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DU PONTHIEU

Vous n' ignorez pas, Monsieur, que certaines provinces, la Bourgogne, la Champagne, la Flandre, le Dauphiné, pour n'en citer que quelques-unes, ont eu, au moyen âge, leurs maréchaux; mais ce que vous ignorez à coup sûr, c'est que le Ponthieu, lui aussi , a eu les siens. Il ne faut pas s'y tromper : le Ponthieu n'était pas seulement une fraction de la Picardie; il n'était pas à la province ce que le hameau est à la commune; c'était un grand fief, un apanage souverain dont l'administration n'était

justiciable que du roi, et il ne faut pas en chercher une meilleure preuve ailleurs que dans la longue rivalité qui a toujours divisé et qui divise encore, dit-on, la capitale du Ponthieu et celle de la Picardie. Il fallait bien que le Ponthieu eût un sénéchal ou un bailli pour représenter le pouvoir, l'influence et les intérêts de la couronne; mais rien ne justifiait le luxe d'un maréchal.

Vous n'attendez pas de moi, Monsieur, que je m'étende sur l'étymologie du mot maréchal, et que je développe les diverses phases subies par cette dignité avant de se constituer comme elle l'est aujourd'hui. Au chiffre près des titulaires, le maréchal de France est encore ce qu'il était au XIVe siècle, l'officier chargé, après le souverain, de la direction des forces militaires du royaume. Dans les grands fiefs de la couronne, les maréchaux avaient des fonctions analogues à celles du maréchal de France : ils commandaient le contingent féodal sous la direction suprême des possesseurs de ces grands fiefs. Partout le titre de maréchal était d'abord accompagné d'un pouvoir réel, de fonctions définies; il avait son but et son utilité évidente; il était aussi personnel et servait à récompenser le mérite et les services rendus. En Ponthieu, il en était tout autrement : la dignité du maréchal était honorifique et n'entraînait aucune autre conséquence pour celui qui en était revêtu; on était maréchal comme on était comte, et la comparaison est d'autant plus

exacte que dans l'un et l'autre cas c'est la terre, le fief, qui est le point de départ de la qualité et sa raison d'être.

Le village de Laviers, jadis baigné par la Somme, est situé dans une position pittoresque qui a inspiré des poètes. On l'appelait Latverum, en 881, à l'époque où les Normands y franchirent le fleuve pour se répandre dans le Ponthieu. De vertes prairies s'étendent aujourd'hui à la place même que foulait le chef barbare; des troupeaux paissent le sable autrefois labouré par les navires qui arrivaient à Abbeville. A peine reconnaitra-t-on bientôt l'emplacement que recouvraient chaque jour les eaux grises de la Manche, et ce souvenir ira rejoindre dans l'oubli celui des soldats du roi Garamond. On surprendrait bien les rustiques habitants de Laviers, si l'on évoquait devant eux le passé de leur village, passé qui ne fut ni sans importance ni sans enseignements. Laviers était en effet une des pairies de Ponthieu, et bien que parmi elles Villerssur-Authie revendiquât fièrement la première place *, celle-ci aurait dû appartenir à Laviers, qui ne s'en prévalut jamais, car il y avait en Ponthieu vingt et un pairs, et il n'y avait qu'un seul maréchal.

La seigneurie de Laviers était donc Tune des vingt et une pairies, et son seigneur avait, à ce

• Le seigneur de Villers-sur-Àulhie s'intitulait premier pair du comté de Pouthieu.

titre, les mêmes droits et les mêmes devoirs que ses collègues, les autres pairs. Il avait sur son fief toute justice vicomtière; il devait un seul hommage, quarante jours de stage à Abbeville, dix livres de relief, le quint denier en vente, quarante sols de chambcllage, et il assistait aux assises du Ponthieu présidées par le sénéchal. Mais ce n'était pas tout : à sa terre était attaché le titre honorifique de maréchal héréditaire, « hérédital », selon quelques anciens titres, du comté de Ponthieu. L'histoire locale, aussi bien que l'histoire générale, est encore pleine d'insondables mystères : si l'on en a expliqué quelques-uns, il en reste encore bien davantage que Ton ne parviendra jamais à éclaircir. De ce nombre est le motif et l'origine de la dignité appliquée à la possession de la pairie de Laviers. Cet accroissement de dignité fut-il destiné, dans le principe, à récompenser un seigneur de Laviers, ou fut-il attaché à la terre elle-même sans se préoccuper de celui qui en deviendrait possesseur? Je pencherais plus volontiers pour la seconde hypothèse, car le titre était maréchal héréditaire; or, qui peut se flatter d'établir l'hérédité dans la possession d'un fief? Les familles disparaissent ou se renouvellent, la terre seule ne change jamais. Il est donc admissible que la volonté du créateur de cette charge ait été d'en décorer la pairie de Laviers, sans chercher à prévoir entre les mains de qui elle viendrait à passer par la suite des temps. L'on ne saurait se flatter que l'existence de ce

fait constituât une anomalie particulière au Ponthieu : il partageait seulement ce privilège du fief créant la dignité avec d'autres provinces. Au XIVe siècle , par exemple , Guillaume d'Angerville avait une « mareschaucïé » héréditaire assise sur un fief qu'il possédait et en vertu duquel il s'intitulait maréchal de Normandie. La comtesse de Flandre donnait aussi, en 1282, à Baudoin de Bailleul une seigneurie à la possession de laquelle était attaché le titre de maréchal de Flandre. Quoi qu'il en soit, c'était une situation peu commune, et on peut la donner comme un des plus curieux exemples des bizarreries du système féodal.

Je n'ai pas la prétention, Monsieur, d'avoir découvert la maréchalerie héréditaire du Ponthieu. D'autres écrivains en ont parlé , mais peu ou mal , et je ne désire qu'en dire plus qu'eux et que redresser leurs erreurs. L'un d'eux, par exemple, a écrit que la charge de maréchal et celle de sénéchal de Ponthieu étaient identiques, et un autre que l'officier royal , connu sous le nom de maréchal jusqu'au XVe siècle, avait alors échangé son titre contre celui de sénéchal. Rien n'est moins exact que cette double allégation : elle repose sur des appréciations personnelles, mais il serait impossible de les étayer d'aucune preuve. Si sénéchal et maréchal avaient été synonymes, il faudrait admettre du moins qu'en changeant de nom la charge aurait elle-même subi d'importantes modifications qui en auraient profondément altéré le caractère primitif.

Les maréchaux étaient héréditaires, et ce ne fut qu'à partir du XVIIe siècle que la charge de sénéchal se localisa dans la puissante famille de Roncherolles, et ensuite dans la non moins puissante famille de Monchy-Visme. — Il est incontestable que les sénéchaux étaient des officiers nommés par le roi et facilement révocables, comme l'histoire du Ponthieu en fournit maints exemples. Or, comment le roi aurait-il pu les nommer et les révoquer si la seule possession de Laviers avait suffi pour les établir dans leur office. Eût-il été sage ou politique de laisser aux hasards de l'hérédité un gouvernement aussi important, presque une vice-royauté? Le contraire est si vrai que les fonctions de sénéchal ne devinrent héréditaires en Ponthieu qu'alors qu'elles furent presque annihilées , quand le sénéchal, tout en restant un personnage dans son pays, ne fut plus qu'un instrument, qu'un commis de l'État. Si l'on ouvre enfin la liste complète et officielle des sénéchaux de Ponthieu, on y trouvera qu'ils existaient avec ce titre avant que les maréchaux fussent connus, et on n'y trouvera ensuite aucun des possesseurs de Laviers.

11 est donc établi que le sénéchal et le maréchal étaient et furent toujours deux personnages entièrement distincts. L'un était le représentant du roi : c'est tout dire et définir en un mot l'étendue et la nature de ses fonctions. L'autre était un gentilhomme de distinction, comme tous les pairs du Ponthieu, qui tenait directement son fief du comte

ou du roi , quand le Ponthieu fut réuni à la couronne, et qui assistait le sénéchal avec les autres pairs, quand celui-ci présidait les assises : il n'avait d'existence publique, politique, de prérogatives que comme pair, et pas autrement. En tant que maréchal héréditaire de Ponthieu , son rôle se bornait peut-être, dans une époque reculée, à une certaine prééminence morale sur la noblesse ; mais cela est fort douteux. Cette charge, dont le nom sonne si bien, n'était en résumé qu'une titulature, une phrase sonore, une distinction honorifique.

Vous savez maintenant ce qu'était le maréchal héréditaire du Ponthieu : il vous reste à connaître les personnages et les familles qui portèrent et qui possédèrent cette remarquable qualification. — Quand on retrace l'histoire des villages et de leurs premiers possesseurs, Ton se trouve aussitôt en face d'une première et sérieuse difficulté : il s'agit de savoir si l'homme a reçu son nom de la terre ou s'il lui a imposé le sien. La question, pour Laviers, ne saurait devenir matière à controverse, ni soulever un doute. Le village existait dès 881. Laviers s'appelait Latverum, d'où l'on a fait Laviers, alors que les noms patronymiques n'étaient pas encore formés. Il est donc évident que les premiers seigneurs de Laviers adoptèrent le nom de leur fief. Telle est l'origine de la famille de Laviers, que l'on voit figurer dans les plus anciens titres, et qui ne survécut pas au XIIIe siècle.

Les documents nous font malheureusement défaut

pour établir d'une manière suivie la filiation des premiers seigneurs de Laviers. Quelques-uns subsistent et servent de jalons pour constater que pendant une période d'un siècle la famille de Laviers conserva son fief patronymique. Guy de Laviers, chevalier, en 4460, est le premier possesseur de la seigneurie qui nous occupe. Après lui on trouve Robert de Laviers, chevalier, en 4 478, et se disant alors neveu d'Enguerran de Fontaines, sénéchal de Ponthieu. Vous voyez donc qu'il y avait des sénéchaux en Ponthieu avant que les maréchaux n'existassent, et qu'il est par conséquent inexact d'alléguer que les maréchaux ont précédé les sénéchaux. Hugues de Laviers, en 4247, est suivi par Robert de Laviers, chevalier, seigneur dudit lieuj, à cause duquel il se reconnaît, en 4257, vassal direct et immédiat de Jeanne, comtesse de Ponthieu et reine de Castille : dès 4257 donc, s'il n'est pas question encore de la maréchalerie héréditaire, du moins la pairie est-elle constituée. Jean de Laviers, fils et héritier de Robert, n'eut que des filles, et après lui la pairie passa forcément entre d'autres mains. Jean de Limeu, écuyer, la posséda en 4293 : à quel titre? par achat ou par alliance avec l'une des filles de Jean de Laviers? cette dernière hypothèse doit être la meilleure. Quoi qu'il en soit, dès 4344, Laviers avait encore changé de maître, et c'était alors Jean de Vini, et ensuite son fils, Raoul de Vini, mort avant 4 349. A la suite d'un procès fait à la mémoire de Raoul de Vini, pour cause de forfaiture,

Laviers fut confisqué et vendu. Confisqué de nouveau il fut vendu pour la seconde fois, le 1 3 avril 4 349, par le comte de Ponthieu aux chartreux d'Abbeville, qui le revendirent dans le cours de la même année à Guillaume d'Oisencourt, écuyer. Guillaume ne laissa qu'une fille, Isabelle, qui apporta la pairie de Laviers à son mari Jean de Pelletot, chevalier, dès 4379. A cette époque, le fief de Laviers était entièrement constitué. Jean se qualifiait maréchal héréditaire du Ponthieu. Il fut imité par son fils, Robert de Pelletot, grand maître des eaux et forêts en Picardie. Cette famille était normande. Colart de Pelletot, fils de Robert, était seigneur de Laviers en 4 445. On croit qu'il périt à la bataille , d'Azincourt, sans alliance : quoi qu'il en soit, dès 4 416, Raoul Le Sage était seigneur de Laviers. Ce personnage ayant contribué à donner le plus grand relief à la seigneurie de Laviers et à la charge de maréchal héréditaire du Ponthieu, il ne sera pas hors de propos de s'étendre sur lui et d'esquisser sa biographie. Quoiqu'il n'appartint pas par sa naissance à notre pays, il y conquit le droit de cité par le rôle qu'il y joua, par l'influence qu'il y exerça, et plus encore par ses possessions territoriales.

Raoul Le Sage , dont les ancêtres nous sont inconnus, étail sorti d'une humble extraction : il fut le fils de ses œuvres. A des qualités morales qui justifient les emplois dont il fut revêtu, il joignit la chance d'être né dans une époque difficile et le

talent d'avoir su en profiter. Raoul Le Sage était normand. C'est en Normandie qu'était située la seigneurie de Saint-Pierre qu'il affectionnait pardessus toutes les autres, puisque dans tous ses actes il n'omit jamais de s'en qualifier seigneur, puisque cette qualification se retrouve même sur la légende du sceau dont il fait usage : c'est en Normandie, dans le pays d'Auge, qu'était sa baronnie de Roncheville ; c'est dans la même province que l'on rencontre pendant tout le XVe siècle des personnages portant le même nom et, ce qui est plus significatif, les mêmes armes que lui, entre autres, Nicolas Le Sage, avocat du roi à Coutances en 1 448, lieutenant du bailli du Cotentin en 1 457, et Jean Le Sage, écuyer, garde des obligations de la vicomté de Carentan, en 1 481 .

Vous savez qu'au moyen âge les armoiries n'ont jamais constitué une preuve de noblesse : ces emblèmes appartenaient aussi bien aux bourgeois qu'aux gentilshommes : le timbre et le cimier seuls servaient à distinguer l'écu des nobles de celui des roturiers. Si Jean Le Sage se qualifiait écuyer, c'està-dire noble en 1481, peut-être devait-il cet avantage au souvenir de son parent; mais il est certain que Raoul Le Sage ne portait aucune qualification nobiliaire dans les commencements de sa fortune, commencements bien modestes, comme vous allez en juger.

En 1402, Raoul Le Sage habitait Coutances, que j'ai tout lieu de supposer avoir été sa ville natale :

il était licencié en décret et bachelier en lois, c'està-dire apprenti magistrat. L'évèque de Coutances le protégeait et ce fut à sa recommandation que Charles VI le nomma élu, pour le diocèse de Coutances, sur le fait de l'aide que les prélats français avaient autorisé le gouvernement à lever pendant trois années sur le clergé du royaume. Les lettres patentes qui règlent sa nouvelle situation et fixent ses gages à cinquante livres tournois, sont datées du 26 septembre 1402. Telle est la première mention du futur maréchal de Ponthieu qui soit faite dans les documents contemporains. Il est à croire que Raoul s'était distingué dans l'exercice de ses fonctions, ou que le bon vouloir de l'évèque de Coutances ne s'était pas démenti, car, le 20 juin U09, Raoul, déjà conseiller du roi et maître des requêtes en service extraordinaire , était classé parmi les maîtres des requêtes en service ordinaire, c'est-à-dire avant des fonctions définies et un traitement fixe. Un an après, le 40 octobre 4 410, nouvelle récompense, 300 francs d'or, somme considérable pour l'époque, à prendre sur les aides.

C'est en 4 413 que Raoul Le Sage fait son apparition pour la première fois en Ponthieu, en qualité de chancelier du duc de Touraine. Le 3 décembre, il arrive à Abbeville, suivi de Jacques Testart, son secrétaire, et il loge à l'hôtel de la Couronne. Le même jour, le corps municipal, le traitant en personnage de distinction, lui offre un présent de volailles et de vin. Après cette prise de possession,

Raoul fut s* installer au château de Hélicourt, appartenant à son maître, et en fit sa principale résidence pendant les années 1415 et 1416. Il y vécut paisiblement, avec « madame la chancelière », sa femme, dont le nom nous est inconnu, mais à laquelle la municipalité d'Abbeville supposait une grande influence sur l'esprit de son mari, puisque le 15 novembre 1416 elle lui fit un riche présent de six tasses de vermeil gravées, pesant 12 marcs 6 onces et demi, et de six tasses d'argent gravées, pesant 12 marcs 2 onces, quatre estrelins et une maille; le tout enfermé dans deux écrins en cuir. La ville en fut pour 211 francs 13 sous; ce devait être de l'argent bien placé, d'ailleurs, et le prix d'une importante faveur. Ce fut pendant ce long séjour en Ponthieu que Raoul Le Sage devint possesseur de la pairie de Laviers. On en trouve la preuve dans une ordonnance sur le fait des gens d'armes, du 23 septembre 1 41 6, dans le préambule de laquelle il prend les titres de seigneur de Laviers et de « mareschal hérédital de Ponthieu ». H les prendra désormais partout, en y ajoutant les qualifications de chevalier et de vicomte de Roncheville, grand fief du pays d'Auge, relevant directement du roi, et de « grande et belle revenue ». L'argent est venu avec les honneurs : Raoul est noble; sur son sceau est un écu d'argent à une aigle au vol abaissé de sable, brisé d'une cotice de même; les possessions territoriales s'accumulent, l'escarcelle se remplit.

Six ans se sont écoulés, le duc de Touraine est mort. De grands événements se sont accomplis en Ponthieu : la bataille de Mons-en-Vimeu y a fondé la domination anglaise. 11 y a bien encore un roi de France au nom duquel tout se fait, mais ce n'est plus qu'un jouet entre les mains des étrangers et des Bourguignons.

Quoiqu'il parût évident à tout homme clairvoyant que l'avenir ferait justice de cette monstrueuse domination, l'heure était venue pour les ambitieux, pour les gens avides du pouvoir à tout prix. Raoul Le Sage, qui devait au roi de France son titre de conseiller, n'hésita pas à accepter les mêmes fonctions du duc de Bedford d'abord, puis du roi d'Angleterre Il lui fallut dès lors dire un éternel adieu à ses beaux loisirs, à sa somptueuse retraite de Hélicourt et aborder résolument la nouvelle existence qu'il avait embrassée. Devenu Anglais de cœur, reniant son origine et son pays, le maréchal de Ponthieu ne marchanda pas son dévouement. C'était une rude vie que celle des conseillers de la couronne, et Raoul, ayant des talents, devait être moins épargné que tout autre. On en jugera par le rapide exposé de ses itinéraires à travers les provinces récemment conquises et où il s'agissait de lutter contre les derniers efforts des partisans de Charles VII.

Au mois de décembre 4421 Raoul employa vingtdeux jours pour se rendre de Paris à Vernon et de là à Rouen, avec les conseillers du duc de Bedford,

et il toucha 66 livres 43 sols 4 deniers pour frais de déplacement, en outre de ses appointements fixes de conseiller qui se montaient à raille livres tournois. En février 4423, il était à Vernon, auprès du régent : au mois d'avril suivant il assistait à Rouen aux séances de l'échiquier. Chargé, au mois de juin, d'inspecter les fortifications de Honfleur, il emploie le mois de juillet à lever les aides dans toute la Normandie. Chevauchant depuis le 47 juillet jusqu'au 42 septembre de Rouen à Montivilliers où était le régent, et de là à Paris, il est rappelé à .Abbeville à cause du siège du Crotoy et y séjourne jusqu'au milieu du mois d'octobre, époque de la capitulation conditionnelle de Jacques d'Harcourt. Le 7 novembre il part de Rouen, avec Walter Hungerford, conseiller comme lui, pour aller à Saint- Lô s'aboucher avec le duc de Bretagne et un mois entier se passe à cette besogne. Peut-être Raoul fitil usage, dans cette circonstance, du cheval « robe poil rouge », acheté 59 livres 8 sols parisis par la ville d'Abbeville, pour lui être offert en reconnaissance des services qu'il lui avait rendus pendant que l'on renversait avec les murs du Crotoy le dernier rempart, dans le nord de la France, de la monarchie légitime. Du 40 juillet au 28 août 4 424 le régent l'appelle de Rouen à Vernon et de là l'expédie en Ponthieu prendre possession, pour l'Angleterre, d'Abbeville, de Rue, du Crotoy et des dernières conquêtes. Le 4er septembre il va à Harfleur choisir l'emplacement du château que les Anglais

veulent y édifier, et il rentre le 9 à Rouen. Reparti le 1 3 pour assister à Paris au conseil des « gens des trois estas des pays de France et Normandie », il n'en revient que le 9 novembre.

Tant de zèle méritait d'autres récompenses que des indemnités de voyages, même largement payées. Le château de Gamaches venait d'être arraché à son possesseur légitime Jean Rouault, chevalier. Le régent en fit don à Raoul Le Sage. Le fait est prouvé par deux quittances dans lesquelles Raoul déclare quitter « nostre chastel de Gamaches» pour le service du roi. Outre l'attrait de la nouveauté, Gamaches avait tout ce qui pouvait flatter l'amourpropre d'un parvenu. C'était l'une des plus imposantes forteresses du Vimeu, placée dans une riante position. Le nouveau noble aimait sans doute à étaler ses grandeurs de fraîche date dans ce cadre vraiment féodal. Il y passa donc tout le mois de décembre 4424, et le quitta pendant deux jours, le 1ep et le 2 janvier 1425, afin d'assister à Rouen à une séance du conseil du roi, et du 4 4 janvier au 1 er février pour s'employer avec plusieurs autres à réconcilier les ducs de Glocestre et de Brabant. — Nous retrouvons encore Raoul dans son château de Gamaches en 1428, et c'est de là qu'il part le 21 mars pour Paris où le retiennent pendant soixante-treize jours de « grosses besognes touchant le roy et le royaume ». Il retourne à Gamaches et le quitte encore le 8 novembre pour aller à Rouen et à Mantes avec l'abbé du mont Saint-Michel, le premier pré-

8i LETTRE IV

sident du parlement et plusieurs autres. L'objet de ce nouveau déplacement de quatorze jours était « le voiage que faisoit à Chartres monsieur le régent pour occasion du siège d'Orléans». Nouveau voyage, pour le même motif, du 10 février au 24 avril 1 429. Du 28 juin au 9 juillet Raoul va visiter de nouveau les fortifications de Honfleur. 11 se hâta de revenir ensuite à Gamaches, mais un nouvel ordre du régent vint l'y chercher, et du 16 juillet au 16 août il va cinq fois de Gamaches à Dieppe, à Rouen, à Caudebec et à Harfleur. Avec le cardinal d'Angleterre il part le 3 septembre, et visite Rouen, Caudebec, Montivilliers, Harfleur et Honfleur. Le gouvernement, pendant ces diverses expéditions, lui allouait six livres par jour, mais seulement à compter de Rouen où était, parait-il, son domicile officiel.

Sur ces entrefaites Raoul avait encore une fois changé de résidence. Il n'est désormais plus question de Gamaches et c'est à Honfleur qu'il a son « hostel ». 11 y séjournera cinq ans, jusqu'en 1435 ; c'est de là qu'il partira pour ses longs et fréquents voyages : c'est aussi là qu'il reviendra. Pendant les trois dernières années de sa vie, de 1435 à 1438, il s'était établi à Valogncs et il y mourut.

Plus Raoul avançait en âge et plus étaient grands les efforts et les sacrifices que réclamaient de lui ses maîtres exigeants. Il n'avait plus de repos. Les affaires devenaient de plus en plus compliquées. Les Anglais avaient bâti sur le sable : leur édifice,

que ne cimentait pas l'amour des populations, chancelait sur sa base ; le sol de la patrie se dérobait sous les pieds des envahisseurs. Le 16 mars 4430, le roi d'Angleterre confirme Raoul dans le grade de membre de son grand conseil, et les voyages du maréchal de Ponthieu recommencent. Du 20 février au 5 juin, Raoul va à Rouen et à Calais; du 30 août au 45 octobre, il séjourne à Rouen ; on l'y retrouve encore du 1er janvier au 4 février 1434, et du 4 2 mars au 8 avril. Il part de Valognes le 4 août 1 432 et n'y revient que le 7 novembre, après avoir employé tout ce temps à Rouen et à Paris. Depuis le 48 février jusqu'au 3 novembre 1433, il accompagne le régent à Rouen, à Calais et à Londres. Le 20 août 1434, il va de Valognes à Rouen, et, mandé par une lettre close du duc de Bcdford, il y retourne encore le 9 août, avec l'abbé du mont Saint-Michel. Mais comme le pays n'est pas sûr, comme la guerre est allumée de toutes parts, Raoul ne voyage plus qu'avec une escorte de 64 archers commandés. par trois écuyers anglais. De retour à Valognes le 6 novembre, il est encore appelé à Rouen le 20 mars 1435, et il y reste jusqu'au 13 juin. Après avoir assisté aux conférences d'Arras, depuis le mois de juillet jusqu'au 6 septembre, en qualité de l'un des ambassadeurs du roi d'Angleterre, Raoul fut encore mandé à Rouen pour les séances du grand conseil, du 25 août au 30 septembre 4436, du 5 juin au 25 août 4 437. Raoul Le Sage mourut enfin au commencement

de 4 438. Sa femme, dont le nom est inconnu, ne lui avait pas donné a d'hoirs masles », ainsi que l'atteste une lettre close adressée le 4 0 septembre 1 438 à la chambre des comptes du roi d'Angleterre, siégeant à Rouen, relativement à la prise de possession par le roi de la baronnie de Roncheville. Les fiefs de Raoul en Ponthieu subirent aussitôt un sort analogue. Gamaches faisait retour à son possesseur légitime, et Laviers, confisqué par Charles VII, devenait le partage de Jean, sire et ber d'Auxy, grand maître des arbalétriers et sénéchal de Ponthieu. Mais Raoul avait fait un testament dans lequel il exprimait le vœu que Laviers fût vendu et que les deux tiers du prix fussent partagés, pour de pieuses fondations, entre l'église de Coutances et celle de Saint- Vulfran d'Abbeville. On n'en avait tenu aucun compte, lorsqu'en 1 454 Raoul Flesque, se disant héritier de Raoul Le Sage, réclama la seigneurie de Laviers et parvint à s'en faire donner la saisine. On songea alors, pour mieux déjouer ses prétentions, à s'en référer à la lettre du testament de Raoul, et le moment parut opportun pour en exécuter les clauses. Laviers, retiré à Raoul Flesque après une très-courte possession, fut, par lettres royales du 24 mars 4 454 , vendu à Jean de Belleval, écuyer, seigneur de Belleval-en-Vimeu, de Montfarville, de Thibouville et de Fontaine-la- Sorcl. Celui-ci, en présence de Hugues Malicorne, élu en Ponthieu ; de Pierre Gaude, avocat du roi ; de David Descamps et de Jean Sorle, l'un mayeur,

l'autre échevin de Hue, céda Laviers le 7 novembre 4 480, moyennant 4,000 écus d'or, à Louis XI, qui voulait en gratifier la chapelle du Saint-Esprit de Rue Cette nouvelle vente ne comprenait que la seigneurie effective et les revenus. La chapelle du Saint-Esprit recevait du roi la seigneurie de Laviers, mais un article formel de l'acte de cession passé entre la couronne et Jean de Belleval réservait pour Jean la maréchalerie héréditaire du Ponthieu, à charge par lui de la tenir en arrière-fief de la chapelle. Peu après la même époque, le chapitre de Saint- Vulfran obtenait qu'on détachât en sa faveur un fief de 4 0 livres de champart et de 30 livres de censives. Voici comment la seigneurie de Laviers fut dès lors définitivement constituée : la chapelle de Rue avait un tiers et les droits de principal seigneur; le chapitre de Saint-Vulfran avait le second fief avec le titre de coseigneur, et enfin Jean de Belleval avait un arrière-fief, mouvant de Rue, qui lui attribuait le titre de maréchal héréditaire du Ponthieu, sans qu'il lui fût permis pour cela de se qualifier seigneur de Laviers. Les choses demeurèrent dans cet état jusqu'en 1789.

Jean de Belleval mourut vers 4 490 et fut remplacé par son fils, Jean de Belleval, écuyer, seigneur de Belleval-en-Vimeu, Aigneville, Morival, homme d'armes des ordonnances du roi et capitaine du château de Drugy. Jean, étant mort en 4539, eut pour successeur Paul de Belleval, écuyer, seigneur de Belleval et de Morival, décédé avant 4600;

après lui vint Paul de Belleval, écuyer, seigneur de Ftelleval et de la Neufville, mort vers 1639 : puis François de Belleval, marquis de Longuemort, mestre de camp d'un régiment de cavalerie allemande au service du roi d'Espagne, et gentilhomme de don Juan d'Autriche, gouverneur des Pays-Bas, mort en 4 660. Te partage de sa succession entre ses deux fils eut pour résultat de faire tomber la maréchalerie héréditaire du Ponthieu et le fief à Laviers sur lequel elle était assise, dans le lot du puîné, Charles de Belleval appelé le chevalier de Bois-Robin, qui, n'ayant pas d'enfants, la vendit le 6 décembre 1699 à François-Joseph de Licques, chevalier, déjà possesseur du fief de Tofflet, situé dans la commune de Laviers. M. de Licques fut assassiné dans le bois de Laviers, le 30 mai 1709, et la maréchalerie de Ponthieu passa entre les mains de son fils, François-Joseph, marquis de Licques, mort le 9 décembre 4759; il laissait un fils, André- Marie, comte de Licques, décédé à Paris à l'âge de 35 ans et sans alliance, le 28 septembre 1765.

La situation était la même qu'en 1 480 : l'église de Bue avait la principale seigneurie, le chapitre de Saint-Vulfran en occupait une partie, et le maréchal héréditaire avait un fief sans nom, relevant directement du seigneur de Laviers et en arrièrefief du rof. On aurait pu croire que le marquis de Licques ne tenait aucun compte des conventions passées entre Jean de Belleval, vendeur, et le roi Louis XI, acquéreur, le 7 novembre 1480, car il

se qualifiait seigneur haut justicier du grand et du petit Laviers; mais cela ne signifiait nullement qu'il fût devenu seigneur de Laviers, et ne portait aucune atteinte aux droits de l'église de Rue et du chapitre de Saint- Vulfran. J'en citerai pour exemple Hallencourt, dont M. Briet de Rainvillers était seigneur haut justicier, tandis que la seigneurie appartenait au comte de Verton.

Par la mort du comte de Licques, cette ancienne maison se trouvait éteinte. Il était engagé dans de grands procès dont les frais considérables auraient absorbé sa fortune. 11 fallut aliéner certains fiefs, et entre autres celui de Laviers. La marquise de Licques, Marie-Gertrude Vaillant de Favicres, le vendit le M janvier 1774 à Louis-René de Belleval, marquis de Bois-Robin, dont les prédécesseurs en ligne directe l'avaient possédé pendant plus de deux siècles. 11 fut le dernier maréchal héréditaire du Ponthieu.

SAJNT-DELIS

MARQUIS D'HEUCOURT

Un généalogiste picard, qui, quoique prêtre, ne pratiquait guère la charité chrétienne, a énoncé les assertions les moins flatteuses sur l'origine de la famille de Saint-Delis, dont le chef, le marquis d'Heucourt, à l'époque à laquelle écrivait l'armé s'était exilé en Angleterre, où il avait été chercher la liberté de conscience que le grand roi refusait à ses sujets. Fidèle aux traditions de sa race et à la foi de ses pères, le marquis était un des principaux

chefs de la noblesse protestante en Picardie, et, tandis que la plupart de ses amis se convertissaient pour conserver leurs biens, il avait préféré les amertumes de l'exil et la pauvreté à ce que les uns décoraient du nom de conversion et les autres flétrissaient du mot d'apostasie. L'abbé *** avait beau jeu : il s'attaquait à un absent et à un hérétique, et sa verve s'est donnée carrière. C'est donc dans les corporations des métiers d'Abbeville qu'il alla chercher les aïeux de celui qu'il appelait « seigneur de Heucourt, dont il se prétend marquis ». S'il faut l'en croire, l'auteur de cette famille, si haut placée en Picardie aux XVIe et XVIIe siècles, si célèbre par les événements tragiques qui marquent son histoire pendant le cours de ces deux siècles, n'aurait été qu'un teinturier originaire de Pont- Remy. Venu pauvre à Abbeville pour y chercher fortune, et s'en étant fait une fort importante par le commerce, Jean aurait acheté successivement les fiefs du Merlier et de Saint-Déliès à Dreuil, et il aurait pris le nom de ce dernier au lieu du sien, que l'abbé *** ne révèle pas, mais qui n'aurait plus semblé au parvenu avoir une couleur assez aristocratique. Avec la richesse vinrent les dignités : le nouveau seigneur de Saint-Deliès fut quatre fois échevin, de 4 425 à 4 432, et mourut en 1 433, après avoir encore consolidé sa position, déjà fort honorable, par un mariage avec une jeune fille appartenant à l'une des plus anciennes familles de bourgeoisie d'Abbeville, Marguerite de Beaurain.

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Voilà pour la fable ; voici maintenant pour l'histoire :

Jean de Saint-Delis, dit Wastard, écuyer, servait, le 27 octobre 4339, dans la compagnie de gens d'armes de Jacques de Fri camps; on ne peut, à la vérité, remonter plus haut que ce personnage ; mais son existence, légitimement prouvée, constituait à sa maison la noblesse la plus estimée, puisque, à cause de lui, ses descendants auraient pu faire leurs preuves de cour et monter dans les carrosses du roi. Son fils Alexandre, écuyer comme lui, eut pour fils Jean de Saint-Delis, que l'abbé D. . . qualifie tantôt de pareur, tantôt de teinturier; c'est-à-dire que Jean, à l'exemple d'un grand nombre de gentilshommes, se fit affilier à la corporation des pareurs pour obtenir le droit de bourgeoisie, plus fécond alors en privilèges * que la noblesse la mieux établie. Tous les auteurs qui ont traité cette matière s'accordent à reconnaître que la noblesse n'était nullement incompatible avec les dignités municipales, et ne l'eussent-ils pas fait, qu'à Abbeville seulement on en eût rencontré cent exemples, les plus anciennes familles chevaleresques de la province tenant à honneur d'avoir fourni des mayeurs et des échevins à la ville aimée de Charles V.

Jean de Saint-Delis, qui n'avait pas hésité à prêter de l'argent à la ville pour les sièges de Saint- Hiquier et de Saint- Valéry, fut récompensé de son

patriotisme : quatre fois échevin, en 4425, 4427, 4429 et 4 432, il mourut en 4433 après avoir ouvert à son fils Jean le chemin des honneurs. Jean, membre comme son père de la corporation des pareurs, en devint mayeur de bannière en 4 439 et mourut échevin en charge en 4440, laissant de son union avec Mahiotte Carue un fils, nommé Jean comme son père et son aïeul, et qui fut avocat. Son beau-père, Jean Vilain, fameux avocat du roi et bailli de Saint-Pierre, exerça sur sa destinée une visible influence, et l'exemple de son beau-frère le décida à se fixer à Amiens, bien qu'il n'eût pas moins de trois maisons à Abbeville, entre autres celle de la Treille- de-Fer en face de la Fontainele-Comte, et que son patrimoine fût tout entier situé dans le ressort de la sénéchaussée de Ponthieu. Nul n'est prophète en son pays, dit-on familièrement; rien n'est plus vrai, du moins en ce qui concerne Jean de Saint-Delis. S'il n'était que bourgeois à Abbeville, à Amiens il fut reconnu pour bon gentilhomme et admis sans contestation dans les rangs de la classe privilégiée qui le députa, en compagnie d'Artus de Longueval , aux états généraux tenus à Tours en 4 485. Jean concentra toutes ses espérances sur son fils aîné, Antoine, qui devint mayeur d'Amiens en 4503, et l'année suivante lieutenant général du bailliage. Ce fut en cette qualité qu'il retourna à Abbeville pour écouter les plaintes que les pareurs lui adressèrent contre toute la ville par l'organe de Jean Ballen, leur

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mayeur de bannière. Les griefs de la corporation devaient être considérables, puisqu'il ne fallut pas moins de cinq jours au petit-fils de leur ancien collègue pour en écouter le récit. Antoine, dans l'exercice de ses fonctions, voyageait aux frais de l'État; peu soucieux de ménager les deniers du roi , il ne s'était même pas logé dans une de ses trois maisons : il était descendu à l'auberge de l'Aigle-d'Or avec « un gros train »; aussi la dépense s'éleva-t-elle à sept écus d'or. Ce ne fut pourtant qu'en 4530 qu'il rompit les derniers liens qui l'attachaient à la capitale du Ponthieu, en vendant à Mathieu Deslaviers les maisons qu'il possédait à Abbeville.

Grand veneur, quoique magistrat, Antoine de Saint-Delis entretenait un équipage de chasse considérable, et s'occupait plus volontiers de chiens que de l'étude ou de l'application des lois. Les cahiers de la prévôté du Vimeu avaient été déposés chez lui. Lorsqu'il s'agit de les utiliser pour la rédaction de la coutume d'Amiens, on les réclama au lieutenant général, qui eût été bien embarrassé pour les représenter. Il lui fallut enfin déclarer que ses lévriers les avaient mangés. On inséra ce détail dans le procès-verbal et ce fut la seule vengeance que l'on tira d'Antoine pour une aussi coupable négligence.

Antoine était l'aîné de dix-neuf enfants, et en cette qualité il fut le seul héritier des biens de son père, qui se composaient de la seigneurie de Heu-

court, de celle de Havernast, et des fiefs de Merlier, de Saint-Delis et de la Chapelle, situés sur le territoire de Dreuil. Les autres enfants vécurent dans l'obscurité, à l'exception de Pierre, le cadet, devenu gouverneur de Saumur, à qui un riche mariage apporta les terres de Bernapré et de Courcelles en Ponthieu et en Amiénois. Les filles contractèrent en général de bonnes unions, et quatre d'entre elles choisirent leurs époux dans les maisons de Soissons-Moreuil, de Fontaines, de Lannoy et de Conty. Mais, de tous ce fut Antoine qui tit le choix le plus heureux. Sa femme, Marie de May, fille unique et riche héritière, lui procura à la fois un considérable accroissement de fortune et des alliances avec les familles les plus considérables du Ponthieu. Elle était, de son chef, vicomtesse de Yalbonnement, l'une des pairies du Ponthieu, située dans la paroisse de Coulonvillers, et comprenant un domaine de plus de 200 journaux de terre, et dame d'Allonville et de Saint-Gratien auprès d'Amiens. D'eux naquirent seulement cinq enfants, dont deux fils; l'aîné de ceux-ci allait inaugurer avec un terrible éclat la période de désastres dans lesquels devait s'engloutir la fortune, les honneurs et jusqu'au nom même de ses descendants.

Bien que le protestantisme fit déjà de grands progrès en Picardie et y rencontrât, principalement dans la noblesse, un grand nombre d'adhérents, il est certain qu'Antoine de Saint-Delis était resté catholique; sa femme l'était également, et leurs

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enfants avaient été élevés dans la même religion que professaient leurs parents. Pierre de Saint- Delis, fils d'Antoine, fut en effet l'un des signataires de la Sainte-Ligue au château d'Applaincourt, le 13 février 1577. Le XVIe siècle devait voir renaître les terribles jours des XIVe et XVe siècles, avec cette seule différence qu'au lieu de combattre pour la foi politique, on allait s'égorger pour la foi religieuse. Le fanatisme allait jeter dans les deux camps des frères, des parents; il est même remarquable que, dans une famille noble, composée de deux ou de plusieurs branches, il y avait toujours la branche huguenote que les autres tenaient à une grande distance jusqu'au jour où leurs représentants se rapprochaient dans la fumée des batailles, combattant sous des étendards ennemis. Pour leurs parents catholiques, la branche protestante devait être une source précieuse de richesses; car, à l'heure des confiscations, c'étaient les plus proches parents des condamnés ou des bannis volontaires qui réclamaient les biens saisis ou abandonnés et se les partageaient sans pudeur. Si l'exilé était seul de son nom, il ne manquait pas de bons chefs de famille empressés de regarder leur arbre généalogique dans l'espérance d'y découvrir une alliance quelconque qui leur permit de prendre part à la curée.

Il résulte de documents authentiques que Robert de Saint-Delis, l'aîné des fils d'Antoine, avait été élevé dans la religion catholique, et que sa conver-

sion au calvinisme n'était qu'un moyen de parvenir; en d'autres termes, il avait apostasié, à l'âge où l'ambition s'éveille au cœur de l'homme et où commence réellement la vie. Si son changement de religion avait été le résultat d'un calcul , il faut convenir que ce calcul n'était pas mal fondé, puisque Robert ne tarda pas à devenir successivement capitaine de 4,000 hommes de pied au régiment de Picardie et de 200 chevau-légers, gouverneur d'Ivoy et du comté de Chiny, et enfin gouverneur d'Abbeville. On le trouve investi de ces fonctions en 4560, et il était alors âgé, puisque son fils unique Robert était déjà gentilhomme de la chambre du roi et capitaine de 50 hommes d'armes. Son père l'avait pris pour son lieutenant au gouvernement d'Abbeville, et tous deux avaient établi leur résidence dans le château bâti auprès du Pont- Rouge par Charles le Téméraire.

La réforme, qui comptait un si grand nombre de partisans dans le royaume, avait fait à Abbeville moins de progrès que partout ailleurs. Les magistrats témoignaient un zèle excessif pour le catholicisme, et le petit nombre de calvinistes que renfermait la ville n'avait trouvé d'autre lieu sûr que le château pour l'exercice de leur culte. M. d'Heucourt (ainsi que l'on appelait alors Robert de Saint-Delis) leur avait ouvert les portes de la forteresse que le roi lui avait confiée, et les assemblées s'y tenaient pendant la nuit. Jusque-là tout allait bien. Les calvinistes, ayant conscience de

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leur infériorité et contenus par l'énergie d'un magistrat, JeanMacquet, qui se montrait décidé à ne reculer devant aucune extrémité pour assurer le triomphe de la bonne cause et pour maintenir la tranquillité dans la ville, restaient dans l'ombre et ne témoignaient aucune velléité d'agression. La responsabilité des désordres qui ensanglantèrent la paisible cité appartient tout entière à la garnison du château, presque exclusivement composée de protestants.

Le hasard seul n'avait pas présidé au choix de ces soldats, et il faut bien, quoi qu'il y ait, y voir la main d'Heucourt poursuivant un but coupable qu'une mort horrible ne devait pas lui permettre d'atteindre. On lui prêta, en effet, par la suite le projet d'introduire dans Abbeville les troupes du prince de Condé, chef du parti calviniste. La vérité est difficile à découvrir parmi les assertions contradictoires des historiens du Ponthieu. 11 en est effectivement, excellents catholiques, qui n'hésitent pas à rejeter tout le blâme sur quelques magistrats d'Abbeville : Jean Macquet, lieutenant général civil ; le mayeur La Fresnoyc, et les échevins Galiot de la Warde, Nicolas Ru met et Jean Sanson, en les accusant d'avoir provoque et entretenu chez les habitants une extrême fermentation dont les suites n'étaient pas difficiles à deviner. Quoi qu'il en soit, c'est aux protestants qu'échut le premier tort.

Pendant la nuit du 21 septembre 1560, un certain nombre de soldats calvinistes, sortis du châ-

teau, se répandirent dans les rues alors désertes de la ville, où tout reposait, chantant des chansons agressives, frappant aux portes, lançant des pierres dans les vitres et insultant les catholiques. Ils ne se bornèrent pas à ces démonstrations, que Ton pouvait mettre sur le compte de l'ivresse : un bourgeois, attiré par le bruit, s'étant imprudemment aventuré au-devant de la troupe, fut frappé et blessé à la tète. S'exaltant par leur facile victoire, les soldats se portèrent bientôt aux derniers excès : ils décrochèrent un crucifix sur le pont de Talance et le jetèrent à l'eau. Ce fut seulement après cette inexcusable profanation qu'ils se décidèrent enfin à rentrer dans le château où le gouverneur était resté enfermé, insensible en apparence à tout ce que faisaient ses subordonnés.

L'exaspération des bourgeois, allumée par le tapage nocturne, fut portée à son comble par la découverte que l'on fit le lendemain du crucifix surnageant dans la rivière et accroché à une chaîne tendue au niveau de l'eau et barrant la Somme auprès du château. Sans doute un châtiment exemplaire devait être infligé aux auteurs du sacrilège. Le corps municipal, au lieu de rechercher les coupables, commit une grave imprudence en allant porter processionnellement le crucifix sur l'autel de l'église des Cordeliers, et en faisant réciter le lendemain des prières publiques, sorte d'amende honorable pour le crime des autres.

Le peuple, dont les cérémonies expiatoires n'a-

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vaient fait que surexciter les passions déjà trop vives, devait naturellement se promettre de venger lui-même ses injures, et il se tint parole. Les occasions ne lui manquaient d'ailleurs pas. Soit que l'âge eût calmé chez Heucourt les ardeurs inconsidérées de la jeunesse, soit qu'il fût réellement homme de bien, comme les écrivains calvinistes contemporains, ou, ce qui a une bien autre portée, comme quelques catholiques s'accordent à le dépeindre, on assure qu'il s'abstint de toute démonstration personnelle de nature à faire croire à sa connivence avec les soldats. S'il ne les punit pas, il ne se mit pas du moins à leur tète : en pareil cas on pouvait lui savoir gré de sa neutralité.

Il n'en était pas de même de son fils, Robert de Saint -Delis, que l'histoire nous montre exagérant les défauts paternels et poussant jusqu'au fanatisme les sentiments religieux que lui, du moins, avait appris à connaître et à aimer dès sa plus tendre enfance. Dans le cas où, comme on l'a dit, Heucourt eût été sincère et de bonne foi, son fils pouvait lui susciter les plus graves embarras par ses incartades. Un jour, notamment, peu de temps après l'affaire du crucifix, il avait fait arrêter trois catholiques et s'apprêtait à les faire arquebuser dans l'enceinte du château. L'intervention de Heucourt, doublement autorisé par son titre de père et de commandant supérieur du château, sauva la vie à ces malheureux qui en furent quittes pour la

peur. On les relâcha en conséquence, mais ils parlèrent si bien que Jean Macquet, l'intraitable lieutenant général civil, se crut en droit d'user de représailles, et, quelques jours après, il fit arrêter plusieurs protestants. Il est probable qu'il ne déploya pas contre eux une bien grande rigueur et ne leur infligea qu'une détention plus ou moins prolongée; mais Robert de Saint-Delis, le fils, ne laissa pas sans réponse cet acte d'arbitraire. Un de ses soldats fut surpris jetant, pendant la nuit, des matières incendiaires dans plusieurs maisons de la ville. Ce furent justement deux catholiques ardents, les échevins Galiot de la Warde et Nicolas Rumet, qui s'emparèrent de cet homme, nommé Georges Dupontin, pendant qu'il accomplissait sa criminelle tentative. Résulta-t-il des révélations du coupable qu'il n'avait élé que l'instrument d'un complot dont Robert de Saint-Delis était l'àme, ou ce bruit fut-il répandu à dessein par le corps municipal pour préparer la catastrophe du 6 juillet? On l'ignore; toujours est-il que Duponlin fut pendu.

L'historien du Ponthieu , M. Louandre, hésite à condamner Heucourt et son fils, et se demande s'il ne faut pas, dans ces écrits passionnés, faire la part de l'esprit de parti, et y découvrir la nécessité pour les magistrats d'Abbeville de justifier devant la postérité leur attitude en face des assassins de leur gouverneur. M. Louandre fait preuve de la même prudence, quand il énumère les diverses tentatives coupables attribuées à tort ou à raison à Heucourt,

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telles que la rude correction infligée en pleine rue à deux cordeliers qui pensèrent mourir sur la place, et l'agression contre les bourgeois sortant de l'église de Saint-Paul et qui coûta la vie à quelques-uns d'entre eux. massacrés sur le seuil même du saint lieu. Si ces faits sont exacts, Heucourt les expia assez cruellement pour que l'histoire lui en accorde le pardon et n'en demande aucun compte à sa mémoire. Il n'est pas moins vrai de dire que l'on ne peut s'empêcher de laisser planer un terrible soupçon sur la conduite tenue par les magistrats municipaux dans les événements que l'on va raconter. Il est du moins certain que l'irritation du peuple était portée à son comble, qu'ils ne firent rien pour l'apaiser et ne prirent aucune mesure pour en prévenir les conséquences funestes.

Le 6 juillet 1562, une grande agitation se manifesta parmi les artisans. Des groupes se montrèrent en armes dans les rues, et se portèrent chez un apothicaire nommé Noël Dufriez, dont la maison fut forcée et mise au pillage tandis qu'il était luimême accablé des plus mauvais traitements et courait risque de la vie. Le soulèvement prenait peu à peu de telles proportions que les magistrats, réunis à l'échevinage, s'en effrayèrent et se crurent forcés de renoncer à l'étouffer. Leur autorité était méconnue. Le gouverneur, prévenu de ce qui se passait et appelé par eux, sortit du château et, suivi seulement de vingt arquebusiers, entra dans la salle où les magistrats étaient rassemblés. Si ceux-ci avaient

été sincères, ils se seraient condamnés eux-mêmes et auraient rendu à la loyauté d'Heucourt un éclatant hommage. Etait-ce au contraire un piège dans lequel Heucourt aurait donné tète baissée, et ne Taurait-on fait sortir de sa forteresse, par un message trompeur, que pour le livrer presque sans défense à la fureur populaire ? L'histoire est pleine d'insondables mystères, et celui-ci en est un sur lequel aucun document, aucune version digne de foi n'a pu encore jeter le moindre jour. Quoi qu'il en soit, Heucourt était brave et trop confiant : sans songer qu'il allait se trouver seul au milieu d'une assemblée dont, il le savait, tous les membres lui étaient profondément hostiles, sans craindre d'affronter, à la tète d'une poignée de soldats, une populace en délire, il vint et commit l'imprudence de parler haut et ferme comme s'il eût déjà été le maître de la situation. Apostrophant l'un des échevins, Nicolas de Blottefière, gentilhomme comme lui, et dont il avait eu apparemment à se plaindre, il s'écria : « Te voilà, paillard î Tuas tenu des propos dont je te ferai repentir! Comment oses-tu te représenter devant moi ? » Puis, se tournant vers les autres magistrats choqués d'un pareil langage, il leur reprocha d'être la cause première du désordre, de fomenter au sein des bourgeois l'esprit de rébellion et termina enfin sa courte harangue par ces paroles sévères : « Pour remédier aux maux: qui nous affligent, il est indispensable d'en faire une prompte et exemplaire justice, et vous pouvez

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compter sur moi pour vous aider à réprimer le désordre. »

Ces paroles étaient ambiguës et prêtaient à des interprétations de plusieurs sortes. Le peuple rassemblé sous les fenêtres et dans la chambre même qui précédait celle où Ton délibérait, crut y voir une menace et répondit au discours du gouverneur par des cris de mort et d'appel aux armes. Outré de colère et cédant à une impulsion inconsidérée, Heucourt s'élança à une fenêtre qu'il ouvrit et cria à ses arquebusiers de faire feu sur le peuple. Les magistrats s'étant interposés et ayant entamé des pourparlers avec les émeutiers, le gouverneur sortit de l'échevinage, l'épée à la main, suivi de son escorte, et réussit à percer la foule; mais comme il s'éloignait on l'entendit s'écrier qu'il reviendrait avant peu et qu'il saurait « châtier ces vilains ». Ce propos mit le feu aux poudres. La foule, qui n'avait fait qu'augmenter, se rua sur lui et il n'eut que le temps de se rejeter dans la cour de l'hôtel de ville dont il se hâta de refermer les portes. Sa précipitation avait été telle que plusieurs de ses soldats n'avaient pu le suivre et s'étaient réfugiés dans l'église de Saint-André. Sans respect pour l'inviolabilité de cet asile, les mutins les y égorgèrent et leurs cris lamentables allèrent apprendre à Heucourt le sort qui lui était réservé. Les portes de l'hôtel de ville ne tinrent pas longtemps contre les efforts de cette populace en délire : un long cri de joie et un horrible tumulte apprirent à Heu-

court que rien ne le séparait plus de ses ennemis dont les flots pressés se répandaient dans les cours et dans les salles de l'édifice trop petites pour les contenir. Les magistrats, désormais impassibles ou impuissants, étaient restés dans la salle de leurs séances.

Auprès de l'échevinage, dont elle n'était séparée que par un groupe de trois ou quatre maisons, s'élevait alors la maison du Temple, devenue depuis une auberge à l'enseigne de la Fleur de lis d'or. Ce fut dans son grenier, qu'après avoir franchi successivement plusieurs toits voisins, Heucourt vint chercher un refuge. Ses ennemis, acharnés à sa poursuite, n'eurent pas de peine à l'y découvrir. Grièvement blessé de deux coups de pique, il en reçut aussitôt un troisième qui lui traversa la poitrine avec tant de force que le fer demeura engagé dans le plancher sur lequel Heucourt était littéralement cloué. La populace, qui était restée dans la rue, réclamait sa proie. Les meurtriers lui jetèrent par une fenèlre le cadavre du gouverneur que l'on dépouilla de ses vêtements et que l'on traîna dans les ruisseaux en l'accablant de coups et d'outrages.

Pendant ce temps, une autre troupe d'hommes armés courait au château et s'en emparait sans coup férir. Quatre soldats périrent, et le receveur des tailles, Herinel de la Rétis, huguenot et compromis peut-être dans les derniers événements, mais qui était malade et dans son lit, fut précipité

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du haut d'une tour dans la rivière. Tandis que les assaillants mettaient tout au pillage, sans pouvoir découvrir les approvisionnements d'armes et de munitions que Ton accusait Heucourt d'avoir rassemblés pour réduire la ville, le fils du malheureux gouverneur, Robert de Saint-Delis, sachant qu'il n'avait nulle merci à attendre, réussit à sortir par une poterne dérobée, avec ses cousins Antoine et François de Canteleu, et un seul valet. Us couraient dans la direction de Menchecourt, quand, du haut des remparts, les bourgeois vainqueurs remarquèrent ce groupe dont la fuite leur inspira des soupçons. Cent hommes s'élancèrent après les fugitifs. Robert de Saint-Delis tomba le premier. Les assassins, après l'avoir dépouillé, s'éloignèrent le croyant mort. Saint-Delis respirait encore et reprit connaissance. Ses plaintes ayant été entendues du faubourg qui était tout proche, quelques personnes, émues de pitié, le relevèrent et le transportèrent dans une auberge. Mais le bruit de cette espèce de résurrection s'étant promptement répandu, les assassins revinrent sur leurs pas, arrachèrent Saint-Delis du lit sur lequel on l'avait étendu et le jetèrent dans la rue où ils l'achevèrent à coups de bâtons et de pierres. Antoine et François de Canteleu avaient également succombé.

Quelques heures avaient suffi pour l'accomplissement de cette sanglante tragédie. Que faisait cependant le corps municipal? De l'échcvinage , il s'était transporté dans l'hôtel qui lui faisait face

et qui appartenait à Antoine de Créquy, évèque d'Amiens, et il délibérait : c est-à-dire qu'occupé à atténuer autant que possible auprès de la reine la cause et le résultat des troubles, il cherchait le moyen de rejeter toute la faute sur Heucourt. C'est à peine si l'on songeait à ce pauvre corps qui laissait des lambeaux sanglants à tous les pavés de la rue, et ce ne fut qu'après un certain temps, quand la populace fut lasse de ce hideux jouet, que les magistrats ordonnèrent aux minimes de le recueillir et de l'enterrer dans leur église. On a peine à s'expliquer la soumission des religieux et il est certain que pour prix des honneurs qu'ils rendirent au corps du huguenot en l'ensevelissant dans la chapelle des Rambures, fondateurs de leur maison, ils durent recevoir une forte somme d'argent. Avec Robert de Saint- Delis on fit moins de, façons : lui, ses cousins les Canteleu et leur valet furent jetés dans la même fosse au cimetière de la Chapelle, sans qu'aucune épitaphe, aucune pierre sépulcrale rappelât à leurs descendants le lieu où ils reposaient.

Le lendemain, tout était rentré dans l'ordre. Les esprits avaient eu le temps de se calmer : on commençait à envisager les conséquences des événements accomplis, aussi jugea-t-on nécessaire d'envoyer à la cour deux magistrats chargés d'expliquer ce qui s'était passé et, au besoin, d'implorer la clémence royale. Catherine de Médicis fut d'abord très-irritée et s'écria en s' adressant à l'un des deux

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envoyés : « C'est toi, mon roux, qui as tué mon gouverneur d'Abbeville; je te ferai pendre ! » Elle finit pourtant par s'apaiser et accorda aux bourgeois des lettres d'abolition que les magistrats rapportèrent triomphants.

Robert de Saint-Deîis, fils du gouverneur, avait épousé Suzanne de Suzanne, dame de Hardois et de Seringes, qui appartenait, comme lui, à la religion prétendue réformée. La mort violente de son mari et de son beau-père était bien faite pour resserrer davantage les liens qui unissaient Mine d'Heucourt au calvinisme. Elle se dévoua dès lors à ses coreligionnaires malheureux et persécutés, et dans mille circonstances ceux-ci ressentirent les effets de son influence et de son bon vouloir. C'est ainsi que les protestants, très-nombreux à Amiens, ayant demandé et obtenu l'autorisation d'édifier un temple, Mme d'Heucourt offrit de le laisser construire sur un fief qu'elle possédait au faubourg de Hem, au mois de janvier 1564. Cette tolérance ne devait durer que peu d'années. Trente-six ans après, en 1600, le château d'Havernast, celle des résidences des Heucourt, qui était la plus rapprochée d'Amiens, s'ouvrait devant les huguenots privés de leur temple. Le fils unique de Robert de Saint-Delis, Pierre de Saint-Delis, était alors à l'âge d'homme et continuait les traditions de sa mère. Pour se conformer aux articles particuliers de Pédit de Nantes, et attendu que son fief de Hem était de haute, moyenne et basse justice, il avait cru se mettre à l'abri de

toute poursuite en déclarant au lieutenant général du bailliage d'Amiens son intention d'y faire célébrer l'exercice public de la religion pour lui, pour sa famille et pour les habitants d'Amiens. Après de longs délais ce magistrat avait formulé son opposition par arrêt du 1 0 septembre 4 604 . Heucourt, ne se tenant pas pour battu, en appela au conseil du roi dont la décision fut favorable à sa cause ; mais le croirait-on? l'esprit de parti prima les volontés du souverain, et les catholiques eurent gain de cause, en dépit des conseillers de la couronne.

Trente-huit ans s'étaient écoulés. Pierre de Saint- Delis était mort et il avait eu pour successeur son fils unique, Robert de Saint-Uelis, marquis d'Heucourt, vicomte de Valbonnement. Le marquis ne s'était pas vu refuser, à cause de sa religion, les dignités auxquelles semblait l'appeler sa haute naissance. Le roi lui avait confié le poste, important alors, de gouverneur de Corbie. Mais il fallait qu'aucune épreuve ne fût épargnée à cette famille sur laquelle s'acharnait le malheur. Heucourt fut accusé de « trahison, intelligences et pratiques » avec les Espagnols. Une ordonnance , datée d'Abheville le *6 août 1638, le traduisit devant une commission investie de pouvoirs suprêmes. Le procès s'instruisit aussitôt, l'accusé ayant négligé de pourvoir à sa sûreté, ou n'ayant pu réussir à passer en Flandre dont peu de distance le séparait pourtant. Les chefs d'accusation étaient au nombre de trois. Un personnage inconnu s'était offert ù prouver que Heu-

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court avait livré Corbie aux Espagnols, et qu'il se proposait de leur livrer également Amiens et Doullens. A l'appui de son assertion, et comme unique preuve matérielle, le délateur produisait une lettre écrite par un valet du marquis au prince Thomas de Savoie, généralissime de l'armée espagnole. Les commissaires n'en demandèrent pas davantage et prononcèrent une sentence qui condamnait Hcucourt, comme coupable de haute trahison, à avoir la tète tranchée et son valet à être rompu vif. L'arrêt fut exécuté le 11 septembre 1638, devant la citadelle d'Amiens. Il ne frappait pas seulement le coupable, mais il atteignait aussi sa postérité, par un raffinement fort en usage pour les crimes de haute trahison. Condamnés à payer de fortes amendes, les héritiers naturels du supplicié étaient en outre dépouillés de tous leurs biens confisqués au profit du roi et des pauvres. Ces héritiers, c'està-dire la marquise d'Heucourt, Madeleine Arnault, et ses deux fils mineurs, Louis et Henri-Robert, en appelèrent au Parlement de Paris, qui, plus clément ou moins prévenu que les commissaires, fit remise de la peine aux suppliants et ordonna leur envoi en possession de tous les biens du marquis d'Heucourt. Malgré cet arrêt, la confiscation avait été maintenue sur l'ordre formel du roi, mais ce prince, revenu à des sentiments plus cléments, confirma le jugement de son parlement et fit restituer tout, à l'exception d'une rente de 4,000 livres dont l'emploi est resté inconnu (23 mai 1641). Deux

1 t 2 LETTRE V

ans après, le 4juillet4 643, la reine mère, Anne d'Autriche, faisait remise pleine et entière à la marquise d'Heucourt, en maintenant seulement le chiffre des amendes.

Tandis quelle 'était tutrice de ses fils, la marquise d'Heucourt avait continué de résider dans la seigneurie patronymique des ancêtres de son mari. Dans l'intérêt de la religion et afin de procurer aux protestants d'Amiens un asile dans lequel ils pussent exercer leur culte librement et en paix, elle avait fait élection de domicile à Wargnies qui lui appartenait et qui était situé plus près d'Amiens qu Havernast. Aux termes de l'édit de Nantes, cette déclaration emportait pour celui qui la faisait le droit de célébrer dans l'étendue de sa seigneurie les cérémonies de la religion. Sur ces entrefaites, le fils puîné de la marquise, Henri-Robert de Saint- Delis, chevalier, seigneur de Saint-Gratien, mourut le 41 novembre 4675, sans alliance. L'aîné, Louis, marquis d'Heucourt, allié à sa cousine Elisabeth Le Conte de Nonant, s'était fixé en Normandie, à Saucourt. Sa mère habitait Havernasf. A Wargnies il n'y avait plus qu'une fille du marquis, âgée de huit à dix ans, et encore ne l'y conduisait-on que le dimanche. Cette irrégularité n'échappa point au lieutenant général du bailliage. Se fondant sur l'inexécution des édits, il interdit, par un arrêt du 4 0 juin 4680, toute assemblée religieuse dans la commune de Wargnies.

Bien que la marquise d'Heucourt fût fort âgée,

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le temps ne lui avait enlevé ni la force morale ni la persévérance qui lui avaient valu autant de succès dans les premières années de son veuvage. Elle résolut de s'adresser encore au conseil du roi qui, déjà, dans des circonstances critiques avait été si favorable aux siens. L'affaire suivait son cours, quand la marquise mourut à la peine, en 4682. L'interdiction fut maintenue et ne fut jamais levée depuis.

La mort de sa mère rompit le dernier lien qui rattachait le marquis d'Hcucourt au pays de ses ancêtres. 11 ne quitta plus Saucourt qui lui venait de sa femme . Quoiqu'il fût designé comme l'un des calvinistes les plus fervents de sa province, il avait su, par sa modération, se concilier la faveur du gouvernement qui l'avait nommé commissaire du roi près du synode provincial réuni à Quevilly, au mois de septembre 4682. Appelé par ses fonctions à prendre la parole dès la première séance, il l'avait fait en termes de nature à satisfaire en même temps le roi et les députés auxquels il s'adressait. La révocation de l'édit de Nantes le trouva dans une situation relativement calme et heureuse, surtout en la comparant à celle de la plupart de ses coreligionnaires. L'édit du 48 octobre 4685 retentit comme un coup de foudre dans tout le royaume. Il fallait apostasier ou prendre le chemin de l'exil. Le marquis d'Heucourt sut trouver le moyen d'éviter les conséquences immédiates de l'ordonnance sans en venir à l'une ni à l'autre de ces extrémités, et ceci n'est pas la plus belle page de son histoire.

Laissant percer le dessein de se faire instruire dans la religion catholique pour arriver à une conversion tardive, il sut si bien en imposer que trois ans s'écoulèrent sans qu'il fût inquiété. Ce système ne lui procura pourtant pas la tranquillité intérieure. Sa femme, Elisabeth Le Conte de Nonant, et sa belle-sœur se séparèrent tout à fait de lui, et il faut que la confiance inspirée par les manœuvres d'Heucourt fut bien grande, puisque, tandis que l'une était enfermée à Port-Royal, puis au château de Guise, et l'autre à la Fère, il restait paisiblement chez lui.

Le temps s'écoulant pourtant sans amener aucun progrès dans la conversion du marquis, les persécutions commencèrent et il fut mis en demeure de se prononcer définitivement. C'est alors seulement, et contre l'attente générale, qu'il résolut, en 4688, de quitter la France. Il passa en Angleterre avec ses nombreux enfants. Sur la terre d'exil l'avaient déjà précédé bon nombre de ses compatriotes, entre autres le marquis de Ruvigny et son fils, qui se rendit célèbre sous le nom de comte de Gailoway en combattant contre son pays, dans les rangs d'abord, puis à la tète de l'armée anglaise; Suzanne Roussel de Miannay et son fils aîné, Daniel de Boubers-Bernâtre, Fournier, baron de Neufville, Daniel de Brossart, sieur de Becquigny, etc. . . . Les chefs du parti huguenot en Ponthieu, les Montmorency de la Cour-au-Bois, les Rambures de Poireauville, les Houdetot de Grosmesnil, les de Licques des

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Autbeux, les d'Hervilly abjurèrent tous pour conserver leurs biens et leur rang.

Le marquis d'Heucourt était un des plus riches gentilshommes de Picardie. Il avait le château et la seigneurie d'Havernast , ceux de Heucourt, la vicomté et pairie de Valbonnement, le fief de Bâillon et un beau fief à Frucourt ; ceux de Saint-Delis et du Merlier, les seigneuries de Saint-Gratien, d'Urville, de Villers-le-Vert , d'Ardois et de Wargnon. En Normandie il avait encore la seigneurie d'Aspremont et celle de Saueourt sur laquelle était édifié un château qu'il habitait, et où il retrouvait des souvenirs de sa propre famille. Moins de cent ans auparavant, Marie de Saint-Delis y était arrivée, le 18 octobre 1595, accompagnant son époux, Charles Le Conte de Nonant, seigneur de Saueourt et d'Aspremont. A ceux qui s'étonneraient des manœuvres et des tergiversations du marquis, on répondra que Ton ne quitte pas volontiers tant de biens pour aller mourir de faim chez nos voisins d'Angleterre : et ce fut précisément ce qui arriva au marquis d'Heucourt. Sa femme était prisonnière, il n'avait à s'occuper que de ses enfants, mais c'était déjà trop. Toute sa fortune fut mise immédiatement sous le séquestre. Comme elle était considérable, la succession fut chaudement disputée : elle devint enfin le partage de l'abbé de Feuquières par qui elle passa ensuite à la maison de Soyecourt. Daniel-François de Rambures-Poireauville, calviniste tout récemment converti, était l'un des plus

proches parents du marquis d'Heucourt, son aïeul, François de Rambures, ayant épousé, le 28 janvier 1605, Elisabeth Le Conte de Nouant, fille de Charles, seigneur d'Aspremont et de Saucourt, et de Marie de Saint-Delis; or, la marquise d'Heucourt était l'arrière-petite-fille, par Josias, son père, et Emmanuel, son aïeul, de Charles Le Conte de Nouant. Un double lien de parenté rattachait donc les Rambures aux Saint-Delis. On n'y eut aucun égard et les Rainbures furent dépouillés au profit d'une famille déjà puissamment riche et qui avait de fermes appuis à la Cour. Ceci se passait vers 474 0, et il est constaté qu'à cette époque le marquis d'Heucourt et tous ses enfants étaient morts en exil. La misère tue aussi sûrement qu'une balle.

Il n'y avait plus d'Heucourt. Le seul membre de la famille de Saint-Delis qui subsistât en Ponthieu était Jacques de Saint-Delis, écuyer, seigneur du Hamelct, qui demeurait à Abbeville en 4679. Il était catholique, et parent des marquis d'Heucourt à un degré assez rapproché, mais il était trèspauvre. Ses nombreux enfants eurent la plus triste destinée. Les fils, sans exception, se firent soldats, et l'on n'entendit plus parler d'eux. La condition des filles fut encore plus misérable. La première fut servante chez une dame Busnel, la seconde épousa un bouracanier, et la troisième, après avoir longtemps servi chez M. de Cumont, finit par épouser un boulanger d'Abbeville, nommé Henri Poiret, qui renonça à son état et devint concierge de la

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prison royale du château de Ponthieu, à Abbeville.

On trouve encore dans le Nobiliaire de Saint- Allais 1 une famille de Saint-de-Lys (sic) qui prétendait se rattacher aux Saint-Delis-Heucourt par Adrien, fils puîné de Jean de Saint-Delis, seigneur de Heucourt et de Havernast, et de Marguerite Vilain, dame de Bernapré. Cette branche était représentée en 1816 par Charles-Louis-Joseph, comte de Saint-de-Lys, chambellan de l'empereur d'Autriche et capitaine de grenadiers à son service, fils de Charles-Nicolas-Antoine-Joseph, comte de Saintde-Lys, lieutenant-colonel d'infanterie et chevalier de Saint-Louis, qui avait fait ses preuves de cour en 1789. Ceux-ci portaient les armes des Saint- Delis, avec quelques légères modifications, et avaient ridiculement défiguré leur nom de manière à lui enlever toute signification. Leur généalogie paraissait régulière et dressée sur des documents authentiques; mais Saint- Allais est, on le sait, sujet à caution : il fut le premier de ces généalogistes complaisants dont l'industrie a survécu aux plus rudes atteintes. Quoi qu'il en soit donc de l'origine de cette autre famille, elle a également cessé d'exister, et le nom de Saint-Delis n'appartient plus qu'à l'histoire.

' Tome VII, p. 408 et suiv.

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