliers de Saint-Vulfran-en-Chaussée déclarèrent que Nicolas et Jean, son frère, étaient fortement soupçonnés d'hérésie1. Leurs

1 Voici le résultat de cette enquête et les noms des personnages accusés d'appartenir à la religion réformée. Ce document n'a jamais été publié, et c'est ce qui m'engage, Monsieur, à vous le communiquer : — Paroisse de Saint-Vulfran : Nicolas et Jean Massue, Claude d'Arrest, maître de la Croix-d'Or; Antoine Touzel, Firmin d'Escauffour et son fils, Quentin Vérité, Nicolas Le Roy et son frère, Jean Grégoire, Pregen et sou frère, Adrien d'Offouel, receveur du sieur de Saint-Rémy; Pierre Froissart ; — paroisse de Notre-Dame de La Chapelle : Guillaume Chendrets, Louis Tillette; — paroisse du Saint- Sépulcre : Nicolas Bouquet, Vitrier; — paroisse de Sainte- Catherine : Louis Ballen, seigneur du Titre; François Le Grand, seigneur de Saucourt; — paroisse de Suint-Jacques : Jeun Carpentier, Jacques Zabette, Cossart Sanson, Bourgeois, armurier; — paroisse de Saint-Nicolas : Jeanne Voisin, Jean L'Orfèvre, Nicolas Randon, Antoine de Belleval , écuyer; François Foucquart, receveur des tailles; — paroisse de Saint-Êloy : le capitaine Carpentin, seigneur de Bray, le capitaine Carpentin, seigneur de Berlettes; le capitaine Carpentin, seigneur de Lugermont; leur mère, Marguerite de Boubers-Bernâtre; Jean Carpentin, doyen de Saint-Vulfran ; Galois Carpentin, seigneur de Cumont, gouverneur de Saint-Riquier ; Louis Carpentin, Simon Carpentin, contrôleur au grenier au sel ; Galyot Carpentin , Philippe de La Rue, procureur du roi , et sa femme ; —

voisins déposèrent qu'ils les croyaient aussi de la religion, qu'on ne connaissait pas leur fortune ni où étaient situés leurs biens, mais qu'ils vivaient fort modestement et sans se mêler de commerce. Il parait que l'on ne se borna pas à l'enquête , car, peu après, Nicolas et Jean se plaignirent devant les magistrats d'être imposés à une taxe exorbitante par suite du mauvais vouloir de leurs concitoyens à leur égard. Nicolas finit même par se retirer aux Alleux où il avait des fiefs, ainsi qu'à Béhen, et notamment le fief de Ruvigny dont son fils porta le nom. Il y mourut vers i 584, et fut enterré dans l'église de Béhen. Quand son fils, Daniel, se fut ouvertement déclaré en faveur des fausses doctrines, on exhuma de l'église le corps de son père et on le déposa ailleurs; je n'ai pu savoir où. En attendant, Hélène d'Ailly, qui survécut longtemps à son mari, résidait aux Alleux, et pendant la minorité de ses enfants elle laissa administrer leur fortune par son neveu, Antoine de l'Espine, ccuyer, qui demeurait à Huchenneville. On assure qu'elle mourut réconciliée avec l'Église et que ses trois filles suivirent son exemple. L'une d'elles fut Françoise,

paroisse de Saint-Georges : hYançois Cacaiie, notaire; Antoine Callongne, notaire; Jean Le Prévost, notaire; Christophe de Mons, élu; la veuve de Nicolas Herniel, Guillaume de Bray, archer; Philippe Pille, chirurgien; Gargant; — paroisse de Saint-Gilles : Guy Boinet, Jean Bonnart, Jean Despréaux, Jean Pîgné, Éloy du Bourguier, Sébastien de Rentières, lieutenant de rohe courte; Jean Gillet, avocat, et Jean Manessier.

abbesse d'Épagne pendant plus de cinquante ans, de 4587 à 4639, et qui dans sa jeunesse aurait, dit-on, fait beaucoup parler d'elle : on a été jusqu'à prétendre qu'elle aurait eu deux filles tandis qu'elle était en religion. De toute cette nombreuse famille il ne resta que le seul Daniel, ses frères s'étant souvent battus avec MM. de Créquy de Langle, parce que ceux-ci avaient aussi leur demeure aux Alleux et à Behen, et ayant tous successivement péri dans ces combats qui rappelaient ceux des temps barbares.

Daniel de Massue, chevalier, seigneur de Ruvigny, se trouva donc riche et seul possesseur des biens des Alleux, de Béhen, du Plouy, de Vismes et de Rogeant. Il était né en 1575 et fut élevé page chez le duc de Sully. La protection du ministre et celle du garde des sceaux Caumartin ne lui firent pas défaut et l'aidèrent à jeter les premiers fondements de la fortune de ses enfants. Henri IV l'eut en estime au point de lui confier le gouvernement de la Bastille et de tenir sur les fonts du baptême son premier-né qui, en conséquence, fut appelé Henri. 11 est parlé de M. de Ruvigny dans plusieurs mémoires de ce temps-là , et notamment à propos de la mort du maréchal de Biron. Ruvigny trouva dans ses emplois, le moyen d'amasser de l'argent avec lequel il acquit de grandes terres, entre autres deux mille journaux sur la Caillemotte, Sangatte et Rougecambre, près de Calais, le seul fief du pays reconquis érigé en faveur de la maison de

Monchy-Senarpont, à cause des services rendus par Jean de Monchy, seigneur de Senarpont, à la reprise de Calais. M. de Ruvigny mourut en 1613, âgé seulement de trente-six ans. De Madeleine de Pinon de Fontaine, sa femme, sœur de Marie de Fontaine, alliée à M. de Bellengreville, il laissa Henri, nommé par le roi Henri IV, Maximilien, nommé par le duc de Sully et mort sans alliance, Sarah et Rachel, dite la belle et vertueuse huguenote, à laquelle Tallemant des Réaux a consacré un chapitre de ses curieux mémoires. C'était, ditil, une belle personne qui épousa M. de La Maisonfort, gentilhomme du Perche, et en secondes noces un Anglais d'une haute naissance, le comte de Southampton du nom de Wriothesley. Cette union, en créant aux Ruvigny des alliances parmi la haute aristocratie de l'Angleterre, fut d'un grand secours à Henri de Massue, frère de Rachel, et lui prépara les voies quand il quitta le royaume après la révocation de redit de Nantes, et quand il alla chercher un asile dans ce pays hospitalier aux religionnaircs.

Henri de Massue, marquis de Ruvigny, naquit en 1610, et se fit une réputation dans le métier des armes avant de s'en faire une plus sérieuse dans le métier de diplomate et parmi la vie si difficile de la cour. Il avait eu d'abord une jeunesse assez orageuse et beaucoup de bonnes fortunes, quoiqu'i. fut «rousseau » comme le rapporte son beau-frère, le satirique Tallemant. Élevé dans la maison du duc de Sully, le protecteur de son père, et mêlé de

bonne heure au plus grand monde, Ruvigny fut pendant longtemps Famant avoué de MUe de Rohan, qui épousa par la suite Henri Chabot et le fit duc de Rohan. Il faut lire dans Tallemant toutes les péripéties de cette liaison que personne n'ignorait, Chabot moins qu'un autre, ce qui ne l'empêcha pas de poursuivre philosophiquement ses projets de mariage. Ruvigny servit le roi au siège de La Rochelle, à l'attaque du Pas de Suze et à la conquête de la Savoie et de la Lorraine. Ayant eu permission de lever un régiment d'infanterie, il le conduisit en Italie en 1644, et fit toute la campagne en qualité de colonel. Pendant les troubles de la régence d'Anne d'Autriche, il se montra ennemi constant des frondeurs et zélé serviteur du roi pour lequel il combattit en Flandre, contre les princes, dans l'armée commandée par M. de Turenne. Maréchal de camp dès 1646, il fut, le 10 juillet 1652, nommé lieutenant général, et ici se termine sa carrière militaire.

Ruvigny était un huguenot sincère, mais aussi dévoué à son roi qu'à sa religion : c'était alors une qualité rare chez les religionnaires. Il avait de l'esprit et de l'honneur : il avait donné de nombreuses preuves de son courage sur les champs de bataille comme dans des rencontres particulières, dans l'une desquelles, à Mantoue, il tua M. de Boisd'Ennemets, mais après avoir reçu un grand coup d'épée dans le côté. La confiance que mettaient en lui les huguenots qui le regardaient, disait-on,

LETTRE YIII

comme « leur pape » , et l'estime que lui témoignaient les catholiques, le désignaient naturellement au choix du roi pour remplir les délicates fonctions d'intermédiaire entre le gouvernement et une partie remuante, parce qu'elle était maltraitée, de la population du royaume. Il fut créé, en 1653, député général des églises protestantes, et s'acquitta de sa mission avec autant de loyauté que d'adresse, Rappliquant à maintenir la paix et la concorde entre des partis hostiles et si peu faits pour s'entendre. Les relations qu'il entretenait avec les pays protestants, avec la Suisse, la Hollande, l'Allemagne, furent très-utiles au roi qui l'employa dans certaines affaires d'importance, et toujours avec succès. Les parentés et les alliances que lui avaient créées en Angleterre le mariage de sa sœur avec le comte de Southampton , le firent choisir par Louis XIV pour traiter deux affaires délicates avec le roi Charles IL En 1669, Ruvigny fut donc chargé de rompre le traité d'alliance contre la France conclu entre l'Angleterre, la Suède et la Hollande. Il réussit si bien qu'en 1675 il retourna dans le même pays, non plus avec mystère, mais au grand jour et en qualité d'ambassadeur extraordinaire. Il parvint, Tannée suivante, à faire signer le traité de 1676 par lequel le roi Charles, humiliant sa couronne devant celle de Louis XIV, acceptait de Versailles une pension qui le fit tomber bien bas dans l'estime de ses sujets.

Huvigny n'avait pas seulement travaillé pour son

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pays : il s'était fait connaître et apprécier, et, sans s'en douter, il s'assurait un asile pour sa vieillesse et jetait les premiers fondements de la fortune de son fils. Quand arriva la révocation de Pédit de Nantes, Ruvigny fut, avec le maréchal de Schomberg, le seul à qui le roi offrit de rester en France, en tolérant dans leur maison l'exercice secret de leur religion, terme moyen trouvé par Louis XIV pour ne pas se priver des services de deux hommes éminents. Tous deux refusèrent. Ruvigny s'était d'ailleurs fait naturaliser Anglais quelque temps auparavant, en prévision de ce qui allait arriver. Malgré son grand âge et les facilités qui lui étaient offertes, il partit avec ses deux fils et sa femme, Marie Tallemand. Le roi, chagrin de son départ, mais lui restant favorable jusqu'à la fin, lui laissa la faculté d'emporter de ses biens ce qu'il voulut et lui assura la jouissance de ce qu'il ne pouvait emporter, c'est-à-dire de ses terres et seigneuries. On le regretta fort. Les Anglais, sachant ce qu'il valait, le reçurent avec distinction, mais il refusa tout ce qu'ils lui offrirent, ne demandant que le repos après une carrière si bien remplie qu'il termina à Greenwich, en 1689.

Le fils aîné de Ruvigny, Henri de Massue, marquis de Ruvigny, né le 9 avril 1648, avait trentehuit ans quand son père passa en Angleterre : depuis huit ans il Pavait remplacé comme député de ceux de sa religion sans que l'on se fût aperçu du changement, la sagesse et l'esprit du père

paraissant revivre dans le fils. Cette sagesse se démentit bientôt., car, devenu Anglais de fait, placé dans une situation considérable par ses parentés avec plusieurs grands seigneurs, il ne sut pas résister à l'attrait des emplois auxquels il pouvait prétendre. Guillaume d'Orange, qui était monté sur le trône en 1688, fut heureux de se l'attacher et lui donna le commandement d'un régiment de cavalerie exclusivement composé de religionnaires français réfugiés. Le frère cadet de Ruvigny, Pierre, appelé M. de La Caillemotte, laid de visage et mal tourné, et qui n'avait ni les talents de son père ni la bravoure de son frère, servait sous ses ordres et il fut tué sans alliance en Irlande, en 1 690, à la bataille de La Boyne, où le régiment de Ruvigny se distingua fort.

L'année d'après, en 4691, Ruvigny quitta son nom pour prendre celui de baron Portarlington que le roi Guillaume lui accorda comme récompense de ses premiers services : ce titre fit bientôt place à celui de vicomte, puis de comte Galloway et de pair d'Irlande, en 1697.

Après la soumission de l'Irlande, milord Galloway passa en Flandre et fut fait prisonnier en 4693 à la bataille de Nerwinde, où il soutint avec son régiment le choc de la gendarmerie française. Mais les généraux français qui l'avaient connu personnellement et qui avaient connu son père, charmés

de son courage et sachant que le -roi , fort irrité contre lui, ne lui ferait aucun quartier, le laissèrent s'évader le jour même. Cette histoire ne fut jamais bien éclaircie , de sorte que beaucoup de gens en défendirent les généraux qui ne daignèrent pas s'en défendre eux-mêmes. En 1694, Galloway fut envoyé en Piémont avec le double titre d'ambassadeur d'Angleterre auprès du duc de Savoie et de lieutenant général et commandant en chef l'armée anglaise auxiliaire. 11 y contribua à la capitulation de Casai, mais l'allié de son roi, Victor- Amédée II, le trahit et traita avec la France sans en avertir Galloway qui ne l'apprit que par la rumeur publique et, tout offensé qu'il fût , n'en put rien laisser paraître. On le rappela en juin 4 696 pour le créer vice-roi d'Irlande, et il conserva ce poste jusqu'en 4704 qu'il fut envoyé servir en Portugal comme simple officier général. Il y secourut Gibraltar, assiégea Badajoz, y fut battu et perdit le bras droit.

Lord Galloway fut plus heureux l'année suivante à la levée du siège de Barcelone, et il obtint le commandement en chef au détriment du comte de Peterborough qui se retira aussitôt. Il s'était rendu maître de presque toute l'Espagne et il était entré à Madrid, le 26 juin 4706; mais il fut obligé de reculer dans le royaume de Valence, et il y perdit contre les Français la sanglante bataille d'Almanza, le 25 avril 4707. Dans cette journée où l'on eut le

curieux spectacle d'un Anglais réfugié, Berwick, commandant les Français, et d'un Français réfugié commandant les troupes anglaises, lord Galloway ne s'épargna pas puisqu'il y perdit un œil. Depuis lors, quoi qu'il pût faire, son étoile commença à s'obscurcir. En Portugal, à la Gudina, il fut battu le 7 mai 4709, et peu s'en fallut qu'il ne tût fait prisonnier. De retour en Angleterre après la paix d'Utrecht, le Parlement lui demanda compte de sa conduite à Almanza, mais il n'en fut rien de plus, et le collier de la Jarretière, les titres de membre du conseil privé et de grand justicier d'Irlande auraient pu effacer le souvenir de ses disgrâces. Toutefois, on prétendit qu'il ne pouvait se consoler d'avoir servi contre son pays et d'avoir si mal reconnu les bontés du roi qui le laissait jouir de ses biens, comme il avait fait pour son père. Ce ne fut qu'en 1711, et après plusieurs avertissements d'avoir à s'amender, que le roi se décida à prononcer la confiscation. Rayneval, dont Galloway se qualifiait marquis, fut vendu à M. de Court de Bonvilliers, la Caillemotte fut donnée à M. de Barbezieux, et le surplus devint le partage du cardinal de Polignac.

Lord Galloway n'était pas marié et fut le dernier de sa race. Toutes les fais qu'il venait en France, il passait par Abbeville où il savait qu'il avait des parents et des héritiers : il les mandait auprès de lui, leur donnait à dîner et leur promet-

tait qu'il ne les oublierait pas dans ses dernières dispositions. M. de Bellengreville, père du dernier marquis de ce nom, en était un, plutôt pour le désir qu'il avait de l'héritage qu'à cause de ses droits purement imaginaires. M. Le Vasseur d'Ouville était un prétendant plus sérieux, ainsi que M. Ternisien de Rousselin, tous deux du côté des Watiftas. Un sieur du Caron, procureur à Amiens, qui se présentait aussi, du chef des d'Ailly, avait été écarté comme parent trop éloigné, et l'on disait à ce sujet qu'à côté de M. de l'Ëspine, héritier également, on aurait dû placer, pour être juste, un paysan de Cambron , nommé Mathieu Carue, à qui, par sa femme, une l'Ëspine déchue, fille d'un l'Ëspine et de sa servante, devait revenir une part de la fortune de lord Galloway. Mais ce laboureur ne fut pas appelé, et il n'eut rien à regretter, car les autres n'en retirèrent que des moqueries et le regret de s'être montrés si empressés auprès de lord Galloway, quand il traversait Abbeville : ils tachèrent de s'excuser en disant que Galloway paraissait sérieux et de bonne foi, et qu'il semblait très-maladif, avec son visage pâle et sa tète penchée sur son épaule comme si les douleurs l'avaient empêché de la tenir droite. Mais lord Galloway ne mourut qu'en 4721, à l'âge de 73 ans, en ne laissant rien à ses parents du Vimeu, ce qui prouva aux héritiers désappointés, qu'il ne faut pas toujours se fier aux apparences.

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