‹ Lettres sur le PonthieuChapitre 20 sur 24 · ET COMMENT ON FINIT · texte numérisé non relu

ET COMMENT ON FINIT

Le jour ojj la noblesse a perdu ses privilèges, elle a cessé d'exister. Il n'y a plus de noblesse, Monsieur, et pourtant à la destruction du corps ont survécu tous ses préjugés. Il y avait jadis deux sortes de noblesse, incompatibles, jalouses lune de l'autre : la noblesse de nom et d'armes et la noblesse de concession royale. On appelait gentilhomme de nom et d'armes celui dont la noblesse n'avait pas de principe connu ; celui-là seul était admis à faire les preuves de cour, pourvu toutefois

qu'il pût faire remonter sa filiation suivie et prouvée par titres authentiques jusqu'à l'année 4399. Les autres étaient les anoblis. Enveloppés dans une même proscription de la part des premiers, tenus à distance comme des hommes nouveaux ; il ne leur était même pas tenu compte du motif qui avait valu à leur race cette distinction enviée, qu'il se fût agi d'un achat à beaux deniers comptants ou de la récompense de services rendus à l'Etat. Cette injuste prévention ne tendait à rien moins qu'à la déconsidération de la puissance royale et à la négation du mérite. Aujourd'hui encore que l'ancienne et la nouvelle noblesse ne veulent être confondues, vous pouvez juger par là de ce qu'il en devait être à l'époque où de grands privilèges faisaient du noble un personnage dans la société.

Tout cela, reconnaissons-le, était souverainement injuste et reposait sur les principes les plus faux. Les descendants d'anoblis en étaient arrivés à renier leur origine. Lorsqu'il s'agit de justifier par titres, devant les intendants, une possession d'état d'une certaine durée, afin d'éviter la taille dont les roturiers seuls étaient chargés, on vit des familles anoblies, pour avoir recours à des titres contestables, faire disparaître leurs lettres- patentes, même lorsqu'elles ne dataient pas d'une époque de révocation. Dans la maintenue de MM. Le Roy de Saint-Lau et de Valines, entre autres, vous chercheriez vainement la trace de leur anoblissement, qui date du mois d'août 4587, et Ton est tout sur-

pris de les voir faire remonter leurs preuves jusqu'au 7 octobre 1548. La préoccupation de tout bourgeois était d'acquérir la noblesse. La préoccupation de tout nouveau noble était d'être pris pour un ancien gentilhomme. On allait jusqu'à falsifier d'anciens actes, jusqu'à se faire condamner comme faux nobles, et ce n'était qu'en dernier ressort que l'on se décidait à exhiber le parchemin revêtu du grand sceau.

Il y avait parmi les anoblis plusieurs distinctions à établir. Il y avait ceux, et ils étaient les plus nombreux, qui, dans uu temps où le roi battait monnaie avec la vanité de ses sujets, payaient leur admission dans le premier corps de l'Etat. 11 y avait ensuite ceux dont cette faveur récompensait des services militaires ou civils exceptionnels. Il y avait enfin ceux qui, quoique anciens nobles, lors d'une vérification générale des titres, trouvaient plus facile de prendre des lettres de noblesse que de faire une preuve longue, difficile parfois et, à cause de la copie et de la recherche de certaines pièces, souvent très-onéreuse. J'ai jugé curieux, Monsieur, de rechercher avec vous, parmi nos vieilles familles du Ponthieu, celles dont les origines reposent sur un acte officiel, et d'en faire la nomenclature. Après vous avoir dit d'où celles-là sont parties, je vous dirai peut-être où quelques autres sont retournées.

Les gentilshommes de nom et d'armes étaient nombreux dans notre province. Parmi les trois cent vingt familles nobles que le Ponthieu a pos-

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sédécs, je n'en trouve que trente-six pour la catégorie des anoblis, et vingt-trois d'entre elles ont reçu leur anoblissement antérieurement au XVIe siècle, ce qui, à mon avis, vaut autant que la noblesse sans principe connu. J'ai à cœur d'effacer de votre esprit ce préjugé qui s'attacbe à la qualification d'anobli et à la chose elle-même. Parmi ces trentesix familles, dont vingt-sept ont cessé d'exister, je vous montrerai combien peu ont dû cette faveur à leur richesse, et combien de motifs elles auraient dù avoir pour s'enorgueillir de leur origine. Chose étrange ! parmi celles-là je n'en trouve pas une qui n'ait accru sa position, ou du moins qui ne l'ait conservée avec honneur jusqu'à la fin. C'est parmi les nobles de race que l'on trouve les plus tristes défaillances.

Le premier anoblissement en Ponthieu est antérieur au 18 septembre 4334. Il a dû précéder de bien peu cette époque, mais je ne puis pourtant lui assigner une date fixe, car il n'en est pas fait mention dans le recueil des anoblissements. Philippe de L'Heure, vassal de l'abbaye de Saint-Riquier, avait donné à boire dans sa maison, et on l'avait poursuivi pour lui faire payer l'impôt. U fut mis hors de cause par une scuttnee du bailli d'Amiens, le 48 septembre 4334, reconnaissant qu'il était gentilhomme depuis le jour où il avait obtenu la noblesse. Je n'ai jamais pu savoir ce qu'étaient devenus les descendants de ce noble marchand de vin pour qui la noblesse ne parait avoir été qu'un

moyen de faire plus librement le commerce. En tout cas, Philippe de L'Heure était un petit compagnon. Vous ne verrez plus désormais les faveurs royales s'égarer ainsi. — Le deuxième anoblissement, qui date de mars 4356, eut pour objet Colart Le Caucheteur, un des principaux bourgeois d'Abbeville, dont un des ascendants, Hue Le Caucheteur, avait rempli en 4236 les fonctions de châtelain de Crécy. Anobli sans finance, ainsi que sa femme et ses enfants, Colart n'eut pas le temps de profiter de sa nouvelle dignité. Aussi ingrat que maladroit, il voulut livrer Abbevillc à Guillaume de Donnemare, capitaine de Saint-Valery pour le roi de Navarre, et il se laissa surprendre. Lui et ses complices périrent sous la hache du bourreau, et Jacques de Bourbon, alors comte de Ponthieu, se fit envoyer en possession de leurs biens par le comte de Saint-Pol, lieutenant du régent en Picardie, le 25 septembre 4368. La femme de Colart, qui avait personnellement participé aux lettres de noblesse, mais sans que cela pût tirer à conséquence pour sa famille, était Ade Coulars. Etienne Coulars, son père, avait été six fois maïeur d'Abbeville; Etienne, son frère aîné, écuyer, huissier d'armes du roi, pair du Ponthieu à cause de sa seigneurie de Liercourt, fut huit fois maïeur; il l'était notamment pendant que son beau- frère, Colart Le Caucheteur, voulait livrer Abbeville à la faction de Navarre. Ade était donc une noble dame, et cette alliance prouve que Colart n'était pas dans

les derniers rangs de la bourgeoisie. Ade se remaria avec un gentilhomme, Baudouin de Hélengues, éctiyer. Elle avait eu de Colart, entre autres enfants, Jean Le Caucheteur, qui, inquiété dans sa noblesse, y fut maintenu le 10 mars 4376, après avoir offert d'en fournir les preuves testimoniales. Il devint auditeur du roi en 4393, puis maïeur d'Abbeville en 1394, ce qui prouve une fois de plus que les fonctions municipales n'étaient pas incompatibles avec la noblesse. Lieutenant du sénéchal de Ponthieu en 1397 et en 1401, il périt misérablement en 4 403, entre Franleu et Oissencourt, assassiné par son propre cousin Colart Coula rs, chevalier, seigneur de Liercourt, assisté de Jean du Castelet et de Jean Varlet. Tous trois furent bannis d'Abbeville, pour ce fait, le 42 septembre suivant. Jean Le Caucheteur ne laissait que deux filles, Marie, femme de Pierre Jonglet, et Ade, femme de Hue de Berles, écuyer, en 1449.

J'ai mis dans le Ponthieu les Sacquespée et les Wawrans; mais, en bonne conscience, Monsieur, vous pourriez me chicaner à ce sujet, et vous auriez peut-être des choses très-fortes à me dire là-dissus Une famille appartient-elle au pays où elle a pris naissance, ou bien à celui dans lequel elle a étab'i sa résidence? Simon Sacquespée, qui prit des lettres de noblesse le 5 février 1376, était un bourgeois d'Arras. Son fils, Jacques, fut maïeur de cette ville en 1414; mais Raoul Sacquespée, qui vivait à Amiens en 1500; mais Pierre Sacquespée,

qui en fut maïeur en 4535, donnèrent naissance à une lignée qui se subdivisa en trois branches habituées en Ponthieu et en Vimeu, où elles ne cessèrent d'habiter jusqu'à leur extinction, arrivée en 1700 pour celle de Selincourt dans la personne de Jean de Sacquespée, chevalier, vicomte de Selincourt, gentilhomme de la maison du roi et commandant de la vénerie de Mgr le dauphin, auteur du Parfait Chasseur, un livre aussi rare qu'estimé; en 4790 pour la branche de Thézy dans la personne de René-Nicolas-Suzanne de Sacquespée, marquis de Thézy, mousquetaire du roi, et enfin vers 4 690 pour les seigneurs de Gorenflos dans la personne de Charles de Sacquespée, seigneur de Gorenflos. Je vous laisse le soin de vider cette question douteuse, Monsieur. Faites-en autant pour les VVavrans, qui, anoblis en 4377, étaient venus du Boulonnais à Abbeville, où ils ont peu marqué, il faut en convenir.

Le Ponthieu avait eu à subir, dans la deuxième moitié du XIVe siècle, bien des vicissitudes et bien des changements de maître. Confisqué en 4345 par Philippe de Valois sur les. rois d'Angleterre, auxquels il appartenait depuis 4254; constitué en apanage pour Jacques de Bourbon, comte de La Marche, connétable de France, il fit retour à l'Angleterre le 8 mai 4360, par suite du traité de Brétigny. Enlevé encore une fois à Edouard Ml et réuni à la couronne en mai 4369, il fut rendu aux Anglais pour redevenir définitivement français le 4 4 mai

LETTHE XIX

4 380. Le roi d'Angleterre, souverain temporaire et contesté du Ponthieu, n'avait rien fait pour régner sur le cœur de ses sujets. On chercherait vainement dans les annales de notre province la trace de ces faveurs, qui, répandues sur les hommes influents, ont pour résultat de se concilier les masses. La politique française était bien différente. Charles VI avait à effacer le souvenir d'une domination séculaire. La haute bourgeoisie régnait en maîtresse absolue à Abbeville, et parmi elle certaines familles. Le roi l'entreprit par le côté le . plus vulnérable de l'espèce humaine, par la vanité. Vingt-neuf ans s'étaient écoulés depuis l'anoblissement de Colart Le Caucheteur. Charles VI suivit donc les errements de son père, qui avait aimé à s'entourer d'hommes nouveaux, à chercher ses appuis principaux dans les classes inférieures de la société, enfin à remplir les vides immenses que Crécy et Poitiers avaient faits dans les rangs de la chevalerie française. Durant le cours de son long règne, il n'y eut pas moins de dix-huit familles bourgeoises d'Abbeville agrégées par lui à l'ordre de la noblesse. Celle des Journe fut la première l'objet de la faveur du prince. C'est le 10 juillet 1385 que Jean Journe reçut des lettres de noblesse qui, par une disposition toute spéciale, s'appliquaient également à son frère, nommé Jean comme lui, et à leur commune postérité. Elles avaient été délivrées sans finance, ce qui établit sans contestation leur caractère de récompense pour des services

rendus, ou de don gracieux. Jean était fils de Jean Journe qui avait figuré à Abbcville parmi les bourgeois les plus aisés. Il est à remarquer qu'il ne changea jamais son titre de bourgeois contre la qualification d'écuyer, qui pourtant lui appartenait légitimement. Jean et Pierre, ses deux fils qu'il avait eus de Maroie Lcnganeur, en firent usage les premiers, et leurs descendants l'ont toujours porté depuis. A l'instar des gentilshommes de haute lignée, Jean Journe, écuyer, seigneur, de Martaiueville, se fit inhumer vers U90 dans l'église de Saint-Vulfran, sous une belle tombe sur laquelle il était représenté en armure, avec la cotte à ses armes, et les pieds appuyés sur un lévrier, en signe de mort paisible et naturelle. Le fils de celui-ci, Jean, quatre fois maïeur d'Abbeviile, puis lieutenant du sénéchal de Ponthieu en 4507, mourut sans postérité et fut le dernier de la branche aînée. La branche cadette était déjà éteinte; ÎSicolas Journe, qui la représentait seul, était mort pendant son année de mairie, en 4469, et dans l'exercice de ses fonctions. Marie d'Abbeviile, sa femme, qui ne demandait qu'à être consolée, se remaria avec Drieu de Humières, seigneur de Becquincourt, qui en était aussi à son second mariage et qui se consolait encore plus facilement, puisqu'il se maria trois fois.

L'année 4389 fut bonne pour les bourgeois qui voulaient être déclassés. De janvier à novembre, on compta à Abbeville huit gentilshommes de plus,

des gentilshommes un peu embarrassés de leur nouvelle splendeur, qui osaient à peine se parer de leur nouveau titre et qui n'étaient ni nobles ni bourgeois, parce qu'ils voulaient être la moitié de l'un et la moitié de l'autre. Leurs fils n'eurent pas cette modestie déplacée. Le premier en date est Jean Malicorne, conseiller de ville. Son oncle, Mathieu, avait été bailli d'Abbeville en 4377, et Raoul, son père, échevin, était mort en 4374. Le corps de ville avait assisté à ses funérailles, à l'issue desquelles, selon l'usage pour les personnes de distinction, un banquet aux frais de la caisse municipale avait réuni les magistrats. Jean Malicorne devait être ambitieux, puisqu'il paya 400 livres les lettres de noblesse qui lui furent délivrées en janvier 4387. 400 livres représentaient alors une grosse somme. Jean les aurait-il déboursées s'il avait pu lire dans l'avcuir que sa postérité n'atteindrait pas la quatrième génération? Colarl Malicorne, fils de Jean, devenu seigneur de Millencourt et maïeur en 4407, et Colart, son fils aîné, cinq fois maïeur, avaient travaillé pour l'agrandissement de leur famille. Avec Hugues, fils de Colart, vint enfin la fortune. Louis XI, qui aimait mieux les bourgeois et les nouveaux nobles que les noms féodaux, fit de Hugues son compère quand il venait chasser dans la forêt de Crécy. Quatre fois maïeur par l'influence royale, Hugues fut encore décoré d'une charge qui lui donnait accès à toute heure auprès du souverain. Louis XI le créa son panetier, quelques-uns

prétendent môme son grand-panetier, ce qui eût été bien différent; mais la chose est restée douteuse, et je n'ai jamais pu, pour ma part, constater la possession par Hugues de l'une des grandes charges de la couronne. S'il avait le roi pour lui, la bénédiction de Dieu lui fit défaut, car ses trois mariages demeurèrent stériles, et le panetier du roi, jalousé de ses compatriotes, fut le dernier de son nom.

C'était encore une famille municipale, celle des Le Flameng, mais d'un rang inférieur à celui des Malicorne. Elle avait figuré dans l'échevinage et parmi les chefs des corporations ; mais ce ne fut que deux ans après son anoblissement, en février 4387, avec sa femme et ses enfants, que Firmin Le Flameng fut trois fois maïeur : en 1389, 1393 et 1401. Il ne lui servit pas à grand'chose de débourser 200 livres, et la noblesse entre ses mains fut un stérile honneur. Il avait payé, et pourtant, le texte même de ses lettres-patentes le prouve, il avait rendu des services à Charles V, il avait porté les armes, a selon — dit le roi — que le lui ont rapporté des témoins dignes de foi ». Enguerran Le Flameng, qui peut avoir été son fils, était auditeur du roi en 1444 et ne portait pas d'autre qualification. J'en dirai autant de Firmin de Cromont, qui, après avoir été garde du sccl royal en Ponthieu, en 1367, et procureur du roi vers la même époque, acheta, moyennant 100 fr. d'or, le 24 mars 4387, des lettres de noblesse. Mais il en fut tout autre-

ment de Jean de May, anobli au mois de mai de la même année, au même prix, c'est-à-dire pour 400 fr. d'or. Bien qu'aux yeux des gentilshommes de nom et d'armes cette famille eût la tache originelle, bien que l'acte de mai 4 387 entraînât pour les siens l'interdiction absolue d'essuyer la poussière des antichambres royales, comme MM. de May n avaient la prétention d'être autre chose que des nobles de province, ils le furent, et des bons, de ceux qui croyaient avoir rempli tous leurs devoirs envers la société quand ils avaient porté pendant quelques années l'uniforme de la maison du roi, et pour qui le bâton de maréchal était une commission de capitaine de cavalerie et la croix de Saint-Louis. Ceux-là, plus soucieux de leur dignité et de la pureté de leur sang que les nobles de cour, ne mettaient pas de fumier sur leurs terres et choisissaient leurs alliances. Le service du roi jusqu'au mariage, un mariage de condition, puis la vie calme dans leurs domaines, tel est en deux mots le tableau uniforme de leur existence, telle fut la destinée de la famille de May.

Jean de May était le petit-fils d'un autre Jean de May qui vivait à Abbeville en 4 295, et avec lequel commence la filiation suivie de cette maison. Il avait un frère, Colart, qui, n'ayant pas été compris dans l'anoblissement, en obtint un nouveau pour lui et pour ses descendants, en mars 1388. Jean avait vécu noblement; mais son fils Bernard, qui fut souvent échevin et même grand-échevin, c est-à-

dire des quatre premiers, exerça sans doute quelque profession dérogeante, puisqu'il fut obligé de prendre en 1455 des lettres de relief. Son fils Jean, gouverneur du Crotoy et châtelain de la forêt de Crécy, était aussi l'un des amis de Louis XI qui lui témoigna son bon vouloir en plusieurs rencontres. Il fut deux fois maïcur d'Abbeville; mais ses descendants, à l'exception d'un, répudièrent les fonctions municipales et furent hommes d'épée. Jacques de May ayant acheté à Charles de Belloy, le 20 janvier 4615, Vieulaines, qui était une des pairies de Ponthieu, lui et ses descendants, à son exemple, y fixèrent leur résidence : c'est là que Jean-Baptiste de May, chevalier, seigneur de Vieulaines, qui avait le malheur d'être l'oncle de M. de Valincs, faillit mourir empoisonné par son neveu (voir la lettre intitulée : Monsieur de Valines) le 12 septembre 1763. Après l'exécution de M. de Valines, M. de Vieulaines n'ayant pas d'enfants, son modeste héritage, si convoité, fut le partage de sa sœur Marguerite-Charlotte-Hélène de May, femme de M. Tillelte de Bichecourt, capitaine au régiment de la reine et chevalier de Saint-Louis. Son autre sœur, qui était la mère de M. de Valines, était morte empoisonnée par son fils. C'est ainsi que leur maison fut éteinte.

Des neuf familles anoblies dont je viens .de vous entretenir, Monsieur, pas une n'a survécu jusqu'à nos jours. Il semble que ce soit une fatalité, une règle invariable à laquelle ne fit pas exception

Raoul de Caïeu, anobli en août 1387, et qu'il ne faut pas confondre avec l'illustre maison de Cayeux, avec laquelle il n'avait rien de commun, pas même l'orthographe de son nom. Ce ne fut pas non plus Firmin Faffelin, garde du scel royal en Ponthieu et anobli le 10 mars 4387, qui y fit exception, puisque le dernier du nom, Adrien Faffelin, écuyer, mourut en 4530, en laissant tous ses biens à Jean Journe, frère ou cousin de sa mère. Mais les Faffelin valaient mieux que les Caïeu, et leur notoriété était autrement établie. Avant Firmin, on avait connu seize maïeurs de ce nom, depuis Pierre, qui le fut en 4223, et deux auditeurs du roi. Son fils, Firmin, fut auditeur pour le duc de Bourgogne, en 4 420, et grenetier de Ponthieu. C'était une belle bourgeoisie, comme celle de Philippe de Queux, qui, après avoir été pendant six ans, de 4 369 à 4 375, lieutenant général du sénéchal de Ponthieu , était bailli d'Abbeville depuis huit ans quand il fut anobli en août 4387 avec Jacquette Pinchon, sa femme. Il était encore bailli quand il mourut en 4395. Philippe avait des services, et en faisant de lui un gentilhomme, Charles VI avait voulu le récompenser, puisqu'il ne fut taxé pour droits de chancellerie qu'à 80 fr. d'or, ce que le roi appelle une finance modérée. Par contre, Jean, son fils, mit au service de l'Angleterre et des Bourguignons une intelligence remarquable et une langue dorée. C'était un légiste retors qui, après avoir été lieutenant du sénéchal en 4 420, devint, en qualité de

bailli d'Abbeville, « l'homme de conseil » du sire de Cohen, capitaine de la ville pour les Anglo- Bourguignons; en d'autres termes, dans ces temps difficiles, dans un pays en feu et soulevé par la guerre civile, le sire de Cohen était un pantin dont Jean de Queux tenait les fils. Il était devenu odieux aux partisans du dauphin, qui voulurent s'en défaire à tout prix. Une nuit du mois d'août U21, pendant que le sire de Cohen et lui faisaient leur ronde accoutumée dans les rues de la ville, les conjurés les assaillirent, et pendant qu'ils s'occupaient d'assommer Cohen, Jean de Queux, qui avait piqué son cheval, rencontrait dans sa fuite une chaîne tendue en travers de la rue et allait s'y briser : l'homme et le cheval furent tués sur le coup. Cela fit grand bruit dans le parti anglo-bourguignon, et l'on s'inquiéla bien moins du sire de Cohen, qui était pourtant fort endommagé, que de Jean de Queux. Il faut mesurer sa valeur et son importance aux regrets qu'on lui donna. Ses deux filles étaient alors mariées : Marie, l'aînée, dame de Neuilly-L'Hopital, avec Mahieu Le Moicticr, et Agnès, la cadette, dame de Bouillcncourt, Cerisy et Gorenflos, avec Jean de Sarton, élu sur le fait des aides ordonnés pour la guerre. Mais Marie, qui ne tarda pas à devenir veuve, se remaria avec Guillaume Bournel, lequel n'était alors qu'un cadet de grande maison, mais devint par la suite maître d'hôtel du roi et grand-maître de l'artillerie de France le 45 août U73. Il y avait encore des de

Queux à Abbevillc, pendant le XVIII0 siècle, dans les charges de magistrature; un lieutenant assesseur en l'élection en 1735, un lieutenant particulier en 1787. Les premières années de notre siècle les ont vus s'éteindre. Il est à croire qu'ils étaient parents de ceux dont je viens de vous esquisser l'histoire.

Avec Valéry Confier, originaire de Saint-Valery, anobli sans payer de finance, au mois de novembre, se termine la série des anoblissements en Ponthieu pour l'année 1387. Il n'y en a pas moins de six pour 1388, et de ces six familles une seule subsiste encore, c'est celle de Cacheleu. Jean Cacheleu, anobli en 1388, est donc l'auteur de cette excellente maison qui a fourni un grand nombre de personnages de distinction, qui a contracté de belles alliances et qui n'est plus représentée aujourd'hui que par une seule branche, après en avoir compté jusqu'à sept existant à la fois dans notre Ponthieu. Les descendants de Raoul de Catcux, anobli la même année, n'eurent pas le temps de prétendre à la même situation. Raoul de Cateux, son fils, fut grand-échevin d'Abbevillc en 1410, 1420 et 1423; mais Laurent de Cateux, garde du scel royal en 1 444, n'eut qu'une seule fille. Quant à Pierre de Lessau, procureur du roi en la sénéchaussée de Ponthieu, puis lieutenant du sénéchal, malgré ses lettres de noblesse de mars 1 388, la lignée à laquelle il donna naissance ne revendiqua jamais les privilèges des gentilshommes. Je les suis jusqu'en 1572, et parmi

eux je ne vois que des auditeurs du roi à Abbevillc et à Saint-Riquier, où ils se fixèrent au XVI0 siècle, et où ils étaient représentés en 1 530 par un notaire ; mais pas un écuyer, pas un gentilhomme.

Le 20 juin 4388, Jean de Noyelles était anobli, et, dès le 43 juillet suivant, il avait fait enregistrer ses lettres à la chambre des comptes. 11 était homme de précaution et, sa précipitation le prouve, prenait sa noblesse au sérieux. Sa postérité l'imita, et, quoique avocat en parlement, Jean de Noyelles, son dernier descendant, se qualifiait écuyer et ne mourut, en 4524, qu'après avoir marié ses trois filles à des nobles de la province. Quatre jours seulement après, le 24 juin 4 388, Pierre Le Prévost était anobli à son tour, et l'enregistrement de ses lettres à la chambre des comptes eut lieu le môme jour que pour celles de Jean de Noyelles; ils avaient sans doute agi de concert. Son dernier descendant, qu'on appelait M. de Glimont, était, à la fin du siècle dernier, lieutenant des maréchaux de France au département de Montdidier. après avoir servi comme capitaine dans le régiment de Chartres.

Un peu de calme succède enfin à cette furie d'anoblissements. Le roi comprenait-il qu'il avilissait une faveur en la prodiguant ainsi, ou l'ambition des bourgeois commençait-elle à s'épuiser? Je pencherais plus volontiers pour la première hypothèse, car la vanité des Français est proverbiale et insatiable : c'est à peine si, sur ce terrain, ils pourraient être surpassés par leurs voisins d'Ita-

LETTBE XIX

lie. Quoi qu'il en soit, les lettres de noblesse vont se faire de plus en plus rares. Nous venons d'en énumérer quatorze pour deux années seulement; si Ton veut en trouver un nombre égal, il faut aller jusqu'à 4676, c est-à-dire embrasser une période de trois siècles. Pour l'année 4389, je ne rencontre qu'un seul anoblissement accordé en août à Pierre Lenganeur, et c'était justice. Il était surprenant que l'on n'eût pas songé plus tôt à une famille dont la filiation remontait à Robert Lenganeur, témoin de la charte de commune d'Abbeville, en 1492, et qui avait déjà fourni treize maïeurs à Abbeville. A peine Pierre fut-il noble, qu'il fut cinq fois décoré de la mairie et qu'il devint huissier d'armes du roi, lieutenant du capitaine d'Abbeville, et qu'il acquit les seigneuries de Caux et de Tofflet. Il faisait honneur au choix du monarque, mais il bâtissait sur le sable. Ses quatre filles se partagèrent sa succession; Thomas Le Ver, époux de l'aînée, eut avec elle la grosse part, Caux et Tofflet.

Aucun anoblissement n'a signalé l'année 4390. On n'en rencontre qu'un seul en 4394, au mois de mars, en faveur de Jacques Roussel, seigneur de Miannay, bailli de la chàtellenie de Bailleul, et de Pierre Roussel, son frère, tous deux fils de Guérard Roussel, bourgeois d'Abbeville. Cette famille, bien moins notable dans la bourgeoisie que celle de Lenganeur, conquit un rang supérieur dans la noblesse et fournit deux personnages distingués : Guérard Roussel , évèque d'Oléron et premier mi-

nistre de la reine Jeanne d'Albret, et Daniel Roussel, maréchal de camp et député général des protestants, qui épousa Anne Morin de Loudon et donna, le 28 janvier 4659, sa fille unique, Suzanne, à Daniel de Boubers, seigneur de Bernâtre. J'en dirai autant, à l'illustration près, des descendants de Pierre d'Ault, anobli en octobre 1397. Pierre était fils de Guérard d'Ault, prévôt du Vimcu en 4369, au-delà duquel je ne trouve plus rien. Cette famille s'est éteinte de nos jours dans celle de Louvel. Jean Heudain, bourgeois de Saint- Riquier, anobli en juillet 141 % moyennant 98 livres parisis, fut le dernier noble de la création du roi Charles VI. Pendant vingt-neuf ans, c'est-à-dire pendant les troubles qui signalèrent la fin du règne de Charles VI et la moitié de celui de Charles VU, il ne fut pas délivré de lettres de noblesse en Ponthieu. Il faut aller jusqu'au mois d'octobre 1441 pour rencontrer l'anoblissement de Jacques Manssel, dont les descendants furent maintenus le 6 février 1700, en se gardant bien, comme toujours, de faire figurer ce titre primordial parmi les pièces de leur production. Après lui vient Jacques du Maisniel, seigneur de Triconval, anobli en octobre 4 447. H était issu au quatrième degré de Jean du Maisniel, habitant à Saint-Riquicr en 1350, et il donna naissance à une postérité distinguée divisée en deux branches : celle de Longuemort, éteinte en 1760, et celle d'Epauraesnil, partagée en plusieurs rameaux qui existent encore à Abbcvillc et

à Lille. Quant à Jacques d'Aoust, anobli en 4 453, son cas était différent. Il était bien fils d'Eustache d'Aoust, bourgeois d'Abbeville; il avait bien été lui-même argentier, plusieurs fois échevin et procureur fiscal à Abbcvilie, mais il était issu au sixième degré de Raoul d'Aoust, chevalier, sire dudit lieu, mort en 1269, « le mardi devant Purification Nostrc-Dame », ainsi que le constate la très-curieuse pierre tombale que l'on voit encore dans l'église d'Aoust-Marest.

Charles VII n'avait donc fait que trois nobles. Louis XI, qui aimait les bourgeois jusqu'à la noblesse exclusivement, n'en fit pas un seul. Charles VIII, tout occupé de ses guerres d'Italie, suivit cet exemple, et Louis XU faillit l'imiter, puisque ce fut seulement dans la dernière année de son règne, en octobre 4514, qu'il anoblit Nicolas de Nouvillers, trois fois maïeur d'Abbeville avant d'obtenir cette distinction, et trois fois maïeur encore après qu'il l'eut obtenue. Le séjour du roi à Abbeville, à l'occasion de son mariage, fut le prétexte d'une faveur que méritaient peut-être les services personnels de Nicolas de Nouvillers, mais que ne justifiait ni la situation de ses prédécesseurs ni l'ancienneté de sa race, dont le premier auteur connu était Renaud de Nouvillers, possesseur d'un petit fief à Gamaches, en 4417. Cela n'empêcha pas son fils, nommé aussi Nicolas, d'ériger en 1527, à son père, quand il mourut, au milieu du chœur de Féglisc de Saint-Gilles, un mausolée de marbre noir enri-

chi de cuivre doré, avec ses armes et le blason de ses quatre quartiers. Ce fils respectueux, ou vaniteux, comme vous l'aimerez mieux, n'eut lui-même qu'une seule héritière, Anne, qui épousa Jean Cornu, écuyer, seigneur d'Embreville.

A partir de la deuxième moitié du XVIe siècle, la vente des lettres de noblesse devient une source de revenus pour l'Etat; les provinces sont inondées de nouveaux nobles, soit par l'acquisition de lettrespatentes, soit par l'acquisition des nombreuses charges qui conféraient la noblesse. Il avait bien raison, le ministre qui disait à Louis XV, je crois : « Lorsque Votre Majesté crée une charge, Dieu crée aussitôt un sot pour l'acheter. » Dans les temps de disette, quand les coffres se vidaient, un édit royal créait des lettres d'anoblissement, moyennant finances, et l'on n'était jamais embarrassé d'acquéreurs. Pour vingt qu'il aurait fallu, il s'en présentait une centaine. C'est ainsi que Henri III, par son édit de juin 4576, ayant mis en vente un certain nombre de lettres-patentes au prix de 700 écus d'or chacune, Nicolas Danzel, seigneur de Saint- Marc, en acheta une le 45 décembre de la même année ; mais il ne la fit enregistrer devant l'élection d'Abbeville que le 2 juillet 4598, à cause de l'édit du mois de janvier précédent révoquant les anoblissements concédés depuis vingt ans, c'est-à-dire depuis 1578. Il importait donc beaucoup à Nicolas Danzel de faire constater officiellement la date de ses lettres. Après avoir fourni un grand nombre

d'officiers distingués, cette bonne famille est éteinte dans toutes ses branches, sauf dans la branche aînée, représentée par M. Danzel, vicomte de Doismont, le dernier du nom et des armes. Pierre Tillette, seigneur de Mautort, qui avait acheté également en février 4577 des lettres de la même création, moyennant la même finance, échappait aussi par conséquent à l'effet rétroactif de l'édit de révocation. Pierre était issu de Colart Tillette, vivant à Abbeville en 4 380, et sa famille avait été agrégée au corps de la bourgeoisie d'Abbeville, en 4 442, dans la personne de Honoré Tillette, son quart aïeul. Pierre fut d'abord le seul noble de tous les siens : ses lettres étaient personnelles, et ses frères demeurèrent dans la bourgeoisie. Il donna naissance aux seigneurs de Mautort, les aînés, qui existent encore; les seigneurs de Buigny, qui existent également, ne furent anoblis qu'un siècle plus tard, en 4688, dans la personne de Jean Tillette, gendarme de la garde du roi. Les seigneurs de Longvillers et d'Offinicourt, éteints, qui voulaient le porter plus haut que les autres, furent inquiétés pendant longtemps dans leurs prétentions nobiliaires et ne purent se mettre en règle qu'à l'aide de charges de magistrature qui conféraient la noblesse. Quant aux seigneurs d'Acheux et d'Achery, encore existants, ce fut le chef de cette branche, François Tillette, conseiller du roi, lieutenant général des eaux et forêts en Picardie, qui se fit anoblir pendant son année de majorité

d'Abbeville par le roi Louis XIII, en novembre 1638.

Je vous ai raconté ailleurs, Monsieur, l'histoire des Le Roy de Saint-Lau et de Valines; la noblesse datait, dans cette famille, de l'anoblissement de Jacques Le Roy, en août 1587. Vous savez, sans qu'il soit besoin de le répéter, où et comment ils se sont éteints. (Voir la lettre intitulée : Monsieur de Valiîies.) Quant à la famille Lesperon, originaire du comté d'Eu, où elle ne brillait guère, depuis l'anoblissement de Michel Lesperon, sieur de la Jonquière, en mars 4594, elle s'établit en Ponthieu, où elle acquit un certain relief par les charges de magistrature, celle notamment de premier président en l'élection de Ponthieu à titre héréditaire. Les deux dernières de cette maison sont mortes au commencement de notre siècle.

Pour le XVII0 siècle, je n'ai à vous citer que Pierre Gallet, sieur de Sombrin et de Neuilly, anobli en 1634, dont la postérité s'est éteinte en 1710 dans la famille de Bourrée. Je vous citerai aussi Charles Beauvarlet, seigneur de Drucat, capitaine au régiment royal, dont les lettres d'anoblissement, en date de mars 1 676, ont eu pour objet de récompenser de longs services militaires; sa descendance est éteinte. Les Beauvarlet de Bomicourt et de Moismont, branche cadette qui avait fait un changement dans ses armoiries, furent anoblis en 1700. Les uns et les autres avaient pour auteur Etienne Beauvarlet, bourgeois et marchand à Abbeville

en 4480. Ce fut également en 1700 qu'Adrien de Boulogne, procureur du roi, conseiller au présidial et ancien maïeur, acquit la noblesse. Au mois d'août de la même année, Antoine de Dourlens, conseiller au présidial, imita son exemple, bien qu'il fût fils de Pierre de Dourlens, maître d'hôtel du roi et conseiller d'État. Ce n'était là, il faut le dire, que des anoblissements en tant que besoin, dans lesquels on constatait la possession par les ascendants des qualifications nobles, et qui étaient destinés, dans ces temps de scrupuleuses vérifications, à suppléer à l'insuffisance des preuves. Les anoblissements de cette nature ne pouvaient donc porter aucun préjudice à l'ancienneté de la noblesse d'une famille. Cet Antoine de Dourlens avait pour gendre Nicolas Briet, seigneur de Rainvillers, lequel, quoique issu en ligne directe et par filiation suivie de Jean Briet, écuyer, seigneur de Domqueurrel en 4407, tandis que ses cadets les Briet de Famechon et de Formanoir prouvaient depuis 1514, trouva plus commode, à l'exemple de son beau -père, de prendre des lettres de noblesse en août 1701. Ce qui lui paraissait sans conséquence pour lui-même causait à sa postérité un irréparable préjudice.

Dans des temps bien plus reculés, au moment où les preuves de noblesse étaient plus difficiles à fournir, les nobles y mettaient pourtant plus d'amour-propre, et ils n'eussent jamais consenti à se laisser anoblir en tant que besoin ou à acheter

des lettres pour s'épargner les fatigues d'une recherche de titres. Au XIVe comme au XVIIIe siècle, la revendication d'une possession d'état nobiliaire n'avait d'autre but que de se soustraire aux charges qui pesaient lourdement sur les non-nobles; mais c'était une occasion de faire connaître ce que l'on valait, et on ne la laissait pas échapper. Ce ne fut qu'à partir du XVIIe siècle que la preuve par titres fut réclamée : jusqu'alors, la preuve testimoniale avait toujours été admise, et c'était, je dois vous le dire, la seule à laquelle on eût recours. L'offre faite, le 40 mars 4 376, par Jean Le Caucheteur de prouver sa noblesse par témoins est donc une exception, mais une exception à remarquer, puisque lui, fils de Colart Le Caucheteur, anobli en mars 4356, ne pouvait déjà plus reproduire les lettrespatentes délivrées à son père vingt ans auparavant. — La manière de procéder était uniforme. Les commissaires sur le fait des francs-fiefs et nouveaux acquêts, se constituaient en tribunal : en 4 375, c'était Jean, sire de Nielles, chevalier, conseiller du roi, maître des requêtes de son hôtel et sénéchal de Ponthieu; Pierre Le Sêne, receveur du bailliage d'Amiens et du comté de Ponthieu, et Henri Le Tavernier, procureur du roi. Je parle ici pièces en main, car j'ai sous les yeux l'enquête originale et le jugement de ces commissaires parmi mes titres de famille, puisqu'il s'agit de la maintenue de noblesse de Jean de Belleval, écuyer, seigneur de Belleval-en-Vimeu, le 46 juin 4375.

Qui a vu une enquête de ce genre les a toutes vues; celle-ci a le mérite d'être originale, donc incontestable, et je ne pouvais mieux faire que de la choisir pour type. Donc les commissaires mandent devant eux « Jehan de Belleval, escuier, à présent demourant audit lieu de Belleval-en-Vimeu », et lui demandent de justifier sa noblesse « par témoins, bonnes gens dignes de foi, lectres ou instruments, Chartres ou privilèges ». En réponse à cette mise en demeure, Jean de Belleval fait comparaître ses témoins au nombre de vingt. Voici leurs noms, dans l'ordre où ils se présentèrent devant les commissaires, qui recueillaient successivement leurs dépositions : Hue de Craraaisnil, écuyer, demeurant à Abbeville ; Henri de Caumont, écuyer, demeurant en Vimeu; Pierre de Drucat, écuyer; Jean Maillart, avocat, demeurant en Vimeu ; Robert Broullart, écuyer, demeurant à Martainneville ; Guillaume de Drucat, chevalier; Guillaume de Maisnières, écuyer, demeurant à Maisnières; M. de Maintenay, chevalier ; Renaut Le Vicomte, chevalier; Jacques de Beauchamp, chevalier; Guillaume Becquet, écuyer, demeurant à Visme ; Jean Sarpe, écuyer, panetier du roi, demeurant à Saint-Maulvis; Jean de Rambures, chevalier; Yvain de Frettemeule, écuyer; Jean de Harcelâmes, chevalier; Guillaume Haterel, écuyer, demeurant en Vimeu ; Jean Le Caucheteur, demeurant à Abbeville; Jean de Belloy, écuyer, demeurant en Vimeu ; Jean de May, demeurant à Abbeville; Jean Boutery, cheva-

lier, demeurant à Huppy. La liste des témoins étant épuisée, leurs dépositions mises par écrit tout au long, les commissaires déclarent que « Jehan de Belleval a tant et si souffisamment montré et prouvé sadicte noblèche tant de par son père et de par sa mère comme du costé de par son taïon » (grandpère), qu'ils le reconnaissent pour noble et le maintiennent en cette qualité. Mais les maintenues d'une époque aussi reculée ne sont pas communes en Ponthieu, et je ne pourrai vous citer avec celle-ci que celles de Jean Le Roy, écuyer, de Firmin Le Ver, écuyer, le 25 juin 4375; de Mathieu Matiflas, le 27 juillet 4374; de Jean Le Caucheteur, le 10 mars 4376, et de Jean Truffîer, le 4" juillet 4432.

Il ne faut pas croire que le fisc, qui avait bec et ongles, se contentât d'une constatation aussi solennelle une fois faite. A chaque instant, il forçait les nobles à justifier de nouveau de leur noblesse, sous peine de payer la taille, et il avait pour lui, comme témoins à charge, les non-nobles, dont l'intérêt était de faire contribuer le plus de monde possible à l'acquittement de l'impôt. Permettez-moi, Monsieur, de prendre pour exemple ma famille et la branche aînée de ma famille, que je représente, pour vous démontrer jusqu'à quel incroyable excès de taquineries réitérées conduisait ce système. Le 9 janvier 4345, Jean de Belleval obtient un arrêt du parlement de Paris qui le reconnaît noble de race, et en cette qualité le décharge de la moitié d'une amende qui lui avait été imposée. Jean de

Belleval, son fils, est maintenu le 46 juin 1375. Jean de Belleval, son arrière-petit-fils, est maintenu deux fois : en Ponthieu, le 25 juin 4461, et en Normandie, en 1463. Jean de Belleval, fils de ce dernier, est confirmé dans sa noblesse par le roi Louis XII, en octobre 1514. Enfin, un arrêt du conseil du roi, du 2 avril 4671, maintient encore François de Belleval, seigneur de Bois-Robin, issu en ligne directe de ceux qui précèdent. C'est donc six maintenues en trois siècles, en moyenne une tous les cinquante ans. Si je cherche maintenant dans les quinze autres branches cadettes, toutes éteintes, j'arrive au chiffre de dix-sept maintenues, de vingt-trois, en y ajoutant celles de la branche aînée. N'ai-je pas le droit, Monsieur, de dire avec une légitime fierté qu'une famille dont la noblesse a été vérifiée vingt-trois fois peut et doit la croire bonne et solidement établie ?

Je veux être fidèle au titre de ma lettre, Monsieur, et je vous prie, dans ce but, de m'accorder encore quelques moments d'attention. Je vous ai fait voir comment, grâce aux lettres de noblesse, certaines familles sortaient du néant, comment elles avaient commencé; laissez-moi maintenant vous dire comment d'autres, et des meilleures, ont fini. Ce n'est pas le côté le moins curieux de cette étude.

Il n'y a pas si loin qu'on le croit des sommets à l'abîme. Une famille qui s'élève peut subir quelques temps d'arrêt, mais le mouvement ascension-

nel continue : je vous l'ai prouvé par toutes celles dont je vous ai retracé les origines. Une famille élevée vient-elle à décroître, elle roule sans s'arrêter jusqu'au bas de la pente. Vous connaissez le nom de d'Amerval ; il n'appartient pas seulement à notre province, il appartient à l'histoire, et Nicolas d'Amerval, le petit courrier de la Ligue, l'a rendu célèbre. Les d'Amerval avaient la prétention d'être issus des comtes de Boulogne, dont ils portaient à peu près les armoiries. Quoi qu'il en soit, c'était une famille d'ancienne chevalerie.

Une seule branche de cette maison s'était fixée en Ponthieu, tandis que les autres habitaient le Beauvoisis et l'Ile de France. Elle portait d'azur à trois besants d'argent, au lieu d argent à trois besants de gueules, et sa filiation authentique commençait avec Jean d'Amerval, écuyer, en 1480, allié à Hélène Laudée, puis à Anne de Wicrre; mais elle appartenait à la famille, elle était reconnue et acceptée comme telle par le chef de nom et d'armes, et sa haute noblesse était par le fait môme bien établie. Jean d'Amerval avait eu deux fils : l'aîné, Adrien, et le puîné, Jean, qui fit le rameau des seigneurs de Maison-Ponthieu, éteint noblement au milieu du XVIIe siècle dans les familles de Boulainvilliers, Danzel de Beaulieu et Thorel. Dans la filiation de la branche aînée (en Ponthieu), il n'y a pas de mésalliances, et je trouve de bons services militaires. Adrien d'Amerval est homme d'armes en 4650; son fils aîné, Godefroid, est lieu-

tenant de cinquante hommes d'armes en 4583. En 1600, François, fils de Godefroid, le premier seigneur de Fresne, est enseigne de cinquante hommes d'armes. Claude, son fils unique, fut gouverneur de Saint- Valéry, où il retournait en 4690, quand il se noya dans la Somme, qu'il avait voulu traverser à cheval. Antoine d'Amerval, chevalier, seigneur de Fresne et du Mesnil, qui avait épousé, le 7 février 1727, Marie-Madeleine de Carpentin, en eut trois fils, dont un, chevalier de Malte, mort jeune, et l'aîné, Marie-Joseph-Charles-Antoine, chevalier, seigneur de Fresne, qui servit dans les chevau-légers de la garde du roi avant son premier mariage, le 46 décembre 1755, avec Marie-Françoise-Josèphe de Wandonne, d'une très-ancienne famille chevaleresque de l'Artois. Un seul fils naquit en 4758 de cette union, Antoine- François d'Amerval, qui fut aussi chevau-léger de la garde du roi, et qui décéda jeune et sans alliance. Marie de Wandonne mourut sur ces entrefaites, et son époux se remaria à Marguerite Magniez, fille de Nicolas Magniez, manouvrier à Nempont. Cette déplorable union ne donna fort heureusement naissance qu'à deux filles : Marie-Françoise- Alexandrine, mariée le 4 0 janvier 1795 à Philippe Barré, laboureur, fermier et cordonnier à Flixecourt; Justine, la cadette, épousa le même jour Pierre- Antoine des Essars, laboureur, aubergiste et directeur de la poste aux lettres de Nempont. M. d'Amerval mourut en 1800, après avoir assisté à

rabaissement de sa race, auquel il avait d'ailleurs travaillé de ses propres mains, et dont il pouvait se vanter d'avoir été le premier artisan. Peu auparavant, on avait beaucoup parlé du chef d'une bande de chauffeurs, beau garçon, aux grandes manières, et qui portait aussi le nom de d'Amerval. Arrêté pendant la nuit, dans l'auberge de l'Arbre-à-Mouches, sur la route de Poix à Airaines, grâce au concours et à la trahison d'une servante dont il était l'amant, ce bandit fut guillotiné peu de jours après. On prétendit qu'il était le propre fils du dernier d'Amerval.

Si vous avez feuilleté mon Nobiliaire de Ponthieu, Monsieur, vous avez dû y remarquer la famille de Bernard, à cause de l'époque reculée, 1499, à laquelle elle avait fait remonter sa production, lorsqu'elle fut maintenue par l'intendant de Picardie, le 21 décembre 1716. Ses services dans l'armée et dans la magistrature, ses alliances étaient à l'unisson de sa noblesse ; et quand la branche aînée, des seigneurs de Famechon, s'éteignit, le 22 août 1729, par le mariage de Marie-Catherine-Augustine de Bernard, dame de Famechon, avec Antoine-Claude de Belloy, chevalier, seigneur de Rogeant, on n'avait à lui reprocher aucune défaillance nobiliaire. Il en fut tout autrement de la branche cadette, des seigneurs de Nullemont, devenue l'aînée après 1729. Elle n'avait pas d'ailleurs attendu à cette époque pour renier les traditions sans tache de ses ascendants, pour oublier le respect qu'un gen-

tilhomme doit au nom qu'il porte. Philippe de Bernard, écuyer, seigneur de Rincheval, marié en 1677 à Anne Quentin, n'était rien moins que riche; sa fille, Madeleine, fit un déplorable mariage en épousant un meunier nommé Charles-Louis'; son fils, Vincent de Bernard, écuyer, seigneur de Mouchy, officier à l'hôtel royal des Invalides, allié d'abord à une femme de qualité, Madeleine de Bures, en 4703, se remaria en 1711 avec Marie-Angélique Beaufy, fille d'un huissier de Blangy. La destinée de son fils unique, Jean-François de Bernard, écuyer, seigneur de Mouchy et de Plainval, fut encore plus désastreuse. Après avoir été pendant longtemps porteur d'eau à Paris, où il avait épousé une fille du peuple, il fit un petit héritage inespéré et revint . se fixer à Soreng, et il y mourut âgé de plus de 80 ans. Ses enfants l'avaient quitté, et il n'eiftendit jamais parler d'eux. Dans l'incertitude où il était de leur sort, et privé de ses héritiers naturels, il légua tout ce qu'il possédait à son cousin germain, Jacques-Louis, le meunier.

La famille de Gueschard, bien plus ancienne et plus distinguée que celle de Bernard, n'eut pas une meilleure fin. Issue de Bernard de Gueschard, chevalier, vivant en 1240, elle fournit deux abbés à l'abbaye de Saint-Riquier : Gauthier, de 4248 à 1257, et Baudoin, de 1312 à 4333. Sa filiation suivie était établie depuis Baudoin de Gueschard, écuyer, allié vers 1480 à Jeanne de Gourguechon. Son petit-fils, Jean, ayant acheté du duc de Lor-

raine et d'Aumale, le 44 mai 1588, moyennant 600 écus d'or, la moitié de la seigneurie d'Escles (commune du canton de Formerie, Oise), y fixa sa résidence, et tous ses descendants imitèrent son exemple. C'est là qu'habitait et que mourut en 4752 Charles de Gueschard, chevalier, maréchal des logis et porte-étendard de la compagnie des chevaulégers de la garde du roi, et chevalier de Saint- Louis. U était issu de Jean de Gueschard au septième degré. Des sept enfants nés de ses deux mariages avec Marie-Anne de La Rue et avec Louise de Caullières, l'aîné, Jacques-Léonard, capitaine au régiment de Languedoc, dragons, et chevalier de Saint-Louis, qui n'eut pas de postérité, vendit Escles le 4 4 août 4754, et quitta le pays; le deuxième, chevau-léger de la garde du roi, mourut à 24 ans, en 4750. Sur les cinq filles, trois moururent avant la Révolution, sans alliances. Deux seulement survécurent à la tourmente ; elles vivaient dans une chaumière du village dont leurs ancêtres avaient été les maîtres pendant deux siècles, et n'avaient d'autres ressources qu'une petite pension que leur faisait une famille jadis alliée à la leur. L'une y mourut en 4801, âgée de 74 ans; l'autre, qui avait été religieuse à l'abbaye de Bival, avait 78 ans quand elle mourut, en 4844 . La famille de Gueschard, fort peu nombreuse, n'avait jamais produit qu'un seul et court rameau, tombé en quenouille à Escles, cinquante ans auparavant, Nicolas de Gueschard, écuyer, n'ayant eu que deux filles :

Catherine, alliée en 4754 à Noël Beaurain, laboureur à Escles, et Madeleine -Angélique, successivement femme de François Beaurain, puis de Dominique Maho, couvreur en chaume, également domicilié à Escles.

Faut-il insister, Monsieur, et vous donner d'autres exemples de l'instabilité des choses de ce monde ? 11 y a encore la famille de L'Etoile, issue de Guillaume de L'Etoile, écuyer, homme d'armes des ordonnances du roi en 4549, et qui fut maintenue par l'intendant Bignon, le 27 avril 4708. Un négociant de Douai ou d'Arras s'en dit aujourd'hui le chef et l'unique représentant. Je vous ai dit ailleurs comment a fini la famille L'Yver, dans la personne du chevalier de Bouillencourt, condamné à mort pour le meurtre d'un garde-chasse, et mort à Charenton, après huit ans de détention, en 4723. N'avez-vous pas enfin sous les yeux l'exemple d'autant plus frappant de Roland d'Ochancourt, facteur rural, quoique petit-fils de M. Roland, seigneur d'Ochancourt, garde du corps du roi en 4789, et de la famille Desforges de Caulières, dont la chute a été d'autant plus rude que sa position était plus élevée. Cette dernière famille, originaire de Champagne, tirait son origine d'Adam Desforges, écuyer, seigneur de Charvil-lès-Givet, vivant en 4 460, qui eut pour fils Moïse Desforges, écuyer, officier dans les troupes du comte de Lamarck, et pour petit-fils Jean Desforges, écuyer, seigneur de Chàteaufort, gentilhomme du prince de Condé, guidon de la

compagnie d'hommes d'armes du vicomte de Turenne. Le fils de Jean, Moïse Desforges, premier page du prince de Condé, lieutenant de la compagnie d'hommes d'armes du seigneur de Thoix, épousa le 1er avril 1599 Charlotte des Essars, dame de Caulières, et cette alliance le fixa en Picardie. Charles Desforges, vicomte de Caulières, son fils, allié le 43 janvier 4626 à Anne de Saint-Blimond, de l'une des plus anciennes maisons du Ponthieu, fut le premier artisan de la grandeur de sa maison, en Picardie. Il eut de dignes successeurs dans la personne de ses descendants, François Desforges, vicomte de Caulières, époux de Marthe-Ursule de Louveucourt, le 4 4 janvier 4677, père de François- Alexandre Desforges, vicomte de Caulières, brigadier des armées du roi, lieutenant-colonel du régiment de Pologne, cavalerie, chevalier de Saint- Louis, lequel, d'Andrée-Agnès de Saint-BIiraond, sa femme, laissa Claude-François-Alexandre- André Desforges, comte de Caulières, page du roi de Pologne, capitaine au régiment de Broglie, cavalerie, lieutenant des maréchaux de France pour la généralité d'Amiens et chevalier de Saint-Louis, allié en 4746 à Marie-Anne de Pons de Rennepont, dont étaient nés cinq enfants, deux fils et trois filles. L'aîné des fils, Anne-Joseph-Alexandre, vicomte de Caulières, capitaine-commandant au régiment de Foix, lieutenant des maréchaux de France et chevalier de Saint-Lazare et du Mont-Carmel, avait épousé, le 23 septembre 4787, Antoinette Françoise-

Rosalie, fille du marquis de Grasse. Il mourut le 22 novembre 4793, mais trop tard encore pour le bonheur des siens. Après avoir mené le plus grand état de maison, à tel point qu'il ne sortait jamais qu'en voiture à six chevaux, le vicomte de Caulières ne laissait à son fils que le souvenir de ses prodigalités et de ses splendeurs. Ce fils, pauvre, épousa sa servante et quitta Caulières pour le village tout voisin de Lignières-Chatelain, où il mourut laissant treize enfants. Dans ce pays que leur aïeul remplissait de son faste et où il vivait en gentilhomme de cour, vous trouverez ses petitsfils : l'un, l'aîné, héritier du titre de vicomte de Caulières, ancien sous-officier de gendarmerie; le deuxième, ancien marchand de vin à Paris, tous deux sans postérité. C'est au troisième, menuisier à Lignières, qu'il appartient de perpétuer la famille : il a deux fils mauouvriers, et une fille femme de chambre, femme d'un domestique. En ajoutant à ces trois frères leur sœur, femme d'un savetier de Lignières, vous aurez le tableau exact des survivants, l/aïeul portait l'épée et les talons rouges, Jcs petits-fils portent la blouse. Qu'a-t-il fallu pour en arriver là? Soixante ans à peine. C'est profondément triste. Us savent leur origine; s'ils ont quitté le nom de Caulières pour ne porter que leur nom patronymique de Desforges, ils n'ont pas oublié du moins leur blason; mais aucun d'eux n'a tenté de s'arracher à l'obscurité qui les envahit.

Après cette dernière, lamentable et très vend ique histoire, je crois, Monsieur, qu'il n'y a rien à ajouter de plus.

FRIQUET DE FHICAMPS

Le petit village de Fricamps, dans le canton de Poix (Somme), a eu des seigneurs de son nom dès les temps les plus reculés. Il est des personnes qui, se fondant sur la presque similitude des armoiries, ont voulu faire de ceux-ci un rameau de la maison de Tyrel de Poix. L'écu de Fricamps, de gueules semé de croix recroisetées au pied fiché d'or, à la bande de même brochante, ne diffère, en effet, de celui de Tyrel que par le métal de la croix et des bandes, qui sont d'argent. Quoi qu'il en soit, dès Tan h \ 00 la famille de Fricamps était constituée ; elle avait son nom patronymique établi et son exis-

tcncc particulière; mais, moins heureuse que sa puissante voisine de Poix, elle n'a laissé que de rares vestiges de son existence, et, sans le roi de Navarre, elle fût tout à fait tombée dans l'oubli. Le turbulent monarque a fait beaucoup pour la maison de Fricamps; il a associé son chef à sa destinée agitée et vagabonde, et il lui a en même temps procuré la notoriété de l'histoire et tracé le chemin des grandeurs. Partout où il est question du roi Charles le Mauvais, vous pouvez être certain qu'il sera aussi question de « Friquet ». Les historiens, moutons de Panurge, ont pris une fois de plus le Pirée pour un homme. Si vous leur demandez ce qu'était ce « Friquet », il n'y en a pas un qui saura vous dire que ce surnom familier servait à désigner « Monseigneur Jean de Fricamps, chevalier». Je me suis fait, Monsieur, le don Quichotte de notre province ; je fais profession d'abattre tous les moulins à vent de l'ignorance et de l'oubli. L'histoire et la réhabilitation de Friquet de Fricamps sont donc essentiellement de mon domaine.

Pour constater l'origine de la maison de Fricamps, il faut remonter jusqu'à l'année ^00, époque à laquelle Geoffroy de Fricamps servait de témoin dans une charte de Garin, évèque d'Amiens. Cent ans plus tard, au commencement du XIIIe siècle, un cadet quittait la Picardie pour la basse Normandie, et il allait y fonder une branche puînée qui ne devait pas tarder à éclipser son aînée, et qui était aussi destinée à lui survivre. Je m'at-

FRIQUET DE FRICAMPS 427

tacherai à cette branche quand le moment sera venu de le faire; jusqu'ici, je ne m'occupe que des Fricamps picards, fidèles gardiens du berceau de leur race. Il est déjà bien difficile de secouer la poussière six fois séculaire qui les recouvre, à plus forte raison l'est-il davantage de resouder les anneaux brisés de cette chaîne. Ne me demandez pas ici de filiation suivie et acceptez les quelques personnages isolés dont je dois la connaissance à de patientes investigations. Ainsi trouvé-je Jean de Fricamps chanoine d'Amiens en 4248, et arbitre, en 4260, d'un différend entre l'évêque d'Amiens et l'abbé de Saint-Vulfran d'Abbeville ; en 4 270, il était doyen de son chapitre. En 4275, je trouve Jean de Fricamps, sénéchal d'Albigeois, puis après Guillaume de Fricamps, chevalier, seigneur dudit lieu, qui servait dans l'armée de Flandre avec cinquante hommes d'armes, en 4 302, et qui fut condamné en 4 306 par l'official de l'évêque d'Amiens, pour avoir refusé de payer une redevance à l'abbaye de Selincourt. Ce n'était assurément pas la pauvreté qui en était cause, puisque, outre sa seigneurie de Fricamps, il possédait encore en 4344 un manoir et des terres à Saint-Maxent. Guillaume était remuant; aussi ne faut-il pas s'étonner s'il ne lâche pas prise et si, ayant à réclamer quelque chose du sire de Poix, il l'appelle en combat singulier devant Philippe de Valois, en 4337. Une telle obstination picarde, apparemment fondée sur le bon droit, devait avoir et eut les plus heureux

LKTTRE XX

résultats. Le sire de Fricamps, en septembre 1337, reçut de la munificence royale 100 livres parisisà prendre chaque année sur le trésor royal, qui devaient être converties, après sa mort, en une rente de 25 livres au profit de « Agnès la maistresse d'Arras », sa femme. Guillaume avait pour parente Jeanne de Fricamps, successivement femme de Jean d'Equennes, écuyer, et de Guillaume de Barbery, écuyer. Peut-être avait-il pour fils ou pour frères Jacques de Fricamps, écuyer, qui figure dans le compte du trésorier des guerres, en 1339, et Hue de Fricamps, écuyer, homme-lige de l'abbaye deCorbie, en 1340; peut-être avait-il pour filles la femme de Jean de Sempy, chevalier, bailli d'Amiens en 1360, et Marie de Fricamps, femme de Jean de Belleval, écuyer, en 1345. A sa branche appartenaient encore Floridas de Fricamps, écuyer, qui servait, monté sur un cheval noir, dans la compagnie de Herpin de Saint-Sauflieu, chevalier, le 14 août 1352; dans celle de Colart de Louvencourt, en 1363, et Raoulin de Fricamps, écuyer, tantôt servant avec huit écuyers, en 1375, à repousser les routiers venus d'Allemagne; tantôt, en 1379, dans la compagnie de Jean, sire de Regnauville; en 1380, avec neuf écuyers, sous les ordres d'Olivier de Clisson ; en 1385 dans l'armée de Flandre, ou en 1387 dans la compagnie du châtelain de Beauvais. Avec ce dernier se termina obscurément la branche aînée de la famille, déjà dépossédée de son fief patronymique au profit des

FKIQUET DE FRICAMPS

Sarcus. Avec la branche normande nous allons rencontrer plus de suite, plus de méthode, plus de détails, plus de durée, et surtout bien plus de dignités et de gloire.

Jean de Fricamps n'était qu'un cadet de famille. Comme il n'y avait pas pour lui de place au foyer paternel, dans ce temps où le droit d'aînesse absorbait tout et faisait le vide autour de lui, il fut chercher fortune ailleurs. L'indépendance des féodaux avait sa raison d'être quand elle s'appuyait sur la possession d'un grand fief. Quand on n'a rien, au contraire, il faut se hâter de dépendre de quelqu'un, afin de ne pas dépendre de tout le monde. C'est pourquoi Jean de Fricamps s'enrôla parmi les gens du roi qui le fit, en 1224, son bailli dans le Ponthieu. 11 passa peu après, en 1227, avec la même qualité, dans le Cotentin, où il exerçait encore ses fonctions en 1231, lorsque le roi saint Louis, pour le récompenser de ses services, lui fit un présent vraiment royal. Il lui donna la seigneurie de Montfarville avec une forteresse et de beaux droits, et divers domaines à Carnanville, Quettehou, Valcanvillc, Gerville, Mobec et Yéli. Cette libéralité décida du sort de Jean et de sa postérité; elle leur fit une nouvelle patrie et prépara ainsi, de loin, la grandeur et les vicissitudes du héros de mon récit. Jean devint, en 1239, sénéchal de Carcassonne; après, plus rien, et sans doute plus rien que le silence de la tombe. En 1231, son fils, Nicolas de Fricamps, était déjà chevalier; il avait l'Age

d'homme, et le pèrç, par conséquent, devait être un vieillard. Nicolas, devenu baron de Normandie, n'avait pourtant pas rompu entièrement avec le berceau de sa race : il avait certainement gardé quelques biens auprès de Fricamps ou à Fricamps même, puisque, en 1234, il y fait acte de suzeraineté en autorisant Robert de Saint-Aubin à passer un contrat avec l'abbaye de Selincourt. Henri de Fricamps, son fils, compris en 1256 et en 4272 parmi les chevaliers du Cotentin qui devaient au roi le service militaire pour leurs seigneuries, figurait aussi en 4279 parmi les arrières-fieffés de Picquigny, à cause d'un fief qu'il possédait à Lignières-Ghatelain. Mais avec lui cessent tous rapports avec le Ponthieu. Son fils, Jean de Fricamps, écuyer, qui fait hommage au roi pour Montfarville, en 4316, paraît même n'avoir conservé que ce grand fief de tout l'apanage constitué par saint Louis à son bisaïeul. Je ne sais rien de lui, j'ignore le nom de sa femme, mais je sais qu'il fut le père de Pierre de Fricamps et du célèbre Friquet de Fricamps, le complice du roi de Navarre, la victime du roi Jean, l'ami de Charles V.

En Picardie donc, comme en Normandie, un peu moins peut-être dans cette dernière province, les commencements de la famille de Fricamps sont environnés d'une obscurité que I on a peine à pénétrer. Mais, de même que du choc des nuages jaillit la foudre, ainsi des commotions politiques jaillit la lumière qui pénètre jusqu'au fond des

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