‹ Lettres sur le PonthieuChapitre 17 sur 24 · MONSIEUR DE MELUN · texte numérisé non relu

MONSIEUR DE MELUN

Ne trouvez-vous pas, Monsieur, que le titre de ma lettre ressemble à une énigme? Cette phrase incomplète, laissant le champ libre à l'imagination, paraît être une question qui attend une réponse. Rassurez-vous, la réponse ce n'est pas vous qui serez chargé de me la faire et je ne veux pas laisser longtemps votre esprit en suspens. Quand donc mourut M. de Melun, que fit-on ? On l'enterra et c'est précisément de son enterrement que je vais vous parler aujourd'hui. Le choix du sujet aura

peut-être lieu de vous surprendre, mais veuillez vous rappeler ce que je vous ai dit dans une de mes précédentes lettres : je vous ai invité à faire avec moi quelques excursions dans le domaine de l'histoire; or, le pays est vaste, et tant de chemins différents le parcourent ! Je suis aussi de ceux qui préfèrent les sentiers tortueux à l'implacable rigidité de la grande route, qui aiment la promenade sans but déterminé, où le hasard les guide et en s' asseyant parfois à l'abri de la haie ou du buisson. Il en est de mes promenades dans le passé comme de celles que je fais chaque jour dans nos campagnes. Je vous parlais hier de Lancelot de Bacouel et de son compte : pourquoi ? Je n'en sais vraiment rien. Je ne sais pas davantage pourquoi ni comment le nom de M. de Melun et la date de sa mort sont tombés sous mes yeux. M. de Melun était un personnage à Abbevillc, au XVIII0 siècle; cela m'a faft supposer qu'on n'avait pas dû l'inhumer comme un petit bourgeois. J'ai cherché et j'ai trouvé en effet un pompeux récit de la cérémonie funèbre qui préoccupa Abbeville pendant au moins une semaine entière, et qui laissa dans l'esprit des assistants un souvenir assez frappant pour que l'un d'eux ait cru devoir en retracer les moindres détails. Empruntant à cet inconnu ses notes sans prétention, je les livre à votre examen. J'agis ici en vertu d'un procédé littéraire bien connu, mais alors que tant d'autres s'empressent de taire la source à laquelle ils ont puisé à pleines mains, vous me rendrez la

justice de reconnaître que, loin de les imiter, je me suis donné le mérite d'un aveu spontané. Vous avez dû, plus d'une fois, assister aux pompes qui accompagnent l'enterrement d'une notoriété politique, diplomatique ou militaire : je vais fournir un terme de comparaison en vous racontant ce qui avait lieu, il y a un siècle, en semblable circonstance. C'est à vous maintenant , Monsieur , de décider lesquels, dans le choix des honneurs suprêmes, s'y entendaient le mieux, de nos pères ou de nous.

Je crois n'être contredit par personne en vous disant que la maison de Melun a été l'une des plus illustres du royaume et qu'elle pouvait marcher de pair avec les grandes races qui furent l'honneur et le plus ferme appui de la monarchie française. Il n'est pas un recueil généalogique, pas un traité historique, pas une bibliothèque ou un cabinet d'archives dans lesquels vous ne trouviez les traces des seigneurs de Melun. Vous verrez partout leur bel arbre généalogique qui a pour tige Josselin, vicomte de Melun en 992, et qui, dans les trois derniers siècles, a produit un si grand nombre de rameaux riches en titres et en dignités de toute nature. Mais c'est en vain que, parmi eux, vous chercheriez celui des princes d'Épinoy, l'un des mieux partagés au point de vue des vanités de ce monde. Pourquoi, me demanderez-vous ? Le motif en est bien simple : c'est le même qui a fait disparaître de la scène du monde politique les Ven-

dôme et les Montmorency dont je vous ai retracé l'histoire, c'est-à-dire une résidence plus ou moins prolongée à Abbeville. L'air des villes de province était funeste à ces nobles maisons : elles y venaient chercher le repos et la tranquillité, elles y trouvaient l'oubli. A Abbeville même, c'est tout au plus si quelques curieux des choses du temps passé savent que la maison qui porte le n° 30 dans la rue des Minimes, et qui est transformée en auberge, servit d'habitation pendant deux siècles à MM. de Melun. On ne se souvient pas davantage qu'à peine arrivés à Abbeville ils s'empressèrent de doter la ville d'un nouveau couvent, celui des Dominicaines ou Sœurs Blanches, dont l'église, édifiée grâce à leurs libéralités en 1603, fut consacrée et livrée au culte le 29 juin 4608. En échange de ces bienfaits, ils ne demandaient aux religieuses qu'un peu déterre pour y reposer dans l'éternité. Inhumés tous, hommes et femmes, dans le monument qui leur devait son existence, furentils réveillés en 4794 par le marteau des démolisseurs qui ne laissa rien subsister de leur ouvrage ? Les hommes de ce temps ne respectaient rien. Grâce à eux, si l'on voulait retrouver les ossements de ces puissants du monde, c'est sous le sol d'une écurie d'auberge de la rue Saint-Jcan-des-Prés qu'il faudrait aller les recueillir.

La mauvaise fortune s'acharna donc après cette branche de la maison de Melun. Tant de misères succédant à tant de grandeurs ! En faut-il davan-

tage pour nous intéresser? Laissez-moi donc, Monsieur, avant de vous initier aux détails de l'inhumation du dernier des Melun, remonter assez loin dans leur passé et retracer à grands traits leur histoire et les motifs de leur établissement en Ponthieu.

Jean, vicomte de Melun, grand chambellan de France, s'était marié deux fois : de Jeanne, dame de Tancarville, sa première femme, il avait eu sept fils , dont la dernière descendante , Marguerite , épousa, en 4 417, Jacques d'Harcourt, baron de Montgomery, le même qui tint si longtemps en Ponthieu, et d'une main si ferme, le drapeau du Dauphin, et qui eut l'honneur d'y être le dernier défenseur de la cause nationale. Isabelle d'Antoing, dame d'Épinoy, deuxième femme de Jean, lui donna un (ils, Hugues, auteur des princes d'Épinoy, devenus après 4 417 les aînés de leur race, et qui, pour cette raison, portèrent toujours depuis les pleines armes de Melun. En épousant Marguerite de Picquigny, Hugues s'était uni par un premier lien avec notre province : son fils, Jean de Melun, vicomte de Gand, chevalier de la Toisond'Or, veuf de Jeanne de Luxembourg, en noua de plus intimes et y acquit droit de cité. Son alliance avec Jeanne d'Abbeville le lit deux fois pair du Ponthieu et l'un des plus riches seigneurs du pays. Il fallut néanmoins d'autres circonstances pour y attirer ses descendants.

Quatre générations s'étaient écoulées; rien ne

faisait présager que les Melun dussent jamais quitter la Flandre dont ils étaient connétables héréditaires, et le service du roi d'Espagne qui en avait décoré trois du collier de la Toison-d'Or et qui avait érigé pour le quatrième, en 1545, la terre d'Épinoy en principauté. Mais Pierre de Melun, prince d'Épinoy, gouverneur du Hainaut, s'étant engagé, en 1577, dans la révolte des Provinces- Unies contre l'Espagne, vit ses biens confisqués et parvint à s'enfuir. Aux comtes d'Egmont et de Horn, qui essayaient de le retenir, il fit cette réponse : « J'aime mieux être un prince sans terres qu'un comte sans tète ». Et l'événement ne tarda pas à justifier la prédiction contenue dans ses paroles. Chacun sait, en effet, la fin tragique des deux malheureux seigneurs dont le sang ne servit même pas à reconstituer la nationalité de leur pays. Laissant dans Tournay sa femme, Chrétienne de Lalain, qui s'y fit assiéger par le duc de Parme, le prince d'Épinoy vint chercher un asile à Abbeville où son nom était connu, honoré, et où il comptait des parents. Il était alors absolument dénué de tout. Son propre frère, Robert, puis son beau-frère, Lamoral, prince de Ligne, s'étaient fait successivement adjuger non-seulement ses biens, mais ses titres; ils lui avaient pris jusqu'à son nom, et le prince de Ligne se fit appeler le prince d'Épinoy jusqu'en 1602. Pierre de Melun ne conservait plus aucun espoir de retour dans sa patrie: devenu veuf, il épousa Hippolyte de Montmorency-

Bours et ne quitta plus Abbeville où il mourut en 1600. De cette union naquirent cinq fils et deux filles : Guillaume, dont je vous entretiendrai tout à l'heure, Henri, marquis de Richebourg, filleul du roi Henri IV, et dont la mort seule a conservé le souvenir à la postérité.

Au mois de septembre 1607, il fut tué en duel à Amiens par Charles, sire de Rambures, maréchal de camp, celui que l'on avait surnommé le brave Rambures. Le rang des deux adversaires et l'issue tragique de cette rencontre lui donnèrent un grand retentissement. Le prince de Ligne, sénéchal de Hainaut, qui était réconcilié avec ses neveux et qui venait tout récemment de leur rendre l'héritage de leur père, fit appeler M. de Rambures. Mais, si le défunt était le filleul du roi, si le duc de Sully, en qualité de petit-fils d'une Melun, s'intéressait vivement à ces jeunes seigneurs et leur en avait donné de sérieuses preuves en contribuant à la restitution de leur apanage, de leurs titres et de leurs dignités, M. de Rambures avait un ami et un zélé protecteur dans François d'Orléans, comte de Saint-Paul , et le roi, bon connaisseur en courage, faisait grand cas de lui et avait besoin de ses services. Henri IV lui fit défendre, par un exempt de ses gardes, d'accepter le cartel du prince de Ligne, et il le manda auprès de sa personne. Ce fut en cette circonstance qu'il lui écrivit la lettre suivante; je la transcris ici, d'après l'original existant aux archives du château de Rambures,

car elle est peu connue : a Monsr de Rambures, j'ay este bien ayse d'apprendre par celle que m'a escripte mon cousin le comte de Saint-Paul , que le capitaine Arnault, exempt de mes gardes, vous ayt trouvé et faict deffenses de ma part de recevoir aucun appel du séneschal de Haynault. Et parce que je ne veus que la querelle que vous avés avec luy passe plus outre, je vous fais ce mot pour vous dire que vous ne faciès faulte, incontinent icelle receue, de me venir trouver où je seray, sans vous arrestcr à la crainte que vous avés que vos créanciers vous puissent faire arrester, car, tandis que vous aurés avec vous le dict capitaine Arnault, ils ne le pourront et vous garantirés de cela. A Dieu, Monsr de Rambures. Ce XV septembre, à Paris. Henry. »

M. de Rambures avait, à ce qu'il paraît, des affaires assez embarrassées, et il craignait beaucoup plus ses créanciers que le roi. Il obéit néanmoins à l'ordre de Henri IV et se rendit auprès de lui à Paris. Sa présence ne fit que raviver l'incident au lieu de l'étouffer. Dans une lettre écrite à Sully, le 6 octobre, le roi revient sur ce duel qui paraissait tenir fort à cœur à son ministre, et lui dit : « J'ai receu vostre lettre pour le faict du prince d'Espinoy; je l'ay envoyé visiter trois fois. Il regrette fort son frère et ne fait que pleurer. Ceux du quartier de la Bastille le voudroient animer contre le comte de Saint-Paul, jugés en le subject, lequel estoit il y a huict jours (c'est-à-dire depuis

huit jours) à Calais quand le combat s'est faict. » Fort heureusement pour M. de Rambures, le crédit du comte de Saint-Paul avait balancé dans l'esprit du roi celui de Sully demandant vengeance pour la mort de son parent. — Henri de Melun n'était pas marié, et il avait à peine vingt-deux ans.

Je reviens aux autres enfants de Pierre de Melun et d'Hippolyte de Montmorency-Bours, et qui furent : Mathias, mort jeune à Abbeville; Henri-Anne, marquis de Richebourg, capitaine de cuirassiers, mort à marier en novembre 1 630 ; Hippolyte-Anne, femme du prince d'Aremberg, et Anne, alliée le 5 septembre 4611 au duc de Bournonville.

Guillaume, prince d'Épinoy, fils aîné de Pierre, celui que le roi Henri IV envoyait visiter trois fois, et qui pleurait tant la mort de son frère, en laissant toutefois à son oncle le soin de la venger, avait obtenu de lui, en 1602, de rentrer en possession des biens paternels Cette transaction fut confirmée et garantie successivement par l'archiduc et l'archiduchesse, gouverneurs des Pays-Bas, par Louis XIII, par les Provinces-Unies des Pays-Bas et par le roi d'Angleterre. Vous voyez, Monsieur, que M. de Melun n'était pas un homme de peu de chose. Il fut chevalier de la Toison-d'Or, sénéchal de Flandre, grand bailli du Hainaut, et il mourut d'une fièvre pourprée à Saint-Quentin, le 8 septembre 1635. Ernestine de Ligne-Aremberg, sa deuxième femme, ne lui donna pas moins de onze enfants. L'aîné, Ambroise, prince d'Épinoy, «ayant

esté extrêmement blessé à ung combat au siège d'Aire », ainsi qu'il le dit lui-même dans son testament du 5 août 16il, mourut des suites de sa blessure à l'âge de vingt-six ans. Il avait toujours habité Abbeville; cela résulte de ses dernières volontés, que le baron de Chepy fut chargé de faire exécuter : il y avait laissé des dettes chez plusieurs marchands; il veut que son cœur soit déposé dans l'église des Dominicaines, à côté de celui de son père : il était donc Abbevillois de fait, et il aimait son pays; il y menait joyeuse vie, buvant, jouant à la paume avec tous les jeunes gentilshommes, et courtisant les jolies paysannes; mais, du moins, il ne les oublie pas en mourant, et je trouve dans son testament un legs de cent écus d'or à une jeune fille de Boubers, nommée Antoinette Querme, « pour une cause à luy cognue ». Ambroise avait sans doute de graves reproches à se faire à l'endroit de sa sœur aînée, Claire-Marie, car il lui demande longuement pardon. Celle-ci eut alors la plus belle occasion de pratiquer la charité chrétienne; car, s'étant retirée avec sa mère dans le couvent des Dominicaines, que son père avait fondé, elle y fut chargée de veiller sur la dépouille mortelle de ce frère qui l'avait offensée.

La mort prématurée d'Ambroisc de Melun fit passer tous ses titres sur la tète de son frère puîné, Alexandre-Guillaume, qui, de Jeanne-Pélagie de Rohan-Chabot eut Louis de Melun, prince d'Épinoy, maréchal de camp, mort le H novembre 1704,

laissant d'Élizabeth de Lorraine-Lillebonne, Louis de Melun, duc de Joyeuse, lieutenant général en Picardie, raestre de camp du régiment royal, cavalerie, tué à Chantilly par un cerf, le 31 juillet 4724. 11 n'avait pas d'enfants et désigna pour son légataire universel le dernier descendant de Charles- Alexandre- Albert de Melun, frère puîné de son aïeul, auteur de la branche dite des comtes de Melun, celle qui séjourna assidûment à Abbeville dans l'hôtel dont j'ai eu occasion de vous parler, et qui s'assimila absolument à la noblesse originaire du pays. Charles-Alexandre-Albert avait encore un frère, François-Philippe, marquis de Richcbourg, chevalier de la Toison-d'Or, allié à Thérèse Vilain dont naquirent Philippe, marquis de Richcbourg, vice-roi de Galice; Guillaume, comte de Beaussart, chevalier de la Toison-d'Or, colonel des Gardes-Wailones et gouverneur de Catalogne; Marie-Josèphe, alliée le 9 avril 1690 à Charles de Monchy-Senarpont, morte en 4704 et inhumée aux Dominicaines, et Louise, femme de Maximilien de La Wœstine. Charles-Albert-Alexandre de Melun, appelé le vicomte de Gaud, mourut à Abbeville, dans son hôtel de la rue des Minimes, en 4 675, et fut enterré à côté de ses ascendants. Il avait épousé, le 16 février 4664, Renée de Ruppicre de laquelle il eut : Alexandre, comte de Melun, époux d'Élizabeth de Rohan-Montbazon et père de la seule Louise- Armande, femme de son oncle Gabriel; Ambroise, marquis de Melun, allié à Charlotte de Monehy-

Vismc, dont Jean -Alexandre-Théodore, comte de Melun, mestre de camp du régiment royal et héritier de son parent le duc de Melun : il avait épousé sa cousine germaine, Louise-Élizabeth de Melun et n'eut que deux filles, l'une desquelles prit pour époux le prince de Ghistelles : il mourut le 7 janvier 4738.

Il ne restait donc plus en Ponthieu qu'un seul représentant mâle de la maison de Melun. C'était le troisième frère d'Ambroise et d'Alexandre, Gabriel, vicomte de Melun, lieutenant général des armées du roi et commandant pour Sa Majesté dans la ville d'Abbeville. Il avait épousé sa nièce, Louise- Armande de Melun, et sa fille unique, Louise-Élizabeth, s'était alliée au comte de Melun, son cousin, sur lequel on fondait tant d'espérances, depuis que le legs du duc de Melun en avait fait un grand seigneur et un opulent personnage; mais vous avez vu comment la mort en avait fait justice. Le vicomte de Melun, qui était encore prince d'Épinoy et pair de Domart, partageait son temps entre son hôtel d'Abbeville et le château de Tours-en-Vimeu que sa femme lui avait apporté. Il mourut le 24 août 4739, après avoir perdu sa femme et son gendre. On lui fit de solennelles obsèques, telles que l'on n'était pas habitué à en voir dans notre pays. M. de Melun n'était pas, en effet, un personnage ordinaire : il était devenu le chef d'une illustre maison, et il représentait la majesté royale dans la province. C'était un double titre au respect de ses

contemporains. Le récit de sa pompe funèbre prouvera que ce respect n'était pas une lettre morte.

M. de Melun était mort le 21 août, à quatre heures du matin, après avoir désigné pour ses exécuteurs testamentaires Nicolas de Monchy, marquis de Senarpont, capitaine au régiment de Melun, cavalerie, son parent; Nicolas de Blottefière, marquis de Vauchelles, lieutenant de roi de Picardie, et Nicolas-Antoine de Grouches, marquis de Chepy, maréchal de camp et grand'eroix de Saint-Louis, ses amis. Us chargèrent M. Gilbert, avocat en parlement, d'écrire en leur nom trois lettres au mayeur, au chapitre de Saint-Vulfran et au prieur de Saint-Pierre pour annoncer le décès de M. de Melun et demander qu'on fit sonner, ce qui eut lieu immédiatement et dès 10 heures du matin. Le même jour, dans l'après-midi, les curés de chaque paroisse reçurent une semblable invitation à laquelle ils se conformèrent. Partout l'on sonna chaque soir jusqu'au jour de l'inhumation, à l'exception que ce jour les cloches furent mises en branle à quatre heures, au moment où le cortège se réunissait dans l'hôtel de Melun.

Le dimanche 23, M. de Canteau, aide de camp du vicomte de Melun, et M. Gilbert, avocat en parlement, tous deux en crêpes et en longs manteaux noirs, furent députés par les exécuteurs testamentaires, à huit heures du matin, auprès des chefs de chaque corps et du clergé de chaque paroisse pour les inviter à assister à l'inhumation fixée au

mardi suivant. Le même jour, à l'issue de la messe du chapitre, les chanoines de Saint-Vulfran s'assemblèrent et désignèrent M. Duval et M. de Wismc pour aller faire à la famille une visite de deuil, pour chanter le Libéra et jeter de l'eau bénite sur le corps exposé dans une chambre ardente, sur un lit de parade, et enfermé dans un cercueil de plomb aux pieds duquel on voyait une couronne de comte, l'épée, la croix de Saint-Louis et la cuirasse du défunt. Cette cérémonie préliminaire fut accomplie successivement, le 24 à huit heures du matin par MM. Belan et Darneau, religieux de Saint- Pierre, à onze heures par MM. Buteux et Hecquet au nom des juges-consuls en charge et des anciens juges, et enfin le 25 au matin par le présidial et les magistrats municipaux ou « messieurs du corps de ville » pour parler le langage du temps. C'était le jour de l'inhumation. A quatre heures tout le cortège était réuni à l'hôtel de Melun et il se mettait en marche dans l'ordre suivant :

Venaient d'abord soixante pauvres, portant chacun une torche à la main; ensuite la maréchaussée commandée par son brigadier, la confrérie de la charité, les jacobins, les capucins, les cordeliers et les Minimes, le clergé de toutes les paroisses, le chapitre de Saint-Vulfran et les religieux de Saint- Pierre. Tous portaient des cierges allumés, et un contemporain dit que cette illumination était un beau spectacle. Le clergé de Saint-Gilles entourait le cercueil aux quatre coins duquel marchaient,

tenant les cordons du poêle, M. le comte de Fontaines de Wiry, M. le comte de Bours, M. le vicomte de Monchy et M. le comte des Essars. Immédiatement derrière le corps étaient cinq personnes portant les honneurs, M. de Canteau la couronne, M. Gilbert l'épée nue, et trois autres chargés de la croix et des deux pièces de la cuirasse. En tète de la jeunesse de la ville, enseignes déployées et tambours battant, se trouvait M. Glachant avec un étendard aux armes de Melun voile d'un crêpe. M. de Vadicourt et les gardes du duc d'Elbeuf qu'il commandait, précédaient le deuil composé du marquis de Senarpont, en crêpes et en manteau long, assisté du marquis de Vauchelles et suivi du comte de Monchy, sénéchal de Ponthieu, du marquis de Chepy et de M. de Raincheval. Le présidial et le corps municipal étaient mêlés. Tous leurs membres étaient en robes longues et en costume de cérémonie. M. le président de Buissy, auquel on avait donné la place d'honneur, avait à sa gauche le président de Boëncourt et M. Le Febvre des Amourettes, mayeur d'Abbcville. Les huissiers du présidial et les sergents de l'échevinage marchaient ensemble, de même que les échevins, les conseillers de ville et ceux du présidial. « Messieurs de l'Élection » s'étant abstenus de figurer dans le cortège, le corps des marchands, précédé de son premier huissier audiencier et de ses huissiers à verge, avait pris sa place au dernier rang.

LtTTRE XI

C'est ainsi que Ton arriva à l'église de Saint- Gilles dans laquelle l'entrée du corps fut saluée de trois coups de canon. Le clergé s'étant placé dans le chœur, le présidial dans la chapelle à droite et le corps municipal dans la chapelle à gauche, on chanta l'office des morts, les Laudes et un Libéra, puis, au bruit du canon, le cortège se dirigea vers le couvent des dominicaines dont l'aumônier prononça l'oraison funèbre de M. de Melun. Le corps fut enseveli dans le sanctuaire de l'église, auprès du grand autel, du côté de la rue. Les gardes de M. le duc d'Elbeuf et la jeunesse de la ville ayant fait plusieurs décharges sur la fosse, les autorités reconduisirent processionnellement le deuil jusqu'à l'hôtel de Melun. Mais tout n'était pas fini : le lendemain, à onze heures du matin, le même cortège, dans le môme ordre, se rendait à l'église de Saint- Gilles où Ton célébrait un service solennel, puis un grand repas réunissait à l'hôtel de Melun les parents et les personnages les plus considérables, ainsi que les chefs de chaque corps.

Toutes les lois de l'étiquette la plus scrupuleuse avaient été observées, le dépositaire de l'autorité souveraine, l'officier général avaient été honorés dans cette pompe funèbre. M. de Melun reposait au milieu de ses aïeux, dans l'église, dans le monastère édifiés par leur pieuse munificence; c'était justice. Mais, cinquante quatre ans après, l'église et le couvent tombaient sous le marteau impie des révolutionnaires; les débris s'accumulaient sur ces

tombes à peine refermées et que foulent aux pieds les chevaux d'un aubergiste. Décidément, Monsieur, c'est en vain que Dieu ne se lasse pas d'infliger de cruelles leçons à l'orgueil des hommes : lui seul est grand et impérissable, et tout ce qui n'est pas lui n'est que vanité.

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