DE NOS PÈRES
Vous me demandez, Monsieur, un tableau de l'organisation judiciaire du Ponthieu pendant le moyen âge. Le sujet est trop vaste pour un aussi petit cadre; il faudrait un volume entier pour exposer l'ensemble des lois, des usages, et les anomalies d'un système qui avait ses bons mais ses mauvais côtés. La théorie doit être justifiée par l'exemple, et c'est là ce qui m'entraînerait loin, plus loin peut-être que vous ne le voudriez. A l'époque relativement barbare qui nous occupe, dans
ces temps.de violence où l'exemple du crime venait souvent de haut, les délits de toutes natures étaient à Tordre du jour, et la statistique criminelle d'alors, si on prenait la peine de l'établir, accuserait des chiffres plus éloquents que ceux d'aujourd'hui. La matière, d'ailleurs, n'est pas absolument neuve. Le savant historien du Ponthicu, M. Louandre, lui a consacré des pages éloquentes et instructives, auxquelles on ne saurait adresser qu'un seul reproche, celui de sacrifier les détails à Pensemble. La forme du livre le voulait ainsi, mais c'est à cette circonstance que je devrai de pouvoir aborder de nouveau ce sujet, sans craindre de copier un devancier qui a rendu la tâche difficile à ses successeurs. Je vous renvoie donc, Monsieur, à la lecture attrayante du chapitre intitulé : Justice municipale; je vais le compléter par des exemples puisés aux sources les plus authentiques.
Je diviserai mon sujet en deux parties : les délits et les crimes. La connaissance en appartenait aux officiers municipaux, c'est-à-dire au maire et aux échevins. Ils possédaient toute justice, haute, moyenne et basse, c'est-à-dire le droit de juger et de punir tous les crimes, d'employer tous les moyens de répression, depuis la simple amende jusqu'à la peine capitale. Ces attributions, particulières aujourd'hui à un seul corps, ajoutaient une grande importance aux fonctions du mayeur, qui concentrait ainsi tous les pouvoirs entre ses mains.
L'office de juge, au moyen âge, ne constituait
LES PÉCliÉS MIGNONS DE NOS PÈRES 121
pas une sinécure, car nos aïeux maniaient également vite et bien deux armes dangereuses, la parole et la dague. On parlait beaucoup, et l'on frappait souvent; mais on aimait à s'injurier à la façon des héros d'Homère, et il fallait que le mayeur fit constater dans ses registres l'injure qui avait entraîné la condamnation. C'est à cela que nous devons la connaissance d'un curieux répertoire de gros mots dont chacun était tarifé, comme un objet de commerce, par le juge qui, il faut l'avouer, témoignait d'une grande impartialité et n'avait aucun égard à la condition sociale des coupables. Le noble était justiciable des officiers municipaux, comme le vilain, dont il se faisait l'égal par son ' intempérance de langue, et qu'il surpassait quand il s'agissait de frapper. En 1 400, Gillot le Potier, de Rouvroy, est mis à l'amende pour avoir appelé Maroie Hochedé « orde, putain, ribaude », et pour lui avoir reproché d'avoir plusieurs « ribaux » : toute vérité n'est pas bonne à dire. En 1 408, Nicolas Blondin paye 60 sols, pour avoir publié que la femme de Jean de Quièvremont avait été trouvée couchée avec son valet. Jeanne de Senlis en paye autant, parce qu'elle avait qualifié Enguerran Magne de « tanneur et de meurtrier de petits enfants » . La même amende est infligée à Jean de Brestel, écuyer, seigneur de Chepy, qui avait appelé Hue de Franqueville « vilain paillait », en mettant la main à sa dague, mais sans la tirer du fourreau. Ici donc l'injure seule est punie, et le geste n'était
rappelé que pour mémoire. Le 22 mai \ 458, Colart de la Warde, s'étant moqué d'Enguerran Le Potier, à cause de la robe qu'il portait et qu'il avait reçue de la ville, est condamné à 60 sols d'amende.
Jusqu'ici, les plaignants n'appartiennent qu'au peuple, à la bourgeoisie ou à la noblesse. S'agissait-il au contraire d'un magistrat, d'un officier municipal ou du premier de tous, le mayeur, la pénalité s'aggravait et devenait d'une excessive rigueur. Firmin Véron, avocat du roi en Ponthieu, accusé et convaincu d'avoir menacé d'une hache le lieutenant du sénéchal, et de lui avoir dit, en parlant de lui et du corps municipal, qu'ils étaient tous des assassins, partisans des Anglais, et que dans leurs cœurs étaient gravés les trois léopards des armes d'Angleterre, fut condamné, le 22 janvier 1406, à se présenter devant le mayeur et les échevins, et à leur faire amende honorable en ces termes, tète nue et à genoux : « Mes seigneurs, mû de colère, c'est à tort que je vous ai invectivés ainsi que les statuts de notre ville d'Abbeville, ce dont je me repens et pour lequel j'implore humblement votre indulgence, vous tenant toujours, vous et les autres de la loi et de la commune d'Abbeville, pour bons et fidèles sujets du roi. » 11 dut, en outre, acquitter une amende de 400 livres. 11 est bon de remarquer que, malgré cet humiliant châtiment, Firmin Véron conserva les fonctions qu'il occupait auparavant. 11 y a donc une nuance bien sensible entre la gravité des injures, si elles s'adressent à
un simple particulier ou à un officier municipal. Jean Petit, qui avait accusé le mayeur de s'entendre avec le comte d'Harcourt pour livrer la ville aux Anglais, fut exposé au pilori le 30 juillet \ 44 8, et il eut la langue percée par le bourreau. Pour avoir injurié les gens du guet, en 4414, Robert de Domqueur, écuyer, est jeté en prison. Au XV0 siècle, le corps municipal d'Abbeville, rempli de son importance, s'assimilait sans vergogne à Dieu, à la Vierge et au Christ, puisqu'il empruntait sa pénalité aux ordonnances de saint Louis contre les blasphémateurs. Le bannissement était quelquefois prononcé en pareille matière, ainsi que la destruction de la maison du coupable. Malgré ce que cette pénalité avait d'excessif, on en trouve encore des exemples à une époque plus rapprochée de la nôtre. C'est ainsi que Jean de Maupin, pendant la dernière année de sa mairie, en 4 594, condamna à l'amende honorable, à la fustigation, à la marque et au bannissement du royaume Jacques Lecat, maître fourbisseur, qui lui avait adressé une parole grossière. Ce mayeur était d'ailleurs un terrible homme, et il s'est rendu célèbre, comme vous le verrez plus loin, par la rigueur avec laquelle il poursuivit les assassins de Gilles de Sacquespée, son gendre.
11 y a des amendes pour tout, pour les choses les plus singulières et les moins prévues par notre législation moderne. Jean Hurtel, qui avait voulu battre les enfants de Jeanne Le Fèvre, est condamné
124 LETTIIE VI
à payer 64 sols en 4 403. En 1 460, Tassinot Au-Costé paye 4 0 sols pour avoir tenté d'arracher le manteau de la femme de Simonet de La Mare. Firmin de Caours ayant, en 4382, « pissé et fait ordure » dans une des tours de la ville, eipie, moyennant 46 sols, un délit contre lequel de charitables inscriptions mettent en garde nos contemporains.
On n'épargnait pas davantage les contrevenants aux édits sur le commerce. Les boulangers sont mis à l'amende, en 1 408, pour des petits pains qui n'ont pas le poids, et en 4441 on fait payer trentedeux sols à ceux qui n'ont pas de pain blanc le dimanche. Le commerce du vin était frappé de certains droits : les nobles s'en mêlaient et s'étudient à frauder la ville. Jean de Ramburelles et Geoffroy du Moncel, écuyers, sont taxés à 20 sols, en 4 408, pour avoir introduit du vin chez eux sans licence. En 4414, les seigneurs de Mareuil et de Visme, Charles de Crésecques, Jean de Brailly, Mmes de Poix, de Friaucourt et de Colembert sont mis à l'amende pour avoir vendu chez eux du vin au pot, sans vouloir acquitter l'impôt de deux deniers. Les abus furent poussés si loin qu'en 1443 le roi était obligé d'intervenir et d'interdire aux gentilshommes de se faire taverniers. Detout temps le commerce du vin a été lucratif, et la meilleure spéculation a toujours été et sera toujours celle qui a pour base l'exploitation d'une passion quelconque.
La police des étuves, où se trouvaient les femmes
de mauvaise vie, appartenait aussi au mayeur, et les désordres dont ces repaires étaient souvent le théâtre donnaient lieu à de fréquentes répressions. M de Savoie et Grison, « filles de joye », payent huit sols en 4408, pour s'être « égratigné l'une l'autre ». Jeanne de Ville, fille de joie, paye aussi pour avoir injurié ses compagnes, en 1411. Quand le désordre était plus considérable, la peine l'était également en proportion. En 1412, les étuves de la Fontaine Le Comte furent démolies à cause des excès qu'y commettaient les « fillettes » pensionnaires de la maison. Il n'est pas jusqu'aux simples contraventions que la vigilance du mayeur ne sût atteindre et punir. En 1408, cinq ctuvières furent condamnées à vingt sols d'amende chacune pour avoir « tenu femme de joye en leur maison à l'heure défendue ». Citons encore, mais dans un autre ordre de faits, ces deux curieux traits de mœurs : Hugues d'Auxy, bâtard, condamné à soixante sols pour être parti d'une taverne sans avoir payé son écot, et, en 1 470, Jean de Forceville condamné à vingt sols pour avoir injurié son valet et tiré sa dague pour l'en frapper. Jeannin Buteux, qui s'est borné à menacer Jean Dufour de son épée, le 9 décembre 4395, est également puni. L'intention n'était pas réputée pour le fait. Ils n'avaient pas dépassé la limite, si facilement franchissable, qui sépare le délit du crime, mais l'intention seule était punie.
Vous voyez, Monsieur, que la justice munici-
pale était bonne et prompte : elle était à tout et à tous, mais pourtant il y a des exemples de gens qui préféraient n'y avoir pas recours et se servaient à eux-mêmes de juges et d'exécuteurs. Un « cacheur de marée » ou marchand de poissons, avait été volé, disait-il, par des soldats qui tenaient garnison au château de Rambures dont Charles des Marets était alors capitaine : c'était en août 4 432. Il passa un jour par Rambures pour aller à Abbeville et réussit à enlever un page de Charles des Marets dont la rançon devait lui servir d'indemnité. Le mayeur fut-il saisi de l'affaire par Charles des Marets ou par le marchand de poissons luimême ? On l'ignore. Toujours est-il qu'il envoya un trompette à Rambures pour recommander au capitaine de ne plus « faires d'embûches » contre les gens de la ville, et il n'en fut rien de plus. Le marchand avait eu le bon esprit de faire l'application de la peine du talion, alors une des bases de la législation en matière criminelle : on l'avait volé, il l'avait rendu : justice était faite. • Si des délits simples ou contraventions nous passons aux crimes, la pénalité se diversifie et se complique davantage. Parmi les crimes réunis sous le nom générique de voies de fait, on comptait les coups, les blessures à sang courant, c'est-àdire avec effusion de sang, les blessures entraînant la mort dans un plus ou moins long délai, et enfin l'homicide simple et immédiat. Les punitions consistaient dans le bannissement à temps ou à per-
pétuité, la confiscation des biens, la .démolition de la maison, la mutilation d'un membre et enfin la mort. En U08, Clément Hecquet, cordonnier, quia donné des coups de plat d'épée à Henry Bazin, sergent de nuit, est mis à l'amende de quarante sols; s'il avait frappé avec le poing, il n'aurait payé que vingt sols; si, au contraire, il l'avait blessé avec son épée ou avec un bâton, il eût été taxé à neuf livres et aurait pu avoir le poing coupé. Tel était le cas où, par exemple, se trouvait Alard Broutin, en 1389, pour avoir blessé Jean Laudée : il présenta son poing au mayeur et aux échevins, et on lui permit de le racheter pour neuf livres. Ce n'était pas, quant au prix du rachat, une règle invariable : neuf livres paraît au contraire avoir été le maximum de la peine : pour quarante sols ou même pour seize sols on en était souvent quitte. Lorsqu'on avait prononcé la démolition de la maison du coupable, celui-ci pouvait la racheter pour cent sols, car on avait pris en considération le préjudice porté à l'aspect de la ville par ces démolitions fréquemment répétées.
L'amende infligée pour le meurtre était variable et n'était que l'accessoire de la peine principale. A Feuquières en Vimeu, par exemple, on payait pour un homicide la même amende qu'à Saint- Valery pour une blessure à sang courant. S'il y avait bannissement, il était à temps ou à perpétuité et, dans ce dernier cas, la confiscation des biens du condamné était de rigueur. Dans beaucoup
LETTRE Vf
d'occasions, le bannissement, même à temps, tenait lieu de la peine de mort : il la remplaçait toujours quand l'accusé avait le bon esprit de prendre la fuite et de se faire juger par contumace. Ainsi Enguerran Le Sellier disparaît après avoir tué Yvain de Frettemeule, écuyer : le 12 avril 4390 il est condamné par contumace au bannissement à perpétuité. Colart Coulars, chevalier, seigneur de Licrcourt, est banni d'Abbeville, le 42 septembre 4 403, pour avoir, en compagnie de Jean du Castelet et de Jean Varlet, assassiné Colart le Caucheteur, lieutenant du sénéchal de Ponthieu, entre Franleu et Oissencourt. Jean de Belleval, écuyer, seigneur du dit lieu, coupable de meurtre, est banni du royaume par sentence du mayeur d'Abbeville, que le roi Charles V confirme le 45 octobre 4384 ; ses biens, et notamment sa seigneurie de Belleval en Vimeu sont confisqués au profit du roi. Girard du Moulin est banni pour avoir tué, d'un coup de sa raquette de fer, Guillaume de Boufflers, écuyer, à la suite d'une querelle en jouant à la paume le 4 février 4 432. On bannit de la ville et de sa banlieue Jean Loutre), Jean de Caumont et Jean de Tilly, écuyers ; le bâtard de Liercourt est battu de verges et banni de la ville, le 5 juin 4479.
Vous aurez pu remarquer ici, Monsieur, une gradation sensible dans la pénalité, le bannissement hors de la ville, hors du comté de Ponthieu, et hors du royaume. Dans ce dernier cas l'autorité souveraine intervenait pour confirmer la peine
et l'étendre à tout le pays qui ne relevait plus de la juridiction du raayeur. Quand il s'agissait du comté, le sénéchal faisait l'office du souverain qu'il représentait. C'était pour la ville seule et pour sa banlieue que le raayeur prononçait en dernier ressort. Si le condamné à temps rompait son ban, la durée du bannissement était prolongée : si le bannissement était à perpétuité, le condamné était puni de mort. Dans certains cas, au contraire, la durée du bannissement pouvait être diminuée. Ainsi Jean Blottefîère, écuyer, avait été banni à perpétuité du Ponthieu pour avoir tué, en 1352, le meunier du moulin du roi chez lequel il voulait entrer malgré lui. Quatorze ans après, en 1356, le sénéchal lui accorda sa grâce, sauf le droit des tiers, et après avoir pris l'avis du conseil du roi.
Considéré comme l'un des derniers degrés de pénalité, le bannissement était prononcé avec une solennité calculée pour imposera la multitude. La sentence était proclamée par le mayeur, dans la cour de l'échevinage, pendant que les sergents de la vingtaine sonnaient toutes les cloches. On donnait ensuite au banni deux œufs et du pain, et on le conduisait, sous bonne escorte, jusqu'à la limite de la banlieue. Le bannissement s'appliquait encore au viol. En 4388 Jean de Flixecourt et Firmin du Quesnoy, écuyers, furent bannis de la ville pour avoir violé Jeannette Riaude. Avant le XIVe siècle on bannissait outre mer, et les annales du Ponthieu en offrent deux exemples. Valéry Le Pessonnier,
après avoir mortellement blessé Jeannet Vaudine, fut banni en Terre-Sainte, et il jura sur les reliques des saints qu'il n'en reviendrait jamais. Pour un cas moins grave, pour quelques préjudices causés à l'abbaye de Saint-Riquier, Hugues Le Vicomte, chevalier, fut condamné, en 4295, à faire le voyage de Palestine et s'engagea à n'en pas revenir sans le consentement du roi.
Les registres de l'échevinage d'Abbeville témoignent, en matière criminelle, des plus étranges contradictions. Vous venez de voir que l'on bannissait pour un meurtre ; les voleurs et les faux monnayeurs étaient pendus. S'il s'agissait d'une femme, on la brûlait ou on l'enterrait vivante. Maroie Piffons, femme de Wauticr Héron, fut enterrée vivante, en 4296, pour avoir fait de la fausse monnaie. Le 6 février 4 420, Jeanne Colette de Saint-Germain, native de La-Motte-Croix-au-Bailli, subit le même supplice, pour avoir commis un vol au préjudice d'Adenin de Biencourt, écuyer, capitaine du château d'Ault. Dans un très-grand nombre de cas, la miséricorde royale intervenait souvent mal à propos et accordait au coupable des lettres de rémission. Le Trésor des Chartes, aux Archives de l'Empire, en contient un recueil aussi varié qu'instructif pour les XIVe, XVe et XVIe siècles. 11 n'est presque pas une ancienne famille du Ponthieu dont quelques membres n'aient joui du bénéfice de ces regrettables faveurs. S'il fallait les énumérer toutes, un volume y suffirait à peine ; il ne
serait pas dépourvu d'intérêt et servirait à l'étude très-curieuse des mœurs de nos pères. Je ne citerai qu'une seule de ces pièces, accordée par le roi Henri H, en avril 4548, à Nicolas de Cacheleu, écuycr, seigneur de Maisoncellcs, âgé de dix-sept ans, qui avait tué un des gentilshommes du seigneur de Rambures, chez lequel il servait en qualité de page.
À mesure que la barbarie disparaissait, la barbarie du châtiment disparaissait également. La pénalité, moins sévère pour les moindres crimes, était appliquée plus à propos, et la mort punissait l'homicide. En 1631, Charles le Blond, prêtre, est décapité à la Croix-du-Trahoir, à Paris, pour crime de rapt, d'inceste, de sacrilège, d'incendie et d'enlèvement d'une religieuse. Chacun sait la terrible fin de M. Le Roy de Valines, et les détails de cette horrible mais juste exécution sont encore trop présents à l'esprit de notre génération pour qu'il soit nécessaire de les rappeler ici. — Quand le coupable n'était pas sous la main de la justice, on n'en procédait pas moins à l'exécution où le condamné était remplacé par un mannequin destiné à le représenter. En 4617, Pierre d'Aoust, seigneur de Roquemont, fut exécuté en effigie, pour avoir tué son frère utérin de cinquante-deux coups de poignard, et pour avoir fait de la fausse monnaie. François Tillette, écuyer, seigneur d'Àchery et d'Acheux, lieutenant au régiment d'Artois, après avoir soupé chez Noël Baron, curé d'Acheux,
dans la nuit du 9 au 10 janvier 1688, l'étrangla et dévalisa ensuite sa maison. Il s'enfuit, fut condamné par contumace et décapité en effigie, à Amiens, le 23 juillet 1688. Son existence fut dès lors un véritable roman. Il entra dans un régiment de cavalerie et y servit longtemps, comme simple cavalier, sous le nom de Delcourt. En 1713, il ût demander des lettres de grâce au chancelier Voysin, qui les refusa. Enfin, après un laps de trente ans, quand la prescription l'eut mis à l'abri de toute recherche, M. d'Acheux revint à Acheux, épousa, le 29 novembre 1720, une demoiselle noble de Normandie, Suzanne Le Sueur de Volcomte, et réclama à ses frères la plus grosse part de l'héritage de leur père, car il était l'aîné. Un procès s'ensuivit, et le 9 février 1735, une sentence du bailliage d'Amiens déclara M. d'Acheux mort civilement. Il se constitua prisonnier, fut débouté de sa demande de purger sa contumace et rais enfin en liberté par arrêt du 7 septembre 1737. — L'expiation n'avait donc pas duré moins de quarante-neuf ans ! — En 1686, M. de Domqueur, l'un des derniers représentants de cette noble maison, avait, avec son valet, arrêté et dévalisé un prêtre sur le chemin de Poix; poursuivi par des paysans de Vauvilliers, et sachant le sort qui l'attendait, il se tua d'un coup de pistolet; son cadavre fut traîné sur la claie et pendu par les pieds à Amiens; quant au valet, il fut roué vif. Moins d'un siècle auparavant, Abbeville avait été le théâtre d'une expiation analogue,
dont les circonstances méritent d'être rapportées à cause de l'émotion qu'elles excitèrent.
Gilles de Sacquespée, seigneur de Selincourt, s'était fixé àAbbeville, depuis son mariage avec la fille du fameux Jean de Maupin, plusieurs fois mayeur. En 4640, un jour, qu'en compagnie d'André de Lamiré, baron de Nouvion, son cousin germain, il regardait MM. de Calonne-Courtcbonne, du Bosc d'Anneboutet de Belloy-Landrethun jouer à la paume dans un tripot, ceux-ci crurent que Lamiré s'était raillé d'eux, et ils cherchèrent toutes les occasions de venger leur injure. Sacquespée les gênait car on le redoutait tellement à cause de sa force et de son adresse à manier l'épée qu'ils n'auraient osé, même à trois, l'attaquer en face, et celui-ci, qui connaissait leurs projets criminels contre son parent, ne le quittait plus. Décidés à en finir à tout prix, les trois gentilshommes du Boulonnais s'embusquèrent dans l'hôtel de i'Écu de Brabant, rue Saint-Gilles, et ayant vu passer les deux cousins, se jetèrent sur eux, assaillirent Sacquespée par derrière et le tuèrent immédiatement et d'autant plus facilement qu'il ne se défiait alors de rien et ne s'était pas mis sur ses gardes. Plusieurs bourgeois étant accourus au bruit, sauvèrent M. de Lamiré et mirent en fuite les assassins. Ceux-ci allèrent se réfugier dans l'hôtel du comte de Saint-Paul qui prit leur défense et essaya, mais inutilement, de tous les moyens pour apaiser M. de Maupin, beau-père de M. de Sacquespée.
Craignant alors pour la sûreté de ses amis, car sa maison n'était pas un lieu d'asile, le comte les fit échapper la nuit, en franchissant les remparts de la ville avec des échelles de corde. L'affaire, instruite avec passion, grâce à l'influence de M. de Maupin, marchait rapidement à son dénoûment. Les parents des coupables firent agir les plus grands personnages, la reine elle-même écrivit à Maupin : tout fut inutile : le sévère magistrat avait juré la perte de ceux qui avaient fait sa fille veuve. L'arrêt fut terrible. Les coupables, jugés par contumace, furent pendus en effigie, dégradés de noblesse, leurs maisons et leurs bois furent rasés, et, sur leurs biens confisqués, on prit douze mille livres pour les distribuer en aumônes. — Dans une circonstance analogue, le présidial d'Abbeville s'était montré moins sévère. Paul de Belleval, seigneur de Morival, Jacques de Belleval, seigneur de Berville, et Pierre de Belleval, son neveu, avaient tué à coups d'épée, en 4578, Antoine du Tertre, seigneur de Boursin. Ils avaient été aussitôt arrêtés, jetés en prison et Ton instruisit leur procès. Mais le fils et la veuve de la victime ayant consenti à recevoir le prix du sang, le présidial cessa toutes poursuites, et le 26 mai 1579 les trois coupables étaient remis en liberté, à la condition de payer une amende de \ ,999 livres.
11 me reste, Monsieur, à vous parler du duel, car, dans son intéressante étude M. Louandre n'a pas même effleuré ce si curieux chapitre de l'histoire
des mœurs. Il a traité du duel judiciaire, celui que la législation et les usages consacraient, mais il a passé tout à fait sous silence le duel proprement dit, celui contre lequel la royauté n'a cessé de sévir et avec justice, car cette funeste habitude, à certaines époques de notre histoire, coûta à la noblesse plus de sang que bien des batailles rangées. La mode venait déjà de Paris où Ton se battait sans cesse, bien qu'en étant plus près du roi, auteur des édits, on se trouvât plus près du châtiment. Or, il n'était pas aussi facile à la justice d'atteindre les délinquants au fond des provinces. On tirait donc l'épée facilement en Ponthieu , car, dans l'espace de moins d'un siècle, on n'y compte pas moins de vingt-six rencontres meurtrières, de vingt-six gentilshommes tués, de vingt-six familles mises en deuil par le fatal point d'honneur. En faisant la part du peu d'étendue de la province et du petit nombre de familles nobles, le chiffre paraîtra considérable ; peut-être même n'est-il pas suffisant, car il est fort possible que d'autres faits du même genre aient échappé à mes recherches.
Il y avait le duel à deux et le duel à plusieurs, lorsque les témoins étaient obligés de se battre, et l'on eût dit alors presque une bataille rangée. De cette nature fut le duel qui eut lieu près de la porte d'Hocquet, à Abbeville, le 16 janvier 1577. Jacques de Bellevaî, seigneur de Rouvroy, gentilhomme du cardinal de Bourbon et grand ligueur, avait reçu une injure mortelle de Jean Carpentin,
seigneur de Berlettes, capitaine huguenot. Il le fit appeler et se trouva au rendez-vous avec François de Créquy, vicomte de Langle, et Gédéon d'Aigneville, écuyer, qui lui servaient de seconds. Jean Carpentin était assisté de Jean de Rambures, seigneur de Poireauville, son beau-frère, et de Jules-César de Gouy, son ami, tous deux huguenots comme lui. Le combat eut lieu dans les conditions suivantes, trois contre trois, Jacques de Belleval contre Jean Carpentin, François de Créquy contre Jules-César de Gouy, et Gédéon d'Aigneville contre Jean de Rambures, Vépée dans la main droite et la dague dans la main gauche. Jacques de Belleval et le vicomte de Langle tuèrent chacun leur adversaire, et Jean de Rambures blessa grièvement Gédéon d'Aigneville qui mourut quatorze jours après le combat.
C'est le seul exemple, en Ponthieu, d'un duel dans de semblables conditions . Quant aux autres, ils se succédèrent à intervalles rapprochés, et quelques-uns avec des particularités qu'il est bon de noter en passant. En 4582, Antoine de Belleval, seigneur d'Aigneville et de Camps-en-Amiénois, est tué en duel, mais sans que l'on connaisse le nom de son adversaire. Au mois d'octobre 1608, Charles de Rambures tue Henri de Melun, prince d'Épinoy. C'était une rencontre projetée de longue main. Henri IV, instruit de l'affaire, avait écrit, le 15 septembre précédent, à Rambures une lettre par laquelle il lui défendait ce combat. Rambures n'en
tînt pas compte, et, après sa victoire, il fut obligé de fuir devant un ordre de l'arrêter et de saisir tous ses biens. Des lettres de rémission, en date du 26 mars 1609, lui permirent de reparaître en Ponthieu, au moment même où son frère, Geoffroy de Rambures, seigneur de Ligny-sur-Canche , était tué par son propre beau-frère, le seigneur de Mare uil, dans la maison et en présence de leur beaupère commun, Thibaut, baron de Mailly. En 1610, René de Fontaines, seigneur de Pellevert et de Nihas, est tué par Jacques de Pardieu, seigneur de Maucomble : le 3 février 1614, Anne de Montmorency, seigneur du Hamel, est blessé mortellement par André de Lamiré, baron de Nouvion, qui, bien en cour et dans son droit de défense, obtient des lettres de rémission malgré le nom et les efforts des Montmorency. Pierre Hermant, écuyer, est tué, en 4620, par son beau frère, Jean Le Sueur, seigneur de Valcayeu. Le 4 8 juin de la même année, Paul de Belleval, invité par le marquis de Garaaches, ainsi qu'un grand nombre de gentilshommes, à assister aux solennités de la Fête-Dieu à Gamaches, se prend de querelle à la procession, à propos de préséance, avec Nicolas Danzel, seigneur de Beaulieu : ils se battent le jour même et Nicolas Danzel est tué. Malgré les circonstances particulières qui aggravaient cette affaire, malgré l'espèce de profanation accomplie par les combattants en se querellant dans un saint lieu et en tirant Tépée dans un jour consacré à Dieu, Paul de Bel-
levai ne fut pas inquiété et il mourut paisiblement en 4632, sans que les héritiers de Nicolas Danzel aient rien pu obtenir contre lui. Bien plus, soixante ans plus tard, Marguerite Danzel, arrièrepetite-fille de Nicolas, épousait Charles de Belleval, petit-fils du meurtrier de son aïeul.
En 4622, Nicolas Le Bel, seigneur de Wiameville, tue M. de Dompierre. Nicolas de Belleval, seigneur d'Himmeville, est tué, Tannée suivante, par François de Frieucourt, seigneur de Tully. En 4626, Pierre de Fontaines, seigneur de Ramburclles, est tué, on ignore par qui. Flour de Fertin tue M. de Lamotte Landrethun, on 4630, et, peu de temps après, il tombe lui-même, à Rouen, sous les coups d'un adversaire inconnu. Hugues de Forceville, gentilhomme servant du roi, est tué en 4635 par Jacques de Fontaines, seigneur de La Neufville, son cousin. Jacques fut condamné à mort, exécuté en effigie et n'obtint des lettres de grâce et de réhabilitation, en 4637, qu'en payant 6,000 livres à la veuve et au fils de sa victime. Jean de Lamiré, seigneur de La Retz, est tué, en 4638, par M. de Moreuil-Caumesnil, gouverneur de Rue. En 4640, les gens de robe s'en mêlant aussi, on voit Pierre Le Boucher, seigneur du Castelet, licencié ès lois, succomber dans une rencontre avec M. Boulon, avocat du roi aux eaux et forêts. En 4 643, M. des Groiseliers périt à Abbeville, où, la même année, César de Bacouel, vicomte de Saigneville, se fait tuer aussi, auprès de la porte d'Hoc-
quet. Contre l'ordinaire, le procès fut fait à la victime, qui fut dégradée de noblesse ainsi que sa postérité : mais ce jugement n'eut aucun effet sérieux, car les enfants héritèrent à la fois des biens et des titres de leur père. En 1646, Pierre Le Normant de Tronville, seigneur de Mérélessart, est tué par son beau- frère Nicolas de Fontaines, seigneur de La Neufville. L'année 4 650 seule vit trois duels meurtriers, Georges de May, seigneur de Vieulaines, tué par M. de Cachcleu ; Claude de Monchy, baron de Visme, tué par André d'Aigneville, seigneur de Millancourt, et enfin François de Belleval qui tue un familier du cardinal Mazarin. Cette dernière affaire donna lieu à une procédure exceptionnelle : condamné à mort par contumace, décapité en effigie, François de Belleval s'enfuit en Flandres où il fit une brillante fortune militaire au service de l'Espagne, pendant que l'on confisquait ses biens et que l'on rasait son château de Belleval-en-Vimeu. En 4665, Jacques de Roussé,seigneur d'Escarbotin,est tué par M. de Tully-Blanchecourt, et enfin, en 1700, Nicolas de Fontaines, seigneur de Nibas, est tué par le cadet de Milly, Charles Le Fèvre, capitaine au régiment de la reine.
Le chapitre des duels avait ici sa raison d'être. Après avoir rétabli la juridiction des officiers municipaux et royaux en Ponthieu, j'ai exposé les délits et les crimes dont ils avaient la connaissance; j'ai dit ceux qu'ils punissaient : ne fallait-il pas dire aussi ceux qu'ils ne punissaient pas ?