POUR
Dans une de mes précédentes lettres, Monsieur, je vous ai donné un aperçu du système judiciaire qui régissait Abbeville au moyen âge; je vais aujourd'hui vous exposer le système administratif tel qu'il était encore mis en pratique à la fin du XVIII* siècle. Pour beaucoup de gens, et vous êtes de ce nombre, l'histoire de France, comme l'histoire locale, ne remonte pas au-delà de 1789. Les faits antérieurs à cette désastreuse période, à quelque siècle qu'ils appartiennent, n'apparaissent pour
vous et pour eux qu'à travers un épais brouillard, si même ils ne sont pas absolument perdus dans une complète obscurité. S'il est permis, jusqu'à un certain point, d'ignorer le moyen âge, il ne devrait pas en être ainsi pour les temps modernes, parmi lesquels je classe le siècle dernier. Pour vous instruire, je vais faire de l'érudition à bon marché, car c'est dans un almanach que j'irai la puiser. Si vous voulez aujourd'hui vous rendre compte de l'organisation administrative de votre ville d'Abbeville, n'est-ce pas là encore que vous trouverez des renseignements complets et précis? Pour vous donner à mon tour une idée de ce qu'était Abbeville en 1786, où trouverai-je de meilleures indications que dans l'almanach de cette année? Et que ce mot ne vous fasse pas rire. Ce petit volume, ne l'a pas qui veut, et parmi ceux qui le possèdent, combien l'ont jamais ouvert? Si vous l'aviez "fait, je ne serais pas obligé de le faire aujourd'hui.
J'ai souvent entendu reprocher à l'administration française la complication de ses branches, et par suite le trop grand nombre de fonctions pour un trop grand nombre d'employés. C'est un dédale où l'on se perd, et, si l'on s'y retrouve, il faut conclure que la besogne, bien faite par cinq personnes, Test mal ou insuffisamment par les dix personnes qui y travaillent ou paraissent y travailler. C'est un abus que ne guérissent pas les années qui s'écoulent : il a de profondes racines dans le passé. Loin de dénigrer une époque qui eut ses gloires et
l'àLNANACH DE PONTHIEU POUR 1786 183
ses grandeurs, une époque que j'aime, je voudrais pouvoir la défendre contre les attaques aussi injustes que passionnées dont elle est toujours l'objet. Ici pourtant le zèle de l'ami le plus sincère se trouve en défaut. Le reproche que l'on fait à la France de 1867, il faut également l'appliquer à la France de 1786 : jugez-en. En 1786, Abbeville n'avait pas moins de seize administrations, tant civiles que militaires. Si vous n'en trouvez pas plus aujourd'hui, en trouverez-vous beaucoup moins?
Dans les trois ordres qui composaient la population du royaume, le clergé avait le premier rang. S'il est relégué aujourd'hui à la cinquième place, en 1786 son nom était inscrit en tête de l'almanach de Ponthieu. Il était représenté à Abbeville par un chapitre royal, quatorze paroisses, sept couvents d'hommes, sept de filles, trois hôpitaux et une commanderie de Malte. L'église de Saint -Vu lfran, qualifiée « insigne, royale et collégiale », avait un doyen, titré en même temps conseiller-clerc, M. Fuzelier; un chantre, un trésorier, vingt chanoines, vingt-sept chapelains, un maître de musique, quatre chantres, quatre musiciens et huit enfants de chœur. Les chanoines étaient à la nomination du roi : on remarque parmi eux MM. Traullé, Duval de Conteval, Maurice de Baynast, Danzel et Descaules. Ils jouissaient de beaux privilèges, et notamment du patronat, sur dix des quatorze paroisses de la ville, et de revenus jadis fort considérables, mais qui avaient toujours été en s amoindrissant. La fortune
du chapitre était administrée par quatre maîtres de fabrique nommés par les chanoines; jadis, ils étaient désignés par les trois États du Ponthieu, et les noms de MM. Gaillard de Boëncourt, de la Poterie, Clemenceau de La Gaultray et Lefebvre du Grosriez justifiaient l'importance que Ton attachait à cette élection.
Les paroisses furent aû nombre de quatorze : c'étaient les églises de Notre-Dame-du-Chastel, de Saint-Nicolas, de Sainte-Catherine, de Saint-Paul, de Notre-Damc-de-la-Chapelle, du Saint-Sépulcre, de Saint-Gilles, de Saint- Jacques, de Saint-Éloi, de Saint-André, de Saint-Jean- des-Prés, de Saint Jeande-Rouvroy, de Saint-Georges et de Saint-Vulfranen-Chaussée. Dix étaient à la nomination du chapitre de Saint -Vulfran, et les autres à celle du prieuré de Saint-Pierre, le premier et le plus ancien, puisqu'il fut fondé vers Tan 4100, des sept couvents d'hommes que renfermait la ville. Les autres sont les Cordeliers, fondés en 1229; les Chartreux en 4301, les Minimes en 4 499, les Capucins en 4599, les Carmes en 4642, et les Jacobins en 4660. Le prieur commandataire de Saint-Pierre était, en 4786, M. de Grimaldi, évèque de Noyon, et le prieur claustral, résidant, dom Hireil de Masclarett, ayant sous ses ordres un prévôt sous-prieur, un sacristain, le prieur de Saint-Jean-du-Vivier, et la justice du prieuré composée d'un bailli, d'un procureur fiscal et d'un greffier. Ce bailli, M. Dargnies de Fresne, avocat, l'était en même temps de