MADEMOISELLE
DE RIBEAUCOURT
Dans une de mes précédentes lettres, Monsieur, je vous ai dit qu'aux Archives de l'Empire il y avait un fonds dit du Trésor des Chartes, que ce fonds ne contenait que des lettres de rémission, et que la publication de ces lettres formerait la plus curieuse étude sur les mœurs de la noblesse au moyen âge. La lettre de rémission ou d'abolition était l'absolution royale accordée à des pécheurs souvent peu repentants. En y réfléchissant bien, je crois que ce livre serait trop curieux, trop amusant pour qu'on eût le courage de le publier. Il n'est presque pas
une famille française, de quelque ancienneté, qui ne soit représentée dans ces volumineux in-folios : on le sait, et l'on y va chercher de belles preuves de noblesse pour l'arbre généalogique qui tapisse le cabinet de travail, pour la généalogie manuscrite discrètement feuilletée par les amis. C'est ainsi que les crimes des ancêtres profitent à leur postérité.
Mais, serait-il prudent de soulever les voiles épais étendus par les siècles sur les fredaines de nos pères ? Ne s'exposerait-on pas à des réclamations indignées à propos de ces meurtres, de ces viols, de ces brigandages qui trouvaient sinon une complète justification, au moins quelque excuse dans les mœurs de l'époque, dans l'esprit de la société, dans les hasards et dans les entraînements de la guerre civile? Sans tenir compte du pardon accordé et consigné dans ces remarquables documents, les intéressés n'y voudraient peut-être voir que le fait brutal, peccadille alors, crime aujourd'hui, et se croiraient en droit de crier à la diffamation. Avec ce mot, dont notre législation actuelle a rendu la portée incalculable, il n'est plus possible d'écrire l'histoire. J'ai donc été arrêté court par cette considération, au moment où je m'apprêtais à satisfaire votre légitime curiosité, et à faire pour vous, dans le Trésor des Chartes, un choix d'événements curieux par eux-mêmes, mais rendus mille fois plus curieux encore par l'abondance des détails, par la couleur du récit, par la prolixité du greffier
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chargé d'enregistrer la rémission en même temps que les moindres circonstances du fait qui l'avait provoquée. Je n'ai trouvé qu'un seul moyen de tourner la difficulté et d'atteindre malgré tout le but que je m'étais proposé, c'est de laisser les autres dans l'ombre et de n'appeler la lumière que sur ceux qui ont porté le nom dont ils m'ont transmis l'héritage. Sur ce terrain, Monsieur, je ne crains ni les rancunes ni l'envie : d'autant plus maître de mon sujet qu'il n'appartient qu'à moi seul d'en juger l'opportunité et la convenance, je ne cherche nullement un piédestal pour une vanité que je n'ai pas et qui serait d'ailleurs déplacée ici. Le hasard a voulu qu'il se soit rencontré dans ma famille des personnages dont l'existence a été marquée par les vicissitudes les plus étranges, dont la vie s'est particulièrement ressentie des travers de leur époque. On les coudoie fréquemment dans les registres du Trésor des Chartes, où ils sont en bonne compagnie, et ils ont donné à nos rois des occasions multipliées d'exercer leur indulgence regrettable mais justifiée par le besoin qu'ils avaient de la noblesse, à une époque où la noblesse était l'armée. Je n'ai que l'embarras du choix, et de 1350 à 1700 il me serait facile de vous faire assister, sans sortir de chez moi, aux scènes les plus curieuses et les plus tragiques. Je m'arrêterai, si vous le voulez bien, à l'époque de Henri III et de la Ligue, et je vais vous faire, dans ses moindres détails, et avec la plus scrupuleuse authenticité,
le portrait d'un gentilhomme du Ponthieu au XVIe siècle, d'après des lettres de rémission et des documents contemporains qui sont dans mes archives où je les tiens à votre disposition.
Jacques de Belleval, l'aîné des cinq fils de François de Belleval, écuyer, seigneur de Rouvroy, enseigne de cinquante hommes d'armes des ordonnances du roi, naquit en 4552 et dès 1564 fut placé par son père, en qualité de page, chez M. de Bourbon-Vendôme, seigneur de Rubempré, son capitaine. En 1570, à l'époque de la mort de François, il sortait de page et commençait à porter l'armure. L'estime que M. de Rubempré avait pour son père aurait dû exercer la plus heureuse influence sur la destinée de Jacques de Belleval, mais en 1575 celui-ci se sépara de son protecteur, et, dès le début de la Sainte-Union, se signala parmi ses plus ardents partisans. On voit sa signature, avec celle de cent -quatre-vingt-quatorze gentilshommes de Picardie, au bas de l'acte d'association fait au château d'Applaincourt près de Péronne, le 43 février 4577. Ce fut le premier acte du parti qui se constitua rapidement et auquel la mort du duc d'Anjou, en 1584, assura une existence définitive. Jacques de Belleval, qui avait déjà donné à la Ligue un gage authentique et officiel de ses bonnes dispositions, devint l'un des gentilshommes de la maison du cardinal de Bourbon, dès que ce prélat, par son manifeste de 4585, se fut déclaré premier prince du sang.
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Jacques était à la suite du prince, quand il arriva, le 16 mai 1588, de Soissons à Paris où le duc de Guise régnait par la retraite du roi et par la journée des Barricades. Il raccompagna aussi à Blois où les opérations des États commencèrent le
16 septembre suivant. Le 23 décembre, au moment où le duc de Guise tombait sous les coups des Quarante-cinq, le cardinal de Bourbon était arrêté et gardé à vue dans le château de Blois qu'on lui donnait pour prison provisoire. Jacques de Belleval, ainsi que quelques gentilshommes des princes catholiques, avait réussi à sortir de la ville, dans le premier moment de surprise qui avait suivi l'assassinat des Guise, et ils s'étaient précipités sur la route de Paris où les terribles nouvelles furent apportées par eux dans la soirée du 24 décembre. Le duc d'Aumale, qui le connaissait et auquel le cardinal de Bourbon l'avait recommandé, l'attacha à sa personne au moment où il venait d'être nommé gouverneur de Paris. Jacques partagea désormais la fortune du prince et le suivit, le
17 mai, au siège de Senlis qui se termina par une déroute complète. Après une si honteuse défaite, le duc d'Aumale n'osa plus rentrer dans Paris.
La mort de Henri NI avait bien changé l'aspect des affaires. Mais, malgré l'exemple d'une grande partie de la noblesse picarde, et même de son propre frère, François, Jacques de Belleval refusa de reconnaître Henri IV. La haine qu'il témoignait aux protestants, et qu'il reportait jusque sur leur
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chef, n'était d'ailleurs que trop bien justifiée et prenait son excuse dans les excès auxquels les religionnaires s'étaient livrés en Picardie, et dont Jacques avait souffert plus que personne. Pour l'intelligence de ceci, il est nécessaire de retourner de quelques années en arrière.
Jacques de Belleval avait 24 ans en 1576, lorsqu'il avait épousé Diane de Ribeaucourt, fille de Louis de Ribeaucourt, écuyer, seigneur de Morival et de Famechon , et de Marie Le Prévost, daine du Quesnoy-sous-Vauchelles. Diane était âgée de 23 ans, et, dit-on, remarquablement belle. Elle habitait depuis un an à peine le manoir de Rouvroy, situé sur le territoire du Translay, lorsque dans la nuit du 3 au 4 janvier 1577, une troupe de soldats huguenots commandés par Jean Carpcntin, écuyer, seigneur de Berlettes, gentilhomme du Ponlhieu, investit le manoir pendant que Jacques de Belleval était absent. On ignore le motif qui avait poussé Carpentin à cette brutale agression. Nouvellement converti au protestantisme et repoussé à cause de cela par la plus grande partie de la noblesse du pays, avait-il voulu donner à. ses nouveaux coreligionnaires un gage de sa sincérité ou cru faire une œuvre méritoire en attaquant la maison d'un des plus ardents catholiques de la province? Avait-il été séduit par la beauté de Diane de Ribeaucourt et voulait-il l'enlever à son mari ? Les lettres de rémission sont muettes à cet égard.
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Dans le manoir de Rouvroy, outre Diane de Hibeaucourt et quelques servantes, il n'y avait alors qu'un vieux serviteur, nommé Nicolas Louchard, homme de confiance de Jacques de Belleval, plutôt son écuyer que son valet, et dont le généreux dévouement a sauvé le nom de l'oubli. Réveillé par le bruit que faisaient les envahisseurs en brisant les premières clôtures et en se répandant dans la cour, il courut à la chambre de sa maîtresse qui, ayant entendu aussi, s'était levée et habillée à la hâte. Diane était une vaillante femme et elle tremblait moins que le vieux Louchard, quoiqu'elle comprit aussi bien que lui le destin qui lui était réservé. Les huguenots, qui n'avaient pas d'échelles, essayaient d'arracher les volets et d'enfoncer la porte à coups de pommeau d'épée ; ils a la marteloient de leurs dictes espées comme le marteau sur l'enclume ». Faisant prendre à Diane le petit masque de velours noir ou loup que les femmes de qualité portaient à cette époque pour se garantir du soleil, il la conduisit à une porte dérobée où attendait un cheval qu'il avait eu le temps de préparer. Il l'aida à se mettre en selle, et ne la quitta qu'après l'avoir fait sortir des enclos et l'avoir vu prendre la direction de Hocquélus où habitaient plusieurs cousins de son mari et où il savait qu'elle serait en sûreté. Louchard retourna ensuite au manoir avec un calme et une bravoure admirables. En quelques instants tout y avait bien changé de face : la porte, arrachée de ses gonds, était tombée
et les huguenots, répandus dans tous les appartements, les mettaient au pillage. Jean Carpentin avait compris aussitôt ce qui s'était passé. Après avoir inutilement tenté d'arracher àLouchard l'aveu de la direction prise par la fugitive, il lui cassa la tète d'un coup de pistolet, fit remonter sa troupe à cheval et courut sans s'arrêter jusqu'à Saint- Riquier, laissant comme terrible souvenir de sa visite un cadavre étendu dans la grande salle du manoir.
La nuit était très-sombre, et Diane poussait sans doute son cheval à toute allure, car elle devait craindre d'être poursuivie : il n'en fut rien pourtant ; mais l'obscurité, qui lui avait d'abord été favorable, fut la principale cause de la catastrophe qui couronna cette funèbre nuit. Quoiqu'elle ne fût pas étrangère au pays, qu'elle y fût née et qu'elle y eût constamment vécu, elle s'égara, et, au lieu de traverser le vallon de la Visme à Frettemeule, elle prit à gauche et atteignit les bois de Bouillancourt-en-Séry. Arrivée dans la partie de ces bois, qui aujourd'hui encore porte le nom de bois de la Croix, elle rencontra sur son chemin des abattis d'arbres qui lui barraient le passage. Le lendemain, des bûcherons, en retournant à leur travail, la trouvèrent étendue morte à côté de son cheval. La chute avait du être terrible, puisque tous deux étaient restés sur la place. Diane avait été écrasée par son cheval, qui lui-même s'était brisé sur les arbres renversés. — La nouvelle de
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l'attaque de Rouvroy s'était répandue dans le pays. Les paysans et les gentilshommes du voisinage connaissaient a Madame Diane » : ils transportèrent ce corps, si charmant naguère, dans le manoir où Jacques de Belleval, en rentrant le soir même à vespres », c'est-à-dire à la nuit tombante, trouva les cadavres de sa femme et de son fidèle valet.
Cet odieux attentat avait profondément ému le Vimeu et de toutes parts on criait vengeance. Jacques courut à Abbeville demander justice aux magistrats. Ceux-ci hésitèrent, alléguant que l'identité du coupable n'avait pu être suffisamment établie. Jacques de Belleval résolut alors de se faire justice lui-même. Jean Carpentin avait été reconnu dans quelques-uns des villages qu'il avait traversés dans sa fuite. Sa présence inaccoutumée et avec une troupe de gens de guerre avait été remarquée dans les environs avant l'attaque de Rouvroy. 11 n'en fallait pas davantage pour prouver sa culpabilité qu'il reconnut d'ailleurs en acceptant le cartel envoyé par Jacques. La rencontre eut lieu,— disent les lettres de rémission accordées à Jacques, — le 46 janvier 4577 à Abbeville, auprès de la porte d'Hocquet. Jacques de Belleval était assisté de François de Créquy, vicomte de Langle, guidon de la compagnie d'hommes d'armes de M. de Rubempré, et de Gédéon d'Aigneville, écuyer, ses voisins et amis : Jean Carpentin avait amené Jules- César de Gouy, homme d'armes des ordonnances du roi, son ami, et Jean de Rambures, seigneur
de Poireauville, son beau-frère, tous deux huguenots comme lui. L'usage étant alors que les seconds prissent part au combat, le duel eut lieu dans les conditions suivantes, trois contre trois, Jacques de Belleval contre Jean Carpentin, François de Créquy contre Jules- César de Gouy, et Gédéon d'Aigneville contre Jean de Rambures, l'épée dans la main droite et la dague dans la main gauche. Après avoir blessé quatre fois Jean Carpentin, Jacques de Belleval l'acheva d'un cinquième coup d'épée en pleine poitrine ; le vicomte de Langle tua aussi son adversaire et Jean de Rambures blessa grièvement Gédéon d'Aigneville qui mourut le quatorzième jour après le combat. — Justice était faite !
Mais Jacques de Belleval ne voulut pas rentrer dans une maison qui lui rappelait de si cruels souvenirs. Il abandonna Rouvroy pour Hocquélus et laissa tomber en ruines le manoir sur lequel ne tardèrent pas à circuler les bruits les plus sinistres. On prétendit qu'il était hanté par le spectre de Diane, qu'elle s'y promenait pendant la nuit dans les salles désertes et se montrait parfois à la porte dérobée par laquelle elle s'était enfuie, vêtue comme la nuit de sa mort, la partie supérieure du visage couverte par un masque noir à travers lequel brillaient ses yeux ardents, et les mains appuyées sur sa poitrine brisée.
Faisant peser sur tous le crime d'un seul, Jacques avait enveloppé les huguenots dans une haine aveugle et s'était juré de travailler de toutes ses
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forces à l'anéantissement de leur parti. Aussi, à l'avènement de Henri IV ne se détacha-t-il pas du duc d'Aumale, malgré le mauvais jour que le combat de Senlis avait jeté sur ce prince, et quoique le cardinal de Bourbon, son maître, n'eût échangé sa prison de Chinon que contre celle plus sûre de Fontenay en Poitou, où il se trouvait au milieu des fidèles soldats du Béarnais. A la suite du duc d'Aumale, Jacques assista à la bataille d'Arqués, le 24 septembre 4589; il y reçut un coup de feu à la cuisse et alla se guérir de sa blessure à Hocquélus où il demeura pendant une partie de l'hiver de 4590. Il était rétabli le 4 4 mars et se trouva à la bataille d'Ivry, à côté du duc d'Aumale qui commandait l'aile gauche des troupes de la Ligue. 11 n'était pas rare, dans ce temps de désordres, de voir les frères, les parents, les amis combattre les uns contre les autres. François de Belleval, frère ainé de Jacques, était à Arques et à Ivry dans les rangs de l'armée de Henri IV, auquel il s'était rallié l'un des premiers. — Jacques était encore à la levée du siège de Paris et à celle du siège de Rouen.
Lorsque l'abjuration de Henri IV eut porté le dernier coup à la Ligue, le duc d'Aumale s'était retiré à Amiens, qu'il maintenait difficilement sous l'autorité du duc de Mayenne, avec l'appui d'un petit nombre de gentilshommes de la province, parmi lesquels on remarque Jacques de Belleval et Antoine de Monchy-Montcavrel. Attaqué le 8 août 1594 par
les bourgeois d'Amiens, à la tête desquels se mit aussitôt M. de Montcavrel , le prince fut obligé de sortir de la ville et se jeta dans les bras de l'Espagne. Son exemple fut suivi par ses fidèles compagnons, qui, comme lui, déposèrent les couleurs de la Ligue pour ceindre l'écharpe rouge. Le Parlement déclara le duc déchu du privilège de pairie et le condamna par contumace à être écartelé. La sentence fut exécutée en effigie sur la place de Grève, en présence et aux applaudissements des mêmes Parisiens qui, peu d'années auparavant, l'avaient nommé par acclamation gouverneur de leur ville. Les gentilshommes du prince, qui avaient mérité le même châtiment, furent l'objet de semblables condamnations. Ils se retirèrent avec lui en Flandre, sans vouloir demander au roi un pardon qui leur eût été facilement accordé, et que Henri, en janvier 1596, offrit à quiconque voudrait se rattacher sous six semaines à sa cause.
Jacques de Belleval demeura pendant l'année 1 596 dans les Pays-Bas, et en 4597 il se joignit au corps d'armée avec lequel l'archiduc Albert voulait faire lever le siège d'Amiens. L'archiduc, arrivé à Douai, résolut de faire éclairer sa route et de faire reconnaître le point par lequel il lui serait le plus facile de s'approcher de la ville. Il chargea de cette périlleuse mission Contréras, commissaire général de l'armée; don Ambroise Spinola et Tassedo, maréchaux de camp, et don Ambroise Landriano, lieutenant général de la cavalerie. Ceux-ci, avec six à
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sept cents chevaux, parmi lesquels était Jacques de Belleval, marchèrent sans encombre jusqu'à Querrieux et rencontrèrent le 48 août, à Pont- Noyelles, Henri IV et le maréchal de Biron qui leur présentèrent le combat avec des forces à peu près égales. Les Espagnols se retirèrent aussitôt; mais, arrêtés par la rivière d'Ancre, ils se mirent en défense et furent enfoncés et poursuivis l'épée dans les reins jusqu'à Bapaume. Les troupes royales ramassèrent un grand nombre de prisonniers et de blessés. Parmi ces derniers figurait Jacques de Belleval, qui avait reçu un coup d'arquebuse au défaut de la cuirasse. La présence de son frère François au siège d'Amiens fut fort utile à Jacques dans la triste situation où il se trouvait. Relevé mourant sur le champ de bataille, il fut transporté dans un des villages environnants, et il y succomba le 1 0 septembre, après quelques jours de souffrance.
J'ai prononcé le nom de Ribeaucourt, je l'ai inscrit en tête de ma lettre, je vous dois donc quelques détails sur cette famille, et je m'acquitterai d'autant plus volontiers de ma dette que cela me fournira l'occasion de vous raconter une curieuse histoire, entièrement inédite, dont l'une de ses représentantes fut l'héroïne.
La famille de Ribeaucourt était ancienne en Ponthieu, où elle figura d'une manière également honorable dans les rangs de la bourgeoisie et dan
ceux de la noblesse. Je suppose qu'elle a dû posséder la seigneurie de Ribeaucourt, située aujourd'hui dans le canton de Domart-en-Ponthieu, et lui emprunter son nom ; mais ce fut assurément à une époque très-reculée, puisque, dès 1 407, Ribeaucourt appartenait à une famille de La Rosière, qui le transmit successivement à celles de Boubers, de Le Fournier de Wargemont et de Doublet de Persan. Abbeville était déjà, à la fin du XIVe siècle, la principale résidence des Ribeaucourt, dont certaines branches y sont demeurées jusqu'à nos jours, tandis que d'autres s'établissaient à Amiens et gagnaient même les provinces voisines. Deux d'entre elles ont possédé la noblesse, celle du Vimeu ou des seigneurs de Morival, éteinte, et celle d'Amiens, qui compte encore des représentants à Paris. Jean de Ribeaucourt, écuyer, seigneur de Morival et de Famechon en 4530, avait eu un fils, Louis, écuyer, seigneur des mêmes lieux en 4570, auquel Marie Le Prévost, sa femme, avait apporté la seigneurie de Quesnoy-sous-Vauchelles; d'elle il avait eu : Charles, qui suit; Diane, femme de Jacques de Belleval, et Géraud, auteur des Ribeaucourt d'Amiens et père de Robert, avocat en parlement, maître des requêtes de la reine, qui eut entre autres enfants Marguerite, alliée le 43 février 4634 à Robert de Monchy, marquis d'Henneveux, colonel d'infanterie; de lui était issu Jérôme-Alexis de Ribeaucourt, conseiller du roi, élu en l'élection d'Amiens, qui fit enregistrer ses armoiries dans l'armoriai de
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d'Hozier, en 4740. — Charles de Ribeaucourt, écuyer, seigneur de Morival, Famechon et du Quesnoy, allié à Claude de Wawans, eut d'elle Jacques, écuyer, époux d'Anne de Grarabus, tué au siège de Hesdin en 4639, sans enfants, et François, écuyer, seigneur de Morival, Famechon et du Quesnoy, tué avec son frère devant Hesdin ; Françoise de Monthomer, sa femme, ne lui avait donné que deux filles: l'aînée, Jeanne de Ribeaucourt, dame du Quesnoy et de Famechon, épousa, le 26 décembre 4633, Nicolas-Bernard de Fontaines, écuyer, seigneur d'Étrejust et de Marcelcave; quant à la deuxième, Marguerite de Ribeaucourt, elle s'était alliée, le 27 août 4635, à François de Belleval, chevalier, seigneur de Bonnelles, chevalier de l'ordre du roi et gouverneur du fort de Monthulin en Boulonnais. Cette Marguerite fut une véritable héroïne. Le bronze et le marbre ont immortalisé des prouesses moins dignes de passer à la postérité que le dévouement dont elle fit preuve et que je me fais un devoir d'arracher à l'oubli. C'est le sujet d'une intéressante anecdote, tout à fait à sa place dans cette lettre et sous le titre que je lui ai donné.
Le 49 mai 4639, M. de la Meilleraye avait investi Hesdin, où commandait le comte de Hanapes, vieillard âgé de quatre-vingts ans et fort incommodé de la goutte. Quoiqu'une partie de la garnison eût été détachée pour couvrir Aire et Saint- Omer, que l'on croyait menacés, le gouverneur s'apprêta à une vigoureuse résistance. Les fortifi-
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cations de la ville consistaient en six bastions revêtus de briques et un large fossé. Il y avait en outre une nombreuse artillerie. La tranchée fut ouverte le 22, et le 3 juin, Louis XIII, après avoir couché au camp, transporta son quartier général à Montreuil, pour être plus à portée de surveiller les progrès de Tannée et les travaux du siège. Toute la noblesse picarde s'était empressée d'accourir. Parmi elle se trouvaient Jacques et François de Ribeaucourt, ainsi que leur neveu et gendre François de Belleval, qui avait quitté son gouvernement de Monthulin pour les accompagner sous les drapeaux du roi. Us furent tués tous trois, dans la nuit du 28 au 29 juin, à l'attaque meurtrière du bastion dirigée par M. de La Frézelière, maréchal de camp qui périt également. Marguerite de Ribeaucourt était avec eux : « Ceste Marguerite de Ribeaucourt, — dit le document contemporain que je possède,— dans un corps frêle et délicat cachoit une âme généreuse et le cœur d'un soldat. Elle aimoit passionnément son mary et le suivit dans l'armée royale au siège de Hesdin, estant armée et vestue en homme de guerre. Le jour que l'on donna le dernier assaut à la place, voiant son mary menacé par trois mousquetaires ennemis, elle se jeta devant luy et reçut dans Tespaulle un coup de pistolet qui l'estendit par terre privée de sentiment : ce qui lui osta la douleur de voir François de Belleval frappé mortellement tomber à ses côtés. Elle perdoit ainsy, le mesme jour, son mary, son père et son oncle,
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tués tous trois à ce mesme siège de Hesdin. Quoiqu'elle fût très-jolie et bien recherchée par beaucoup de gentilshommes esmerveillés autant de son courage si rare que de sa beauté, elle voulut rester fidelle à la mémoire de son mary et porta son deuil jusqu'à sa mort. »
Les balles espagnoles qui firent veuve et orpheline cette noble femme furent les dernières tirées. Après l'assaut, le comte de Hanapes demanda à capituler, et, le %9 juin, ce fut en franchissant les corps de ces braves gens que Louis XIII entra dans Hesdin par la brèche, après avoir donné à M. de La Meilleraye une canne que M. de Puységur tenait à la main, et lui avoir dit ces mémorables paroles : « Je vous fais maréchal de France; voilà le bâton que je vous en donne; les services que vous m'avez rendus m'obligent à cela. » — Parmi les femmes de notre époque, combien en trouveriez- vous, Monsieur, qui seraient disposées à donner leur vie pour leurs maris ? Combien en trouveriez- vous surtout qui, jeunes et belles, porteraient un deuil éternel dans leur cœur et sur leurs vêtements? Je prévois votre réponse, qui n'est pas à l'honneur de la société moderne, et je l'approuve. Au nombre de ceux de ses enfants dont le Ponthieu a le droit d'être fier, je crois donc qu'il est juste de placer Ml,c de Ribeaucourt.
PIERRE LE PRESTRE
Il y a encore à Abbeville, Monsieur, quelques personnes curieuses des vestiges d'un autre âge, et qui mettent un soin digne d'éloges à les rassembler et à les sauver d'une destruction trop certaine. Dans le cabinet de l'un de ces antiquaires, on remarque un gros livre, dont la reliure en bois est constellée de bossettes de cuivre, et qui contient 347 feuillets grand in-4°, d'une bonne écriture du XVe siècle, avec les sommaires des chapitres tracés à l'encre rouge. Ce vénérable manuscrit, provenant de l'abbaye de Saint -Riquier, a préoccupé plusieurs érudits et conquis dans notre province une cer-
laine notoriété anonyme. Il est pourtant peu de personnes qui aient eu l'occasion de vérifier s'L valait la réputation qu'on voulait lui faire. Le titre était attrayant : « Petite cronique des fais tant de France, d'Angleterre, comme de monseigneur Philippe de Bourgogne et Charles, conte de Charoloiz, son fils, commençant à l'an 1444 jusques à Tan 4471 ». Un abbé de Saint-Riquier avait pris soin de l'enrichir de notes marginales dans lesquelles il é tablissait ses droits incontestables au titre d'auteur du livre. Le manuscrit présentait enfin tous les caractères d'authenticité : il n'est pas un paléographe qui n'eût consenti à le proclamer contemporain des faits relatés dans ses pages. 11 fut dès lors baptisé du nom de Chronique de Pierre Le Prestre, et mis au rang des documents inédits appelés à jeter un nouveau jour sur une des périodes de notre histoire les plus fécondes en événements grandioses. Comment et pourquoi cette précieuse mine ne trouva-t-elle personne pour l'exploiter? C'est ce que je serais fort embarrassé pour vous dire, car personne n'éleva la voix ou ne prit la plume pour démontrer que le filon, si riche en apparence, ne méritait pas les labeurs d'un érudit. Je voulus un jour m'aventurer sur ce terrain inexploré, et ma déception vaut la peine de vous être racontée. Plus j'avançais dans la lecture de ce livre, en quête d'événements et d'aperçus nouveaux, plus il me semblait saluer de vieux amis et reconnaître un langage qui m'était familier. Il fallut bientôt me
PIERRE LE PRESTRE
rendre à l'évidence, et voici la triste certitude qu'il me fut donné d'acquérir : Pierre Le Prestre n'était que le plagiaire des chroniqueurs célèbres dont les écrits ont illustré le XVe siècle.
La chronique de Pierre Le Prestre, après un sévère examen et une collation mot à mot des écrivains contemporains, doit être divisée en quatre parties que le style, le langage et l'orthographe ne permettent pas de confondre entre elles. La première, qui comprend de i 444 à 1 448, n'est qu'une copie servile de certains chapitres de Monstrelet. La deuxième partie, qui s'étend de 1448 à 4 467, se retrouve textuellement dans Jacques du Clercq, avec une telle fidélité que les rubriques des chapitres ne sont même pas modifiées : de \ 467 jusqu'à 1 472 le compilateur suit pas à pas le récit du chroniqueur Jean, bâtard de Wavrin, seigneur du Forestel. Dans son premier projet, Pierre Le Prestre devait s'arrêter là, mais, à force de copier les autres, la fièvre d'écrire peut s'emparer de tout homme intelligent. On assiste, dans cette troisième partie, au réveil de la pensée chez l'abbé de Saint- Riquier. A certains endroits, il prend à son tour la parole, et il intercale dans le texte de Wavrin de courts chapitres que l'on ne rencontrerait nulle part ailleurs. Wavrin s'arrête en * 472 ; c'est alors que l'idée vient à Pierre Le Prestre de continuer son œuvre : l'écrivain se révèle, lui aussi il peut manier la plume et la parole; les événements l'inspirent; le terrible duc de Bourgogne, Charles le
Téméraire, remplit le Ponthieu de son nom et du bruit de ses exploits ; Pierre Le Prestre raconte les faits dont son pays natal est le théâtre. Ici le doute n'est plus possible : sa narration animée est celle d'un témoin oculaire, ses descriptions sont celles d'un homme auquel l'aspect du pays est familier, les jugements qu'il porte sur les personnages importants attestent qu'il a vécu auprès d'eux. La partie donc vraiment originale de la chronique, celle qui appartient à l'abbé de Saint-Riquier, s'étend depuis 4472 jusqu'en 4 477.
Faut-il maintenant, Monsieur, compter Pierre Le Prestre parmi les gloires littéraires du Ponthieu? Faut- il le mettre en parallèle avec Le Febvre de Saint-Rémy dont les œuvres perpétueront le souvenir, dont le nom est invoqué comme une autorité, dont l'historien consciencieux ne peut se dispenser de mettre à profit les récits aussi remarquables pour le fond que pour la forme? On a prétendu le faire et l'on a eu tort. Il y a entre eux la distance qui sépare l'ouvrier du maître, celui qui dégrossit le marbre de celui qui lui donne le mouvement et la vie. Le nom de Pierre Le Prestre n'a pourtant pas mérité de rester dans l'oubli. N'eût-il écrit que les cinq chapitres inédits de sa chronique, ces chapitres ont leur utilité aussi bien pour l'histoire de la province que pour l'histoire de l'époque et du pays. Il a apporté sa pierre, si petite qu'elle fût, au grand édifice de nos annales. La postérité doit lui en savoir gré et lui en tenir compte. Je nen-
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treprends donc pas, Monsieur, de rabaisser le mérite de Pierre Le Prestre, je prétends seulement le remettre à la véritable place qu'il doit occuper.
Il faut rendre à Pierre Le Prestre la justice qui lui est due : il n'a pas, comme Wavrin, cherché à en imposer à la postérité. S'il a pris à d'autres historiens leurs idées et jusqu'à leurs phrases, il a eu, du moins, le courage d'en faire l'aveu. Au premier aspect vous auriez dit, comme moi, qu'il était un vulgaire plagiaire, mais la lecture des notes marginales aurait également sensiblement modifié votre opinion primitive. C'est dans ces notes que réside, disons-le, le principal intérêt de la chronique. Pierre Le Prestre s'y peint tout entier, et, s'il parle toujours de lui avec le respect dû à un dignitaire de l'Église, il ne cherche pas à s'y prévaloir de vertus qui n'étaient ni de sa profession ni de son tempérament : il nous apprend ainsi lui*- même qu'il était le plus timoré des hommes. Dans ses notes, l'abbé épanche toute son âme, il nous initie aux moindres secrets de sa vie, à ses pensées, à ses terreurs, à ses espérances, à ses affections, à l'administration de son abbaye. On y trouve l'emploi de son temps, l'historique de son existence, parfois le récit des faits qui l'ont le plus vivement frappé; et, comme s'il avait voulu affirmer devant la postérité l'authenticité de cette biographie dispersée sur les marges de son manuscrit, au bas de chacune des notes on rencontre sa signature raonogrammatique.
Un jour, peut-être, livrerai-je à la publicité les chapitres inédits de la chronique qui constituent l'œuvre de Pierre Le Prestre. Il me suffit aujourd'hui, pour vous faire connaître l'homme et le livre, de puiser dans ces notes que peu d'écrivains, que personne peut-être n'aura mis à contribution avant nous. Finissons-en d'abord avec le livre. Voulezvous savoir pourquoi et quand Pierre Le Prestre eut l'idée de faire transcrire le récit des événements qui s'accomplissaient de son temps, où et dans quelle condition il fit rédiger et écrire le manuscrit que le hasard nous a conservé ? 11 va vous l'apprendre lui-même.
Au mois de janvier \ 475, voyant que son abbaye tombait en ruines , que les revenus n'étaient plus payés, craignant enfin pour sa propre sûreté, l'abbé avait été chercher un asile à Saint-Omer. L'horizon politique s'était tellement rembruni que Pierre partait sans espoir de retour. 11 se crut dès lors autorisé à abandonner tout à fait son église, et il fit l'acquisition d'un hôtel à Saint-Omer. 11 était devenu infirme, sa santé déclinait de jour en jour. C'est ainsi qu'il passa les années h 475 et \ 476. En 1 477, les affaires étaient loin de s'améliorer. Charles le Téméraire venait de se faire tuer sous les murs de Nancy ; Louis XI rentrait en maître dans le Ponthieu et guerroyait en Artois contre l'héritière de Bourgogne : la réaction se faisait jour de tous côtés. Condamné à une inaction forcée, c'est alors que Pierre Le Prestre eut l'idée de faire
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« contrepscrire ce présent cronicque et aultres livres pour passer le temps qui lors estoit bien divers». 4477, telle est en conséquence la date qu'il convient d'assigner à notre manuscrit. Pierre Le Prestre n'écrivit donc pas au jour le jour le récit des événements accomplis depuis 4 472 ; il le fît de souvenir, avec l'accent d'autorité appartenant à un homme qui a été témoin des faits qu'il raconte, ou qui s'est inspiré des déclarations de témoins oculaires. Pour la première fois le style des notes et du texte est identique, le môme souffle les anime. Dès 1472, d'ailleurs, les notes marginales ont disparu , et c'est dans le cours même du récit que Pierre Le Prestre intercale les faits qui lui sont personnels. Il n'y a donc aucun doute à avoir, et s'il a été facile de fixer la date à laquelle fut écrit le livre, il n'est pas plus difficile d'établir que Pierre Le Prestre ne fut, pour les trois quarts, que le compilateur et le copiste des historiens de son époque. «Ici, —dit-il,— convient advertir que dicy en avant je parleray de plusieurs et diverses choses advenues au royaume de France, voire toutes voies celles qui sont venues à ma congnoissance par ceulx qui en ont escript devant moy. » — Est-il maintenant possible de l'accuser d'avoir cherché à égarer ses lecteurs? Les compilateurs d'aucune époque ne nous ont habitué à cette louable franchise. Il est juste de dire qu'ils n'étaient pas prêtres, et que, comme notre abbé, leur habit et leur caractère ne les obligeaient pas à haïr le mensonge
et à faire profession de sincérité et d'humilité chrétienne. L'œuvre de Pierre Le Prestre fut, si l'on peut parler ainsi, une œuvre toute d'égoïsme : il fit écrire sa chronique pour se distraire dans les ongs loisirs que lui créaient son exil et ses souffrances. En regard et en marge des dates qui lui rappelaient un fait saillant de sa vie, il inscrivait de sa propre main le récit plus ou moins détaillé de ce fait. Tout concourt à prouver qu'il n'eut jamais en vue le jugement de la postérité^ni l'ambition d'être utile aux historiens de l'avenir. Pierre Le Prestre travailla pour lui seul, et, dans sa pensée, son manuscrit, distraction d'un malade, n'était pas destiné à lui survivre.
L'événement justifia son attente. Tandis que les chroniques, et les compilations mêmes, étaient reproduites à l'infini, le manuscrit de Pierre Le Prestre n'attirait l'attention de personne et il resta obscurément enseveli dans la bibliothèque de l'abbaye de Saint-Riquier. Une partie seulement, celle qui comprend le règne de Charles le Téméraire, de 1469 à 4 477, a été reproduite par une main inconnue et figure parmi les manuscrits de la Bibliothèque impériale, dans le fonds de Dupuy, n° 724, sous le titre Histoire de Charles, dernier duc de Bourgogne. Le copiste s'est borné à 'changer les divisions adoptées par Pierre Le Prestre; il a inséré des sommaires qui n'existaient pas dans l'original, mais, en revanche , il a retranché tous les détails personnels à Pierre Le Prestre et qui au-
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raient fait trop facilement reconnaître l'auteur. Le manuscrit d'Abbeville est donc le véritable original, celui que Pierre Le Prestre fit écrire sous ses yeux, celui qu'il feuilleta de ses mains débiles, affaiblies par l'âge et par la maladie. Tout l'atteste, récriture du texte, les notes marginales et leurs signatures, ainsi que la provenance du manuscrit que l'on sait avoir été conservé dans la bibliothèque de Saint-Rjquier jusqu'au moment où la Révolution dispersa les livres, chassa les moines et renversa le monastère.
Maintenant, Monsieur, que le mérite et la portée littéraire de l'œuvre de Pierre Le Prestre vous sont connus, il me reste à vous dire ce que fut l'écrivain. Sa biographie, dont il me fournit tous les éléments, forme une curieuse page des annales de notre commun pays, c'est une intéressante étude des mœurs et de la société civile au XVe siècle.
Le nom sous lequel notre chroniqueur fut connu était bien le sien, celui qu'il avait reçu de son père ; l'on aurait pu croire, en effet, qu'il le devait à la profession qu'il avait embrassée. Il n'appartenait pas à une noble race, et, de quelques vertus que dom Cotron et Jean de La Chapelle aient jugé à propos de le décorer, il est certain que Jean Le Prestre, père de notre abbé , n'était rien moins que gentilhomme. C'était tout simplement un paysan qui habitait « ung villaige nommé la Vacquerie Le Bouc, au diocèse d'Amiens, entre Boubers-sur- Cancc, et Auxy, en la conté d'Artois, assez près
de Fortel et de Boflers». Là naquit Pierre Le Prestre, le 22 février 4448, à raidi. Il était le dernier des trois fils de Jean Le Prestre; l'aîné, qui portait le même prénom que son père, Jean , avait alors douze ans et Hugues, le deuxième, était âgé de deux ans. De même que son frère Hugues, Pierre fut, dès son enfance, destiné au sacerdoce, et, en 1424, il reçut à Auxy la tonsure des mains de Jean d'Harcourt, évêque d'Amiens.
Pendant quatorze ans, Pierre, ou Pierrotin, comme on l'appelait familièrement, fut « aus escoles»,tant à Auxy qu'à Hcsdin. Son père était mort , et Jean, son frère aîné, avait hérité de l'autorité paternelle. Soit qu'il eût découvert chez Pierre de précieuses facultés, soit qu'il se fût pris d'une tendre affection pour ce frère si jeune et dont il était le seul appui, il donna tous ses soins à son éducation et sut intéresser à lui le seigneur d'Auxy, dont il était « serviteur». La protection de Jean, sire et ber d'Auxy, grand-maître des arbalétriers, chevalier de la Toison-d'Or et sénéchal de Ponthieu, n'était pas à dédaigner. Elle devait avoir la plus heureuse influence sur la destinée de Pierre. C'est à cette protection constante et qui ne se démentit jamais, que Pierre fut redevable de sa fortune en même temps que des amertumes qui signalèrent les dernières années de sa vie. Le sire d'Auxy étant profondément dévoué aux ducs de Bourgogne, Pierre fut entraîné dans ce courant d'idées, et sans être un homme politique, il en vint, de même que
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son noble patron, à considérer le roi de France comme un étranger et comme le plus constant ennemi des puissants ducs. Peut-être eut-il le loisir de s'en repentir dans son exil à Saint-Omer; peutêtre maudit-il la faiblesse de caractère qui l'avait empêché de se tracer un chemin dans le monde, selon sa conscience, et de le suivre en dépit des influences étrangères. — Ce fut le sire d'Auxy qui, le 4 5 janvier 4 438, présenta lui-même son protégé à Hugues Cuillerel, abbé de Saint-Riquier, devant tout le chapitre assemblé, et lui demanda de l'admettre au nombre de ses religieux. Pierre fut , le jour même, revêtu de l'habit de l'ordre : il avait vingt ans.
Fait a cénelier » et « caritier » de l'abbaye en 1 444 , Pierre chanta sa première messe le 45 juin 4 442, en présence de «Monseigneur d'Auxy, son bon père», de son frère et de ses amis. Nommé receveur en 4446, il n'exerça ces fonctions qu'une année et ne tarda pas à s'en dépouiller. L'ambition s'emparait de lui, et il se connaissait un protecteur tout-puissant. Pierre voulait sortir de cette abbaye, où il eût été destiné à végéter dans les emplois subalternes, et acquérir une supériorité morale sur ses collègues, de manière à se rendre indispensable pour les charges importantes qui viendraient à vaquer. 11 résolut d'aller prendre à Paris ses grades en théologie. Le seigneur d'Auxy, son recours habituel, son « bon père » comme il le qualifie encore trente ans après, dans un élan de
reconnaissance qui honore le protecteur et le protégé,-transmit à l'abbé Hugues Cuillerel l'expression du désir de Pierre; mais il rencontra chez lui une résistance à laquelle il n'était pas accoutumé : l'abbé « s'en excusoit à toute diligence » ; en d'autres termes, il refusa net de laisser partir son receveur. Mais le sire d'Auxy ne s'embarrassait pas pour si peu, et ce fut alors au nom du duc Philippe le Bon que la demande fut renouvelée. Il n'était plus permis de refuser à qui pouvait ordonner. L'abbé accorda donc au mois d'octobre l'autorisation nécessaire, et il est permis de croire que ce ne fut pas précisément de bonne grâce. Pierre Le Prestre partit aussitôt pour Paris. Son «bon père » avait pourvu à tout. Pierre emportait des provisions de « commis solliciteur au parlement et chastelet de Paris de la conté de Ponthieu », aux appointements annuels de 32 livres parisis. Il ne devait ainsi être à charge à personne, et il avait l'indépendance, sans laquelle on ne peut arriver à rien.
Quatre ans s'écoulèrent : le 26 mai 4 451, Pierre Le Prestre fut reçu bachelier en décret, après avoir été examiné par Jean de Courcelles, archidiacre de Paris et conseiller au Parlement. Moins d'un an après, il recevait sa nomination aux fonctions de prévôt de l'abbaye de Saint-Riquier, en remplacement de dom Nicole Bourdon, qui venait de mourir. Jean d'Auxy avait encore fait parler le duc Philippe, son maître, et cette voix puissante avait été écoulée. Mais il parait cependant que le défunt
NERRE LE l'RESTRE
n'avait pas été étranger au choix de son successeur. Pierre reconnaît que dom Bourdon « luy fut vray père et aray et désiroit toujours que après sa mort son office venist au dit dampt Pierre ». L'abbé Hugues lui rendait enfin justice. En 4455, celui-ci était âgé de 62 ans et avait quarante-deux ans iTexercice : il aspirait après un repos qu'il avait bien gagné. Il s'en fut à Paris, mais non sans avoir délégué ses pouvoirs à Pierre et lui avoir confié le gouvernement de l'abbaye en qualité de son vicaire général. Chargé de toucher les revenus, Pierre en avait le libre emploi, à la charge de payer à l'abbé 300 écus d'or et 444 chapons par an. Bientôt après, en 4457, Hugues Cuillerel se démit entièrement de sa charge en échange d'une pension de 600 écus d'or, et Pierre fut nommé abbé de Saint-Riquier à sa place, reconnu en cette qualité le 4 er octobre par le cardinal de Sainte-Praxède, légat du Saint- Siège, et installé solennellement le 4or novembre par Ferry de Beauvoir, évôque d'Amiens.
En attendant le retour de Baudin Roussel, de Jean de Saint-Riquier et de Jean Salmon, chanoines d'Abbeville, qui étaient allés solliciter ses bulles à Avignon, le nouvel abbé fut attaqué d'une « terrible maladie et fièvre continue » . Pierre n'avait pas envie de mourir, et il envoya chercher deux médecins, l'un à Amiens, l'autre à Hesdin, et un apothicaire d'Abbeville, qui s'installèrent auprès de lui, le droguèrent d'importance et ne lui épargnèrent pas les <c cristèles », mais sans succès.
Il fallut enfin avertir ses parents et ses amis que la science était impuissante à le sauver. Pierre fut abandonné par les médecins, et ce fut son salut. Du jour où la nature fut livrée à ses propres ressources, l'abbé entra en convalescence, et le 1er novembre, quoique très-faible encore, il officia en présence de l'évêque d'Amiens.
La reconnaissance était une des vertus de Pierre : vous avez pu vous en convaincre à propos du seigneur d'Auxy. Aussitôt qu'il fut abbé, il se souvint des sacrifices faits par ses frères pour son éducation, et il confia à Jean le poste de bailli de l'abbaye, et à Hugues celui de receveur, qu'il avait occupé pendant une année. Comme il avait vu la mort de près, un de ses premiers soins fut de faire restaurer entièrement la chapelle de la Vierge, dans l'église de Saint-Riquier, et d'y faire édifier le tombeau sous lequel il devait reposer un jour.
En 1463, Louis XI avait réussi à arracher à la faiblesse du duc de Bourgogne le rachat des villes de la Somme. Vers le 15 novembre, il manda à Abbeville, auprès de lui, le clergé et la noblesse du pays pour lui prêter serment de fidélité. Mais l'acte verbal ne suffisait pas, il fallait qu'il fût constaté pour chacun par une double attestation écrite et délivrée à prix d'argent par la chancellerie royale; une expédition était destinée aux archives du Parlement, l'autre devait rester entre les mains du nouveau Français. Comme il s'agissait d'une finance assez considérable, sans profit apparent,
HERRE LE PRESTRE
il se trouva des gens qui jugèrent à propos d'en faire l'économie. De ce nombre furent les abbés de Corbie et de Saint-Riquier, mais ils ne tardèrent pas à s'en repentir, et il « leur en cousta largement ». Dès que le roi fut de retour en Touraine, ses secrétaires firent saisir le temporel des prélats récalcitrants, qui n'eurent d'autre ressource que d'envoyer chercher leurs lettres de serment à Bordeaux, où se trouvait alors le greffier chargé de les délivrer.
Pendant que cette affaire était encore en suspens, le 6 décembre, Pierre était allé à Chevincourt, près de Compiègne, où son abbaye avait une censé et des vignes. Vers Noël, Louis XI était revenu inopinément en Ponthieu et avait visité l'abbaye de Saint- Riquier. Prévenu par un messager, l'abbé s'était hâté d'accourir avec une telle précipitation, dit-il, qu'il ne fit pas moins de vingt-deux lieues à cheval, d'une seule traite. Quand il arriva, le roi était parti, mécontent de l'abbé, et l'on sait si Louis XI pardonnait ou oubliait facilement. On n'avait pas manqué de répéter autour de lui que cette absence était préméditée, que Pierre, serviteur de la maison de Bourgogne, n'avait pas voulu humilier son orgueil devant la majesté royale. La calomnie porta coup, et Pierre l'éprouva plus tard à ses dépens. Pour se consoler de cette mésaventure, il s'appliqua à restaurer son abbaye, que Hugues Cuillerel avait trop négligée. 11 inaugura par le château de Drugy la série des reconstructions et des embellis-
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sements qui le firent classer par la suite au nombre des principaux bienfaiteurs de Saint-Riquier.
Le château de Drugy était une forteresse importante qui appartenait aux abbés de Saint-Riquier, et ceux-ci ne s'en montraient pas peu fiers. Il avait été construit en 4272 par l'abbé Gilles de Marchemont. Depuis ce temps, Drugy avait subi bien des vicissitudes qui avaient entièrement modifié son caractère primitif. Pris et repris plusieurs fois par les Anglo-Bourguignons et les Français pendant la première moitié du XVe siècle, il tombait presque en ruines quand Pierre entreprit de le rétablir et de le mettre en état de recevoir une garnison. La quinzième note de la chronique est consacrée au détail de ces réparations; on y trouve une description du château de Drugy qui m'engage à la répéter ici. L'abbé y fit donc faire « des alées tout autour pour aler à couvert, et combler (couvrir) wit tourelles estans esdittes à la suitte, et à chascune sa banière et bancrolc de plonc et de cuivre; combler (couvrir) pareillement la grosse tour près de la grange qui paravant n'estoit pas comblée (couverte) ; et se avoit fait faire trois montées de pierre pour monter au donjon où estoient les chambres dudit abbé, et les deulx autres pour monter ès deux aultres tours, avec une montée de bos pour monter en la ditte grosse tour nouvellement comblée ». La forteresse, qui n'avait donc plus ni toits ni escaliers, se composait d'un donjon, d'une grosse tour, de deux autres tours et de huit
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tourelles. Plusieurs des prédécesseurs de Pierre en avaient fait leur maison de plaisance; mais les temps étaient changés, et l'importance du château valait la peine que Ton songeât à l'utiliser pour la défense de l'abbaye. Tel fut aussi l'avis, mais à un autre point de vue, du Bègue de Tenremonde, receveur du roi en Ponthieu, qui, s'appuyant sur un ordre royal, s'empara de Drugy, y installa une garnison, de l'artillerie et se décora du titre de capitaine. Les remontrances ayant échoué, l'abbé fit déloger les gens du Bègue, garnit le château d'hommes de guerre et attaqua Tenremonde devant le Parlement de Paris. Mais, effrayé de sa propre audace, Pierre s'enfuit à Amiens, sous bonne escorte, et il y demeura près de quatre mois, chez Martin Malingre, chanoine de la cathédrale. Un arrêt du Parlement, en U66, lui donna gain de cause ; mais le Bègue de Tenremonde ne représentait plus le roi dans le Ponthieu, qui avait fait retour au duc de Bourgogne.
La crainte que lui inspiraient les officiers et le gouvernement de Louis XI avait donc forcé Pierre Le Prestre à donner des gages d'attachement au parti bourguignon. C'est dans ce camp qu'étaient tous ses amis et ceux du seigneur d'Auxy, dont, bon gré mal gré, il fut obligé de partager la fortune. Ainsi, lorsqu'en U70 Philippe de Crévecœur et Antoine, bâtard d'Auxy, furent entrés dans Abbcville pour en garantir la possession à Charles le Téméraire, l'abbé les suivit et se logea dans
l'hôtel de l'abbaye, où il donna l'hospitalité au bâtard d'Auxy, à toute sa suite et à ses chevaux. Crévecœur ayant décidé de désarmer les habitants, fit crier par les rues : Aux armes! c'est-à-dire livrez vos armes! Pierre, auquel le bâtard n'avait parlé de rien, en eut si peur qu'il ne se rétablit jamais complètement depuis, à ce qu'il prétendit. Mais la place ne tarda pas à devenir moins sûre, malgré cette mesure draconienne, et, le 4e* février, Philippe de Crévecœur, accompagné de l'abbé, vint coucher au château d'Auxy, où était sa femme, et le lendemain, avec Mm* d'Auxy et Jean Le Prestre, frère aîné de l'abbé, ils allèrent tous ensemble chercher un asile à Saint-Omer, où affluaient tous ceux qui redoutaient les vengeances de Louis XI. Pierre Le Prestre y retrouva notamment l'évèque d'Amiens, Ferry de Beauvoir. Ce fut même en dînant chez le prélat, le 15 mars, qu'il fut tout à coup attaqué de la goutte dans les genoux et dans les pieds, ce qui le condamna à deux mois d'immobilité et de cruelles souffrances.
Après un séjour de trois mois, Pierre et Mme* d'Auxy et des Querdes quittèrent Saint-Omer le 4er mai, à la faveur des trêves, et retournèrent à Auxy. Pierre y logea cette fois dans la maison de son frère Jean. Peu de jours après, il rentrait à Abbeville, mais il trouvait le logis de l'abbaye occupé par le maréchal des Querdes, qui y séjourna pendant quinze mois « avec tout son estât ». Pierre rfy avait plus que la disposition d'une seule cham-
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bre. Pendant ce temps, il était contraint d'offrir l'hospitalité à Mmcs d'Auxy et des Querdes dans le château de Drugy; Pierre ne pouvait même pas songer à retourner dans son abbaye, occupée depuis le mois d'octobre par un détachement d'Anglais sous les ordres de sir Georges Grey. L'hiver fut très-rigoureux. Pour faire du feu, les soldats anglais abattirent tous les arbres de Saint-Riquier, enlevèrent les pièces de charpente préparées pour . les constructions, abattirent, pour en avoir le bois, la laiterie et le four de l'abbaye, ainsi que quelques-unes des plus vieilles maisons du bourg : le tout servit à alimenter un immense foyer qui brûla pendant toute la mauvaise saison à l'échevinage, où était leur quartier général. C'est à ce brasier que furent rôtis tous les chats de la ville, dont les étrangers se montraient tres-friands et qu'ils préféraient, disaient-ils, aux lapins. La garnison d'Abbeville, qui n'avait pas plus chaud, quoiqu'elle fût commandée par les amis politiques de Pierre, n'épargna pas davantage le temporel de l'abbaye. Chaque jour les gens d'armes allaient couper les plus beaux arbres du bois de Saint-Riquier. Comme cette ressource ne leur suffisait pas, ils démolissaient les maisons des gens soupçonnés de favoriser le parti de Louis XL Pierre n'estime pas à moins de dix-sept cents les maisons qui furent abattues dans la ville et ses faubourgs. Peut-être y a-t-il de l'exagération dans ce chiffre, et l'on ne peut admettre qu'il en soit autrement, quoique Pierre eût été plutôt dis-
posé à excuser qu'à accuser les Bourguignons, ses amis et ses protecteurs. Pourtant, le pauvre abbé gémit d'une façon pitoyable sur le pillage de son beau bois, et il aurait moins souffert de voir ses amis périr de froid.
Dans les premiers jours d'avril 4 472, Pierre Le Prestre fut à son abbaye constater par lui-même les dégâts commis pendant sa longue absence et inspecter le troupeau confié à ses soins. Mais le troupeau avait pris l'habitude de se passer du pasteur et de se suffire à lui-même. Pierre avait horreur des combats, le bruit des armes l'épouvantait; une fausse alerte, vous l'avez vu, le rendait malade pour longtemps. Or, comme la guerre se rallumait en Ponthieu, il résolut de s'éloigner encore et de se rapprocher de l'Artois, où il se trouvait plus en sûreté. Il alla le 15 avril chez son frère Jean, à Auxy, mais il n'y resta qu'un mois. Le 15 juin, l'abbé, son frère et Mme d'Auxy se réfugièrent à llesdin, où ils s'établirent tous trois dans la maison de Jean Gargant. Bien leur en prit de ne pas avoir tardé plus longtemps, car, le 42 août, le maréchal de Lohéac, Sallazar et un détachement de troupes royales parurent devant le château d'Auxy, qu'ils canonnèrent, mais sans succès, et qui fut vigoureusement défendu. Ils se vengèrent de leur échec en pillant et en incendiant le bourg, qui n'était relevé de ses ruines que depuis huit ans à peine, et le 19 ils étaient en vue de Hesdin. Combien le pauvre abbé ne dut-il pas maudire alors sa malen-
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contreuse idée d'être venu se renfermer dans une ville qu'à cause de sa force même tous les partis se disputaient ! Quelles ne durent pas être ses terreurs pendant cette longue journée en entendant le bruit de l'assaut livré à la fois aux portes de Beaumont et de Saint -Georges, en voyant les flammes dévorer les faubourgs et s'allumer dans tous les villages entre la Canche et l'Authie. Mais, cette fois encore, il en fut quitte pour la peur, et les Français, repoussés comme à Auxy, s'éloignèrent sans avoir pu remporter aucun avantage.
Le mois d'août devait être funeste à notre abbé. Maltraité dans ses biens par les Français, ce qui paraissait lui être le plus sensible, il n'avait pas, sous ce rapport, moins à se plaindre des Bourguignons. Charles le Téméraire avait mis dans Saint- Riquier une garnison commandée par le sire de Conty, Philippe Prévost, et Jean de Luxembourg, dit Bourlens. Malgré cela, le maréchal de Gueldres et ses gens vinrent s'établir dans l'église et l'abbaye, comme dans une forteresse, et ils n'en sortaient que pour molester le peuple et couper les moissons, qu'ils emportaient dans de grands sacs. Ému des plaintes de ses religieux, Pierre Le Prestre écrivit au duc de Bourgogne pour demander qu'il retirât le maréchal de l'abbaye. Charles envoya l'ordre, mais le maréchal refusa d'y obéir et se maintint dans son poste jusqu'à l'automne, malgré que la peste, châtiment céleste, dit l'abbé, eût fait
quelques ravages parmi ses soldats et que son neveu eût été au nombre des victimes.
Une trêve ayant été signée entre les belligérants au mois d'octobre, et le duc Charles s'étant établi à Abbeville, dans le prieuré de Saint-Pierre, l'abbé se décida à quitter Hesdin, et il voulut aller au Crotoy pour changer d'air, comme il le dit, et parce que son abbaye y avait des droits seigneuriaux. Il partit donc de Hesdin, pendant la nuit du 1er au 2 novembre, dans un « charriot branlant », c'est-à-dire dans une voiture suspendue, remplie de ses joyaux les plus précieux et de son argent, et avec une petite escorte qui n'était pas plus brave que lui. En arrivant à la forêt de Crécy, la caravane rencontra de nombreux détachements de gens de guerre. C'étaient les garnisons bourguignonnes d'Eu, de Saint- Valéry et de quelques autres forteresses reprises par les troupes royales, qui regagnaient l'Artois. Pierre en fut « fort esmerveillié et espouvanté », mais il poursuivit sa marche. Quand il atteignit Domvast, tous les habitants du village s'enfuyaient en criant : Au bois ! au bois ! et s'enfonçaient dans les profondeurs de la forêt de Crécy. Pierre Le Prestre n'y put tenir davantage : il se fit hisser péniblement, à cause de sa goutte, sur sa haquenée et « s'en a!a au bos et habandonna son dit charriot et toutes ses gens qui estoient fort furnys de ses baghes et de sa vaisselle ». L'escorte ayant imité cette déroute, il ne resta personne pour veiller sur le chariot, auprès
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duquel passèrent, sans y toucher, plus de trois cents hommes de guerre. Ils étaient pourtant dénués de tout et dans le plus pitoyable état de misère; mais l'abbé était intraitable quand il Vagissait des biens de ce monde, et lorsqu'il eut retrouvé sa voiture intacte, sans qu'il y manquât un denier, il s'écria dans son naïf et féroce égoïsme, que c'était a une grant grâce que Dieu luy fist ». Le mot peint l'homme, et, avouons-le, le portrait n'est pas flatteur. Avare et poltron, tel était notre chroniqueur. Ce qu'il y eut de plus curieux dans l'affaire et ce qui justifia l'étrange désintéressement des soldats bourguignons, c'est qu'en voyant fuir les paysans, ils s'imaginèrent que les Français arrivaient derrière eux, et ils se cachèrent à leur tour dans la forêt de Crécy, où chacun eut le temps de se remettre.
Après cette chaude alerte, l'abbé jugea que l'air d'Abbeville, derrière d'épaisses murailles, serait plus favorable à sa santé que l'air du Crotoy, et il se fit conduire dans la maison de l'abbaye où il trouva nombreuse compagnie. Ce fut d'abord Philippe de Crèvecœur qui n'y demeura que deux jours, puis deux chambellans du duc Charles, Philippe de Hornes, seigneur de Gasbecques, et Jean de Hornes, seigneur de Baussignics. Les Bourguignons ne se faisaient aucun scrupule de convertir en auberge la maison de Pierre Le Prestre. Les deux frères de Hornes y étaient encore quand , au mois de février, vinrent s'y installer à leur tour
Jossc de Lalain, capitaine de cent lances, sa femme, et Mmc de Heauvoir, sa belle-sœur. L'abbé, qui ne se plaint pas d'ordinaire, éclate enfin et déclare que ce lui fut une lourde charge, puisqu'il hébergea ces nouveaux notes jusqu'au printemps; mais il n'y pouvait que faire, et la guerre était le meilleur prétexte que l'on pût trouver pour tondre de près le peuple et le clergé sans le faire trop crier. Après Josse de Lalain, ce fut le sire de Brimeu, capitaine de Nieuport, qui s'établit dans l'hôtel de l'abbaye. Il y fit encore moins de façons que ses devanciers : il s'empara des quatre chambres que l'abbé s'était réservées, dressa l'inventaire du mobilier, afin, disait-il, d'en rendre bon compte plus tard, fit attacher au-dessus de la porte l'écu de ses armes, et y vécut enfin comme chez lui. La mort seule de Charles le Téméraire eut le pouvoir de l'en faire sortir.
Cette fois, Pierre avait un motif plus sérieux encore pour éprouver les inconvénients d'un voisinage aussi mondain. Le 31 décembre précédent, il avait été attaqué d'une si « aspre et merveilleuse maladie » , que tout le monde le crut à sa dernière heure. Il se hâta, en conséquence, sous l'inspiration intéressée de ses religieux, de faire ses dernières dispositions, et vous pouvez croire que l'abbaye ne se laissa pas oublier. Pierre fonda a un annuel » dans les églises des Chartreux et des Cordeliers d'Abbeville , puis il remit au prieur de son abbaye mille francs destinés à créer une rente pour
PIERRE LE PRESTRE
la fondation d'une messe solennelle du Saint-Esprit à chanter le mercredi de chaque semaine dans la chapelle de la Vierge, pendant sa vie , et à convertir en messe de requiem après sa mort. Mille autres francs furent comptés encore au prieur pour l'achat d'ornements; le jour même, un religieux de l'abbaye partit pour Bruges afin d'y acheter les étoffes et les broderies avec lesquelles un ouvrier de Saint-Omer fit une quinzaine de chapes, chasubles et dalmatiques. Pendant ce temps, Pierre revenait à la santé.
Avec les premiers beaux jours, l'abbé retourna à Saint-Riquier, et il y passa huit mois entiers. Cette dernière période heureuse et calme de sa vie fut consacrée à l'embellissement de son église et à des constructions pour lesquelles il avait un goût fort vif. De cette époque date la réparation des gros murs de l'église vers la porte Saint-Jean, des murs des grands jardins et du petit cloître vers la bassecour. On commença aussi à édifier un hôtel pour servir de logement à ses successeurs, celui qu'il occupait étant insuffisant. Le nouvel édifice mesurait cent pieds de longueur; on y remarquait six cheminées de pierre richement sculptées et un grand degré de pierre qui donnait accès dans tous les appartements. La mort de son bienfaiteur, Jean, seigneur d'Auxy, arrivée le 45 août, vint le surprendre au milieu de ces occupations. Pierre lui donna de vifs regrets et fit de lui le plus bel éloge que l'on pût faire alors d'un gentilhomme, en di-
sant qu'il a fut le plus renommez chevalier qui fut en la maison de Bourgogne ». La reconnaissance est une vertu si rare qu'il faut en savoir gré à Pierre, et qu'elle doit servir à effacer bien des faiblesses dont on aurait pu demander compte à sa mémoire.
Dès le début de l'année U75, Pierre Le Prestre dut reprendre sa vie errante. Ses amis, dit-il, s'inquiétant pour sa sûreté, car la guerre recommençait, il gagna Auxy et de là Saint-Omer où on le persuada d'acheter une maison auprès du grand marché, ce qu'il fit le 24 mai. Il avait dit à son abbaye un éternel adieu. Au même moment, Louis XI envahissait le Ponthieu, le vidame d'Amiens s'emparait de Saint-Riquier, livrait la ville au pillage pendant dix jours et se retirait en faisant dire dérisoirement aux habitants, par un trompette, qu'il leur rendrait tout, et qu'ils fussent bons et loyaux sujets du roi. Le lendemain même ceux-ci ouvraient leurs portes à Jean de Courteville et à quelques gentilshommes bourguignons. Un retour offensif des Français, quinze jours après, ayant amené l'évacuation de Saint-Riquier, les vengeances commencèrent. La ville fut livrée aux flammes ainsi que l'abbaye : l'incendie n'épargna que 1* Hôtel-Dieu, la maison de David Lessopier, et l'hôtel de Thiboutot appartenant à Hugues de Hesdin. Le clocher de l'abbaye fut brûlé, de môme qu'une partie des bâtiments conventuels, de même que le château de Drugy, celui de La Ferlé et tous
PIERRE LE PRESTRE
les villages dépendant de l'abbaye. Pierre Le Prestre ne se laissa pas décourager : il ne restait rien de ses embellissements, il résolut de recommencer sur de nouveaux frais, mais ce fut de Saint-Oraer qu'il dirigea les travaux et qu'il leur donna l'impulsion. Pendant Tannée 4 476 on travailla sans relâche : les murs de l'église avaient été lézardés par le feu, on les répara; on refit le toit du clocher, et l'on y employa quatre-vingt mille ardoises apportées de Dordrecht dans deux navires ; les boiseries et les stalles du chœur furent remplacées. Pierre traita avec un ouvrier de Bruges pour la fourniture de quatre chandeliers de cuivre, pour un grand candélabre à six branches destiné à être placé devant le grand autel , pour un aigle en cuivre; il acheta à Ypres une horloge pour le clocher; il fit sculpter un devant d'autel représentant la passion du Christ; il fit placer au-dessus de son tombeau une statue de la Vierge aux pieds de laquelle il s'était fait représenter; il donna seize chapes, quatre chasubles et deux tuniques de soie brochées d'or, et parsemées de fleurs de lis et de roses ; il fit repaver toute l'église en marbre noir et blanc de Tournay/La mort de Charles le Téméraire, en 1477, et le retour du Ponthieu entre les mains du roi arrêtèrent définitivement les travaux que l'on poursuivait avec activité. Pierre Le Prestrc, absent de son abbaye et réfugié sur un territoire ennemi, fut considéré par Louis XI comme déchu de sa dignité. Le roi gratifia le cardinal de Vienne du tem-
porcl de l'abbaye, et celui-ci fit main basse sur le trésor et les insignes; il emporta tout ce qui pouvait être emporté.
Mais Pierre Le Prestre n'était pas encore arrivé au terme de ses épreuves. Pris en haine par les bourgeois de Saint-Omer, il fut contraint de chercher un asile dans l'abbaye de Saint-Bertin. On lui donna une chambre qui avait jour sur les jardins du monastère. Il la fit richement décorer et en fit construire à côté une autre en tout semblable; il les relia à l'église par un corridor pavé et couvert, afin de pouvoir se rendre aux offices à l'abri des injures du temps. Ce fut alors qu'il fit rédiger sa chronique et qu'il y ajouta, de sa propre main, les notes si curieuses qui m'ont fourni les principaux éléments de sa biographie. Les infirmités croissaient avec les années. Devenu incapable de surveiller les intérêts de son abbaye, Pierre se décida à désigner Eustache Le Quieu pour son vicaire général, le 4 février 1 479. Peu de mois après il résigna en sa faveur sa dignité abbatiale, en se réservant un revenu viager de 500 écus d'or, de 20 muids de vin de Chevincourt et de 3 muids de froment. Cet arrangement fut confirmé par le pape Sixte IV.
Pierre en avait fini avec les choses de ce monde, et il ne s'occupa plus que de son salut. 11 mourut à Saint-Bertin, le mercredi des cendres 4480. Selon le désir qu'il en avait toujours exprimé, son corps reposa dans son abbaye, sous la tombe qu'il avait fait préparer dans la chapelle de la Vierge. Une
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double épilaphe désignait à ses successeurs le lieu où il avait eufin trouvé le repos : Tune était en latin et célébrait en termes pompeux les vertus du défunt ; je vous en fais grâce : je me contenterai de reproduire la deuxième, dont la modestie et la concision étaient le principal mérite :
Sous ce marbre terrestre Pose Pierre Le Prestro Abbé do Saint-Riquier, Jésus le veuille mettre En son glorieux estre Et bien le colloquer.
On ne pouvait en moins dire. Pouvait-on en dire plus ? A cette question, Monsieur, c'est maintenant à vous de répondre.
En vous écrivant cette quatorzième et dernière Jetlre, Monsieur, je n'ai eu qu'un seul but, celui de ne m'ètre pas arrêté à la treizième. Superstition, sottises que tout cela, tant que vous voudrez, mais nul n'est à l'abri de ces petites faiblesses, et je vous avoue que le chiffre 43 me paraît fatal. D'ailleurs, mon sac est à peu près vide, et votre patience ne saurait être inépuisable. Quand j'aurai appris quelque chose, et quand vous serez de nouveau disposé à m'entendre, peut-être reprendronsnous ce commerce épistolaire : il nous paraîtra plus agréable à tous deux après qu'il aura été
interrompu pendant quelque temps; il faut quitter les gens que Ton aime pour mieux apprécier l'étendue de l'affection qu'ils inspirent. Mais je crains que la séparation ne s'effectue sous de fâcheux auspices et que mon dernier récit ne vous laisse sous une impression peu flatteuse pour moi. Je n'ai, en effet, à vous raconter que deux anecdotes tendant à vous prouver que la justice n'était pas toujours infaillible au XVIII0 siècle, et qu'elle confondait au besoin l'innocent avec le coupable. Vous ne manquerez pas de vous écrier qu'il n'est pas besoin de remonter si loin pour en fournir des exemples, et qu'en certains cas on pourrait, aujourd'hui encore, remplacer dans les attributs de la justice la balance qu'elle tient à la main par uu bandeau qui, comme à l'amour, lui couvrirait les yeux. C'est possible, mais je vous laisse, remarquez-le bien, la responsabilité de celte assertion hardie. Je ne veux, ni dans mes jugements ni dans mes récits, dépasser 4789. C'est là que pour vous la civilisation commence; pour moi, c'est là que la société française finit.
Jean de Bellengreville, marquis de Bellengreville et de Buleux, habitait en 1677 le château de Buleux, que son père avait hérité du fameux grandprévôt de France, son cousin, dont je veux vous dire quelques mots en passant, car, s'il fut la principale illustration de la famille de Bellengreville, il fut aussi un personnage historique et l'une des gloires de notre pays.
Joachim de Bellengreville se disait originaire de Bourgogne, et je ne sais pas pourquoi, puisqu'il était né en Ponthieu et que c'est à cette circonstance qu'il avait dû d'être élevé comme page chez ISicolas Rouault de Gamachcs. II est certain que le père de Joachim, Melchior de Bellengreville, seigneur des Alleux, lieutenant de mille hommes de pied, demeurait aux Alleux avec Antoinette Le Vasseur, sa femme, comme l'avait fait avant lui Jean de Bellengreville, écuyer, son père, lequel était fils aîné d'Eustache de Bellengreville, que l'on trouve à Abbeville en U80. Joachim devait connaître ses ascendants, mais il ne tenait guère à eux, puisqu'il répudiait son véritable pays; sans doute qu'il avait à cela un intérêt quelconque, mais on ne se l'explique pas. Joachim était de noble race; mais, de son temps, il n'était besoin ni de quartiers ni de preuves pour être en cour : il fallait avoir la réputation d'un bon compagnon, du courage et du dévouement. Il n'était même pas nécessaire d'avoir la poche pleine d'écus; la guerre devait y pourvoir. Voici comment il put jeter les premières bases de sa fortune :
L'aîné de ses frères, Nicolas, seigneur des Alleux et de Bchen, était gentilhomme ordinaire du duc d'Alençon. A défaut de son frère puîné, Jean, seigneur de la Cour-au-Bois, dont on ne parle pas et qui ne parut guère, il appela auprès de lui Joachim et le produisit à la cour, où il avait quelques protecteuis. L'élève eut bientôt dépassé le
maître, et, de plus, Nicolas, mourut sans enfants, ce qui assura à Joachira le patrimoine de sa famille, les Alleux et Béhen , où était le manoir seigncu- . rial. Son mariage avec Claude de Maricourt, veuve de M. Rouault de Gamaches, qu'il avait servi en qualité de page, fut pour lui Vévénement le plus inespéré. Il se trouva seigneur des Alleux, Béhen, Neuville- Gambetz, Cloches, Boutigny, Abondant, Bomicourt, Mon s, Brestel, Buleux, Lignières, Latinville et Mézy. La plupart de ces fiefs ne lui appartenaient qu'à titre viager; mais, quand sa femme mourut, elle lui laissa en toute propriété Buleux qui , en bonne justice, aurait dû retourner aux enfants de son premier mariage. Les Rouault, qui n'avaient jamais vu avec plaisir cette union et prétendaient que leur mère s'était mésalliée, se trouvèrent lésés et entamèrent un grand procès dont Joachim ne put voir la fin, puisqu'il mourut le 15 mars 1621, et qui fut jugé le 26 juillet 1626 en faveur de ses héritiers. La suite prouva que MM. de Gamaches s'étaient trop pressés de juger leur beau-père, et que, loin de les humilier, il leur faisait beaucoup d'honneur.
Dès 1586, Joachim de Bellengreville avait conquis une grande position à la cour : les faveurs qui lui furent octroyées prouvent que c'était à l'armée et dans le service militaire qu'il avait établi sa réputation. 11 reçut donc, le 1or juillet 1586, une commission du roi pour la charge de mestre de camp des vieilles bandes de Cambrai, et il en reçut
une autre, en 4 589, pour commander cent chevaulégers. Aussitôt après la mort de Henri III, M. de Bellengre ville se rattacha à Henri IV qui le récompensa en le nommant gouverneur de Meulan, et il acquit beaucoup de renommée dans la belle défense qu'il fit de cette place contre les Ligueurs pendant deux mois, ce qui permit au roi de la secourir deux fois en personne. Il fut nommé conseiller d'État le 23 juin 4597 et prêta serment le surlendemain en cette qualité. En 4598 il obtint les provisions de la capitainerie et gouvernement d'Ardres, dont, par brevet du 26 janvier 1613, il lui fut permis de traiter avec Jean de Monchy, seigneur de Montcavrel : Joachim stipula que le prix de la vente serait employé à des acquisitions de terres affectées à sa famille. M. de Montcavrel lui céda en conséquence la seigneurie du Montant estimée 30,000 livres, et versa 27,000 livres pour compléter le prix convenu de 57,000 livres. Joachim fut reçu au Grand-Conseil en l'office de Grand Prévôt de France, le 20 avril 1604 : il exerçait ces fonctions depuis le 30 septembre de 1 année précédente. N'ayant pas eu d'enfants de Claude de Maricourt, ni de sa seconde femme, Marie de La Noue qui, après sa mort, se remaria à Pons de Lauzières, marquis de Thémines, maréchal de France, brouillé avec ses beaux enfants, il fut obligé de chercher d'autres parents qui fussent plus dignes de sa succession; son cousin, Jean de BellengreviHe, n'était pas riche, il lui laissa tout.
Il commença par le faire nommer gentilhomme ordinaire de la maison du roi, puis il lui fit obtenir les abbayes du Tréport et de Foretmon tiers, avec une retenue de pension sur ces abbayes dont le roi lui permettait de disposer à son gré, ce que Jean fit, en 1617, au profit de Charles de Fontaines, son cousin. Joachira lui assura enfin son héritage par une donation du 47 octobre 4 645 que vint confirmer son testament du 45 mars 4 619. Par ce testament il ordonnait à Jean de le faire inhumer dans Téglise de Neuville, près de Meulan, auprès de Claude de Maricourt, sa première femme. Joachim fut encore créé chevalier des ordres du roi à la promotion du 31 décembre 1619, et il mourut le 45 mars 4621.
Les Bellengreville de la branche cadette étaient issus d'un fils puîné d'Eustache, auteur de toute la maison, et ils avaient été, sous tous les rapports, moins bien partagés jusqu'alors que leurs aînés en richesses et en dignités. Ils vivaient noblement, mais petitement quand cet héritage inespéré vint les chercher au sein d'une obscurité dans laquelle ils s'enfonçaient de plus en plus et où ils auraient fini par disparaître. Guillaume de Bellengreville, frère puîné de Jean, aïeul du Grand-Prévot, avait pour tout domaine celui de Fresnoy en Ponthieu : il était conseiller du roi, licencié ès-lois et lieutenant du bailli d'Airaines et d'Arguel. Il eut trois fils dont l'aîné seul, Jean, eut postérité, et une fille, Marie, alliéo à Gérard de Maillefeu, écuyer,
seigneur de Bouillancourt, d'une famille sortie de l'échevinage d'Abbeville, ce que Ton appelait noble de cloche. Jean de Bellengreville n'eut qu'un fils, Antoine, allié à Marie de Fontaines, de ces grands Fontaines plus riches en honneurs et en noblesse qu'en terres ou en argent. Dès 4623, Jean, fils d'Antoine, était mis en possession des biens du Grand-Prévôt, sauf Buleux qui ne lui fut assuré que trois ans après, lorsqu'il eut gagné son procès contre le marquis de Gamaches, et il se qualifiait marquis de Bellengreville, ce que firent ses descendants à son exemple. Claude de Mailly, sa femme, vivait encore en 4 676 : elle était fort âgée, veuve de lui depuis longtemps, et elle avait marié, trentecinq ans auparavant, sa fille, Anne, à Jean L'Yver, vicomte de Bouillancourt.
Jean de Bellengreville n'avait aliéné que la seigneurie de Fresnoy, en 4650, au profit de Sanson Ternisien. Son fils, nommé Jean comme lui, et qui avait épousé sa nièce, Catherine L'Yver, le 26 novembre 4672, mourut au commencement du XVIIIe siècle, après avoir été contraint de vendre Montant et Brétel pour payer ses dettes. Ce fut à lui qu'arriva la terrible aventure que je voulais vous raconter, et s'il n'y perdit pas la vie et l'honneur, ce fut bien manifestement par une permission de la Providence.
C était en 4677 : le marquis de Bellengreville habitait à Buleux. Un jour, on trouva mort auprès de la croix de pierre d'Arleux le messager d'Oise-
mont que Ton avait vu le matin même au château de Buleux. Son corps portait les traces de profondes blessures et il était certain qu'un crime avait été commis sur cet homme bien connu dans le pays. On était fort embarrassé pour découvrir le coupable, car la mort de ce malheureux ne pouvait profiter à personne, lorsqu'un paysan de Buleux déclara qu'il connaissait l'assassin, et que c'était le marquis de Bellengrcville. La chose parut si étrange que les magistrats refusèrent d'y croire : une enquête établissait que l'accusateur avait été fermier de M. de Bellengreville, que le marquis lui avait repris ses terres depuis peu, et qu'il avait conçu une haine violente contre son ancien maître. Ce qu'il disait paraissait pourtant reposer sur de sérieux fondements. M. de Bellengreville avait assassiné l'homme avec l'aide d'un de ses laquais. Le fermier n'avait rien vu, mais quatre paysans de Béhen avaient été témoins du crime, et ils en racontaient tous les détails. Quoique d'abord fort incrédules, les juges furent obligés de se rendre à l'évidence, d'autant plus que la réputation de dissipateur de M. de Bellengreville lui nuisait fort dans leur esprit. Le jugement se ressentit de cette fâcheuse impression : il portait que le marquis, dégradé de noblesse, serait roué vif, ainsi que son valet, et que ses biens seraient confisqués. M. de Bellengreville, accablé par les apparences, n'essayait plus de se soustraire à son horrible destinée; mais, le valet, qui regrettait la vie, implora comme une dernière faveur de
parler devant les juges aux témoins qui étaient cause de leur perte. Au premier il demanda, puisqu'il l'avait vu commettre le crime, de déclarer par où il s'était enfui après l'avoir commis ; celui-ci répondit qu il avait pris le chemin d'Abbeville ; le second, pareillement interrogé, dit le chemin de Gamaches : quand vint le tour du troisième, moins endurci que les aulres, il ne put supporter plus longtemps le cri de sa conscience : il se mit à genoux et avoua en pleurant que le fermier leur avait promis de l'argent pour déposer contre M. de Beliengreville. C'est ainsi, grâce à la présence d'esprit de son valet, que le marquis échappa à une mort certaine et ignominieuse. On a dit pourtant qu il n'avait eu sa grâce que sur l'échafaud, et par le crédit du duc d'Elbeuf. C'est une erreur, car alors il eût été coupable, tandis que son innocence a été clairement démontrée depuis. Le crime n'avait pas moins été commis par un gentilhomme : François de Beaurain, écuyer, seigneur de Bourgois, était aux galères pour avoir égorgé la servante d'un curé pendant que celui-ci disait la messe, et dévalisé le presbytère : il avoua qu'il avait tué le messager d'Oisemont. Jugé de nouveau, il* fut condamné à mort et périt sur la roue. Ce misérable était fils de François de Beaurain, écuyer, seigneur de Bourgois, capitaine de cavalerie au régiment de Kercado, et de Rénée de Brucelles : il avait épousé la fille de Jean de Fautereau, marquis de Sainte Geneviève près de Neufchatel en Bray.
Le fermier et les faux témoins, décrétés d'accusation à leur tour, furent sévèrement châtiés; mais ce qu'il y eut de particulier, c'est que le jugement ne fut pas réformé. Le marquis de Bellengreville, marié depuis cinq ans, et qui avait alors deux fils, en eut deux autres depuis; quand ces derniers furent parvenus à l'âge d'hommes, ils intentèrent un procès à leurs aînés, en se fondant sur ce que , nés avant le jugement confisquant les biens de leur père, et ce jugement n'ayant pas été réformé, ils n'avaient aucun droit sur ces biens leur appartenant à eux nés après qu'il avait été rendu. Malgré ces enfants indignes, leur aîné, Nicolas, marquis de Bellengreville et de Buleux, fut maintenu en possession de l'héritage de son père. Il avait épousé, le 16 février 1722, Marguerite-Charlotte Le Boucher du Castelet, et il mourut le 7 février 4733, laissant Nicolas-Paschal, marquis de Bellengreville, le dernier de son nom, mort le 5 février 4775.
La seconde histoire que je veux vous raconter eut aussi pour héros un gentilhomme du Ponthieu. Il n'aurait pas fallu en parler au dernier marquis de Garaaches, car son père fut fortement blâmé dans le temps pour y avoir joué un vilain rôle. Il est même probable que s'il n'eût pas été aussi bien en cour, il aurait pu échanger le séjour de son château de Bouvaincourt contre celui d'une prison pour le restant de sa vie. Voici l'affaire en peu de mots.
Le château et la belle seigneurie de Bouillancourt-
en-Sery étaient entrés, vers 1630, dans la famille L'Yver, d'une bonne noblesse, issue de bourgeois riches et considérés à Abbeville. Le premier qui se qualifia seigneur et vicomte de Bouillancourt a été Jean L'Yver, chevalier, seigneur aussi du Quesnoy, du Horamet et de Boëncourt, fief de 37 feux dans le bailliage d'Abbeville et sur le territoire de Béhcn. D'Anne de Bellengreville, sa femme, il eut deux fils et deux filles, l'une desquelles épousa le marquis de Bellengreville dont je viens de vous parler. L'aîné des fils, Jean L'Yver, vicomte de Bouillancourt, dissipateur comme son beau-frère, mourut en 1708. Sa femme, qui était aussi sa cousine, Elizabeth-Charlotte L'Yver, dame d'infray, Hamicourt et Plainval, était morte en 1 696 après lui avoir donné trois fils et quatre filles, Louis et Charles, morts sans postérité, Renaud, Anne-Marguerite et Françoise, mortes sans alliances, et Marie-Catherine, femme de Jean-Nicolas de Cacheleu, écuyer, seigneur de Vauchelles.
La mort de ses frères aînés avait mis Renaud en possession de tous leurs biens. De leur vivant, il s'était appelé le chevalier de Bouillancourt et servait en qualité d'enseigne dans le régiment de Forez. Devenu riche, il dépouilla l'uniforme et revint à Bouillancourt. Le marquis de Gamaches, dit-on, convoitait cette belle terre. Quoi qu'il en soit, un garde-chasse, qui était à lui pour les deux quints de Cayeux, fut trouvé mort assassiné, en 1715, dans le bois de Bouillancourt. Le bailli de Gamaches
instruisit contre le chevalier sur de simples rumeurs qui avaient peut-être pris naissance dans le château de son suzerain. Il n^e se trouva pourtant personne pour accuser M. de Bouillancourt d'un crime. Cependant le bailli passa outre au jugement qu'il fut obligé de prononcer par contumace, car le chevalier avait été enfermé à Charenton, le 45 mars précédent. On prononça le 4 9 juin 4745 la sentence par laquelle, faisant droit à sa qualité, il fut condamné à avoir la tète tranchée, au payement de cinq cents livres d'intérêts civils à la mère du gardechasse, à mille francs d'amende envers le marquis de Gamaches, et à la confiscation de ses biens au profit de qui il appartiendrait, or, celui-là était le marquis qui mit la main sur Bouillancourt et assura l'effet immédiat de l'un des quatre articles de la sentence. Faut-il supposer, du moins, qu'après avoir obtenu ce qu'il convoitait, il ait été pour quelque chose dans la commutation de peine accordée par le roi au condamné, en lui faisant grâce de la vie contre une prison perpétuelle dans laquelle il mourut en 4723 sans avoir pu réussir à faire réviser son procès. On se figure sans peine ce que durent être ces huit années passées au milieu de criminels, dans une étroite captivité, pour un homme fort de son innocence, et l'on tremble en songeant au désespoir de ses derniers moments.
Vingt cinq ans se passèrent; on croyait tout oublié, quand, en 4745, M. de Cacheleu de Vauchelles, neveu du chevalier, entreprit de troubler M. de Ga-
mâches dans la paisible, mais scandaleuse possession des biens de son oncle. Le 2$ mai, muni des lettres du roi qui le relevaient du laps de temps, il en appela devant le Parlement de la sentence prononcée contre le chevalier de Bouillancourt dont il se déclarait l'unique héritier. L'arrêt, rendu contradictoirement avec le procureur-général, le 4 0 juillet de la même année, déchargea le chevalier de Bouillancourt de l'accusation jadis portée contre lui et réhabilita pleinement sa mémoire. Mais ce ne fut que trois ans après, le 24 mai 4748, que M. de Cacheleu fut mis en possession de Bouillancourt au détriment du marquis de Gamaches, obligé de faire à mauvaise fortune bon visage. Le chevalier de Bouillancourt, qui fut le dernier de son nom, était le neveu du marquis de Bellengreville.
Dans une de mes précédentes lettres, Monsieur, je vous ai dit que l'histoire de M. de Valines était encore trop présente à l'esprit de notre génération pour qu'il fût besoin de la lui raconter. Je me suis trompé en partie. On connaît la tragique aventure, mais on la connaît mal, et, la superstition aidant , on charge toujours une palette qui n'est que déjà trop riche de couleurs. La famille de mon héros est absolument éteinte depuis trente ans ; je n'ai donc à redouter aucune susceptibilité. D'ailleurs ce récit est aujourd'hui du domaine de l'histoire : il appartient à tous.
Selon ma coutume, avant de vous faire connaître le personnage du drame ou de la comédie, je voustracerai une rapide esquisse de ses prédécesseurs. Pour moi, le mérite d'un récit ou d'un tableau réside dans les contrastes. Si l'on allait chercher son sujet dans les bas-fonds de la société, il semblerait que le crime a sa justification dans l'éducation ou dans la naissance. Si l'on développe, au contraire, la généalogie d'une famille noble, qui peut s'attendre à une semblable péroraison ? Ce n'est pas d'ordinaire, en effet, parmi les gentilshommes que se recrutent les assassins.
11 n'y eut pas moins de trois familles du nom de Le Roy en Ponthieu, les Le Roy de Valines et de Saint-Lau, les Le Roy de Moyenneville, de Valanglart et de Barde, et les Le Roy de Jumelles. Toutes trois n'avaient de commun que le nom patronymique : leurs armes étaient entièrement différentes. Celles des Le Roy de Saint-Lau et de Valines étaient d'azur à trois écussons d argent chargés chacun dune croix pâtée de gueules, ce qui leur donnait pour livrée les couleurs du drapeau dont la Révolution a fait présent à la France, autrement dit, et n'en déplaise aux révolutionnaires, les propres couleurs de la maison royale de France. Maintenue le 29 mai 1699, le 30 avril 4704 et le 6 décembre 1747 par les intendants de Picardie Bignon et Bernage, la famille qui nous occupe figure en conséquence parmi les maisons d'ancienne noblesse de notre province. Bien que les
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preuves invoquées par elle en cette circonstance ne remontent pas au-delà de 1548, c'est Colart Le Boy, vivant à Abbeville, en 1400, parmi la bonne bourgeoisie, qui doit être considéré comme le premier degré de la filiation suivie. A Colart succéda Nicolas, mort avant 1448, puis Jean, puis Pierre, mort vers 1480, laissant Nicolas Le Roy qualifié écuyer, de l'aveu même du généalogiste le plus intolérant qu'ait possédé notre province. A lui succéda Guillaume, écuyer, mort vers 4548, s'il est permis de rapprocher l'époque du trépas d'un homme de celle à laquelle il a fait son testament. Puisque Nicolas et Guillaume étaient écuyers, c'està-dire nobles, pour quel motif Jacques Le Roy, écuyer, seigneur d'Acquest, Saint-Lau, Valines et Genvillers, conseiller du roi et maïeur d'Abbeville en 1580, 1584, 1585 et 1587, prit-ii des lettres de noblesse en août 1587? Il fut, en tout cas, le seul à en profiter, car son fils lui-même n'en voulut jamais faire usage, ce qui, comme vous le verrez, lui attira une cruelle humiliation. Quant à leurs descendants, qui auraient pu n'avoir pas le même scrupule, ils refusèrent également de s'en servir et écartèrent soigneusement de leurs preuves cette pièce compromettante en ce qu'elle datait leur noblesse ; or, le point capital pour la noblesse, c'est à l'instar de Dieu, de .n'avoir jamais eu de commencement. Comme MM. de Saint-Lau et de Valines ne pouvaient employer un argument de cette nature, ils se rejetèrent sur l'édit de 1598 par le-
quel Henri IV révoquait tous les anoblissements accordés depuis 1578, sans égard même pour les privilèges obtenus par les officiers de judicature et de finance. Et cependant, dans la recherche de 4666, les commissaires n'avaient eu aucun égard à l'édit de révocation et avaient maintenu indistinctement tous les anoblis des règnes de Henri III et de Henri IV.
Anobli, aux termes des lettres patentes de 4 588, pour ses services pendant ses quatre années de mairie, Jacques Le Roy avait eu du moins un mérite, celui de s'acquitter rigoureusement des devoirs que lui imposait sa charge, sans craindre les inimitiés des grands. Chargé de faire la recherche des blés dans la ville au mois de juillet 1585, après avoir rempli son mandat (le \ 6 juillet) dans le quartier où était situé l'hôtel de Ligny, il était allé visiter à l'hôtel du Géant M. de Crèvecœur, lieutenant général de la province, et prendre ses ordres, quand M. de Bourbon- Vendôme, seigneur de Ligny, faisant irruption dans la salle, l'apostropha avec la plus grande véhémence a jurant la main haulte par Dieu » et disant à M. de Crèvecœur : « Monsieur, vous estes icy gouverneur pour Ie r°y> je vous demande justice du maïeur que voilà, lequel, non content d'avoir voulu déterrer mon frère pour me fâcher davantage, auroit envoyé ce jourd'huy quelques sergens en mon logis s'informer le nombre de grains qu'il y avoit en mes greniers : il n'a jamais eu pire eneray que
raoy, je l'en feray repentir !» M. de Crèvecœur ne parvint à apaiser M. de Ligny qu'en lui prouvant que leur naissance ne les mettait pas plus que leurs dignités au-dessus des lois, et que pareille opération avait été exécutée dans son propre logis, à Amiens, et de son plein gré. Mais, justement froissé dans sa dignité, Jacques Le Roy donna avis à la Cour de cette algarade, et formula sa plainte qu'appuya l'échevinage tout entier. Je ne sais ce qu'il en résulta, et cela n a d'ailleurs aucune importance pour mon sujet. Je voulais seulement vous prouver que Jacques avait assez de valeur et d'énergie pour justifier la faveur d'un anoblissement. Tel était l'avis du roi, car, réélu pour la quatrième fois, le 24 août 4587, et après avoir refusé une dignité qui ne le mettait pas à l'abri des outrages, Jacques fut contraint de l'accepter sur une lettre pressante et amicale de Henri III où il y avait notamment ces paroles flatteuses : a En ce temps de guerre nous ne pouvons désirer que aultre soit élu en la charge de maïeur que vous. » Le 26 juin 1588, le roi lui écrivait encore de Rouen : « Monsieur le maïeur, je ne puis assez louer le tesmoignage que vous m'avez rendu, vous particulièrement, et ceux de ma ville d'Abbeville, ayant rejetté à signer quelque ligue que ceulx de Paris et quelques autres villes vous avoient envoiée pour cest effet, et vous estes maintenu comme vous faites très-vertueusement et fidellement en mon obéissance. » Mais l'expiration de son mandat ap-
prochait. Jacques écrivait au roi le 8 août que Ton eût à faire choix d un autre maïeur. Il était malade lorsque, le 24 août» la ville élut Jean de Maupin, ligueur forcené, hostile au roi auquel il était personnellement désagréable. Peu de jours après, Jacques Le Roy mourait, laissant à ses nombreux eufants une belle fortune et une position solidement établie.
Avec le maïeur royaliste s'en étaient allées les vieilles traditions de fidélité au prince que Jacques s'était montré si jaloux de maintenir. L'échevinage avait été renouvelé et composé d'éléments entièrement nouveaux. Le maïeur, Jean de Maupin,' était un ardent catholique, et la maison de Guise comptait de chaleureux adhérents dans le lieutenant civil et criminel, Pierre le Boucher, sieur du Castelet, François Mourette, procureur du roi, et dans presque tous les membres du présidial. Ils n'attendirent pas plus tard que la mort de Jacques Le Roy pour insulter à sa mémoire. Si la politique peut excuser bien des choses, elle ne peut pourtant servir d'excuse au scandaleux procédé qui émut toute la ville. Vous savez, Monsieur, que les bourgeois de certaines villes, ceux d'Abbeville notamment, avaient le droit de porter des armoiries : ce qui distinguait l'écu d'un gentilhomme de celui d'un bourgeois était le timbre, heaume et cimier, et les supports. Au noble seul étaient réservés ces insignes accessoires de l'écu. Or, à l'enterrement de son père, sur le linceul de drap noir qui recouvrait son
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MONSIEUR DE VALINES
cercueil, Maximilien Le Roy avait fait attacher l'écu de ses armes avec timbre et supports , et il avait voulu entourer de quelque solennité l'inhumation d'un homme de bien, utile à son pays, et qui a certainement honoré la première magistrature de notre ville. Le procureur du roi, François Mourette, fit arracher publiquement les armes des Le Roy, en déclarant que s'ils avaient des lettres de noblesse, il ne les connaissait pas, car elles ne lui avaient pas été communiquées. Un procès s'en suivit, mais le corps municipal, consulté, trahit par sa mollesse une connivence secrète avec les officiers de justice. Maximilien Le Roy dut subir l'outrage qui lui avait été fait ; mais il était gentilhomme et les ennemis de son père ne pouvaient l'en empêcher.
Jacques Le Roy fut le premier de sa race qui possédât des fiefs nobles, et il avait su amasser une belle fortune que se partagèrent ses enfants. A l'aîné, Maximilien, échut la seigneurie de Saint- Lau, située à Maison-Ponthieu ; le puîné, Jacques, reçut celle de Valines que leur père avait achetée le 30 août 1585, moyennant 4330 écus, à Pierre de Melun, prince d'Epinoy ; le troisième fils, Jean, eut Acquest, et fut l'auteur d'une courte branche représentée en 1 668 par Denis Le Roy , brigadier des chevau-légers de la garde du roi, demeurant à Salsène, près de Soissons, quand un arrêté du Conseil d'État, du 28 mars 4668, le maintint dans sa noblesse. Ce rameau, qui avait quitté le Pon-
thieu, n'y revint jamais, et il prit On au milieu du XVIII0 siècle. Je n'ai donc à m'occuper que des deux branches principales, et je commencerai par la branche aînée : à tout seigneur tout honneur.
Maximilien Le Roy, seigneur de- SainirLau, conseiller du roi, lieutenant général en la sénéchaussée et siège présidial de Ponthieu, n'était encore qu'avocat et lieutenant particulier quand les gens du roi et la municipalité d'Abbeville lui infligèrent le cruel affront que j'ai rapporté. Sur son refus de prêter serment à la Sainte-Union, il quitta la ville et fut condamné par défaut à 500 livres d'amende. Comme il n'était pas disposé à les payer, le maïeur fit saisir ses meubles, ainsi qu'une rente de 200 livres que lui servait chaque année François Gargant, receveur du prince d'Epinoy. Le 45 août 4589, ordre était donné de procéder à la vente, et le 49 on rejetait une requête présentée par le lieutenant particulier pour pouvoir rentrer dans Abbeville et y exercer librement les devoirs de sa charge. Cette persécution épuisa l'énergie de Maximilien : il prêta serment à la Ligue et demanda la mainlevée de ses biens et l'entrée de la ville, ce qu'on lui accorda, pourvu toutefois qu'il payât l'amende à laquelle il avait été condamné. Nommé commissaire du bureau des pauvres le 22 juillet 4592, puis échevin le 24 août 4596, il était mort avant 4605, laissant de sa femme, Marguerite de L'Estoille, Jacques et quatre filles. Jacques Le Roy, conseiller et magistrat au siège présidial, deux fois maïeur
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en 1621 et 1622, mourut en 1 629, laissant de Catherine Asselin un fils et cinq filles. François, seigneur de Saint-Lau, trésorier de France en la généralité d'Amiens, fut père de François, seigneur de Saint-Lau, Le Caurel, Bussuçl et Maison-Ponthieu. Celui-ci avait épousé, le 6 janvier 1H62, Marguerite Royre, que MM. de Saint-Lau disaient être Piémontaise et appartenir à la grande famille de La Rovére. Il fut maintenu dans sa noblesse le 30 avril 1701, ayant alors pour enfauts François, capitaine au régiment de Saulx, tué depuis à Luzzara; Henri, capitaine dans le Piémont, tué en Flandre; Jacques et Joseph, lieutenants au même régiment; Louis, lieutenant réformé, et enfin Claude, que la mort de ses trois frères aînés fit chef de nom et d'armes, et seigneur de Saint-Lau et de Maison-Ponthieu. Devenu chef de bataillon au régiment de Monaco et chevalier de Saint-Louis, il épousa une demoiselle de Lannoy, laquelle ne lui donna qu'une fille, successivement alliée à André-Honoré, marquis de Monchy, puis à Charles- Marie-Hubert, marquis des Essars, dont les descendants ont conservé jusqu'à nos jours les seigneuries de Saint-Lau et de Maison-Ponthieu.
La seigneurie de Valines, achetée par Jacques Le Roy au prince d'Epinoy, le 30 août 1585, comme je vous l'ai déjà dit, servit à constituer un apanage à son fils puîné. Ce fief, voué à une terrible célébrité, était une des pairies de Ponthieu ; son domaine consistait en une maison seigneuriale
avec 52 journaux d'enclos, un moulin à vent, 1 0 journaux de bois, 370 journaux de terres labourables, 205 livres de censives et un droit de moissonnage. Saint-Lau ne valait pas Valines, et le cadet allait être un plus gros seigneur que son aîné. Jacques Le Roy, seigneur de Valines et de Lignerolles, qui était un fief de 50 journaux et de quelques mouvances à Valines, conseiller du roi et maître des requêtes de son hôtel, épousa, le 18 février 1597, Marguerite L'Y ver, et eut d'elle Jacques, seigneur de Valines, Lignerolles, Marcheville et Hantecourt, gentilhomme ordinaire de la reine, lequel, de Françoise Boullon, qu'il avait épousée le 19 août 1626, eut Louis, et Jean, capitaine d'infanterie. Ce fut à peu près à la même époque, vous le voyez, que les Le Roy des deux branches avaient abandonné la toge du magistrat pour l'épée de l'homme de guerre. Les gentilshommes d'alors avaient la magistrature en petite estime et ne reconnaissaient pour tels que ceux qui portaient l'épée au côté. Louis Le Roy, écuyer, seigneur de Valines, fut maintenu dans sa noblesse par un arrêt de la Cour des Aides, Je 21 janvier 1655, sans avoir recours aux lettres d'anoblissement de 1 587, mais en remontant au contraire jusqu'en 1548. Le 1er février suivant, il épousa Françoise Fleurton, qui lui donna neuf enfants : 1° Louis, qui suit; 2° Jacques, mort jeune; 3° François, seigneur de Dreuil, maintenu dans sa noblesse le 29 mai 1699; 4° Augustin, seigneur
d'Hantecourt, auteur d'une branche éteinte il y a moins de trente ans, et qui s'était fixée à Ochancourt et à Saint-Maxent; à cette branche appartenait Jean-Baptiste Le Roy, comte de Bury, lieutenant général des armées du roi, chevalier de Saint- Louis, né le 2 septembre 4746, mort le 4 mars 4843 ; elle avait ajouté le nom d'Hantecourt au sien, et bien des gens les confondaient avec les vrais d'Hantecourt du nom de Vincent; 5° Marguerite-Thérèse, alliée le 45 juin 4668 à Nicolas-Joachim de Belleval, chevalier, seigneur d'Emon ville, et enfin quatre autres filles.
Louis Le Roy, chevalier, seigneur de Valines, époux de Marguerite Tillette d'Achery le 26 juillet 4 685, fut un dissipateur, dit-on, et, pour un temps, Valines aurait passé entre les mains de son beaufrère, M. de Maimbeville, officier dans les milices boulonnaiscs. Par son mariage, M. de Valines était devenu le beau-frère de François Tillette, seigneur d'Àcheux et d'Achery, qui tua le curé d'Acheux dans la nuit du 9 au 40 janvier 4688, et dont je vous ai raconté, dans une de mes précédentes lettres, l'histoire tragique et romanesque. Bien que son père eût justifié de sa noblesse devant la Cour des Aides, pour obéir aux ordonnances, M. de Valines dut produire de nouveau ses titres devant Bignon, qui le maintint le 29 mai 4699. Son fils aîné et successeur, Louis-Nicolas Le Roy, chevalier, seigneur de Valines, s'allia à Mlle de May de Vieulaines, laquelle avec Mme Tillette de Bicheconrt
devaient être les dernières de leur maison, leur frère aîné, Jean-Baptiste de May, chevalier, seigneur de Viculaines, s'étant marié, mais n'ayant pas eu de postérité. De leur union naquirent deux enfants : le héros de celte triste histoire, et Thérèse-Madeleine, dont je vous parlerai dans la suite de mon récit. C'est ce Louis Le Roy qui fit construire le château de Valines tel qu'on le voit encore aujourd'hui.
Charles-François-Joseph Le Roy, chevalier, seigneur de Valines, né en février 1747, avait été, dès son enfance, placé dans une pension à Abbeville, d'où son inconduite le fit renvoyer. Rappelé chez son père, il jeta sa sœur du haut de l'escalier en bas, et celle-ci mourut des suites de sa chute. Telle est du moins la version accréditée dans le pays, et que tout le monde vous conterait à Valines, si vous aviez la curiosité de vous y transporter. Envoyé dans un collège à Aire, pour y terminer son éducation, il fut invité à dîner, en octobre 4762, par M. Louvel de Fresne, chanoine de la collégiale et ami de son père, et il en profita pour forcer un tiroir et lui voler de l'argent. Informé de ce fait, M. de Valines rendit l'argent, rappela son fils et, à la suite d'une scène terrible, voulut lui casser la tète d'un coup de pistolet. Mais, touché par les prières de sa femme, il consentit à pardonner au coupable. Peu de temps après, en juin 4763, il tomba malade et testa en faveur de sa femme; ce fut son arrêt de mort. Son fils lui fit prendre un
bouillon dans lequel il avait versé de l'arsenic, et, vingt-quatre heures après, M. de Vaîines expirait dans d'horribles souffrances, sous les yeux de son fils qui, impassible, l'exhortait à bien mourir et lui présentait le crucifix à baiser. Valines avait compté que sa mère se retirerait dans un couvent et lui laisserait la jouissance immédiate de la fortune paternelle. Il n'en fut rien, et un second meurtre fut décidé. Après avoir mêlé de l'arsenic au sucre que sa mère mangeait avec des groseilles et des fraises, dès que le poison eut commencé ses ravages, il lui fit prendre encore du thé empoisonné. Des médecins, appelés en toute hâte par le criminel, arrivèrent trop tard et ne purent que constater la mort après seulement douze heures de maladie, la même, disait partout M. de Valines, qui avait enlevé son père. Mme de Valines fut inhumée à côté de son mari , sous le chœur de l'église de Valines; c'était au mois d'août 1763.
Malgré la mauvaise réputation du nouveau seigneur de Valines et ses tristes antécédents bien connus de tous, personne n'avait osé formuler contre lui la terrible accusation de parricide. Valines jouissait paisiblement du fruit de ses crimes ; mais il y a une Providence, Monsieur, et elle ne permet pas que le coupable ait l'impunité. M. de May de Viculaines, oncle de M. de Valines, n'avait pas d'enfants, et son neveu était son unique héritier. Invité à dîner au château de Vieulaines le lundi \% septembre 4763, Valines s'y rendit, et,
avant qu'on servît le dîner, il entra dans la cuisine et jeta une demi-livre d'arsenic dans la soupe, tandis que, sur sa demande, la cuisinière était allée au jardin lui chercher de l'oseille pour nettoyer ses boucles. Aussitôt après, il partit, malgré les instances faites pour le retenir, et fut dîner chez M. Descaules, chanoine à Longpré. M. et Mme de Vieulaines avaient à leur table Mlle de May de Bonnelle, leur sœur; M. et Mme de Riencourt, MUe Lucet, d'Amiens, et M. Darras, curé de Vieulaines. M. et Mme de Riencourt et M. Darras mangèrent tout leur potage; mais M. de Vieulaines, lui trouvant un goût étrange, fit appeler la cuisinière, Catherine Routier, qui y goûta, ainsi que Desmarets, le cocher, et Desvignes, serrurier, employé momentanément au château. Dès que la cuisinière eut avoué qu'elle s'était absentée de la cuisine en y laissant M de Valines, Mme de Vieulaines s'écria qu'ils étaient tous empoisonnés. Les médecins, que l'on était allé chercher à Abbeville en toute hâte, ne purent sauver M. de Riencourt, qui expira le jour même, à sept heures; les autres ne furent que plus ou moins malades. Le bruit de cette catastrophe ne tarda pas à se répandre dans le village et dans celui de Longpré, qui en est tout proche. M. de Valines accourut aussitôt à Vieulaines, mais son oncle le souffleta et le chassa, et Valines s'en retourna tranquillement chez lui.
Cependant, la justice avait été saisie de l'affaire, et le présidial donna l'ordre d'arrêter M. de Valines.
M. Gaffé, lieutenant de la maréchaussée, chargé d'exécuter cet ordre, eut la charité de faire prévenir M. de Vieulaines qui écrivit aussitôt à son neveu de passer à l'étranger où on lui ferait parvenir les revenus de ses biens. Sans s'émouvoir, Valines eut l'effronterie d'écrire à M. Gaffé qu'il traverserait prochainement Abbeville en allant voir sa tante à Rue, et qu'il irait chez lui se disculper et prouver son innocence. Mais dans la nuit du 4 9 au 20 septembre il était arrêté dans son château par le sieur Viteau, huissier sergent royal, qui fut obligé de briser un carreau pour pénétrer dans l'intérieur où tout était tranquille. Valines dormait :il se leva et fit faire du feu pour les gens de justice pendant qu'il s'habillait. Transporté à Abbeville dans un cabriolet, sous bonne escorte, il demanda de pouvoir gagner à pied la prison du château de Ponthieu, ce qui lui fut accordé. On n'était pas gentilhomme pour rien, et ce titre avait son influence. Peut-être aussi ces égards prouvaient-ils que l'âge, le rang de l'accusé, et l'énormité des crimes faisaient douter encore de sa culpabilité. Le procès fut long à instruire, car les témoins entendus étaient au nombre de quatre-vingt. Ce fut seulement le 27 mars 4764 que Valines fut interrogé à son tour. Pendant quatre heures et demie qu'il fut sur la sellette, son calme ne se démentit pas un seul instant : il nia énergiquement et ne craignit pas de rejeter la mort de son père sur de prétendues habitudes d'intempérance. Le rapport des médecins, qui, le 20 sep-
terabre 4763, avaient fait dans le cimetière de Valines l'autopsie des corps de M. et de Mmc de Valines, ne concluait à rien. Ils n'avaient pu rien constater sur le corps du mari, à cause de son état trop avancé de décomposition : quant à la femme, ils ne pouvaient se prononcer. Malgré cela, le jour même de son interrogatoire, M. de Valines fut condamné à mort, comme atteint et convaincu d'avoir commis un vol à Aire au préjudice du chanoine Louvel de Fresne, au mois d'octobre 1762, d'avoir, le 4 2 septembre 4763, empoisonné par l'arsenic au château de Vieulaines M. de Riencourt, et attenté à la vie d'autres personnes. On avait écarté le parricide, faute de preuves, mais il fallut bien y revenir plus tard. La sentence était terrible, si le crime avait été grand : sans égard pour la noblesse du coupable, elle portait qu'il ferait amende honorable, en chemise et une torche à la main, devant le portail de l'église de Saint-Vulfran, que, conduit ensuite dans un tombereau, sur la place du marché, il y serait rompu vif, placé sur la roue pendant une heure, et enfin jeté dans un bûcher ardent; que ses cendres seraient dispersées au vent et tous ses biens confisqués au profit de la couronne.
M. de Valines en appela aussitôt au Parlement de Paris auquel ressortissait le présidial d'Abbeville : ce n'était pour lui qu'un moyen de prolonger son agonie. Dès le 5 avril, trois commissaires du Parlement arrivèrent de Paris et repartirent la nuit même avec le condamné. Malgré cet empressement
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qui aurait pu faire bien augurer de la solution rapide de l'affaire, elle dut subir les lenteurs ordinaires de la procédure, et ce ne fut que le 22 août que le Parlement, la grand'chambre assemblée, confirma l'arrêt du Présidial dans toutes ses dispositions, en y ajoutant la question ordinaire et extraordinaire. Le mystère qui enveloppait toujours la mort de M. et de Mmo de Valines fut sans doute le motif de cette terrible aggravation du châtiment. La torture, que je suis loin d'excuser, avait ici sa raison d'être et l'événement la justifia. N'ayant plus aucun intérêt à se taire, Valines fit de complets aveux, et en le trouvant plus coupable encore qu'il ne leur avait paru, les magistrats d'Abbeville purent se dire, la conscience paisible, que l'expiation était proportionnée au crime.
Le lundi 3 septembre, à midi, un carrosse à six chevaux, renfermant quatre personnes, traversait les rues d'Abbeville et s'arrêtait devant la prison. Ce n'était pas un grand seigneur ou un puissant personnage qui voyageait pour son plaisir ou pour les affaires du roi, comme on aurait pu le croire : c'était un gentilhomme qui revenait dans son pays natal pour y mourir d'une mort infamante. On y met aujourd'hui moins de façons pour le transport des criminels; mais il y avait alors de la grandeur jusque dans les plus petites choses, et puis Valines était noble, et la noblesse, fut-elle tombée dans la plus basse dégradation, exerçait toujours son prestige. Les frais du voyage étaient d'ailleurs à la
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charge du condamné, el il coûta 3,000 livres à ses héritiers. Il leur en coûta aussi 700 livres pour les dépenses faites par M. de Valines dans la prison d'Abbeville ; en y comprenant tous les frais, les gages des bourreaux, des archers, du greffier criminel, la façon de l'échafaud, le bois et les fagots du bûcher, et « la façon de la question », ce fut une somme de 5,420 livres qu'ils eurent à consigner au présidial.
Le dernier jour était arrivé. Le 6 septembre, à 7 heures du matin, M. de Valines fut réveillé par la terrible nouvelle. Il n'y voulait pas croire, et ce fut seulement après avoir lu lui-même l'arrêt du Parlement qu'il dut renoncer à toute espérance. Menacé de la torture, il refusa de faire aucun aveu, mais après y avoir été soumis pendant quelques instants il se décida à parler et confessa qu'il avait empoisonné son père et sa mère. On le ramena dans sa prison, d'où, à trois heures et demie, sortait le lugubre cortège dans l'ordre suivant : M. de Valines, revêtu par dessus ses habits d'une chemise avec ces mots voleur et empoisonneur tracés sur le dos et sur la poitrine, la tête et les pieds nus, était assis, à revers, dans un tombereau garni de paille, à côté du gardien des capucins; derrière cet immonde char de la mort marchaient les bourreaux d'Amiens, de Boulogne et de Beauvais, et quatre aides portant un cierge, un vase plein de feu, la barre et un sac contenant les cordes. Un grand nombre d'huissiers et d'archers à cheval fer-
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maient la marche. On parcourut ainsi plusieurs quartiers de la ville, et, quand on fut arrivé devant Saint-Vulfran, M. de Valines mit pied à terre, s'agenouilla, tenant le cierge, et lut la formule de l'amende honorable. 11 pouvait de là apercevoir sur la place du marche, Téchafaud haut de six pieds, sur lequel s'élevait un pilier couronné par la roue, et à côté un bûcher formé de cinquante gerbes de paille, de cent fagots et de quatre cordes de bois. Quelques pas à peine le séparaient du théâtre de l'expiation. Sur l'cchafaud, à côté de la roue, était une croix de Saint-André sur laquelle Yalines s'agenouilla pendant le chant du Salve, Regina. Dépouillé de ses vêtements, il fut étendu en chemise sur cette croix, et, quand on lui eut recouvert le visage d'un mouchoir, le bourreau d'Amiens lui brisa les membres et les reins à coups de barre. Il fut ensuite attaché sur la roue, le visage vers le ciel et faisant face à la rue Saint-Gilles. La sentence portait qu'il y devait demeurer exposé pendant une heure. On ne l'entendit prononcer d'autres paroles que pour demander un verre d'eau. Quand l'heure fut écoulée, les bourreaux le portèrent avec la roue, vivant encore, sur le bûcher auquel ils mirent le feu, après l'avoir recouvert d'un lit de paille et d'un lit de fagots. Il était alors cinq heures moins un quart, et douze heures après brûlait encore le bûcher dans lequel, chose horrible, on voyait quelques ossements à demi calcinés. Bien qu'aux termes de l'arrêt, les cendres du sup-
plicié dussent être jetées au vent, le gardien des capucins, confident des dernières pensées et des derniers désirs du malheureux Valines, fit enlever les braises et les cendres du bûcher et les fit enterrer dans le cimetière de son couvent. — Charles- François-Joseph Le Roy, chevalier, seigneur de Valines, n'était âgé que de dix-sept ans et cinq mois.
L'arrêt du Parlement avait disposé des biens du supplicié en faveur de l'État. Sur ces biens devaient être prélevées 30,000 livres au profit de la veuve de Riencourt, 3,000 livres au profit de Catherine Routier, cuisinière de M. de Vieulaines, et 1,000 livres au profit de M. Darras, curé de Vieulaines, « par forme de réparation civile ». Mais les héritiers formèrent opposition à la confiscation en se fondant sur ce que M. de Valines s'étant reconnu coupable de parricide, et la loi ne reconnaissant pas le meurtrier pour l'héritier de ses victimes, il n'avait pu rien posséder en propre. Ils réclamaient donc la succession de M. et de Mmo de Valines. Le procès soulevé par cette question ne fut terminé qu'en février 4767 ; les héritiers eurent gain de cause, à la charge d'acquitter les frais du procès et ceux de l'exécution, ces derniers réglés, comme je l'ai déjà dit, à 5,420 livres. Quant aux amendes fixées par l'arrêt du Parlement, il n'en fut pas question, et les intéressés n'en touchèrent pas un écu.
Le château de Valines avait été construit par le père du meurtrier. Depuis ce temps, personne ne voulut l'habiter, et les bruits les plus sinistres n'ont
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cessé de courir sur cette maison maudite. On n'a pas même songé à le démolir, et il est resté debout, témoin silencieux d'un si grand forfait, comme pour en perpétuer le souvenir. Aujourd'hui encore vous trouveriez à Valines bon nombre de gens qui, après vous avoir raconté le crime comme je viens de le faire, ne manqueront pas d'ajouter que dans le château on voit parfois errer les ombres des victimes et de leur meurtrier.
Le père Anselme a été le seul historien des Grands- Officiers de la couronne. Quoique Ton s'occupe en ce moment (1 868) à vulgariser son livre en le réimprimant et en le continuant jusqu'à nos jours, on ne parviendra jamais à en faire un ouvrage qui puisse, en étant à la portée de toutes les bourses, être consulté par tous les curieux. J'ai pensé, Monsieur, que vous me sauriez gré, en conséquence, d'en extraire ce qui est relatif à notre province et de réunir dans cette lettre de courtes études sur ceux des Grands-Officiers que le Ponthieu a le droit de revendiquer parmi ses enfants. Dans une de
mes précédentes publication s j'ai développé l'origine de chacun, sa postérité, sa généalogie en un mot ; aujourd'hui je ne m'occuperai que d'eux-mêmes, des services qu'ils ont rendus, de la part qu'ils ont prise aux événements de leur temps, des motifs enfin qui justifièrent les distinctions dont nos rois jugèrent à propos de les honorer. Cela me fournira, en passant, l'occasion de redresser quelques erreurs du père Anselme qui, sachez-le, n'est pas infaillible, et de combler quelques-unes des lacunes que l'on remarque avec regret dans son immense et savant travail.
Je n'ai pas besoin de m'étendre sur l'origine des différentes charges qui donnaient à ceux qui en étaient revêtus le titre de Grands-Officiers de la couronne, ni de vous faire l'historique de chacune d'elles. Je vous suppose érudit dans cette matière et je me bornerai là-dessus au strict nécessaire qui m'entraînera peut-être déjà trop loin.
Nos rois ont toujours été entourés de Grands- Officiers : il y en avait dès l'origine de la monarchie. C'était alors les maires du palais, les ducs ou gouverneurs de provinces, les comtes ou gouverneurs de villes, le comte du palais, le connétable, le chancelier et le grand-chambrier. Leur nombre fut tantôt augmenté, tantôt diminué : plusieurs charges furent supprimées à diverses époques, tandis que l'on en créait d'autres. Il serait superflu, comme je vous l'ai dit, de chercher toutes les ordonnances royales rendues à ce sujet, puisque ce
n'est pas l'histoire des charges que je veux faire, mais de ceux de mes compatriotes qui les remplirent. Qu'il vous suffise de savoir que l'ensemble des Grands-Officiers comprenait les maréchaux, les amiraux, le connétable, le grand-maître des arbalétriers, le grand-maître de l'artillerie, le porteoriflamme, le colonel-général de l'infanterie, le grand-aumônier, le grand-maître, le grand-chambrier, le grand-chambellan, le grand-écuyer, le grand-bouteiller, le grand-panetier, le grandveneur, le grand-fauconnier, le grand- louvetier, le grand-queux, le grand-maître des eaux et forêts, le général des galères, le chancelier et le grandprévôt. Dix de ces charges ont compté vingt-deux titulaires dans le seul Ponthieu, et parmi eux il en est trois que vous chercheriez vainement dans les neuf in-folios du père Anselme. Cela seulement servirait, ce me semble, à justifier l'opportunité de cette étude.
Vous savez, Monsieur, ce que l'on entend aujourd'hui par un maréchal de France. Ses fonctions sont analogues à celles qu'il remplissait sous l'ancienne monarchie, mais il avait jadis plus d'honneurs et plus de prérogatives. C'est ainsi qu'on lui accordait la qualification de Monseigneur, et que le roi entretenait pour chacun d'eux, à ses frais, un secrétaire, un aumônier, un chirurgien, un capitaine et une compagnie de gardes. Quand un maréchal entrait dans une ville, on le saluait avec le canon, comme la personne du roi ; les troupes bordaient
les rues sur son passage, les tambours battaient aux champs; il était, de droit, chevalier des Ordres. Derrière son écusson figuraient les deux bâtons passés en sautoir, pour rappeler celui, long de vingt à vingt-deux pouces, garni de velours bleu semé de fleurs de lys d'or, que le roi lui remettait comme marque du commandement et de la puissance qu'il lui déléguait sur les gens de guerre.
En suivant Tordre chronologique, le premier gentilhomme du Ponthieu qui devint maréchal de France fut Joachim Rouault, d'une naissance ordinaire, et dont le mérite personnel fit la fortune en même temps que celle de ses descendants. Fils aîné de Jean Rouault, seigneur de Busmenard, chambellan du roi, et de Jeanne du Bellay, Joachim eut des commencements modestes sans doute, puisqu'il ne se qualifiait qu'écuyer, mais ils me sont inconnus. Placé de bonne heure auprès du Dauphin, comme son premier écuyer du corps, il n'avait, en 4441, pas encore d'autre titulature quand il combattit aux sièges de Creil, de Saint-Denis et de Pontoisc, à la tète d'une compagnie de vingttrois hommes d'armes et de trente-sept archers. Employé, l'année suivante, au siège de Dax, en Guyenne, il suivit en 1444 le dauphin en Allemagne, et fut chargé en 1445 de défendre Montbéliard avec une garnison de cinq cents hommes. La reprise de la Normandie lui fournit l'occasion de se distinguer. L'histoire le cite à propos des sièges de Saint-James de Beuvron, de Coutanccs, de Saint-
Lôdont il fut fait capitaine, de Carentan et de Caen. A la bataille de Formigny il surprit et défit l'avantgarde des Anglais. La veille même de la reddition de Cherbourg, le 4 4 août 4450, on lui payait un trimestre de ses gages, et cette circonstance permet de constater que Joachira Rouault n'était encore qu'écuyer du roi et capitaine de quarante lances. Après la réduction de la Normandie, Joachim accompagna le comte de Penthièvre en Guyenne et servit aux sièges de Bergerac, de Montguyon, et à ceux de Blaye et de Fronsac dont il fut nommé gouverneur en 4 454 . — Créé connétable de Bordeaux, il commandait douze cents hommes d'avantgarde dans le cortège de Dunois quand Dunois fit son entrée dans la ville reconquise. Joachim Rouault assista aux sièges de Bayonne et de Castillon, (4452) et il contribua à assurer le succès de la bataille de ce nom, en 4453, dans laquelle périt le fameux lord Talbot. Employé à la conquête de l'Armagnac, en 4 455, il fut envoyé en 4 456 au secours du roi d'Écosse et de Marguerite d'Anjou. Ses services dans cette circonstance furent récompensés par le don de la seigneurie de Fronsac, le 25 juillet 4 458 ; mais il n'en jouit que pendant deux années, et un jugement du 43 mai 4 461 le contraignit à la restituer à son légitime possesseur.
Dès que Louis XI fut monté sur le trône, il éleva Joachim Rouault à la dignité de maréchal de France, le 3 août 4 461 , en lui conservant les titres de sénéchal de Poitou et de Bcaucaire, de capitaine de
Fronsac et de Pontoise qu'il possédait depuis peu. A l'entrée du roi dans Paris, Joachim faisait les fonctions de grand-écuyer. Il eut ensuite le commandement de l'armée envoyée en Catalogne et en Roussillon. En 4 465 il défendit Paris contre le comte de Charolais et les princes ligués, et fut récompensé par la charge de gouverneur de la ville. 11 fut, en 1472, un des seigneurs qui allèrent au secours de Beauvais assiégé par Charles le Téméraire. Le 3 août de la même année, le roi lui donnait le château et la terre de Rarabures confisqués sur le seigneur de Rambures devenu bourguignon dans un moment d'égarement, puis, les 26 février 4473 et 25 septembre \ 474, les terres du vicomte de Ncufchatel. il était rare pourtant que l'on fût toujours d'accord avec l'ombrageux Louis XI. Joachim en fit l'expérience, car, en 1 476 il fut arrêté et condamné, par sentence du 46 mai, au bannissement, à la confiscation de tous ses biens, à 20,000 livres d'amende et enfin à la perte de tous ses emplois. Mais cette sentence inique ne fut pas exécutée, car Joachim Rouault, surnommé par ses contemporains le fléau des anglais, mourut en possession de ses biens et de ses dignités, le 7 août 1 478.
Charles de Monchy, marquis d'Hocquincourt, n'eut pas moins de réputation que Joachim Rouault; mais vous savez, Monsieur, les tristes défaillances des derniers temps de sa vie, et comment il eut le triste courage de tirer contre la France l'épée qui avait souvent servi à vaincre ses ennemis. Charles
de Monchy, issu de Tune des plus anciennes maisons du Ponthieu, était fils aîné de Georges de Monchy, seigneur d' Hocquincourt, gouverneur de Monthuliri, de Boulogne et de Péronne, premier maître d'hôtel de la reine, grand-louvetier du Boulonnais, grand-prévôt de France et lieutenant général en Lorraine , et de Claude de Monchy, dame d'Ausseunes et d'Enquessan. Le mariage s'étant accompli en 1598, Charles de Monchy dut naître en 1599 ou en 4600. Après avoir fait ses premières armes en Italie, il fut créé gouverneur de Montdidier, de Péronne et de Roye, en 4636, et se distingua au combat de Morhange en 4639 : il était déjà maréchal de camp. En 4642, son père avait résigné en sa faveur ses fonctions de grand-prévôt de France. En 4641 , Hocquincourt avait exercé un commandement à la bataille de la Marfée, de même qu'à celle de Villefranche, le 34 mars 4642; puis il passa à l'armi'e de Flandre et assista à la bataille de Gravelines. Il reçut ensuite le commandement d'une division à l'armée d'Allemagne et se signala à la bataille de Réthel, le 45 décembre 4650 : quinze jours après, le 5 janvier 4654, il fut créé maréchal de France.
Absolument dévoué à la reine, Hocquincourt lui avait proposé de tuer le prince de Condé dans les rues de Paris. En 4 652, il escorta jusqu'à Poitiers Mazarin qui rentrait en France, et le quitta pour aller assiéger et prendre Angers (4er mars). Nommé vice-roi de Catalogne, il y échoua devant Girone,
ravitailla Rosas, et en 1654 il vint rejoindre en Flandre Turenne et la Ferté, avec lesquels ils forcèrent les lignes des Espagnols devant Arras et débloquèrent la ville. C'est alors que le maréchal d'Hocquincourt fit offrir au prince de Condé et à l'Espagne la ville de Péronne à propos de laquelle il disait déjà en 1648 à Mme de Montbazon : « Péronne est à la belle des belles! » La duchesse de Châtillon, courtisée par le prince et par le maréchal, était entremetteuse du marché pour lequel Hocquincourt demandait beaucoup d'argent. Simulant une feinte trahison, il communiquait à la cour les offres que lui faisait Condé : c'était un moyen de se mettre à l'enchère. La cour se l'adjugea finalement moyennant 200,000 écus et la survivance de son gouvernement pour son fils. Mais comme il voulut, malgré cela, revenir à Péronne, son fils, qui s'y était enfermé, reçut à coups de canon les soldats de son père et alla porter les clés de Péronne au roi qui les lui rendit aussitôt en refusant sa démission. Le maréchal sortit de France et alla rejoindre son ancien adversaire, le prince de Condé, dans les rangs espagnols où on l'accueillit en le nommant grand bailli de Gand. Envoyé en reconnaissance des lignes françaises devant Dunkerque, il fut blessé de cinq coups de mousquet et mourut quelques heures après, le 43 juin 1658, dans une petite chapelle où ses gens l'avaient transporté. Son corps fut inhumé dans l'église de Notre-Dame de Liesse, ainsi qu'il en
avait exprimé le désir avant de mourir. « Il avait, — dit Bussy-Rabutin, — les yeux noirs et brillants, le nez bien fait, le front un peu serré, le visage long, les cheveux noirs et crépus, la taille belle ; il avait fort peu d'esprit, cependant il était On à force de défiance ; il était brave et toujours amoureux, et sa valeur auprès des dames lui tenait lieu de gentillesse. » Mmo de Motteville a tracé de lui ce portrait : « C'était un homme vaillant et de grand cœur, un franc picard, un bon ami, mais léger, facile à dégoûter, et surtout incapable de maîtriser son penchant pour les femmes. »
Mais de nos trois maréchaux de France, le plus célèbre a été Louis-François de Boufflers, duc de Boufflers, chevalier des ordres du roi et de laToison-d'Or, capitaine des gardes du corps, bailli et gouverneur héréditaire de Beau vais et du Beauvaisis, gouverneur et lieutenant général des provinces de Flandre et de Hainaut, gouverneur et souverain bailli des ville, citadelle et chàtellenie de Lille. On aurait pu dire de lui qu'il avait le bâton de maréchal dans sa giberne, car, malgré sa grande naissance, il entra au régiment des gardes en qualité de cadet, en 4662, et n'y devint sous-lieutenant qu'en 4666, après avoir, par conséquent, porté le mousquet pendant quatre ans. En qualité d'aide major dans le même régiment, il fit la campagne de Flandre en 4667, fut nommé colonel du régiment royal de dragons en 4669, et servit sous le maréchal de Créquy à la conquête de la Lorraine. Successive-
ment brigadier de dragons en 4673, maréchal de camp en 1 677, et colonel général des dragons en 4678, il fut élevé, le 4 5 octobre 4681, au grade de lieutenant général des armées du roi. Dès le début de la guerre contre la ligue d'Augsbourg il s'empara de Kaiserslautern, de Worms, d'Oppenheim et de Maycnce, et contribua au gain de la bataille de Fleurus. Blessé au siège de Mons, en 1694, il investit Namur en 4692, se distingua à la bataille de Steinkerque et reprit Furnes aux ennemis. Colonel des gardes françaises en 4692, il reçut le bâton de maréchal le 27 mars 4 693, et fut fait duc héréditaire en septembre 4695. Ayant été chargé, en 1704, de reprendre les places des Pays-Bas espagnols, occupées par les Hollandais, il fut vainqueur au combat d'Eckeren, et le roi Philippe V lui donna pour ce fait le collier de la Toison-d'Or. Mais le plus beau titre de gloire du maréchal de Boufflers, l'acte auquel il a attaché son nom d'une manière impérissable, fut la défense de Lille en 4708, qui lui valut l'admiration et l'estime de l'Europe entière. Le maréchal était à Malplaquet, comme volontaire, sous les ordres du maréchal de Villars : il y commanda l'aile droite et sauva l'armée et l'artillerie par Tordre avec lequel il dirigea la retraite ; il mourut à Fontainebleau, le 22 août 1744, à l'âge de 67 ans, étant né le 40 janvier 4644.
L'amiral de France, ou grand-amiral, faisait partie des grands-officiers au même titre que les
maréchaux. Son pouvoir ne s'étendait pas jadis sur tout le royaume : il n'était, par le fait, qu'amiral de Normandie et de quelques côtes voisines. Les gouverneurs et sénéchaux de Provence, de Guyenne et de Bretagne joignaient à leurs titres celui d'amiral de la province dans laquelle ils commandaient. Supprimée en 1627, la charge d'amiral fut rétablie en 1669 et assimilée aux grands-officiers. L'amiral eut alors des lieutenants et des officiers de robe longue pour exercer en son nom la juridiction contentieuse et juger des affaires relatives à la marine. Ce fut lui qui nomma aux offices de judicature des amirautés ; il avait le dixième des prises de mer, toutes les amendes adjugées dans les sièges particuliers de l'amirauté et la moitié dans les sièges généraux. L'insigne de sa dignité était une ancre, dont le jas était fleurdelysé, posé en pal derrière l'écu de ses armes. — Notre Ponthieu a fourni trois grands-amiraux à la France : le premier et le plus ancien, Hugues Quiéret, vous est connu, si vous vous rappelez la longue étude que j'ai faite sur lui dans un de mes précédents écrits. 1 En tout cas, et pour ne pas me répéter, je vous y renvoie. A la même famille appartenait Enguerran Quiéret, chevalier, seigneur de Fransu, qui fut aussi amiral, mais peu de temps. Fils d'Henri Quiéret, chevalier, seigneur de Fransu, et
4 La première Campagne d'Edouard 111 en France, par René de Delleval. In-*°.
de Catherine de Monstrelet, Enguerran servit en Languedoc sous le comte d'Eu, avec trois écuyers, du 13 juillet au 14 novembre 1337 ; en avril et mai 1340, il servit en Flandre sous les maréchaux de France. Il était capitaine de Rue en 1354, et y commandait à une compagnie composée de dix chevaliers, trente-quatre écuyers et quatre-vingts sergents. Il succéda, au commencement de 1537, à frère Jean de Nanteuil, prieur d'Aquitaine, dans la charge d'amiral. Le Journal du Trésor, d'octobre 1357, le constate, et l'on possède aussi un ordre émané de lui, en janvier 1358, de payer à Gilbert Gaude, bourgeois d'Harfleur, une certaine somme pour une fourniture de munitions faite à la flotte. Enguerran mourut peu après, et il fut remplacé par son compatriote, Enguerran de Maisnières, dit de Maintenay, chevalier, fils puîné de Guillaume de Maisnières, seigneur de Maintenay, sénéchal de Bigorre. Enguerran, qui avait d'abord succédé irrégulièrement à Quiérct, comme s'il n'avait été chargé que d'un intérim, vit sa position régularisée par des lettres-patentes du régent le créant amiral, le 29 avril 1358, et il prêta serment en cette qualité le 25 mai suivant. Le 3 mai 1359, Jean de la Heuze, dit le Baudrain, avait déjà pris sa place.
La grande- maîtrise des arbalétriers, dont le dernier titulaire fut Aymar de Prie, mort en 1534, donnait le commandement en chef des archers, des arbalétriers, et enfin de tous les gens de pied des armées. Nous avons eu deux grands-maîtres
des arbalétriers en Ponthieu : David de Rambures et Jean, sire d'Auxy. David de Rambures, n'étant encore qu'écuyer, fut retenu, en 1388, de l'hôtel de Charles VI et accompagna ce prince en Allemagne. Devenu conseiller et chambellan du roi, en 1402, il fut fait prisonnier sous les murs du château dcMercq en Boulonnais, en 1405. En 1409, le roi l'envoya au secours du maréchal Boucicault, dans Gènes qui s'était révoltée. I/annéc suivante, il assista à la paix de Vincestre et fut l'un des douze chevaliers désignés, en conséquence de ce traité, pour gouverner le royaume pendant la maladie de Charles VI. Institué grand -maître des arbalétriers de France en remplacement de Jean de Hangest, le 20 février 1411, il prèla serment le 26 du même mois. David de Rambures fut tué à la bataille d'Azincourt, le 25 octobre 1415. Après lui, l'office de grand-maître fut successivement occupé par Jean de Torsay, Jacques de la Baume, Hugues de Lannoy, Jean Malet de Graville et Jean d'Estouteville qui s'en démit en 1461 et eut pour successeur immédiat Jean, sire et ber d'Auxy, le dernier mâle de la branche aînée de cette illustre maison. A ce titre éminent Jean joignait ceux de sénéchal de Ponthieu, capitaine d'Abbeville, Courlray et Oudenarde, chevalier de la Toison-d'Or, conseiller et chambellan du roi et du duc de Bourgogne, premier chambellan et gouverneur du comte de Charolais, grand- maître des eaux et forêts en Picardie et en Artois. Jean mourut le 15 août 1474. J'ai fait
ailleurs 1 sa biographie : il est donc inutile de la répéter ici.
On a prétendu que la charge de grand-maître de l'artillerie avait remplacé celle de grand- maître des arbalétriers; c'est une complète erreur. On aurait pu le dire avec plus de raison du colonel général de l'infanterie. Il existait dès le XIIIe siècle des maîtres de l'artillerie qui avaient chacun leur département séparé. Celui du Louvre avait la prééminence sur les trois autres qui étaient à Rouen, à Melun et à Montargis. Tout ce qui concernait les machines de guerre était de leur ressort. Avec l'invention de la poudre et l'usage des canons cette fonction acquit une plus grande importance, et l'on s'en aperçoit facilement au nom et à la position sociale de ceux qui en étaient investis. Ce fut au mois de janvier 1604 que Henri IV l'érigca en office de la couronne en faveur de Sully. Elle fut supprimée en 4755 et réunie au bureau de la guerre. Jean Gaude, qualifié maître de l'artillerie du roi, est employé avec ce titre dans un état pour toucher 9,000 livres, en juin 1447, en remboursement de 5,000 livres qu'il avait prêtées au roi pour la guerre, et de 4,000 livres qu'il s'était procurées en engageant une pierre précieuse pour le compte du roi. Jean Gaude appartenait à la faction d'Orléans : il fut tué à Paris, dans la nuit du 30 mai 4418, lorsque la trahison
1 Les Sénéchaux de Ponthieu. 1869. ln-8°.
de Périnet Leclerc livra la capitale au duc de Bourgogne. Sa maison fut pillée et ses biens confisqués. Ce fut à cette considération que le dauphin accorda à Marguerite des Tuileries, sa veuve, une indemnité de deux cents livres, le 4 4 juillet 4 422. La famille Gaude, à laquelle appartenait Jean, était vous le savez, essentiellement abbevilloise. On la connaissait à Abbeville dans les fonctions municipales et les plus honorables dès 1197, et vous trouverez sept fois répété, parmi les blasons des maïeurs d'Abbeville, leur écu d'or ù un pallefeu ou dragon de sable que je crois être tout simplement la reproduction dénaturée du pingouin tordu appelé gaude en idiome picard. — Guillaume Bournel, chevalier, seigneur de Lambercourt, quatrième fils de Hue Bournel, chevalier, seigneur de Thiembronne, et d'Aelips de Beauchamp, ne paraissait destiné qu'à une obscure carrière. Il dépassa pourtant tous ceux qui l'avaient précédé, et ses successeurs ne purent prétendre à la haute position que la fortune lui réserva. Il n'avait aucun bien, quand la mort de Charles, son frère aîné, lui procura, en 4 457, la seigneurie de Lambercourt. Il devint d'abord maître d'hôtel du roi et fut ensuite créé « général, maître, visiteur et gouverneur » de toute l'artillerie de France, après le décès de Gobert Cadiot, par lettres données à la Délivrance, le 15 août 1473. Deux jours après, il prêta serment, et il conserva son poste jusqu'à sa mort arrivée en 1 477. — Bien que Paul de Bensserade fût originaire du Brabant,
il a appartenu au Ponthieu par les deux alliances qu'il y prit avec Marguerite de Brestel et Jeanne de Ligny, par la possession des seigneuries de Chépy et d'Argoules qui en résulta, et enGn par rétablissement en Ponthieu de ses descendants qui y résidèrent pendant environ deux siècles. Paul de Bensserade fut institué lieutenant-général de l'artillerie de France, en remplacement de Jean de la Grange, le 8 novembre 1495, et il succédaàGuynot de Lauzières dans les fonctions de maître, visiteur et réformateur de l'artillerie, le 23 juin 1504. Au mois de novembre suivant il obtint des lettres de naturalisation ; il assista au siège de Gènes, en 4 507, et fut tué par une de ses pièces devant Ravenne, le 16 avril 1512. Son frère, Jacques de Bensserade, naturalisé avec lui, et qu'il avait employé comme lieutenant général de l'artillerie, ne lui succéda pas.
Nos grands-écuyers de France, appartenant au Ponthieu, ont été fort maltraités par le Père Anselme. Sur trois que nous devons revendiquer, il n'ena enregistré qu'un seul. Les deux autres lui ont été assurément inconnus, car ils avaient qualité pour figurer dans son livre, puisque leur existence et la possession de leur charge est appuyée, pour chacun d'eux, sur un titre authentique. J'accomplis donc ici, Monsieur, un travail de restitution d'autant plus facile que mes arguments et mes preuves sont sans réplique. Le roi avait jadis quatre écuyers, dont deux devaient être à la cour, un
pour le corps et l'autre pour le tynel c'est-à-dire pour le commun. L'écuyer du corps, qualifié premier écuyer du corps du roi, était en même temps maître de l'écurie du roi. Vous trouverez dans le Père Anselme, de 1299 à 4 399, treize exemples de ce fait, treize personnages revêtus en même temps de ces deux charges qui étaient donc inséparables l'une de l'autre puisqu'elles ne se donnaient jamais l'une sans l'autre. Philippe de Giresme, dit Cordelier, d'abord écuyer du corps, devint premier écuyer du corps le 49 septembre 1399, et l'ordonnance royale, qui l'institue, le qualifie et l'institue en même temps grand-maître de l'écurie. Ses prédécesseurs ne s'étaient qualifiés que maîtres de l'écurie. Ses successeurs imitèrent son exemple, jusqu'à Alain Goyon pour qui, en 4 470, on changea le titre de grand-maître contre celui de grandécuyer, en supprimant celui de grand-écuyer du corps. Le grand-écuyer avait la disposition de toutes les charges et de tous les fonds de l'écurie du roi ; il portait l'épée royale, dans le fourreau et avec le ceinturon, aux entrées des rois et dans les cérémonies, et pour marque de sa dignité il mettait cette épée aux deux côtés de l'écusson de ses armes.
Gilles Granche, chevalier, institué maître de l'écurie en février 4 299, avait exercé cette fonction jusqu'à la mort du roi Philippe le Bel, le 29 novembre 434 4. Guillaume Pisdœ fut, dit le Père Anselme, maître de l'écurie du roi Philippe le Long pendant tout le règne de ce prince , depuis le
42 juillet 4346 jusqu'au 3 janvier 4 322. Il n'y aurait donc pas eu de grand-écuyer pour le règne de Louis le Hutin, c'est-à-dire depuis le mois de novembre 4 3U jusqu'au 5 juin 4 316. 11 y en eut un, au contraire, et il appartenait à notre Ponthieu : ce fut Robert de Belleval, qualifié premier écuyer du corps du roi Louis le Hutin, et, par conséquent, maître de son écurie ou grand-écuyer de France, dans un compte de Pierre Rémy, maître de la chambre aux deniers, comprenant du 4er janvier 4345 au 4er janvier 4346 ». Robert de Belleval fut donc grand-écuyer de France pendant tout le règne de Louis le Hutin. Tel est le premier dont le Père Anselme n'ait pas eu connaissance. Il en est de même pour Laurent de Hardenthun, qualifié premier écuyer du corps du roi dans une quittance du 45 décembre 4354* au vicomte de Pont-de-l' Arche, de 26 deniers d'or à Técu du roi qu'il a reçus pour avoir conduit les chevaux du roi, de Thiberville à Paris. Laurent de Hardenthun fut donc grand-écuyer de France : il succéda à Guillaume de Boncourt, mort en 4 353 dans l'exercice de ses fonctions, et il précéda Guillaume de Champagne, dit le maréchal, dont le Père Anselme se borne à dire qu'il remplaça Guillaume de Boncourt, ce qui
1 Bibl. irop. Manusc. fonds français, u° 7852, intitulé : Officiers des maisons des rois et reines de France, depuis saint Louis jusqu'à Louxs XIV.
« Orig. nu Cabinet des Titres, Bibl. imp., dossier Hardenthun.
est une erreur, puisque, vous le voyez, et par titre authentique, il y eut, entre les deux, Laurent de Hardenthun.
Quant au troisième grand-écuyer appartenant au Ponthieu, c'est Joachim Rouault, maréchal de France, qui, avant d'être maréchal, avait été, dès 1441, premier écuyer du corps du dauphin, et, quand ce prince, devenu roi sous le nom de Louis XI, fit son entrée solennelle à Paris, il y tint le rang de premier écuyer du corps et de maître de récurie, en portant l'épée royale.
Roland de Domqueur, chevalier, conseiller et chambellan du duc de Bourgogne, suivit ce prince dans sa campagne contre les Liégeois et lui donna toujours des marques d'attachement et de fidélité. Le duc l'en récompensa en le faisant nommer, par Charles VI, grand-panetier de France, par lettres données à Troyes le 23 mars 4 41 9. Roland succédait à Robert de Mailly, son compagnon d'armes, qui s'était noyé en se rendant à Troyes à la suite du duc, son maître. Le roi d'Angleterre fit don à Roland de Doraqueur, au mois d'avril 1 423, d'un hôtel à Paris, rue Saint-Martin, qui avait appartenu à Guillaume Le Bouteiller. Fort attaché aux Anglo-Bourguignons, Roland de Domqueur ne se rallia au parti de Charles VII qu'avec le duc Philippe de Bourgogne. Charles, comme dauphin, puis comme roi, avait de son côté pourvu aux grands offices de la couronne. Jean de Trie et Jean de Naillac s'étaient succédé dans la charge de grand-
paneticr, qui, lors du traité d'Arras, était occupée pour Charles VII par Jacques de Châtillon. Roland de Domqueur, qui avait reçu son office du roi Charles VI et qui le conservait pour le roi d'Angleterre, se fondant sur ses lettres de création, entreprit de le disputer à Châtillon, et entama devant le Chatelet un procès terminé en \ 439 par un arrêt du Parlement de Paris le déboutant de sa prétention, lui retirant sa charge et l'adjugeant à son adversaire. Le grand- panetier avait sous sa juridiction tous les boulangers de Paris et de sa banlieue : il jugeait tous les délits commis par eux et par leurs gens ; il exerçait la basse justice sur eux, prononçait et levait les amendes ; il assemblait les maîtres boulangers pour l'élection de leurs prud'hommes, avait le droit de visite sur leur pain par lui ou par son lieutenant, et levait sur chaque boulanger cinq sous à son avènement et un denier parisis par an.
Je n'ai également, Monsieur, qu'un seul grandfauconnier de France à vous présenter, c'est Philippe d'Anvin de Hardenthun, chevalier, seigneur de Sarriquier, capitaine de Crévecœur et de La Robarderie, appartenant à la même maison que Laurent de Hardenthun dont je vous ai parlé au chapitre des grands-écuyers. Philippe est qualifié maître fauconnier du roi de 4337 à 4355. Eustache de Gaucourt, un de ses successeurs, échangea en 1 406 ce titre contre celui de grand-fauconnier. Le grand-fauconnier était absolument indépendant du
grand-veneur. Je n'ai pas besoin de vous expliquer la nature de ses fonctions, car son nom parle pour lui. Il en est de même pour le grand-louvetier. Jean de Rambures, comte de Dammartin, fut investi de cette charge le 1er juillet 4520. C'est encore une omission que j'ai le droit de reprocher au père Anselme.
Le Ponthieu n'a eu qu'un seul chancelier de France, et c'est la famille Le Fèvre de Caumartin qui a eu l'honneur de le fournir. Louis Le Fèvre de Caumartin, né en 4 552, conseiller au parlement de Paris, le 4er août 4579, maître des requêtes le 4 octobre 4 585, président au grand conseil le 2 juin 4587, conseiller d'État le 49 octobre 4594, fut nommé chancelier de France le 23 septembre 4622 et mourut en charge le 24 janvier 4623. Je ne m'étendrai pas sur la dignité de chancelier, et je terminerai ma nomenclature par les grands-prévôts de l'hôtel du roi ou grands-prévôts de France que le père Anselme ne classe pas parmi les grandsofficiers de la Couronne, quoiqu'ils en fissent assurément partie, et en cela il est en opposition avec un grand nombre d'auteurs.
Le grand-prévôt de l'hôtel du roi, ou grand-prévôt de France, était un juge d'épée qui avait juridiction dans la maison du roi et sur les officiers commensaux et privilégiés. Il veillait sur la police et réglait le taux des vivres à la suite de la Cour. Sous lui était un lieutenant de robe qui tenait ses audiences au-dessous du grand-conseil à Paris.
Dans Tordre militaire c'était lui qui avait le soin des cérémonies. Enfin, les fonctions du grand-prévôt de France, honorifiques comme celles de tous les grands-officiers, les maréchaux et l'amiral excepté, se résumaient en ceci : veiller à la sûreté du roi, à la suhsistance et au bon ordre de la Cour. Joachim de Bellengreville, chevalier, exerça ces fonctions sous Henri IV. Créé le 1er juillet 4586 mestre de camp des vieilles bandes de Cambrai, il fut fait, en 1589, capitaine de cent chevau-légers. Aussitôt après la mort de Henri III, il se rattacha à Henri IV qui le fit gouverneur de Meulan où il acquit beaucoup de renommée en défendant cette ville pendant deux mois contre les Ligueurs. Conseiller d'État le 23 juin 1597, capitaine d'Ardres en 4598, il fut institué grand-prévôt le 30 septembre 1603 et exerça ces fonctions jusqu'à sa mort arrivée le 15 mars 4624. Il était cordon bleu de la promotion du 31 décembre 1619. Joachim de Bellengreville eut pour successeur son compatriote Georges de Monchy, seigneur d'Hocquincourt. Celui-ci, fait grand-prévôt en 1624, résigna sa charge au profit de son fils, en 1642. Charles de Monchy, marquis d'Hocquincourt, maréchal de France, fut donc aussi grand-prévôt de France depuis 4642 jusqu'au 43 juin 1658, jour où il fut tué devant Dunkerque. Après lui passa en des mains étrangères cette charge que l'on aurait, pour un instant, pu croire héréditaire dans la noblesse de Ponthieu.
Je veux aujourd'hui, Monsieur, vous faire faire avec moi une excursion dans le domaine du blason, science exacte, mais moins abstraite qu'on ne le croit généralement. Vous y trouverez à vous instruire de particularités que vous ne soupçonniez certainement pas, et cela vous reposera de l'histoire. Je n'ai pas la prétention de vous faire un cours de science héraldique. Je suppose que, comme à tant d'autres, les termes bizarres dont elle se compose vous sont familiers; et, partant de ce principe, je ne chercherai qu'à trouver dans notre Ponthieu des exemples de ses règles et à en faire l'application.