‹ Lettres sur le PonthieuChapitre 8 sur 24 · ET SA FAMILLE · texte numérisé non relu

ET SA FAMILLE

Oui, Monsieur, quoique le Ponthieu ne soit que le diminutif d'une province, il a eu ses grands hommes, ses notabilités, si la première expression vous parait trop prétentieuse. Parmi les écrivains ou chroniqueurs qui y sont nés et qui, par leurs écrits ont contribué à sa glorification, je vous citerai Pierre Le Prêtre, abbé de Saint-Riquier, et surtout Jean Le Fcbvre, seigneur de Saint-Rémy, dit Toison-d'Or. La notoriété du premier est presque anonyme et toute de ouï dire, car ses œuvres sont

toujours restées enfouies dans la poussière des bibliothèques. Il n'en est pas de même du second, dont les mémoires ont eu deux fois les honneurs de l'impression. Quand je dis les honneurs, je devrais dire plutôt les malheurs. En effet, Le Laboureur qui a mis en lumière pour la première fois l'œuvre de notre compatriote, l'a fait d'une manière incomplète, en tronquant le texte qu'il avait entre les mains. M. Buchon, dont la version a sur celle de son prédécesseur l'avantage d'être plus complète, a eu peu de soin de conserver aux mémoires leur pureté, ou pour parler plus justement, leur incorrection primitive. S'il a adouci les expressions de ce que Jean Le Fehvre appelle « son gros et rude langaige picard », au moins n'a-t-il pas contesté à l'écrivain la paternité de ses écrits, comme Mlle Dupont par exemple, laquelle, dans une notice fort incomplète sur la vie de notre chroniqueur, l'accuse de n'avoir été que le plagiaire de Monstrelet. Tout ceci constitue une série de questions intéressantes à élucider, mais ce n'est ni le lieu ni le moment de le faire. L'appréciation littéraire de l'œuvre de Saint-Hémy trouvera sa place naturelle en tète d'une nouvelle édition de sa chronique, de l'édition définitive dont elle est digne et que je publierai peut-être un jour.

Aujourd'hui , Monsieur, je veux entrer dans un autre ordre d'idées : ce n'est pas l'écrivain que je vais examiner, c'est l'homme, c'est sa famille, c'est la race de laquelle il était issu et la postérité à la-

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quelle il donna naissance. La matière est neuve et il nous faudra frayer le chemin que nous allons suivre de compagnie.

Jean Le Febvre, chevalier, seigneur de Saint- Rémy, de la Vacquerie, d'Avesne et de Maurienne, conseiller et chancelier du duc de Bourgogne, premier roi d armes de la Toison-d'Or, connu à la cour de son maître et de ses contemporains sous le surnom de Toison-d'Or, a pris soin d'énumérer, ainsi que je viens de le faire , ses titres et ses qualités dans le préambule de sa chronique. Ce a moult notable, sachant et discret homme » n'était pas né à Abbeville, comme le dit Olivier de la Marche, mais il vit le jour à Avesne en Ponthieu dont son père possédait la seigneurie et où il résidait probablement. Jean Le Febvre appartenait à une famille noble, ou, du moins, son père prenait-il dans tous ses actes la qualification significative alors d'écuyer. Ces diverses circonstances inspirèrent à quelques écrivains le désir de faire leur cour à la puissante famille de Le Febvre de Caumartin , aux dépens de la vérité, et ils y incorporèrent d'emblée Toison-d'Or dont le nom reçut une orthographe différente et dont les armes furent changées pour les besoins de la cause. Il est bon de remarquer en passant que tous ceux qui se sont occupés de Saint- Rémy, de sa vie privée ou de ses mémoires, l'ont fait avec aigreur et ignorance, pour le dénigrer systématiquement, comme M,le Dupont, pour égarer l'esprit du public sur sa véritable origine, comme

Ta fait Blanchard, ou enfin pour publier son œuvre d'une manière incomplète ou inexacte, comme l'ont fait Le Laboureur et M. Buchon. N'imitons pas ces fâcheux précédents, Monsieur; restituons au Ponthieu un personnage éminent qui doit être une de ses gloires, et si cette lettre affecte moins les allures d'une étude littéraire et érudite que d'une aride généalogie, ne vous en plaignez pas trop, car le désir de plaire ou de briller est sacrifié au respect de la vérité. La vérité aussi est que ceux qui ont écrit sur notre héros n'ont jamais su de lui que le peu qu'il en a dit lui-même, qu'ils ont complètement ignoré les ancêtres de l'écrivain aussi bien que le nom et la destinée de ses descendants.

Dans son histoire des présidents à mortier du Parlement de Paris, Blanchard avance que Jean Le Febvre , premier roi d'armes de la Toison-d'Or, était fils de Huart Le Fèvre, chevalier, vivant en 4 383, devenu président du parlement de Paris en 1413, et que de Jean naquit un autre Jean Le Fèvre, auteur des seigneurs de Caumartin. Autant de mots, autant d'erreurs, et malheureusement, il faut le dire, d'erreurs volontaires. — « Il ne suffit pas, — dit dom Caffiaux, — une respectable autorité, — de l'identité de nom, d'armoiries et le même pays pour prouver identité de famille, il faut encore identité de biens ». Or, si le Ponthieu a donné naissance aux deux familles de Le Fèvre de Caumartin et de Le Febvre de Saint-Rémy, c'est

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le seul lien qui les rattache l'une à l'autre. Combien n'avons nous pas aujourd'hui, dans la même province, de familles nobles du nom de Lefebvre, Le Febvre, Le Fèvre et Lefébure, lesquelles, nonseulement n'ont entre elles aucune affinité , mais n'en réclament aucune ni avec les Caumartin ni avec les Saint-Rémy ? — L'orthographe du nom est donc différente, différentes aussi sont les armoiries, puisque les Caumartin portaient burelé d'argent et oVazur, et les Saint-Rémy de gueules au sautoir d* argent accompagné de quatre aiglettes éployées de même. Enfin, à aucune époque Ton ne remarque entre les deux maisons la communauté de biens que dom Caffiaux proclame nécessaire pour servir de base principale à la constatation d'identité des familles. Non-seulement, pour pousser- la discussion jusqu'à ses dernières limites, elles n'ont pas possédé les mêmes seigneuries, même à différentes époques, comme le hasard aurait pu le vouloir, mais elles n'ont jamais eu . de seigneuries voisines ou situées dans le même pays. Des quatre fiefs dontToison-d'Or se qualifiait seigneur, le premier, Saint-Rémy-en-Carapagnc , qui, à l'exclusion du nom de Le Febvre, était destiné à constituer le seul nom patronymique de ses descendants, était situé en Normandie, dans la vicomté de Neufchâtel, à une lieue d'Eu, sur le chemin qui conduit de cette ville à Dieppe : la Vacquerie, en Artois, appartenait au bailliage de Hesdin ; Avesne était en Ponthieu, à quatre lieues

d'Abbeville, sur la rive gauche de l'Authie, et enfin Maurienne, faisant partie de l'ancien duché d'Aumale, se trouve dans le voisinage immédiat de la

Jean Le Febvre, dit Le Galois, écuyer, seigneur de Saint-Rémy, d'Avesnc , de Blencourt près de Saint-Riquier et de Vincheneul, pairie mouvante de La Ferté, est le premier membre connu de la famille ou du moins forme le premier degré de sa filiation suivie : il fut le père de notre chroniqueur. Jean possédait de son chef les seigneuries d' Avesne, de Blencourt et de Vincheneul, et ce ne fut que postérieurement à 4 419 qu'il devint propriétaire de celle de Saint-Rémy-en-Campagne, puisqu'elle appartenait encore, en août 1419, à Jean de Beaucamp, écuyer, qui servit à cette date un aveu et dénombrement à cause d'elle. Jean Le Febvre avait épousé Jeanne d'Anvin de Hardenthun, et cette alliance caractérise sa situation sociale en Ponthieu. Jeanne était fille de Guillaume d'Anvin de Hardenthun, écuyer du duc de Bourgogne et châtelain de la forêt de Crécy. Elle était issue d'une antique race chevaleresque du Boulonnais que des fonctions publiques et des alliances avaient habituée en Ponthieu. Serviteurs fidèles des ducs de Bourgogne, les d'Anvin de Hardenthun de la branche de Guisny leur avaient donné des preuves d'un sincère attachement. Robert de Hardenthun, oncle de Jeanne, avait été écuyer et grand panetier du duc de Bourgogne : il avait suivi l'aventureux comte de Nevers

petite ville de ce nom.

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en Hongrie et s'était fait tuer à la bataille de Nicopolis. Guillaume, père de Jeanne, et beau père de Jean Le Febvre, était écuyer de ce même comte de Nevers devenu duc de Bourgogne : il n'est pas douteux que l'on ne doive chercher et trouver là l'origine de la fortune de Toison-d'Or, le motif qui le poussa à la cour de ces princes et qui l'y fit accueillir et prospérer. Cette considération, toute naturelle, a d'autant mieux échappé à ses biographes que personne ne connaissait le nom de son père ni celui de sa mère, et que d'ailleurs ces noms eussent-ils été connus de M. Buchon et de MIle Dupont, ils ne leur en auraient pas appris davantage. Il faut être du Ponthieu , pour bien connaître le Ponthieu, ceux qui l'habitent et qui l'ont habité.

Il est donc certain, Monsieur, que Jean Le Febvre, seigneur de Saint-Rémy, a été le père de notre chroniqueur, et voici sur quoi je me fonde pour l'établir. Jean était possesseur des seigneuries d'Avesne, de Vincheneul et de Blencourt, et il acquit le fief de Saint-Rémy postérieurement à 4449. Or, le chroniqueur était seigneur de tous ces fiefs, dans l'un desquels même il naquit. Il ne pouvait les tenir que de son père. Jean Le Febvre, premier seigneur de Saint-Rémy, mourut en 4 454 . Le chroniqueur sert aussitôt son aveu pour Saint- Rémy et il est mis en possession paisible et régulière de cette seigneurie. Il venait donc d'hériter de Jean 1er qui , par conséquent , ne pouvait être que son père. Jean Ier portait le surnom peu corn-

mun de Galois. Le fils du chroniqueur relève ce surnom et se fait appeler Le Galois de Saint-Rémy : n'est-ce pas en souvenir de son aïeul qu'il l'a pris, n'est-ce pas en souvenir de son père que Toisond'Or le lui adonné? Enfin Blencourt et Vincheneul se retrouvent entre les mains de ce deuxième Galois, de même qu'ils avaient été entre les mains du premier. En faut-il davantage pour établir que notre chroniqueur était le fils de Jean Le Febvre et de Jeanne de Hardenthun? Jean mourut en 4451 puisque Toison-d'Or fait à cette époque le dénombrement de Saint-Rémy. En effet, la loi des fiefs n'accordait au vassal qu'un délai de quarante jours pour servir l'aveu de la seigneurie dont il était devenu possesseur par alliance, par acquisition ou par héritage.

Jean Le Febvre, chevalier, seigneur de Saint- Rémy, La Vacquerie, Avesne, Maurienne, Vincheneul, Blencourt et Heudelimont, conseiller et chancelier du duc de Bourgogne et premier roi d'armes de la Toison-d'Or, naquit à Avesne en Ponthieu et non pas à Abbeville, comme le dit Olivier de La Marche. On s'explique difficilement la double erreur dans laquelle est tombé La Marche qui supprime aussi le nom de Le Febvre pour ne laisser à notre chroniqueur que celui' de Saint-Rémy. On se l'ex plique d'autant moins qu'il était contemporain de Toison-d'Or, que, comme lui, il était attaché à la maison de Bourgogne et qu'il le connut personnellement. Quant à Salazar, qui, dans son histoire

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de l'ordre de la Toison-d'Or, énonce aussi que Jean Le Febvre était né à Abbeville, il lui était plus permis de se tromper puisqu'il écrivait quatre siècles après la mort de Toison-d'Or, et qu'il n'a pu en parler que sur ouï dire ou en empruntant à La Marche son renseignement erroné. L'erreur de La Marche provient sans doute de ce que Jean Le Febvre séjourna à Abbeville à plusieurs reprises, et qu'en 4 466 il y reçut le comte de Charolais dans son hôtel. Au surplus, La Marche n'avait aucun intérêt à approfondir cette question insignifiante pour lui et pour ses contemporains.

Jean Le Febvre naquit à la fin du XIVe siècle, en 1394 ou en 4395. En parlant, dans ses mémoires, de Poton de Xaintrailles, il ajoute « qui fu mareschal.de France ». Or, Xaintrailles mourut le 7 octobre 1464 et il était évidemment mort quand Toison-d'Or rédigeait sa chronique. Au chapitre relatif à la bataille d'Azincourt et en racontant le regret que Philippe le Bon, alors comte de Charolais, eut de ne pouvoir y assister, Jean Le Febvre déclare qu'il a encore entendu ce prince, « depuis qu'il avoit atteint l'âge de soixante-sept ans », rappeler ce souvenir douloureux pour lui. Né le 30 juin 1 396, le duc de Bourgogne avait soixante-sept ans en U63. Jean écrivit en conséquence ses mémoires après 4 463 et avant 4 468, année de sa mort : peut-être même la mort le surprit-elle avant l'achèvement de son œuvre, puisque des deux seuls manuscrits connus des mémoires, l'un s'arrête à 4 435 et l'autre à 4 436,

tandis que Jean avait annoncé dans le préambule qu'il s'étendait jusqu'à l'année 1460. Ainsi, c'est entre 1 465 et 1 468, de 1 465 à 1 468 si l'on veut, qu'il convient de fixer la rédaction des mémoires où l'auteur déclare qu'il est âgé de « soixante-sept ans ou environ ». Jean Le Febvre assistait à la bataille d'Azincourten qualité d'officier d'armes, c'està-dire de poursuivant d'armes. Il fallait avoir vingt ans au moins pour obtenir ce grade et on ne pouvait l'échanger contre celui de héraut qu'après sept ans d'exercice. Devenu héraut d'armes, sous le nom de héraut Charolais, vers 1422, ce fut en 1429 que Jean Le Febvre fut créé premier roi d'armes de la Toison-d'Or, après les sept années réglementaires sans lesquelles le héraut ne pouvait prétendre aux nobles fonctions de roi d'armes. Poursuivant d'armes, à vingt ans, en 1415, héraut à vingt-sept ans en 1422, roi d'armes à trente-quatre ans, vers 1 429, Jean Le Febvre mourut en 1 468, après avoir, dit Georges Chastellain, son ami, rempli ses fonctions délicates et enviées pendant trente-six ans ou environ. Jean Le Febvre accusait soixante-sept ans ou à peu près vers 1 465, c'est donc en 1 394 ou 1395 qu'il faut définitivement placer la date de sa naissance.

Je vous ai déjà dit, Monsieur, que l'influence de son aïeul Guillaume de Hardenthun, et la position qu'il occupait à la cour de Bourgogne durent peser d'un grand poids dans la destinée de Jean Le Febvre. Les divers emplois d'office d'armes étaient alors fort

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recherchés et ne se donnaient qu'à des gens « bien doctrinés et de bonne condition ». Poursuivant d'armes dès 4445, à l'âge de vingt ans, Jean Le Febvre se trouva mêlé aux Anglais victorieux et recueillit de leur propre bouche tous les détails de la bataille d'Azincourt. Fait roi d'armes du nouvel ordre de chevalerie crée par Philippe le Bon, en 4 429, sous le nom de Toison-Or, et nommé en même temps chancelier du prince, il alla, en 4430, porter au duc de Bedford qui séjournait à Rouen, une lettre missive de son maître : en 4432 il fut remettre au seigneur d'Antoing le collier du nouvel ordre; en 4434 les membres de la famille de Brimeu le prirent pour arbitre dans un débat relatif au droit de porter ou de relever leurs nom et armes. Au mois de septembre 4435, le duc de Bourgogne le chargea d'une mission auprès du roi d'Angleterre relativement à une pacification générale. De 4 440 jusqu'à la fin de sa longue carrière, Saint- Rémy assista à toutes les fêtes de la Toison-d'Or et présida à tous les pas d'armes si fréquents à la cour somptueuse de Philippe le Bon. Arbitre suprême en matière de blason, de joutes et de chevalerie, Toisond'Or avait encore des connaissances plus élevées et de plus sérieuses aptitudes : c'était, et ses mémoires en font foi, c'était un homme d'un esprit éclairé. Philippe le Bon l'avait jugé ainsi, puisqu'il l'utilisa dans diverses négociations qui réclamaient d'autres facultés que la science généalogique et héraldique. C'est ainsi qu'en 4 450, de mai à septembre, Saint-

Rémy fut envoyé en ambassade auprès du roi de France. En 1454 il alla à Rome, en la même qualité, puis à la cour d'Aragon, puis encore à celle de France. Employé, en 4456, à réconcilier le comte de Charolais avec son père, il sut s'acquitter de cette délicate mission de manière à satisfaire son maître et à se ménager l'estime du comte qui lui en donna des preuves dès qu'il eut posé la couronne ducale sur son front. Saint-Rémy fut député auprès de Charles VII en 4 458 : revenu le 4cr juin de son ambassade, il retourna le 21 août de la même année auprès du roi, à Vendôme. Il fut encore envoyé auprès de ce prince à Montbazon, en 4459, et il visita successivement les cours de Naples, de Sicile, d'Espagne, de Portugal, d'Allemagne et d'Ecosse. Il assista, en 4467, à toutes les cérémonies des obsèques de Philippe le Bon et accompagna jusqu'à Dijon le corps du prince qui « avoit parfaite fiance et crédenceen lui», et qui l'avait comblé de bienfaits.

En 4 468 , Saint-Rémy était malade et infirme de telle sorte qu'il ne pouvait « aller ni faire tels ou semblables voyâiges à pied, à cheval ni à charriot » . Il songea à se démettre de ses fonctions et à passer dans la retraite les jours qu'il lui restait à vivre, et qui étaient déjà comptés. Il alla pourtant encore porter à Philippe de Savoie les insignes de la Toison-d'Or; mais ce voyage devait être le dernier et ses fatigues contribuèrent sans doute à hâter sa fin. De retour à Bruges, où le duc de Bourgogne

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était arrivé le 4 0 avril , il se sentit plus malade et fit demander au prince de le décharger de ses fonctions en faveur de Gilles Gobet, dit Fusil, héraut d'armes et son substitut. « Pour l'amour de son vieil serviteur, — dit Chastellain, — et pour l'honorer et le déporter désormais de peine et de travail », Charles procéda à la réception du nouveau roi d'armes le jour de la Pentecôte, dimanche 5 juin, et il arma chevalier Saint-Rémy le même jour. Le vieillard avait souhaité cet honneur « pour toutes récompenses et rétributions de ses labeurs ». 11 n'en devait pas jouir longtemps, au reste, car il mourut à Bruges le jour du Saint-Sacrement, jeudi 46 juin 1468.

Parmi les péripéties de sa vie si active , Saint- Rémy trouva parfois le temps de revenir dans son pays natal. Il était d'abord élu en Ponthieu et il avait à Abbeville, dans la rue des Grandes-Écoles, un hôtel où il séjourna à la date du 3 juin 4437. Il changea plus tard cette maison contre une autre située auprès de la porte Comtesse et il eut l'honneur d'y recevoir le comte de Charolais , quand ce prince fit, le 2 mai 4 466, sa première entrée dans Abbeville.

Saint-Rémy a laissé des mémoires sur les affaires de son temps. Us ont été publiés deux fois seulement, d'une manière incomplète par Le Laboureur, et d'une manière inexacte par M. Buchon. Dans le préambule de ces mémoires, l'auteur annonce qu'ils commencent à 4 407 et finissent à 1460. La mort

empècha-t-elle Saint-Rémy de terminer son œuvre, ou le manuscrit original et complet a-t-il été égaré, c'est ce que Ton ignore. Jusqu'à présent, l'on n'a pu retrouver que deux manuscrits des mémoires. L'un, qui est conservé à la Bibliothèque Impériale, sous le n° 9,869, ancien fonds Colbert, ne va que jusqu'au %\ septembre 4435; le second, qui appartient à la bibliothèque de Boulogne-sur-Mer, après avoir appartenu à Eustache de Croy, comte de Rœux et seigneur de Beaurain, mort en 4 603, s'arrête au mois de mars 4436. Le Laboureur, en donnant les mémoires de Saint-Rémy jusqu'à la mort de Charles VI, jusqu'en 4422 seulement, dit qu'il les a puisés dans un manuscrit communiqué par M. de Hennedouche, seigneur de Rebecque, gouverneur de Le Gorgue et du pays de Laleu pour le Roi Catholique : ce personnage, qui portait les prénoms de Jean-Robert, mourut le 3 décembre 4679. Il n'est pas supposable que ce manuscrit fût le même que celui de la bibliothèque de Boulogne, car Le Laboureur n'aurait pas sans doute manqué de constater sa provenance et de copier la note lui donnant à tort Monstrelet pour auteur et pour possesseur Eustache de Croy. Il n'a pas pris soin, plus malheureusement encore, de dire s'il embrassait la période de cinquante-trois ans, de 4 407 à 4460, dont Saint-Rémy s'était proposé de retracer l'histoire. Il a donc existé trois manuscrits des mémoires : deux sont connus, le troisième a disparu.

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Saint-Rémy fut-il le plagiaire de Monstrelet? M1U Dupont est le premier, le seul érudit qui ait formulé nettement cette accusation. M. Buchon, éditeur des mémoires de Saint-Rémy et de la chronique de Monstrelet, à qui par conséquent les deux textes devaient être familiers, si la môme pensée lui a été suggérée par leur lecture n'en a du moins rien laissé paraître. Mlle Dupont divise la rédaction des mémoires en quatre périodes : de 1407 à 4411, le plagiat, dit-elle « est assez déguisé, quoique ce soient les mêmes faits rapportés quelquefois avec les mêmes phrases » ; de 1 44 1 à 1 422 « des chapitres entiers sont copiés ou textuellement ou avec peu de changements » ; j'ajouterai, moins sévère, moins prévenu ou plus juste, comme Ton voudra, que Saint-Rémy ne copie pourtant pas Monstrelet pour le fait le plus important de ce laps de temps, pour la bataille d'Azincourt dont les préliminaires sont retracés par Saint-Rémy avec une netteté, une précision et une abondance de détails inédits qui laissent bien loin en arrière le texte de Monstrelet. Depuis 1422 jusqu'à 1428, toujours d'après M1,e Dupont, le plagiat est moins sensible, et enfin, depuis 1428 jusqu'en 1436, Saint-Rémy est lui-même ; ce qu'il raconte, pour le fonds comme pour la forme, lui appartient en propre. L'argumentation de M1,e Dupont repose sur un fondement certes fort discutable : étant donnés dans les deux textes des chapitres identiques, étant donnés dans beaucoup d'autres endroits de grandes similitudes

de rédaction, le plagiaire fut celui des deux qui écrivit le dernier; ce fut donc Saint- Réray, puisqu'il écrivit postérieurement à 4 460, tandis que Monstrelet, sa tâche terminée, était mort en 1463. Ce n'est pas d'ailleurs qu'elle ne reconnaisse à Saint-Rémy des qualités qui lui sont particulières et qu'il n'aurait pas empruntées à Monstrelet en même temps que ses phrases. Il retranche des détails que donne Monstrelet, en ajoute d'autres que Ton ne peut trouver que dans ses mémoires. Moins diffus que Monstrelet, il supprime ou raccourcit les pièces justificatives dont Monstrelet, et c'est le grave reproche qu'on a le droit de lui faire, a surchargé et entravé ses récits. Enfin , si l'on remarque dans Saint-Rémy sa partialité en faveur des Bourguignons, partialité bien plus notable encore que celle de Monstrelet, a-t-on le droit, comme Mlle Dupont, de s'en étonner et d'en faire l'objet d'un blâme? Saint-Rémy ne devait-il pas beaucoup, tout même, au duc de Bourgogne ? Vit-on jamais le chien mordre la main qui le nourrit?

Le bagage littéraire de Saint-Rémy ne se compose pas uniquement de ses mémoires. 11 est l'auteur de la charmante chronique de Jacques de Lalain, l'une des plus curieuses études qui existent sur la société française au XVe siècle : ce n'est que tout récemment qu'on a restitué à Saint-Rémy la paternité de ce livre, aussi précieux par le fond que par la forme, et que l'on avait toujours faussement attribué à Georges Chastellain. 11 a rédigé les

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