‹ Lettres sur le systeme de la cooperation mutuelle et de la communaute de tous les biens, d'apres le plan de M. OwenChapitre 2 sur 16 · PREMIÈRE LETTRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LETTRE

Londres, le a5 septembre i8a6.

Monsieur,

Vous avez témoigné le désir d’avoir une exposition du système coopératif de M. Owen, faite par une personne qui l’aurait étudié dans le pays meme où le fondateur de ce nouveau plan social a fait les premières tentatives d’application , et je m’empresse d’y satisfaire autant que cela est en mon pouvoir. Je le fais d’autant plus volontiers que j’ai l’entière con-

viction que tel est le véritable ordre social v c’est-à-dire le seul qui puisse donnera l’homme en société la plus grande somme possible de bonheur. Cependant, malgré cette opinion particulière , je ne me dissimule pas qu’un tel système ne fasse naître, au premier abord, une foule d’objections, tant il est contraire ànosidéesetà nos habitudes; or cette considération m’engagera à suivre dans ces lettres une forme, trop méthodique peut-être pour le cadre ordinaire d’une correspondance familière, mais qui me sera pardonnée par tous ceux qui pensent que rien de ce qui intéresse l’humanité ne peut être trop sérieux. Je vais donc, Monsieur , commencer par vous exposer le plan que je me propose de suivre dans mon travail.

Cette première lettre sera consacrée d’abord à l’aperçu des motifs qui ont conduit à l’idée du système dont il s’agit, et ensuite à l’exposé des traits principaux du plan qui est particulier à M. Owen. La seconde contiendra une notice historique des principales tentatives faites jusqu’à ce jour pour la mise à exécution du système, soit avant, soit depuis M. Owen, et par lui personnellement ou

par ses sectateurs. Quant à la troisième et dernière lettre, elle aura pour objet d’examiner les objections qui peuvent s’élever, non-seulement contre la bonté du but, mais encore contre la possibilité de l’atteindre.

Je vais m’occuper d’abord du premier des deux points qui doivent faire l’objet spécial de cette lettre, c’est-à-dire de l’exposé des motifs qui ont conduit à concevoir un nouvel état de société dont la base serait une coopération mutuelle dans tous les travaux , accompagnée de la communauté de biens , ou autrement de la jouissance commune des produits de la coopération.

Jetons un coup-d’œil s\ir tout ce qui nous entoure dans ce qu’on est convenu jusqu’à présent de nommer tordre social. Sans affecter un esprit frondeur ni une amère misantropie , ne pourrait-on pas dire au contraire que cet état de choses doit renfermer quelque principe bien puissant de désordre , puisqu’il offre si peu de bonheur à l’espèce humaine? C’est ce dont tout le monde convient implicitement, car il n’est peut-être pas un seul individu qui soit véritablement satisfait de sa position. Mais ce

qui- est loin de produire un tel accord, c’est l’indication des moyens propres à guérir le mal , et même la détermination de ses causes primitives. Or , si nous voulons éloigner cette difficulté et parvenir vraiment à nous entendre , il faut absolument que nous ayons la patience de reprendre les choses d’un peu plus haut ; il faut surtout que nous étudions dans les faits quelles sont les bases du système dont nous gémissons tous.

Une circonstance générale qui frappe les esprits les moins attentifs, quoique tous n’aient pas réfléchi sur sa véritable cause et sur ses conséquences funestes , c’est l’extrême inégalité des richesses parmi les diverses classes de la société, même dans les pays que l’on regarde comme les plus près d’une juste répartition. En effet, tandis qu’un certain nombre regorge de toutes les superfluités , on voit une foule d’autres individus manquant de tout, \ ou luttant sans cesse contre les besoins de la vie. Mais ce qui est surtout bien extraordinaire, c’est que presque généralement ce sont les oisifs , et trop souvent même les hommes nuisibles qui possèdent les plus grandes riches-

ses; ou bien encore, parmi les industriels de divers degrés, ce sont bien souvent les moins utiles qui reçoivent la plus grande part du pro. duit. On dirait en vérité que le droit de jouir des biens de la terre soit en raison inverse de la part que les divers individus prennent à leur création. Je ne veux point montrer ici par quel enchaînement de faits ce phénomène a lieu ; je ne veux pas non plus examiner si une telle distribution ne blesse pas essentiellement les véritables droits de propriété ; il suffit à mon sujet de faire voir les effets d’un tel état de choses; et si je parviens à démontrer qu’il est incompatible avec notre bonheur, que seul il amène tous les autres désordres de la société, il ne s’agira plus que de bien déterminer le principe qui préside à cet état , afin de constater d’abord la véritable source primitive des maux qui nous accablent , et pour voir ensuite s’il n’existe dans la nature humaine aucun autre principe qu’on puisse substituer d’une manière plus heureuse à l’ancien. Mon but ne peut être non plus d’aigrir le cœur de ceux qui souffrent, ni de déverser le blâme sur aucune classe d’individus: on verra par la suite combien est contraires

ces sentimensla doctrine dont je me déclare l’apôtre. D’ailleurs, parmi les diverses classes de la société , ainsi quelle existe, il n’y a peutêtre au fond de véritable privilège que dans le choix des souffrances ; car bien souvent le riche n’est pas plus heureux que le pauvre , ni l’oppresseur que l’opprimé. Ainsi donc , si je présente un tableau douloureux des effets du système actuel, ce ne peut être que pour mieux faire voir toute l’étendue de la plaie , seul moyen d’y appliquer ensuite un remède complet et durable.

L’effet le plus immédiat d’une des circonstances que nous venons de faire observer , savoir la trop faible part laissée généralement aux producteurs, c’est la diminution des produits de l’industrie, parce que, malgré l’emploi même de la force, il est impossible que celui qui travaille pour les autres le fasse avec autant d’ardeur et d’intelligence que celui qui sent que le fruit de son travail lui appartiendra. On justifie les coups de fouet donnés au nègre par le motif qu’il ne travaillerait pas sans ce moyen , et ce raisonnement barbare est au moins conséquent- En effet , pourquoi travaillerait-il ? Ne serait-ce

pas un contre-sens grossier, puisqu’il est dans la nature inaltérable de l’hommedene rien faire volontairement qu’avec l’espoir de profiter du résultat de ses peines ? On se plaint aussi de la paresse du paysan irlandais , et de ce qu’on appelle sa stupide obstination à ne cultiver que la pomme de terre qui , à frais égaux , paraît fournir plus de substance nutritive qu’aucun autre végétal. Mais je soutiens , au contraire , qu’il y aurait une bien grande stupidité de sa part s’il travaillait davantage , et s’il s’adonnait à une autre culture qui, peut-être il est vrai , assurerait mieux l’acquittement de toutes ses charges , mais qui lui offrirait moins de sécurité dans les moyens de subsistance. Tâchons d’indiquer une partie de ces charges , c’est-àdire des causes de son découragement : d’abord , en général , le paysan irlandais n’est point , comme dans plusieurs autres pays, propriétaire du chétif morceau de terrain qu’il cultive, ce qui l’oblige déjà à payer un fermage qui est souvent trcs-élevé. Ensuite , sur le faible produit qu’il peut retirer d’une source ainsi desséchée à son origine, il a encore deux clergés différens à soutenir; il doit fournir de plus sa

part des salaires et des sinécures de tous les employés qui lui rongent le sein; il doit même contribuer à l’entretien de l’armée destinée à sévir contre lui au moindre signe de mécontentement; et, pour prix de tant de sacrifices , il est méprisé , dégradé , repoussé de la jouissance de ses droits politiques, de ceux qui garantissent le respect de tous les autres droits!... Et vous voudriez que le paysan irlandais travaillât autrement que pour soutenir sa misérable existence?... On a beaucoup déploré cette simplicité de besoins qui le porte à rester oisif dans sa hutte dès qu’il a de quoi assouvir sa faim d’une manière aussi frugale ; on a prétendu que le seul moyen de le sortir de cet état d’apathie était de lui créer de nouveaux besoins qui l’exciteraient au travail... Bel expédient en vérité ! Vous ne voyez donc pas qu’en augmentant ses besoins, sans augmenter les moyens de les satisfaire, sans lever les obstacles qui s’opposent à la jouissance du produit de son travail , vous ne feriez que le rendre tout à la fois plus vicieux et plus misérable ? Ah ! laissez l’homme jouir des biens qu’il peut faire naître ; ne l’accablez pas de motifs de dé-

couragement, et le goût des besoins ne viendra que trop de soi-même. Heureux s’il ne s’en crée pas de factices, c’est-à-dire qui ne soient pas en harmonie avec son bonheur et avec les moyens légitimes de les satisfaire î

Mais ce premier résultat fâcheux d’une excessive inégalité dans la distribution de la richesse , savoir la diminution des produits , est peu de chose en comparaison des maux provenant du faux emploi des forces humaines dans le système nécessairement hostile qu’amène ce genre de distribution. Combien d’efforts pénibles pour maintenir, tantôt par la violence et tantôt par mille expédiens désastreux, tout cet échafaudage du prétendu ordre social, c’est àdire, de l’organisation systématique cia désordre ! Sans parler des guerres extérieures, qui n’ont pas d’autre cause, et qui remplissent l’histoire des peuples, que de forces perdues pour le bonheur, et même employées dans un but tout contraire, par l’effet de cette guerre intestine perpétuelle, livrée dans tous les détails de la vie par les agens de spoliation à l’homme industriel, qui doit à son tour lutter sans cesse pour retenir le plus qu’il lui est possible du

fruit de son travail! On est si accoutumé à cette perte continuelle et à cet emploi nuisible de nos forces qu’on n’y fait presque pas attention ; mais le montant en est incalculable , et Famé est profondément affligée lorsqu’on songe combien d’actes de l’homme qui, dans les mains du génie, pourraient créer des merveilles d’utilité et de bonheur, sont au contraire prodigués à contrarier la production , et trop souvent à ne créer que misère et souffrance !..

Jusqu’à présent, Monsieur, je n’ai considéré les conséquences de la distribution actuelle des biens que sous le rapport matériel , sans parler des résultats plus funestes encore qui naissent de la même cause sous le rapport moral . Quel est en effet le spectacle du monde tel qu’il est organisé? Vous voyez une partie de l’humanité occupée cruellement à tourmenter l’autre, à inventer les moyens de la rendre malheureuse. Encore si la classe des oppresseurs connaissait elle-même la véritable félicité ! Mais loin de là ! En ravissant aux producteurs la sûreté qui leur est due , ils ont renversé la base de toute sûreté; ils se sont condamnés à ne vivre que d’alarmes. Pourquoi les peuples barbares mar-

client-iis toujours «armés? ]N’est-*cc pas d’après l’intime conviction qu’il n’y a point d’autre moyen de maintenir l’injuste distribution qu’ils ont imposée à la classe vaincue ?... Et dans presque toutes les sociétés qu’on nomme civilisées , pourquoi ces nombreuses armées permanentes au sein même de la paix la plus profonde ? Pourquoi ces nuées de sbires , de gendarmes, d’agens de police? Pourquoi ces cachots et ces tortures judiciaires ? Pourquoi ces échafauds et ces exécutions continuelles?... Mais comment se fait-il encore que tant de moyens directs de terreur ne suffisent pas même à maintenir un équilibre apparent ? Pourquoi tant de fraudes ,'tant de ruses , tant d’inventions machiavéliques de la part des gouvernans pour empêcher la classe dite inférieure de sentir sa véritable destination ? Pourquoi tous ces prétendus contre-poids politiques , tous ces moyens factices fondés sur la plus affreuse corruption, dont le seul but est d’armer une partie des producteurs contre les autres , en faisant heurter sans cesse leurs intérêts par l’esprit de privilège, en faisant naître chez eux toutes les liassions dégradantes,

afin de les empêcher d’opposer par leur union une digue efficace aux spoliateurs?... Ah ! s’il faut tant de tristes précautions pour maintenir le système de nos gouvernemens , et sans pouvoir même établir une harmonie éphémère entre les hommes , c’est que dans un tel état de violation permanente des vrais principes sociaux , il ne peut plus y avoir rien d’assuré sur la terre ; c’est qu’il ne peut y avoir rien que de précaire, rien que de faux et de contradictoire dans les prétendus chefs-d’œuvre de nos hommes d’état !....

Outre cette première cause d’insécurité, et par conséquent de souffrance pour les riches et les puissans eux-mêmes, il est bien remarquable que, par l’effet nécessaire de notre fausse distribution des biens , les vicissitudes de la vie soient bien plus multipliées et plus poignantes encore pour cette classe que pour les autres classes de citoyens. Tous les jours on voit les personnes les plus opulentes tomber dans la plus affreuse misère, et souffrir alors tous les maux imaginables; car l’être déchu est bien plus malheureux que celui qui naquit au milieu des privations. Il n’a pas, comme cc dernier, le secours de l’habi-

tude, et il a mille besoins de plus; il est tourmenté sans cesse par la comparaison de son état actuel avec son état ancien ; il souffre surtout par l’abandon, et souvent par le mépris de ceux dont il fut l’égal ou même le supérieur. L’homme riche ou puissant a donc bien peu de certitude de bonheur dans l’état actuel de la société.

Une autre source de malheur pour l’homme de cette classe est dans la multitude de devoirs factices que sa position même lui impose. Sans cesse il se voit contrarié dans ses penchans les plus naturels; le développement de son enfance même est sujet à mille contraintes pénibles ; études, plaisirs, rien n’est de son choix. Plus tard il n’est pas plus libre de choisir sa profession ou de se donner une compagne selon son cœur. Et, dans tout le cours d’une carrière ainsi faussée à son origine, il est chaque jour assailli par une foule desoins pénibles , qui n’ont aucun but conforme à la raison, ou tout au moins favorable aux affections. Quoi de plus triste , par exemple , que ces cérémonies d’apparat dont les grands se font une obligation si rigoureuse! Quoi de

pi us gênant cpie toutes ces conventions d’étiquette auxquelles ils ont le malheur de se soumettre, et avec une importance quelquefois si ridicule! Ainsi, leur vie presque entière se compose d’entraves et de sacrifices ; elle est saturée d’ennui, de lassitude et de dégoût; et de là vient sans doute que, dans tous les temps, les hommes du monde eux-mêmes, aussi bien que les moralistes, se sont accordés à déplorer le joug delà puissance et du rang, et à célébrer avec envie le bonheur d’une modeste médiocrité.

Mais ce n’est point encore là que se borne la punition naturelle de celui qui possède une fortune hors de proportion avec celle des autres membres de la société : il est un sentiment cruel, particulier à cette classe, et qui l’empèche souvent de jouir des biens ravis à la classe laborieuse. Il semble alors que ces biens soient empoisonnés par le fait seul de leur possession illégitime. Ce sentiment est celui de la satiété qui dévore le riche oisif; car il faut à l’homme un aiguillon de désir pour lui faire sentir le prix de la vie, et pour servir de mobile aux actions utiles qui sont une autre

source de jouissances. Mais l’homme qui n’a plus à satisfaire que des désirs vicieux, funestes à son bonheur, un tel homme ne peut plus que sentir le dégoût de la vie , ce poids insupportable qui est peut-être le plus grand de tous les maux, puisqu’il porte tant d’individus à leur propre destruction. Soyez certains que telle est la cause principale des suicides des Anglais, dans les classes opulentes. C’est encore à la même cause qu’il faut attribuer en grande partie leur goût pour les voyages, qu’ils entreprennent rarement dans un esprit d’observation philosophique, et qu’un grand nombre d’entre eux font presque chaque année, malgré leur attachement à leur patrie, comme un régime de santé morale, uniquement pour chercher de nouvelles sensations, et pour se décharger du fardeau de satiété qui les accable.

Je dois ici, Monsieur, faire une remarque essentielle, qui prouvera toujours davantage combien le système actuel est contraire au bonheur de toutes les classes de la société : la classe moyenne elle-même, celle qui jouit d’une honnête aisance , n’est pas plus que les

deux classes extrêmes à l’abri de l’espèce d’arrêt de malédiction qui pèse sur notre organisation sociale. Cette classe est même dans une position critique toute particulière, qui rend sa condition très-pénible; car elle se trouve pressée sans cesse entre celle des pauvres et celle des puissans. L’homme à fortune médiocre a bien plus à craindre que l’homme à grande fortune des attaques de celui qui ne possède rien , parce qu’il a moins de moyens de s’en défendre, et parce que les atteintes à sa propriété touchent de plus près à son existence. Il est en outre bien plus exposé que le pauvre aux déprédations , et souvent aux violences de la classe dominatrice, qui lui fait supporter principalement le poids des charges publiques, et qui s’efforce, par tous les moyens , d’écarter son influence. Enfin, pour comble de malheur , par un résultat inévitable des fausses idées que nous puisons tous plus ou moins dans un système vicieux, celui qui pourrait vivre heureux dans un rang modeste a rarement la sagesse d’y rester, ou de s’y trouver satisfait. Tendant sans cesse à s’élever plus haut , ses efforts

n’aboutissent trop souvent qu’à le précipiter au dernier degré de l’infortune ; et s’il parvient même à son but , ce n’est que pour y trouver toutes les misères de la grandeur, avec le regret amer d’avoir renoncé aux véritables biens de la médiocrité.

Enfin, le système actuel , dans son ensemble , produit généralement un résultat qui ne peut s’accorder avec le bonheur constant d’aucun individu, quelle que puisse être sa classe ou sa fortune : c’est qu’il est une source de désharmonie qui se réfléchit dans toutes les relations de la vie. Le principe hostile qui préside à toutes les transactions sociales réagit sur les idées et les sentimens de chacun, et tend aiusi à détruire la bonne intelligence entre les personnes qui seraient les mieux faites pour s’entendre. De là viennent ces divisions intérieures jusque dans toutes les relations de famille , entre le père et le fils, entre le frère et le frère, entre l’époux et l’épouse. Nos désirs sont presque toujours si opposés aux désirs de ceux avec qui la naissance ou le sort nous rassemblent, qu’il n’est plus étonnant que la paix fuie de semblables unions, et qu’on voie géné-

râlement s’écrouler tous les rêves de bonheur de la pauvre humanité.

Mais ce n’est pas tout : l’accumulation des richesses dans un petit nombre de mains est encore la source d’autres résultats particuliers, qui sont tous contraires à la vraie morale et à l’harmonie de la société autant qu’au bonheur des individus de toutes les classes, et je vais en présenter quelques exemples :

D’abord, l’homme excessivement riche doit perdre, à un degré plus ou moins fort, lessentimens de sympathie envers ses semblables, mais surtout envers ceux placés dans les classes qu’on ne rougit pas d’appeler inférieures. Ces classes deviennent pour lui des classes à part , dont les jouissances ou les souffrances lui importent peu, ou plutôt dont il croit trop souvent que les jouissances diminueraeint les siennes , tandis que leurs privations augmenteraient son propre bonheur. Dans le petit nombre des riches qui s’élèvent au-dessus de cet affreux degré d’égoïsme, parmi ceux même qu’on peut honorer du nom de philantropes , quelle distance énorme entre leur bienveillance et celle du pauvre ! Combien de fois ne

voit-on pas le pauvre sè dessaisir, pour u ri plus malheureux que lui, de la seule pièce de monnaie qui devait servir le lendemain à sa subsistance ! Et parmi les personnes à peine au-dessus du besoin, combien n’en voyezvous pas se dépouiller du fruit pénible de leur travail, sacrifiant tout d’un coup les économies de plusieurs semaines, de plusieurs mois, de plusieurs années peut-être, pour venir au secours de leur semblable, et s’exposant très-souvent ainsi à la misère la plus affreuse pour le reste de leurs jours! Mais voyez au contraire avecquelle circonspection le riche laisse tomber une miette de sa table! Voyez comme il tremble d’absorber son simple revenu , même pour sauver la famille la plus intéressante , ou pour seconder les efforts de l’homme de génie luttant contre l’adversité par l’effet même de sa vertu ! Je ne parle point ici de ceux qui , après avoir refusé à l’indigence l’obole de la charité , vont prodiguer des trésors sur une table de jeu, ou dans des dîners somptueux, ou chez une courtisane. Non : j’en appelle même aux bons riches , à ceux qui ont toujours porté un cœur sensible , mais qui ont tour-à-

tour connu la prospérité et l’infortune, et je leur demande si leur sympathie ne fut pas bien plus vive envers les malheureux lorsqu’ils étaient eux-mêmes près de l’indigence, que lorsqu’ils furent rentrés dans la classe des riches.

Ce n’est pas seulement d’une manière négative pour les senlimens d’humanité que se manifeste ce premier effet d’une grande inégalité des richesses. Outre l’anéantissement ou la diminution des affections bienveillantes , cette position respective des individus fait nécessairement naître d’un côté le désir de domination , et de l’autre un sentiment d’envie et de haine. Ce dernier sentiment devient même souvent l’apanage du riche contre le pauvre , aussi bien que du pauvre contre le riche; car le riche déteste le pauvre qui veut s’élever au-delà d’une certaine sphère ; et ses idées sont tellement faussées à cet égard , qu’une telle tentative lui semble un attentat à ses propres droits, une sorte d’outrage, une violation même de la justice. Ainsi, pauvres et riches, tous se regardent comme des ennemis, et ils agissent en conséquence toutes les

fois qu’ils croient pouvoir le faire avec impunité.

Que dirai-je maintenant, Monsieur, clés vices qu’entraînent également l’excès de la richesse et celui de la misère?... Quant à l’excès de richesse, qui dispense son possesseur cle tout travail utile, il suffit presque de rappeler ce proverbe aussi vrai que profond : L’oisiveté est la mère de tous les vices. En effet , l’homme ne peut exister long-temps sans faire un exercice quelconque de ses facultés , et s’il n’est occupé à faire le bien , il le sera d’une manière nuisible; car il n’est pas d’action complètement indifférente, l’ayant plus de désirs modestes et légitimes, il en aura nécessairement d’immodérés et d’injustes , qu’il voudra satisfaire à tout prix. Pour y parvenir , tantôt il emploiera la violence ouverte, et tantôt la ruse et la corruption; il contractera toutes les habitudes vicieuses et tous les sentimens immoraux ; il sera intempérant , débauché ; il sera vain , présomptueux , insolent envers le faible, mais humble et servile envers plus puissant que lui. Ainsi, l’homme est nécessairement corrompu et rendu misérable par

reflet meme d’une richesse excessive. Et quant à l’excès contraire, celui de la pauvreté, il produira également une foule de vices particuliers, tandis qu’une funeste réaction des vices du riche se fera sentir jusque dans les mœurs du pauvre, pour le rendre toujours plus malheureux. Désespérant d’atteindre à la considération publique malgré la meilleure conduite, privé de la jouissance des plaisirs intellectuels et voulant s’étourdir sur sa position, il deviendra ivrogne , crapuleux et débauché. Entraîné par l’exemple de ceux qu'il a lui-même la sottise de croire ses supérieurs , il prendra le goût de toutes les jouissances de vanité , autant du moins que sa malheureuse condition le permettra. Comment n’en seraitil pas ainsi? Il ne voit de considéré, d’exalté dans l’opinion que les choses de fantaisie , ou que l’étalage du luxe et du faste. Pourquoi, par exemple , dans les grandes villes , tant de jeunes personnes, même des classes au-dessus des premiers besoins, se livrent-elles à la prostitution? C’est qu’elles voient la courtisane, élégamment parée, nager dans l’or, recevant même des hommages, tandis qu’on traite avec

dcdain la fille modeste et laborieuse qui, par son travail , peut à peine se procurer la nourriture et le vêtement le plus grossier. D’ailleurs, qu’entend- on répéter chaque jour dans le monde, lorsqu’on parle des classes dites inférieures! Ah! ce n’est qu’un paysan , ce n’est qu’un ouvrier, ce n’est qu’un petit marchand! Et le paysan, et l’ouvrier, et le petit marchand poussent l’absurdité jusqu’à répéter eux-mêmes de telles phrases de mépris! Ce n’est pas tout encore : leurs mœurs ainsi que leurs actions sont mesurées sur une semblable échelle d’appréciation ; et tous, dans leurs divers degrés, ont la sottise et le malheur de se rabaisser les uns les autres. Us dédaignent tour à-tour la classe qu’ils regardent comme inférieure à la leur, tandis que, pour comble d’inconséquence , ils se plaignent avec amertume des dédains des classes au-dessus d’eux. C’est ainsi que mille erreurs et mille maux divers découlent à la fois du seul fait d’une extrême inégalité dans la distribution des biens. Ainsi, riches et pauvres, puissans et faibles, tous se corrompent réciproquement , tous

semblent lutter à qui deviendra toujours plus injuste et toujours plus malheureux.

Je terminerai par une dernière considération cette faible esquisse des maux résultant du faux état de la propriété : c’est qu’en détruisant les rapports légitimes de nos actions, et en forçant à des moyens immoraux pour soutenir un principe illégitime, on confond toutes les notions de la vertu et du vice, du juste et de l’injuste, des droits et des devoirs. Il ne reste plus de type naturel auquel on puisse reporter la moralité des actions. Toutes ces vaines maximes qu’on prêche du haut des chaires, qu’on prodigue dans les livres , que les parens répètent à leurs enfans , sont en contradiction continuelle avec presque tous les faits qui nous entourent , avec la dispensation d’estime ou de mépris, avec la récompense ou la punition. L’on nous dit d’être vrais, et l’hypocrite prospère, tandis que celui qui ose dire la vérité est persécuté ou tourné en dérision par ceux même qu’il a voulu servir. On nous dit d’être simples dans nos mœurs , et l’homme somptueux est seul honoré , et les chefs des

peuples ne font consister leur grandeur que dans l’appareil du faste le plus immodéré. On nous dit d’être laborieux, et les professions utiles sont méprisées , tandis que l’oisif seul est complètement estimé, ou tandis que l’on n’accorde quelque estime à certaines parties de la classe industrielle qu’à proportion qu’elles s’éloignent le plus des arts utiles. Que d’autres contradictions , que d’autres idées fausses ne pourrais-je pas citer encore, qui toutes viennent de la même source, de l’inégalité dans la distribution des richesses! Mais je ne veux pas insister davantage sur ce point, et je crois avoir assez fait sentir combien il est urgent d’examiner si l’on ne peut enfin placer la société sur de meilleures bases.

Pour préparer autant que possible, dans cette première lettre, la solution d’un problème aussi important et aussi difficile, je crois devoir maintenant revenir en peu de mots sur une question particulière que j’ai indiquée plus haut, savoir quel est le principe qui préside à la distribution actuelle de la propriété , et s’il n’existe dans la nature humaine

aucun autre principe qu’on puisse lui substituer d’une manière plus heureuse.

Le principe générateur de l’inégalité des biens , ainsi que de toutes les conséquences fatales qui découlent de cette inégalité, ce principe me semble être incontestablement l’esprit d’individualité exclusive , qui nous fait rechercher notre bonheur indépendamment , et trop souvent en dépit de celui des autres membres de la société. De là cette fausse répartition des biens; de là cette guerre continuelle d’intérêts entre les membres d’une même société ; de là tous les sentimens hostiles qui divisent les hommes; de là toutes les violences, toutes les fraudes; de là tous les crimes et tous les vices qui affligent l’humanité. C’est ce principe funeste que les amis de M. Owen , en Angleterre, ont appelé le principe de la compétition , mot qu’on peut traduire en français par celui de concurrence , ou plutôt de rivalité ; et c’est à ce principe qu’ils opposent celui de la coopération , dans lequel il y aurait un concert perpétuel de tous les associés vers un seul et

meme Lut, l’accroissement du bonheur de tous. Mais il n’y aurait de résolue qu’une partie très-imparfaite du problème, si cette coopération dans les travaux n’était pas accompagnée de la communauté de jouissance des produits , basée sur l'égalité ; car dès l’instant que les fruits de la prodution seraient morcelés par le partage individuel , ou distribués inégalement dans la communauté, on verrait bientôt renaître le germe de toutes les divisions. Alors meme la coopération cesserait bientôt; ou s’il en restait quelques, traces pour certains objets , elle deviendrait le plus puissant auxiliaire des spoliateurs delà classe industrielle. Que sont actuellement, par exemple, les armées permanentes, quant à l’emploi de la force coercitive; et que sont les compagnies monopolistes, quant à certaines branches de la production, si ce n’est des sociétés coopératives partielles , souvent trèshabilement organisées? Mais elles sont précisément funestes au lieu d’ètre salutaires, parce qu’elles rentrent d’un côté dans le système individuel , auquel elles prêtent une nouvelle force, et parce qu’elles manquent du complé-

ment nécessaire à tout établissement vraiment social j ïe concert de tous les membres delà société dans tous les actes de leur existence. Ce n’est point encore ici le lieu de démontrer que rien ne répugne dans notre nature à ce genre d’organisation , mais qu’au contraire nous sommes doués de propensions qui, mieux dirigées, nous y conduiraient inévitablement; et je n’ai présenté cette dernière série d’idées que pour faire entrevoir toute la portée du nouveau système.

Je crois pouvoir maintenant, sans autre développement préliminaire, exposer les traits principaux du plan de M. Owen.

i° Le but de l’association n’est point de ramener les riches au niveau des pauvres , mais au contraire d’assurer à tous la plus grande somme possible de véritable richesse, physique et morale ;

2° La liberté la plus illimitée doit présider à l’établissement de toute communauté coopérative. Nul ne pourra jamais être forcé d’en faire partie ni d’y rester ; et toute personne aura droit en sortant non-seulement à la somme ou autre valeur qu’elle y aura apportée.

mais encore à sa part proportionnelle dans l’accroissement du capital social;

3° Outre cette entière liberté établie d’une manière directe , on n’emploiera jamais aucun moyen indirect de persuasion qui soit étranger au simple aperçu des intérêts physiques et moraux de chaque individu;

4° On aura la plus grande liberté de manifester sa pensée ou ses sentimens sur toute espèce d’objet; et en matière de culte, chacun pourra non-seulement pratiquer celui qui lui paraîtra le plus convenable, mais encore s’abstenir de tout culte extérieur, si aucun d’eux n’est dans sa conviction ; mais dans tous les cas, le plus grand respect est recommandé pour toute pratique ou opinion religieuse, quelles qu’elles soient ;

5° Tous les travaux seront volontaires, mais on prendra des mesures pour rendre aussi attrayantes que possible les occupations de la société ; et l’on s’emparera de toutes les ressources des arts mécaniques pour l’exécution des travaux indispensables qui seraient dégoûtans, ou mal-sains, ou trop pénibles;

6° La tendance constante de toute société

coopérative est de devenir, aussitôt que possible , propriétaire du sol sur lequel elle sera établie, ainsi que des instrumens et capitaux , avec ou sur lesquels elle travaillera, afin qu’on ne puisse exercer contre elle le monopole des biens fonds et des capitaux, et pour qu’elle puisse ainsi jouir de tout le produit de son travail ;

7° Il y aura communauté de coopération dans la création des produits, soit par le travail des mains , soit par l’application des facultés intellectuelles , chacun selon sa vocation particulière combinée avec l’intérêt général , mais le tout de gré à gré et par le seul effet de la persuasion;

8° Il y aura communauté dans la propriété de toutes les terres, maisons et autres objets attachés au sol à demeure fixe, ainsi que de tous les instrumens, matières premières réservées à la production , et de tout antre objet connu sous le nom de capital, dans l'acception la plus étendue de ce mot, c’est-à-dire, pour tout ce qui n’est pas destiné à la consommation immédiate.

9° Les objets destinés à la consommation

immédiate seront pris dans un magasin commun, et ne deviendront propres à chaque individu qu’au moment de cette destination. Quant aux objets qui ne se consomment pas entièrement de suite , mais dont Y usage est applicable à chaque individu, tels que les chambres d’habitation , le mobilier qui les garnit , les livres particuliers, etc., Y usage seul deviendra propriété particulière , selon certaines règles qui seront jugées le plus convenables.

io° La communauté administrera ses propres affaires , soit par elle-même , soit par des délégués révocables à volonté , et dont les actes seront soumis à l’examen critique le plus illimité. Les droits et les devoirs de chaque membre adulte sont égaux à cet égard, et ceux des femmes sont absolument les mêmes que ceux des hommes. Leur vote aura la même valeur, et elles pourront être élues à tout emploi compatible avec leur sexe ;

ii° Tous les différens qui pourraient s’élever entre les membres de la commmunauté seront terminés dans son sein , par voie d’amiable composition, sans qu’il puisse y avoir jamais d’autre moyen de rigueur que

celui du renvoi de la société ; moyen auquel on ne recourra meme qu’à la dernière extrémité, et seulement dans l’état provisoire des premiers établissemens ;

i2° L’éducation des enfans sera commune à compter de l’âge où les soins de la mère ne sont plus indispensables, mais sans rien enlever à la surveillance , ni à l’exercice de la tendresse des parens. L’éducation aura pour base tout le domaine des véritables connaissances humaines, et même celui des beaux-arts ramenés au principe du plus grand bonheur de l’humanité. Elle comprendra la théorie ainsi que la pratique de toutes les sciences et de tous les arts utiles à l’homme en société. Les orphelins seront considérés comme les enfans de la société, et ils auront tous les mêmes droits que les autres enfans;

i3° Afin de concilier la possibilité d’une bonne harmonie avec l’emploi et la découverte des procédés qui exigent la réunion d’un nombre un peu considérable d’individus, chaque communauté ne sera ni audessus ni au-dessous d’un certain nombre de membres , selon les circonstances par-

ticulières de chaque association naissante.

i4° On rentrera nécessairement dans le système général de la société politique à laquelle on appartiendra , soit pour le débouché de l’excédant de certains produits, soit pour les relations de voisinage, soit enfin pour l’exécution des lois générales, auxquelles on restera toujours soumis;

1 5° On prendra des arrangemens pour que les membres de la communauté fassent au besoin des visites extérieures, et même des voyages lointains, et pour entretenir du reste toutes les relations utiles et agréables avec le reste de la grande société humaine.

Tels sont, Monsieur, les articles fondamentaux d’une communauté coopérative, d’après le plan de M. Owen. Ce n’est point ici le lieu de faire voir en quoi ce plan diffère de celui d’autres communautés, soit anciennes, soit modernes, ce qui rentrera naturellement dans le cadre de ma prochaine lettre, qui sera consacrée à l’aperçu des principales tentatives faites dans ce genre , ou dans un genre analogue. Mais pour vous donner une idée plus complète du plan même, je crois devoir pré-

senter un aperçu des heureux effets que nous croyons devoir attendre d’une telle organisation.

Sans entrer encore dans la question de possibilité, que je discuterai dans ma troisième lettre, il me semble incontestable qu’un système de coopération mutuelle , accompagnée de la communauté et de l'égalité de jouissance dans les produits, détruirait jusqu’au germe des divisions qui naissent de Tétât de compétition individuelle , c’est-à-dire, de la contrariété d'efforts dans la production , et de celle de prétentions dans la jouissance. Il y a plus, et je crois que c’est V unique moyen d’atteindre à un degré satisfaisant d'harmonie sociale; car imaginez toutes les autres combinaisons possibles , et le jubilé des juifs, et les lois agraires des Romains, et la destruction des monopoles, et l’égalité des successions, et les plus belles déclarations des droits de l’homme, il est impossible^ si vous retenez le funeste principe de la compétition , qu’il ne porte ses funestes conséquences, qui sont le désaccord continuel des intérêts et des idées, avec l’hostilité des sentimens qui en est la suite inévitable, et qui

étoulfe ou altère toutes les relations de confiance ou d’amitié, qui se glisse entre les cœurs les mieux faits pour s’entendre , qui empoisonne toutes les jouissances, et qui trop souvent conduit aux crimes les plus affreux.

En second lieu , l’absence de propriété individuelle ^ quant à tout ce qui n’est pas destiné à la consommation immédiate de chacun, s’oppose à toute tentative et même à tout désir d’ambition particulière, dont le but est toujours l’augmentation exclusive des possessions individuelles , et dont l’instrument consiste toujours dans les richesses accumulées, ou autres moyens de force au profit exclusif de certains individus. Ainsi, vous avez coupé la racine même de toutes les passions factices et malfaisantes qui nous font désirer de nous élever au-dessus des autres. En effet, puisqu’on ne peut rien posséder exclusivement , à quoi servirait de faire violence à ses semblables, ou de se livrer à de viles intrigues? A quoi servirait de s’agiter, de se tourmenter, de détruire soi-même le bonheur dont on peut jouir pleinement avec les autres membres de la société?

Troisièmement, l’harmonie générale qui

règne dans une société amène nécessairement une grande augmentation dans les produits de l’industrie humaine. D’abord , il n’y aurait aucune perte résultant de l’opposition des producteurs les uns contre les autres, qui, trop souvent, dans la société actuelle, ne peuvent obtenir des avantages qu’en faisant échouer les entreprises de leurs concurrens. Il n’y aurait aucune perte résultant de l’isolement dans les travaux qui exigent un accord général, ni du défaut de lumières ou d’expérience delà part de certains individus, puisque les lumières et l’expérience de tous appartiendraient à tous. On épargnerait aussi les pertes, quelquefois immenses, qu’entraîne un excès de production de certains objets par l’espoir souvent mal calculé d’un débouché plus considérable; car personne ne serait pressé de produire si ce n’est lorsqu’un besoin constaté par tous l’exigerait. On épargnerait encore tant de frais accessoires, qui sont aujourd’hui indispensables pour faire préférer ses produits à ceux de ses compétiteurs , tels que les frais relatifs à la mode, ou ceux qui tiennent au brillant sans ajouter aux objets

aucune valeur réelle, mais qui souvent au contraire ne servent qu’à les détériorer. Enlin, par le seul fait du concours de toutes les volontés et de toutes les lumières vers un but unique , la production et le perfectionnement des produits s’augmenteraient d’une manière directe à un degré bien supérieur à tout ce que nous pouvons maintenant concevoir.

Quatrièmement , comme un perfectionnement en amène toujours un autre, cette grande facilité de production pour les objets matériels laisserait beaucoup de temps, et procurerait beaucoup de moyens pour l’amélioration intellectuelle et morale de tous les membres de la société. Ainsi l’on ne verrait pas les hommes qui produisent les choses les plus nécessaires à la vie croupir dans l’ignorance et l’abrutissement; ainsi l’éducation de tous les enfans serait absolument la même, et bien au-dessus de celle que reçoivent aujourd’hui les enfans des classes les plus privilégiées; ainsi les adultes euxmêmes pourraient consacrer une partie de leur temps à la culture de leurs facultés intellectuelles , même lorsqu’ils ne s’adonneraient pas spécialement aux sciences et aux arts; et ceux

qui en feraient l’objet principal de leurs soins seraient stimulés sans cesse par un public aussi éclairé, en même temps qu’ils seraient secondés par les secours empressés de toute la communauté. On parviendrait ainsi à un degré de perfectionnement intellectuel et moral , dont il est impossible de se faire une juste idée si l’on ne considère que les résultats de l’ordre actuel, où l’on trouve à chaque pas mille entraves au développement du génie, où tant de choses même concourent àjiui donner la plus funeste direction.

Enfin, ce qu’on ne peut trop apprécier, et ce qu’on ne peut trouver que dans un état social où l’on a vraiment fixé les bases de l’ordre et de la paix , dans un système où les intérêts de chacun se confondent vraiment avec les intérêts de tous , c’est la sécurité parfaite de chaque individu, non - seulement pour luimême personnellement, mais encore pour tous les êtres qui lui sont chers. Quoi de plus déplorable, dans notre système d’individualisme, que de voir un homme , qui a sacrifié toute sa vie au travail , plongé tout d’un coup dans le dénuement par une infirmité, ou par la moindre

affaire malheureuse ! Quoi de plus déplorable que de voir une famille entière tomber dans l’infortune et l’abandon par la mort de celui qui soutenait son existence! Quoi déplus affligeant, même pour le cœur du pauvre, que le spectacle de ces familles opulentes qu’on voit s’écrouler chaque jour par l’effet des variations continuelles qu’entraîne inévitablement notre état de compétition! Combien de rejetons des maisons les plus illustres n’a-t-on pas vu languir dans la plus profonde misère, et souvent même dans la fange du vice et les horreurs du crime!... Ah! lorsque M. Owen, obéissant à un sentimens prophétique, a dit qu’un jour les fils des rois eux-mêmes ambitionneraient le bonheur d’être simples citoyens d’une communauté coopérative , ce ne fut point , comme on l’a dit avec dérision , une belle vision philantropique ; mais ce fut la juste prévision des effets naturels du seul mode d’organisation qui puisse garantir d’une manière durable les véritables intérêts de tous les membres d’une association.

Je suis loin d’avoir épuisé toute la partie de mon sujet que je viens de traiter; mais de

meme que dans l’exposition du plan de M. Owen , je n’ai présenté que les traits principaux , ainsi je ne puis donner ici qu’un aperçu rapide et imparfait de tous les biens qui me semblent devoir en résulter. De plus amples développemens résulteront d’ailleurs à cet égard du reste de cette correspondances.

J'ai l’honneur d’être, etc.

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