‹ Lettres sur le systeme de la cooperation mutuelle et de la communaute de tous les biens, d'apres le plan de M. OwenChapitre 14 sur 16 · TROISIÈME OBJECTION · texte numérisé non relu

TROISIÈME OBJECTION

La doctrine de la nécessité de nos actions détruirait toute idée de mérite ou de démérite , de récompense ou de punition , et par conséquent tout motif de faire le bien et d’éviter le mal , ce qui exposerait la société à toute espèce de désordre.

Je ne m’appuierai point, pour combattre cette objection, de l’argument dont je viens de me servir, savoir, qu’il n est pas nécessaire d’adopter l’opinion particulière de M. Owen sur ce sujet pour devenir un très-bon coopérateur \ car je crois pouvoir démontrer que la doctrine la plus absolue sur la nécessité de nos actions ne détruit en rien les motifs de faire le bien ou d’éviter le mal , et qu au contraire à mesure qu’on s’en rapproche davantage , on acquiert les notions les plus convenables sur les idées de mérite et de démérite , de récompense et de punition .

Tous ceux qui se son t occupés sérieusement de ce qu’on nomme le droit criminel^ conviennent aujourd’hui que le meilleur système est celui

qui tend surtout à prévenir les délits, au lieu de ne se réserver que le triste privilège de frapper ceux qui les commettent. Or, quelle doctrine peut tendre davantage à cette salutaire prévention que celle qui détruit tout sentiment hostile , en nous faisant considérer ceux qui nous offensent comme des victimes eux-mêmes des circonstances qui les poussent au mal , et en nous rappelant sans cesse qu’il faut tout faire pour éloigner de nous et de nos semblables les circonstances de cette nature ? Quant à la répression des actions nuisibles, dans le cas où l’on n’aurait pu les prévenir, il n’est aucunement nécessaire d’imaginer le principe du libre arbitre pour en avoir le droit incontestable : tout être sensible a bien certainement le droit de repousser la douleur ; et la société humaine , qui n’est que la réunion d’êtres sensibles, a ce droit au même titre. Peu importe que l’objet qui nous bSev /v ait été conduit inévitablement , ou de so plein gré, pour qu’il soit très-légitime d’en repousser l’atteinte, même par un moyen rigoureux, si l’on ne peut y parvenir autrement. Mais ce

qu’il y a de bien précieux dans la doctrine de la nécessité, c’est quelle n’admet que ce qui est strictement indispensable pour nous préserver des offenses; car elle condamne comme aussi absurde que cruel défaire souffrir, uniquement pour le faire souffrir, un être qui n a pu agir d’une manière différente. Dans ce systèmeéminemment philantropique, on regarde ce que nous appelons un criminel absolument comme un malade, ou tout au plus comme un aliéné, contre lequel il faut bien s’armer de prévoyance , mais qu’il faut s’efforcer de guérir, et contre lequel les moyens de rigueur

ne doivent jamais excéder les bornes les plus étroites de la simple préservation.

quatrième objection.

Le svstème coopératif, prétend-on aussi, doit conduire à l’immoralité entre les deux sexes, à cause des principes absolus de liberté qu’on y professe, et d’autant plus, ajoute-t-on, que M. Owen s’est prononcé pour la communauté des femme s.

Il en est de cette accusation contre M. Owen comme de celle d’athéisme, c’est-à-dire qu’elle est complètement fausse. Ce qui en a fourni le prétexte paraît être la censure que M. Owen a faite plusieurs fois de l’institution du mariage , telle qu'elle existe généralement.

Il pourrait se faire encore que la cause en fût dans la proposition faite par quelques sectateurs de M. Owen de changer immédiatement, et peut-être sans les précautions suffisantes, les rapports actuels des deux sexes; mais telles ne sont pas les vues du fondateur, ainsi qu’on va s’en convaincre par un passage du discours déjà cité , tel qu’il a été transmis dans le Mémorial catholique du mois de février 1827.

Yoici le passage : « Les hommes véritablement sages ne respecteront le mariage que lorsqu’il aura été formé par des êtres égaux en richesses, en instruction et en condition; par des êtres qui , avant de former cet engagement, auront réciproquement bien connu leurs habitudes, leurs idées et leurs sentimens, qui préalablement auront été intimement convaincus que la continuité de leurs affections ne

devait dépendre que d’eux-mêmes, quelle augmenterait ou diminuerait en proportion des sensations agréables ou désagréables qu’ils se feraient mutuellement éprouver. Pour être un Lien vertueux et heureux, le mariage ne doit être contracté que dans l’unique vue du bonheur ; or , comme c’est une loi de la nature elle-même que nos affections 11e dépendent pas de notre volonté, et que le bonheur 11e peut exister qu autant que nous sommes unis à ceux pour lesquels nous ne pouvons nous défendre de la plus profonde estime et de la plus vive affection , il suit de là que la dissolution du lien conjugal doit être autorisée par la loi toutes les fois que l’estime et l’affec- 1 tion mutuelles sont devenues impossibles , et que la continuation de cette union promettrait de produire plus de misère que de félicité. Que si , au contraire , les parties sont vis-à-vis l’une de l’autre dans une parfaité égalité de richesses, d’instruction et de condition, si avant le mariage , elles ont bien connu leurs pensées et leurs sentimens réciproques, si l’affection véritable resserre seule les liens qu’elles vont former, soyez sûr qu'un pareilma-

riage sera le plus stable de tous. Mais le caractère de l’homme , formé depuis tant de siècles par les circonstances absurdes et contradictoires au milieu desquelles il se trouve placé , a introduit dans ses sentimens, dans ses vues et dan s sa conduite, quelque chose de si artificiel qu’une conclusion décisive ne peut pas encore être tirée sur cette partie si intéressante du sujet qui nous occupe. Au reste, tenons-nous pour assurés qu’aussitôt que l’homme ne sera plus traité que rationnellement , qu’il ne sera plus environné que de circonstances en harmonie avec les lois de la nature, il ne se conduira plus que rationnellement, c’est-à-dire de manière à s’assurer à lui-mème et à ses semblables la plus pure et la plus parfaite félicité. »

On voit clairement, d’après ce passage, que rien n’est plus faux que l’assertion relative à la prétendue communauté des femmes dans les sociétés coopératives. Il est également clair que M. Owen admet le mariage , mais sur de nouvelles bases, et qu’il veut qu’on établisse d’utiles précautions tant pour l’union que pour la rupture de l’union des sexes. On

remarquera en outre que, meme pour les modifications que M. Owen désire voir apporter aux rapports vicieux qui existent maintenant à cet égard , il pense qu’on ne peut encore tirer une conclusion décisive ; au reste, il me semble parfaitement autorisé à conclure en attendant que , quels que soient les changemens qui puissent naître un jour dans de telles sociétés, soit quant au mariage, soit quant à toute autre partie des institutions ou des mœurs , on a toutes les garanties possibles que ces changemens seront conformes aux véritables convenances. Ces sortes de révolutions seront d’autant plus bienfaisantes que , dans un tel état social, on sera délivré de tout ce qui tend aujourd’hui à donner un développement funeste aux sentimens les plus doux. Là ne pourront naître ni les idées de prostitution , ni celles de voluptés excessives et désordonnées , parce que les mobiles de tous ces désordres auront cessé d’exister , et parce qu’en outre on sera entouré de toutes parts des élémens d’un bonheur qui ne sera sujet à aucun repen-1 tir. Au reste, il n’est pas étonnant qu’une' aussi injuste accusation ait été portée contre

M- Owen, à défaut de meilleurs moyens pour combattre son système; car de même qu’il a partagé l’accusation d’athéisme avec les premiers chrétiens , il est bon de faire observer que les frères moraves furent aussi accusés d’admettre Ici communauté des femmes , tandis qu’il a été bien prouvé que rien n’est plus chaste ni plus décent que tout ce qui concerne les rapports des deux sexes dans les sociétés moraves.

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