DEUXIÈME OBJECTION
Le système coopératif, tel surtout qu’il est présenté par M. Owen , serait contraire à toute
religion; car, assurent ses antagonistes, M. Owen est un athée , qui professe en outre d’autres doctrines incompatibles avec les croyances les plus respectées.
Telle est l’objection qu’on a répétée avec le plus de clameur contre M. Owen; mais pour bien comprendre comment elle a pu naître , il est bon de donner quelques explications.
D’abord M. Owen ayant, dans toutes les occasions, présenté l’esprit de secte et d’intolérance comme l’une des causes les plus actives de désunion parmi les hommes, et par conséquent comme un des plus grands obstacles à tout système fondé sur la charité universelle , tous ceux que des préjugés ou de faux intérêts attachent encore aux dogmes exclusifs ont de suite crié à V athéisme. Pour apprécier cette accusation à sa juste valeur, je n’entrerai dans aucune controverse sur la nature de Dieu , puisque , d’une part , les théologiens les plus orthodoxes regardent la nature d’un tel être comme indéfinissable, et parce que , d’un autre côté , dans les questions de morale ou d’organisation sociale, je pense que, le mélangé de toute discussion théologique ne
servira jamais qu’à les obscurcir , et à rendre la solution plus difficile; mais je répondrai qu en point de fait l'accusation est absolument fausse; car, dans presque tous les discours etles écrits de M. Owen, on retrouve la notion d’un créateur suprême , de la divine Providence. Je pense bien que ses idées sur la Divinité sont un peu différentes de ceiles d’un faquirou d’un dominicain; mais on ne soutiendra pas sans doute que , pour croire en Dieu , il faille absolument se livrer aux pratiques absurdes ou cruelles du premier, et brûler les hérétiques ainsi que fait le second. Enfin, j’ajouterai qu’indépendamment des fâcheux effets que produit toujours la confusion des questions théologiques avec celles politiques ou morales, je crois inutile d’examiner quelle est 4a croyance religieuse du fondateur d’un système où l’on accorde la liberté la pltis illimitée à l’exercice de toutes les religions.
Mais, poursuivra-t-on, la doctrine de la nécessité de nos actions n’est- elle pas opposée à celle du libre arbitre , qui fait la base de tous les systèmes religieux ? Je réponds d’abord qu’il n’est pas vrai que toutes les religions
soient fondées sur cette dernière doctrine; car il y a , tant en Europe qu’en Amérique, plusieurs sectes religieuses connues sous le nom générique de nécessarlens (i), qui croient à la nécessité de nos actions , sans pour cela rejeter aucuns des dogmes relatifs à la Divinité. Le grand Leibnitz lui-même , que personne n’a tenté d’appeler irréligieux, a contribué fortement à faire naître ces sectes par quelques principes de sa philosophie. En second lieu , que répondraient les adversaires des nécessarlens si ceux-ci venaient à leur démontrer qu’il y a une contradiction palpable entre l’idée d’un créateur tout - puissant et celle d’une créature entièrement libre de faire et de vouloir ce que lui suggérerait son caprice , en dépit des décrets immuables de la Divinité? Il serait assez piquant de voir à leur tour les partisans du libre arbitre accusés de n’être que des athées et des profanateurs de toute notion sur la Providence ; mais, je le répète, je ne veux entrer dans aucune dispute
(i) Histoire des Sectes religieuses , par l’évéque Grégoire , tome i .
théologie] uc. D’ailleurs , pour éloigner jusqu’à l’ombre d’une difficulté, il est nécessaire de faire observer que pour être un excellent membre d’une société coopérative, il n’est point du tout nécessaire d’embrasser cette opinion particulière de M. Owen : il suffit, comme tout le monde en convient , de penser que les actions des hommes sont fortement influencées par les circonstances, mais surtout par la première éducation ; car dès-lors, quelle que puisse être sa croyance sur la partie métaphysique de la question, il n’en sentira pas moins qu’il faut tout faire pour donner une bonne éducation aux enfans; qu’il faut soigneusement éloigner d’eux , ainsi que des adultes eux-mêmes , toutes les circonstances qui pourraient les porter au mal ; enfin que nous devons avoir de l’indulgence pour ceux de nos semblables qui auront eu le malheur de ne pas être entourés de ces précautions salutaires.
Enfin , nous dira-t-on , vous ne pouvez disconvenir que M. Owen, surtout dans le discours qu’il a prononcé à New-Harmony le 4 juillet 1826 , ne se soit élevé contre toutes les religions existantes, en les taxant d’absurdité, et
feu disant qu elles ne sont que des superstitions A cet égard , j’admettrai sans peine le fait de cette opinion chez M. Owen et plusieurs de ses sectateurs; mais je ferai remarquer sur ce point une singulière inconséquence de la part de ceux qui font un crime d’une telle manière de voir, et qui prétendent qu elle est subversive de toute morale et de tout bon ordre. Certes , aujourd’hui , tout le monde parmi nous est à peu près d’accord pour regarder sans indignation l’homme qui, par conviction et sans motif ambitieux, fonde une nouvelle secte religieuse, plus conforme aux idées qu’il a de la cause première et d’une vie à venir ; mais que fait un tel homme si ce n’est déclarer implicitement que, de toutes les religions qui sont à sa connaissance, aucune ne lui semble conforme à la raison ? S’il croyait en trouver une seule raisonnable parmi celles existantes, irait-il se donner tant de peine, et s’isoler du monde entier pour satisfaire à ses besoins religieux ? Il est donc bien constant que tout nouveau sectateur religieux prononce, par le fait seul de sa profession de foi , l’opinion qu’il a du vice de toutes les autres religions. Or M. Owen a-t-il
fait autre chose qu’une semblable déclaration? Il est vrai que, plein de réserve sur toute série d’idées qui est au-delà de nos moyens de connaître; que , justement effrayé des troubles causés dans la société par la plupart des systèmes théologiques , meme contre les intentions les plus formelles de leurs fondateurs, il ne s’expose pas à remplacer lui-même une erreur par une nouvelle erreur , en créant une nouvelle secte religieuse , et préfère employer toutes ses forces à trouver ici-bas les fondemens de l’harmonie sociale. Mais il me semble qu’au lieu de crier anathème contre lui sous ce rapport, c’est précisément ce qui devrait lui attirer des éloges, ainsi que la plus vive reconnaissance. Je sais bien encore qu’une telle conclusion de ma part pourra étonner quelques personnes et en scandaliser d’autres. Quoi qu’il en soit , tout ce que je désire 9 c’est qu’on scrute mes propres raisonnemens avec toute la rigueur possible , et je sens du reste combien il est loin de mon cœur de vouloir blesser aucune conscience; mais l’intérêt de la vérité doit l’emporter sur toute autre considération.