LE COMPTE
DE
LANCELOT DE BACOUEL
En feuilletant un jour le Nobiliaire de Picardie il me vint à l'esprit que l'étude de l'ensemble avait fait son temps; que le moment était venu de s'appliquer aux détails et qu'il convenait, en conséquence, de doter d'un nobiliaire spécial le Ponthieu qui n'en avait pas encore. C'était une œuvre délicate mais attachante, la matière était nouvelle et avait presque l'attrait indéfinissable qui s'attache à l'inconnu. Il en est résulté deux gros volumes
dans lesquels j'ai eu occasion de faire revivre des personnages presque ignorés ou si bien oubliés que leur nom ne réveille aucun souvenir parmi cette génération ou même parmi celle qui Ta précédée. Au nombre de ces races disparues et sur lesquelles l'oubli a étendu ses voiles les plus épais, il faut classer la famille de Bacouel. Un commencement incertain, une existence obscure, une fin paisible et sans bruit, tel est en peu de mots l'historique de cette maison. Ne croyez pas pour cela, Monsieur, que mon projet soit d'appeler votre attention sur des faits ou des personnages d'un ordre absolument secondaire, de raviver une toile aux couleurs trop effacées; non certes. L'archéologue a sa mission nettement tracée : s'il est de son devoir de fouiller les ruines des palais, il est de son devoir aussi de laisser dormir en paix la cendre des chaumières. Je ne vous dirai donc des Bacouel que ce qu'il est strictement nécessaire d'en dire pour justifier le titre de ma lettre : ayant à vous entretenir d'un document qui intéresse l'histoire de notre Ponthieu, je ne puis pourtant pas laisser dans l'ombre celui, quel qu'il soit, dont la main l'a tracé.
Auprès d'Amiens, dans le canton de Conty, est situe le petit village de Bacouel : il appartenait, au XI 11^ siècle, à des seigneurs qui en portaient le nom. Leur existence nous est révélée à chaque page du cartulaire de Picquigny, dont ils étaient feudataires, et les anciens armoriaux nous ont con-
servé leur écusson à deux bars adossés sur un semé de croisettes recroisctées. A l'époque où ceux-ci disparaissaient de l'Amiénois, grandissait à Abbeville une famille du même nom, dont les membres se paraient de la qualification d'écuyers sans avoir eu besoin de lettres d'anoblissement ou de passer par les charges municipales auxquelles la munificence de Charles V avait permis de conférer la noblesse. Sur les sceaux de ces hommes nouveaux on voyait en champ d'or trois fleurs ou ancolies d'azur, emblème héraldique rare en France et unique en Ponthieu. Y avait-il parenté ou communauté d'origine entre les Bacouel de l'Amiénois et ceux d'Abbeville? Il y a lieu de croire que oui, malgré la différence d'armoiries, puisqu'il n'était pas rare, à une certaine époque, de voir le blason servir d'insigne personnel plutôt qu'héréditaire, puisqu'il me serait facile de vous citer nombre de familles ayant modifié ou même changé tout à fait leur écusson. Quoiqu'il en soit donc, en 4 496, vivait à Abbeville Lancelot de Bacouel, écuyer. Était-il réellement fils de Valeran de Bacouel, chevalier, seigneur du dit lieu, et de Bonne d'Auxy de Monceaux, ce qui l'eût doué d'un brillant état civil ? Je n'ose l'affirmer, car il me faudrait vous expliquer pourquoi et comment il aurait été privé de la seigneurie patronymique, pourquoi il aurait été s'établir à Abbeville, pourquoi il y aurait accepté une situation si inférieure à celle de son père, tous points difficiles à élucider, car, en ma-
tière généalogique, présomption ne fait pas titre. Faisons donc bonne et large la part de l'incertain et occupons-nous de l'homme seulement, puisque nous ne pouvons ni éclaircir son origine ni raisonner sur ses ascendants.
Lancelot de Bacouel, écuyer, receveur pour le roi en Ponthieu, habitait à Abbeville sur la paroisse de Saint-Nicolas et sa maison occupait remplacement sur lequel était édifié au XVIIIe siècle le grenier au sel. 11 présenta ses fiefs en 4 498 ; il avait de la fortune et il fut sans doute l'un des bienfaiteurs de l'église de Saint-Vulfran puisque l'on remarquait ses armes à l'une des fenêtres de cette église; elles y étaient même brisées d'un besant en abîme, d'où il faut conclure que Lancelot n'était que le puîné. Il occupa pendant de longues années, de 1496 à 4519, ses fonctions de receveur dont les appointements s'élevaient à 120 livres. Chargé de percevoir les revenus du bailliage d'Abbeville, Lancelot de Bacouel était tenu de se transporter, à des époques déterminées, dans le chef-lieu des autres bailliages qui composaient le comté de Ponthieu. Dans ces circonstances, sa suite, fort modeste, n'était composée que d'un commis : tous deux voyageaient à cheval, et il leur était alloué des frais de déplacement grâce auxquels le receveur trouvait moyen d'augmenter le chiffre de son budget.
Lancelot n'était pas brave et il ne cherchait pas à se prévaloir d'une qualité qui ne lui était pas
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indispensable. Homme de plume, il eût sans doute été fort embarrasse pour manier l'épée et il aimait mieux charger de ce soin de plus habiles que lui. C'est lui-même qui, dans ses comptes, a fait l'aveu naïf de l'excusable faiblesse qui lui servait à battre monnaie. En présentant, en effet, la carte à payer de ses déplacements, il n'oubliait pas de faire entrer en ligne de compte la nécessité où il s'était trouvé de se faire « convoier par aucuns nombre de gens de pied pour doubte de mauvais garçons destre surprins es foretz et lieux dangereulx, parce qu'il est besoing faire publier aux dits lieux la venue du dit receveur pour tenir pretz les dits escus, sur quoy faisant il y a de grans dangiers pour luy et ses gens ». Il fallait donc que le roi soldât l'escorte destinée à protéger en même temps le receveur et la recette.
Lancelot donna naissance à deux branches dont les membres figurèrent presque tous parmi les officiers civils du roi en Ponthieu. La branche aînée s'éteignit à la fin du XVIe siècle dans les familles de Bernes, de Brouilly et de Pageot : la branche puînée, qui compte un siècle d'existence de plus, eut pour dernier représentant Philippe de Bacouel, vicomte de Saigneville, mort en novembre 4689, presque ruiné et séparé de Marie-Françoise de Longueval, sa femme. Ce qui restait de ses biens, c'est-à-dire la vicomté de Saigneville, alla grossir le patrimoine de la riche et puissante famille de Saint- Blimond.
Les fonctions de receveur du comté de Ponthieu ne constituaient pas une sinécure, à ce qu'il parait. Sans compter les déplacements auxquels Lancelot était tenu, elles nécessitaient un grand luxe de chiffres et d'écritures. Le compte de la recette, établi chaque année à la Saint-Jean-Baptiste, était représenté par un gros volume in-folio : celui que je possède, sur vélin, d'une écriture lisible mais assez fine, n'a pas moins de 306 feuillets ou 612 pages. Commencé à la Saint-Jean-Baptiste 4500, il se termine le jour même de la Saint-Jean-Baptiste 1501, et se partage en deux grandes divisions, recettes et dépenses, subdivisées elles-mêmes en une infinité de chapitres embrassant toutes les branches de l'administration du Ponthieu. A ce titre, il donne une idée assez complète des usages du pays : on y trouve de curieux renseignements sur les mœurs de l'époque, sur le prix des denrées et des matériaux de construction, ainsi que sur l'organisation administrative et judiciaire. C'est ce qui m'a déterminé à le feuilleter et à en extraire les passages de nature à vous intéresser.
Le domaine du comté de Ponthieu était considérable et il s'étendait sur les cinq bailliages d'Abbevilie, de Rue, de Waben, de Crécy, d'Arguel et d'Airaines, sur les châtellenies de Hélicourt, du Crotoy, du Gard, du Titre dont, par parenthèse, le château n'existait déjà plus en 1500, puisque le châtelain habitait alors une maison dans le village; sur Port, Cambron, Montreuil, Soues, Martain-
ncville-sur-Mer et Êpagne. Les censives du seul bailliage d'Abbeville produisaient annuellement 557 livres 3 sols 2 deniers parisis en argent, 1 0 setiers 3 provendières et 4 boisseau de blé, 8 setiers
3 provendières et 1 boisseau d'avoine, 54 chapons,
4 chapons en pâté, une paire de chaussons de blanchet, quatre paires d'éperons dorés, une rose vermeille, deux chapeaux de roses vermeilles et une vire ferrée. Le compte, qui s'étend longuement sur les cens des quatre autres bailliages, est divisé en deux parties d'égale étendue, recettes et dépenses. Les recettes s'établissaient sur les forfaitures, l'exploitation des forets domaniales du comté, les amendes des eaux et forêts, les rachats, reliefs, quint-deniers, ventes de fiefs nobles et non nobles, la clergie, le scel royal et enfin les terres louées à ferme. Le chapitre des dépenses comprend les rentes, les aumônes perpétuelles, les gages d'officiers, les travaux et réparations, les voyages, frais de courriers et de justice. Chacun de ces articles fera l'objet d'un paragraphe spécial.
En tète du chapitre des cens et redevances en nature, Lancelot de Bacouel a pris la sage précaution de nous initier aux dénominations des mesures dont il va se servir : il rappelle que le muid contient douze setiers, le setier deux mines, la mine deux provendières, et la provendière quatre boisseaux. C'est ainsi que l'on mesurait l'avoine et le blé, et ces mesures avaient cours dans tout le Ponthieu : elles ne changeaient pas. Il n'en était pas
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ainsi du blé qui, dans les différents marchés, subissait des cours différents. Par exemple, en 4 500, à Abbeville, à Crécy, à Port, à Cambron, à Arguel, à Soues et à Epagne le blé valut en moyenne 34 sols tournois le setier et 7 sols l'avoine : à Rue et à Waben, le blé se maintint à 37 sols 6 deniers, tandis que l'avoine n'était payée que 6 sols. Après ces renseignements préliminaires, sorte de mémento indispensable pour la conversion en argent des redevances en grains, Lancelot fait une énumération verbeuse de ces cens où il n'y a de remarquable que le prix de quelques denrées d'un usage fréquent. Vous saurez donc qu'un chapon vivant se vendait 48 deniers parisis, un chapon en pâté 2 sols parisis, une poule 42 deniers, un muid de vin 24 sols parisis, un muid de sel 40 sols 6 deniers parisis, le millier de harengs valait 40 sols.
Sous le titre forfaitures, on désignait, en 4500, les confiscations de maisons et de biens faites sur les criminels : ces confiscations étaient prononcées au nom du comte de Ponthieu dont elles arrondissaient le domaine, et qui les donnait à ferme et en percevait la location. Or, comme les crimes étaient fréquents, comme le meurtre entraînait la confiscation, que le condamné fût banni ou exécuté à mort, comme enfin les biens confisqués ne changeaient ni de nature ni de destination, il s'ensuit que cette branche de revenu ne faisait que s'accroître. C'est ainsi qu'en 4 500, pour ne citer que quelques exemples, le roi devint possesseur d'une
maison à Rue provenant de Pierre Hervé, exécuté à mort; d'une maison située à Abbeville dans la rue aux Jongleurs, tenant au prieuré de Bicncourt, et provenant de Jean Pépin, banni du royaume; d'une maison et d'un jardin à Arrest, confisqués sur Mathieu du Bout, prêtre, qui avait assassiné Pérotin du Jardin ; à Ambreville, de la maison de Jeannequin Le Sueur, banni de France pour homicide sur Thoraassin du Bos; à Franleu, de la maison de Jean Blondin, meurtrier de trois frères du nom de Cambron; enfin, àLongpré, de la maison de Jean Levasseur, assassin de Pierre Le Moictier. Je pourrais vous en énumérer bien d'autres encore, ce qui ne fait pas l'éloge du caractère de nos compatriotes dans ces temps reculés, mais à quoi bon ? puisqu'il s'agit toujours des mêmes crimes suivis du même châtiment : c'est toujours la même cause produisant les mêmes résultats. Il vaut mieux arrêter les yeux et la pensée sur de moins sombres tableaux, et vous allez voir que les revenus du comte de Ponthieu n'avaient pas pour unique source la perversité de ses sujets.
Les forêts constituaient la principale richesse de l'apanage de nos comtes. En 1500, elles couvraient encore de vastes étendues, et c'est pour ainsi dire de nos jours seulement que l'on a songé à doter l'agriculture de terrains excellents et jusqu'alors improductifs. Au domaine appartenaient donc les forêts de Crécy, d'Arguel, de Cantatre, le bois Blassel, le bois de Guesles touchant à Cantatre,
le bois de Ponthoiles, le bois du Gard-lès-Ruc, le bois du Roi au Titre, à Hesdimont sur Airaines,
le bois de la garenne du Titre, etc Ils étaient
exploités par coupes régulières : le taillis et la haute futaie étaient vendus séparément et à des époques différentes. Dans la forêt de Crécy on faisait chaque année plusieurs coupes comprenant presque toujours de vingt à vingt-cinq journaux vendus à un seul adjudicataire. En 4500, le prix moyen du journal était de 7 livres. Le roi se réservait les arbres à fruit, les a vieux estallons de quesne » et « dix estallons de quesne » par journal. Pour les ventes de hautes futaies, on procédait par lots de deux arbres : le hêtre, qui s'y rencontre le plus fréquemment, valait H sols. Ces adjudications attiraient un grand concours de monde, et parmi les acquéreurs nous remarquerons beaucoup de gentilshommes, Mmc de Buleux, Eustache d'Aoust, bailli d'Abbevillc, Philippe de Saint-Rémy seigneur de La Motte, M. de Bours, Nicole Maupin, Gauvain de May, M. d'Eaucourt, Jean Journe, Pierre Gaude, M. de Douriez, Charles de Gribauval, mayeur d'Abbeville, Nicolas Gourlé, châtelain du Gard, l'abbé de St-Riquier, etc., etc...
Qui terre a guerre a, dit-on; c'était alors comme aujourd'hui. Les délits forestiers se multipliaient dans une surprenante proportion : leur nombre prouve du moins que les sergents ou gardes des forêts et garennes prenaient leurs fonctions au sérieux et gagnaient consciencieusement leurs
gages, pourtant bien minimes, comme vous le verrez au chapitre des appointements des officiers. Les délits, dans le compte de Lancelot de Bacouel, sont divisés en deux séries, ceux au-dessus et ceux au-dessous de GO sols d'amende. Dans la première série, et au nombre des personnages taxés à l'amende de 60 sols, vous remarquerez Pierre de Thubeauville qui avait été avec deux chiens dans la forêt de Crécy, Jean Clevet, de Saigneville, qui avait déniché des grues et autres oiseaux de rivière, Valeran Ratel qui avait laissé errer quarante porcs dans la forêt, et qui dut payer 2 sols 6 deniers pour chacun, Jean Visage qui avait coupé des bouleaux, et enûn Raoulquin de Créquy qui avait chassé plusieurs fois aux lapins dans la garenne de Tourmont; il était gentilhomme et récidiviste, aussi n'en fut-il pas quitte à moins de 1 0 livres parisis. — Les délits punis d'une amende de moins de 60 sols sont plus communs : Martin Julien , de Caumartin, paye 50 sols parisis parce que l'on a trouvé chez lui six jambons de sanglier; Jean Cou- Ion paye 40 sols pour avoir « tendu aux oiseaulx de proye et perderis » ; 10 sols d'amende à Geoffroy Warin dont les vaches ont été saisies dans la foret d'Arguel ; 20 sols à Jean Broullart qui a « tendu aux connins » (lapins) dans la garenne de Bailleul ; Mahieu et Jean Gambart payent 1 0 sols pour deux a bottes de vergues » prises dans le bois du Roi; Jean Lévesque, meunier d'Yvrench, paye 7 sols pour avoir enlevé quatre cordes de bois dans la
forêt de Crécy; l'ébranchage d'un hêtre est taxé à 7 sols 6 deniers. Les délits ordinaires sont assimilés ici aux délits forestiers et figurent au même chapitre du compte, quoiqu'il ait pour titre : Amendes des eaux et forêts. Jean le Norment est condamné à 4 livres d'amende pour avoir brûlé une haie et une pièce de lin appartenant à Jean Blondin ; amende de 4 0 livres à Dunct Gendre qui a « prins une fille » contre son gré; 12 livres à Guerard Ruppel, dit Grimaut, boulanger, lequel a voulu « prendre une fille de bas aage par force et aultrcs maléfices ». Jean Le Prévost, de Franleu, et Pérotin Arnoul sont taxés à 16 livres pour « avoir gastyé Jehan Le Clerc et sa femme, contrainct le dit Le Clerc à monstrer sa couronne et la dite femme ses mamelles ». Les coups se payent 6 livres. Jean Becquefèvre est condamné à 1 00 sols parisis parce qu'il a tiré son épée pour en frapper son beau-frère; Colin du Fresnoy à 14 livres parisis pour avoir « tiré de nuyt une vire d'arbalestre et frapé au ventre Guiot Le Monnier, jeune filz à marier » ; on fait enfin payer 4 livres à six individus qui ont arraché une haie entourant la chapelle du Busmenard.
Une des branches du revenu consistait encore dans les droits de rachat, de relief, de quint-denier et de vente de fiefs nobles et de ténements en roture, dans les droits de clergie et de sceau : ce n'était pas une des plus lucratives, à en juger par les chiffres posés par Lancelot de Bacoucl. Vous
savez, Monsieur, qu'un fief, noble ou non, ne pouvait changer de possesseur et de destination, à quelque titre que ce fût, sans un acte constatant que la suzeraineté restait la même : cet acte comportait des lettres d'aveu ou de relief et une finance proportionnée à l'importance du fief. De 4500 à 4501, le droit de relief ne produisit qu'une somme insignifiante. Je ne constate guère que sept gentilshommes qui eurent occasion de relever des fiefs nouvellement acquis, et je vous donne leurs noms : ce furent Enguerran Damiette, Robert de Belloy, Oudart de Verchocq, Jacques de Mannay, Jean Le Caron, Guillaume de Bellengreville, tous écuyers, et Jossine d'Estouteville, veuve de Jean Blosset, chevalier. — Sous l'article recettes communes, je trouve la désignation de terres et de masures, dans les cinq bailliages, appartenant au comte de Ponthieu et données par lui à ferme à des cultivateurs, par lots de peu de valeur. C'est ici que se termine la première partie du compte de Lancelot de Bacouel.
M. le receveur du roi en Ponthieu était un homme d'ordre et sa comptabilité pourrait être citée comme un modèle. Les dépenses ne le cèdent pas aux recettes pour la prolixité et la minutie des détails : il n'est pas jusqu'aux plus minimes qui ne soient accompagnées d'un commentaire. Non-seulement Lancelot explique et justifie les dépenses qui ont été faites, mais il se croit même obligé d'insister sur celles qui ne l'ont pas été. Grâce à ces sages
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précautions, nous t couverons dans cette deuxième partie à faire une moisson aussi curieuse et aussi abondante que dans la première. J'en excepterai pourtant le chapitre des rentes servies à des églises, à des couvents et à des particuliers, ainsi que celui des aumônes perpétuelles, et je m'arrête aux gages d'officiers. André de Rambures, sénéchal de Ponthicu, recevait 240 livres par an et 80 livres comme grand-maître des eaux et forêts; Lancelot de Bacouel touchait 4 20 livres; Pierre Gaude, conseiller et avocat du roi, 10 livres; Philippe Dorémieux, procureur du roi, 32 livres; Guillaume de Raimesnil, maître des ouvrages du roi, c'est-à-dire architecte, 30 livres; Mille le Vacquier, substitut du procureur du roi « en la cour spirituelle de Monseigneur l'Évesque d'Amiens », 60 sols parisis; Eustache d'Aoust , écuyer , bailli d'Abbeville , 40 livres ; Guillaume de Formanoir, bailli de Rue, 30 livres; Baudrain de La Motte, écuyer, bailli de Waben, 30 livres; Jean Le Roy, écuyer, bailli de Crécy, 30 livres; Gérard de la Trenquie, bailli d'Airaines et d'Arguel, 32 livres; Louis de Hallwin, chevalier, seigneur de Piennes, capitaine des châteaux du Crotoy et de Rue, 600 livres; Colinet Gourlé, châtelain du Gard et du Titre, 40 livres; Gauvain de May, châtelain de Crécy, 20 livres. Les fonctions de châtelain obligeaient à la résidence dans le voisinage de la forêt. C'était le châtelain qui marquait les coupes de bois et qui surveillait leur exploitation. Aucun abattage ou enlèvement
d'arbres ne pouvait se faire sans son concours, et, quand le maître des ouvrages en réclamait pour ses travaux, le châtelain l'accompagnait et martelait ceux que le maître des ouvrages lui désignait. Il ne pouvait jamais agir sans un ordre écrit du grand maître des eaux et forêts : il n'avait en résumé l'initiative d'aucune mesure : tout son rôle se bornait à un contrôle incessant : c'était, en propres termes, un garde général dont la charge pourtant faisait des envieux et était entourée d'une considération réelle puisqu'elle ne fut jamais exercée, à Crécy, que par des gentilshommes. Sous les ordres du châtelain fonctionnait une petite administration composée d'abord d'un « rachasseur de baistes sauvages yssans hors de la forest » nommé alors François de la Boissicre : il avait 20 livres de gages : ses fonctions consistaient à chasser les fauves qui s'aventuraient dans la plaine et à les forcer de regagner l'abri des vieilles futaies où elles étaient relativement en sûreté; il entretenait, dans ce but, une meute de neuf chiens dont la nourriturc lui était payée à raison de 8 deniers parisis par juur, c'est-ù-dire 12 livres 3 sols 4 deniers parisis par an. les sergents ou gardes étaient au nombre de huit; leur traitement représentait, pour chacun, exactement la même somme que la nourriture de la meute du « rachasseur ». L'arpenteur, ou « mesureur sermenté du roy », Raoul Senault, touchait 9 livres, ainsi que rabatteur de bois, Jean Le Devin; à quoi il convient d'ajouter pour le pre-
mier 4 0 sols parisis par chaque vacation employée au layage des coupes, et 8 sols parisis par jour pour chacun des bûcherons qui travaillaient avec le second. On avait déjà compris la nécessité d'avoir dans la forêt des routes d'un accès facile pour l'exploitation : leur entretien incombait à Jean Offroy, qui recevait pour cela 42 livres. La garde et le nettoyage des mares existant dans la forêt étaient confiés à Jacques de Boubers, écuyer, avec les mêmes émoluments. — Le système administratif de la forêt d'Argucl était moins compliqué : elle n'avait qu'un sergent ou garde, Etienne Catnpion, payé 60 sols parisis, bien moins cher, comme vous voyez, que ses collègues de la forêt de Crécy. Charles de Compiègne recevait 42 livres pour surveiller la garenne de Tourmont.
Au maître des ouvrages du roi appartenait la direction et la surveillance des travaux de toute nature, de la construction et de la réparation des édifices. Il donnait les plans, préparait les devis et mettait en adjudication « à la chandelle » les travaux à exécuter. Avait-on besoin de quelque arbre, il était tenu de se transporter d'abord chez le maître des eaux et forêts, puis, muni de son autorisation écrite, il allait trouver le châtelain de la foret et lui désignait les arbres convenables que le châtelain devait marquer aussitôt. Pour chacun des déplacements du maître des ouvrages en dehors d'Abbeville, il lui était alloué 40 sols parisis. En 4500, Guillaume de Raimesnil eut à faire exécuter
de grosses réparations à la Cour Ponthieu et à faire édifier la prison du château de Waben. Le compte de dépenses qu'il présenta à Lancelot de Bacouel contient plusieurs renseignements sur le prix des matériaux : le cent de tuiles coûtait 16 sols 9 deniers, le raille de briques 24 sols tournois, le setier de chaux 3 sols 6 deniers ; le fer était à 8 et 10 deniers la livre, le plomb pour couvertures à 8 deniers la livre, la soudure à 2 sols la livre, les faitissures à 8 deniers la pièce ; on payait 64 sols pour Téquarissage de seize chênes : la journée d'un couvreur était comptée 1 0 sols et celle d'un manouvrier 2 sols 6 deniers.
Le dernier chapitre du compte de Lancelot de Bacouel est vaste et embrasse divers ordres de matières qui n'ont aucun rapport entre eux. Le receveur l'intitule : Voyages, Messageries et Frais de justice, c'est-à-dire frais occasionnés par les missions confiées aux officiers du roi, par leurs déplacements pour son service et par l'arrestation et l'exécution des criminels. Dans les « messageries », on ne trouve rien qui soit digne d'être noté, à l'exception de 16 livres données à Jean Accarl, sergent royal, pour avoir été à Lyon porter au roi, en réponse à la demande qu'il en avait faite le 30 mai 1499, le rôle des nobles, fieffés et arrièrefieffés en état de porter les armes. Les dépenses judiciaires nous fournissent en revanche de plus amples renseignements. Si le comte faisait bonne et prompte justice, celle-ci n'était pas gratuite, elle
était d'autant plus méritoire qu'elle n'était pas à bon marché. 11 n'en coûtait pas moins de 6 livres 4 4 sols et 9 deniers au roi pour punir un criminel. Ici les exemples abondent et je n'aurai que l'embarras du choix; je m'arrêterai à celui-ci : Mariette Matorel entretenait des relations criminelles avec Jean Véron qui avait épousé sa cousine germaine. Quoiqu'elle eût été avertie que si elle persévérait dans cette mauvaise voie elle serait battue de verges par tous les carrefours de Rue et bannie à perpétuité, elle n'en tint pas compte, fut arrêtée, enfermée dans le beffroi de Rue et fouettée en place publique Telles furent les dépenses occasionnées par cette exécution : aux trois sergents qui allèrent arrêter Mariette Matorel, 9 sols, au geôlier qui l'eut pendant onze jours sous sa garde, à 42 deniers par jour, 43 sols 9 deniers; au même qui alla chercher à Abbeville l'exécuteur, 8 sols; à Denis Cousin, bourreau, pour son déplacement et ses honoraires, 29 sols; au charretier qui la promena dans la ville de Rue, 5 sois. — Le geôlier avait son tarif, comme s'il eût tenu un hôtel garni. Il en coûtait au roi 4 2 deniers par jour pour garder en prison un criminel. Le geôlier de la cour Ponthieu, Jean de Bourgogne, fournissait la prison de chandelles et de fagots à 8 sols le cent. Quant au bourreau, il faisait payer à part chacun des détails de l'exécution : avait-il à fouetter un voleur, il réclamait d'abord 48 deniers pour ses verges et pour ses gants, puis 20 sols pour s'en servir, et
s'il fallait couper une oreille c'était encore 20 sols de plus. Malgré cela, Denis Cousin, exécuteur des hautes œuvres du comté de Ponthieu, n'y trouvait pas de quoi vivre : il avait été obligé de demander à Lancelot de Bacouel \ 00 sols afin de pouvoir continuer à habiter à Abbeville où la vie était chère, ce qu'il n'aurait pu faire sans « aucun don ou courtoisie ».
Parmi les dépenses de cet article je trouve un détail, qui, quoique n'étant pas à sa place, mérite d'être consigné ici : c'est un payement de 24 sols fait à Martin de Guen, orfèvre, pour une demi-once d'argent employée à « rabiller » le sceau du comté de Ponthieu qui était usé, et pour avoir refait la chaîne du sceau qui était rompue en plusieurs endroits. Le sceau et la chaîne pesaient ensemble, après cette opération, 3 onces et 48 « eslellins » d'argent. — Sachez enfin, Monsieur, que les chapelains de la cour Ponthieu chantaient chaque année le jour de Sainte-Croix, dans leur chapelle, une « haulte messe solempnelle » pour le roi et pour ses prédécesseurs : mais ne croyez pas que ce fût pour l'amour de Dieu. Cela coûtait au roi 24 sols; car, en ce temps-là comme aujourd'hui, tout se payait, jusqu'à la prière.