‹ Lettres sur le systeme de la cooperation mutuelle et de la communaute de tous les biens, d'apres le plan de M. OwenChapitre 12 sur 16 · PREMIÈRE OBJECTION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE OBJECTION

Ce système, prétendent ses adversaires, ne pourrait s’établir généralement sans bou-

leverser tout ce qui existe dans la société actuelle.

Je voudrais savoir d’abord ce qu’on veut dire par bouleversement dans le cas dont il s’agit : entend-on parler d’une révolution violente, qui détruirait sans transition tous les rapports existans, et contre la volonté des individus ? Alors je nie complètement qu’on puisse trouver dans les caractères du système la tendance, et même la possibilité d’un tel résultat. D’abord , c’est précisément parce qu’on a vu le danger ou l’inefficacité des révolutions violentes que l’on a pensé aux moyens d’opérer une révolution d’un genre nouveau , en agissant d’une manière paisible sur les anciens élémens de la société, en les rendant peu à peu moins contraires au bonheur commun, en les rendant moins contradictoires entre eux , en tarissant ainsi la source inévitable des combats cruels qui dans tous les temps ont affligé l’espèce humaine. Et quant à l’impossibilité du résultat qu’on nous fait craindre, elle est une conséquence nécessaire de tous les principes du système, car ce n’est qu’à l’ombre de la paix la plus profonde qu’il peut fleurir, et il

ne peut s’établir ni se perpétuer que d’après la volonté entièrement libre de tous les membres des diverses communautés. D’ailleurs, l’abondance de production qui en résulterait permettrait amplement d’étre généreux ; et la bienveillance générale , qui serait un autre de ses fruits, porterait nécessairement les coopérateurs à tout faire pour ne priver aucun de leurs semblables de la position qu’ils croiraient la plus conforme à leur bonheur. Enfin, s’il arrivait un jour que tout le genre humain fût persuadé que c’est dans ce système seulement qu’on peut trouver un bonheur sans trouble, que c’est là seulement qu’est le véritable ordre social , alors il s’opérerait , il est vrai , un changement complet de la société actuelle; mais ce serait sans aucune secousse et de la manière la plus désirable, puisque ce ne serait que par une douce persuasion, fondée sur la démonstration des avantages de ce changement pour tous les individus.

Mais ne semblerait-il pas, à entendre ceux qui présentent cette objection , que l’espèce humaine ait joui jusqu’à présent d’un état de société bien doux et bien calme P Cepen-

ne

dant quoi de plus opposé à la vérité, et pourrait-on pas établir, au contraire, que nous sommes vraiment constitués dans un état de violence et de trouble perpétuels? Tandis qu’on déclame avec tant de force contre les mouvemens qui tendent aux réformes sociales, n’arrive t-il pas tous les jours de terribles bouleversemens pour des intérêts purement privés, bouleversemens dont le résultat n’est presque jamais que d’empirer le sort des nations? Voyez ces révolutions éternelles des empires d’Asie et d’Afrique, ainsi que celles qui ont désolé l’Europe jusqu’à la fin du moyen âge : ont-elles jamais eu pour objet des doctrines philosophiques, ou des plans de perfectionnement social ? La source du mal n’est donc point dans les efforts d’amélioration , mais dans les élémens vicieux qu’on désire améliorer. Il faut donc tout faire pour changer ces élémens d’une manière paisible ; et 1 on doit bien se convaincre qu’avec l’organisation actuelle on a plus à craindre par le choc naturel des intérêts hostiles, que par tous les efforts des réformateurs, même les plus inconsidérés. D’ailleurs , sans même parler des mal-

heurs directement causés par les grandes commotions politiques, le système compétitif ne fait-il pas naître une foule de calamités qui équivalent à celles des révolutions? Combien d’événemens de tous les jours, combien de chances purement commerciales , mais qui ont leur source dans le faux état qui nous régit, et qui plongent des milliers de familles dans la ruine! Par exemple encore, une déclaration de guerre ou la conclusion même d'une paix ne renverse-t-elle pas de fond en comble les fortunes les plus brillantes? Une opération financière , un nouvel impôt et tant d’autres mesures d’administration, toutes inhérentes au système actuel , ne produisent-elles pas les mêmes résultats? Or , si des effets analogues doivent faire assimiler des événemens qui diffèrent en apparence, la classe industrielle ne doit-elle pas regarder comme d’affreuses révolutions, toujours renaissantes, cette infinité de maux qui viennent fondre sur elle dans tant de circonstances ? Mais la plupart des malheureux qui en sont les victimes ont à peine une voix pour gémir , et ils sont accoutumés à regarder eux-mêmes ces maux comme l’œuvre

inévitable du destin, sans remonter à leurs véritables causes. Chaque jour ils souffrent la plus cruelle incertitude sur leur subsistance et celle de leur famille ; chaque jour on les accable d’impôts extravagans; chaque jour ils sont repoussés du sanctuaire de la justice par l’énormité des frais judiciaires , ou l’absurdité des règles de procédure; chaque jour on enlève leurs fils pour ces boucheries régulières qu’on nomme la guerre, et qui n’ont d’autre cause que l’ambition des gouvernans ; chaque jour on emprisonne, on mutile, on exécute des milliers d’entre eux que la société force à devenir vicieux et criminels ; mais chacun regarde en silence , et presque sans émotion , ce tableau continuel des malheurs de la classe qui crée tous les biens! Et c’est là ce qu’on ose appeler l'ordre social ! Et c’est pour conserver un pareil ordre qu’on nous fait sans cesse un si grand épouvantail de toute réforme politique !

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