‹ Lettres sur le systeme de la cooperation mutuelle et de la communaute de tous les biens, d'apres le plan de M. OwenChapitre 7 sur 16 · DEUXIÈME OBJECTION · texte numérisé non relu

DEUXIÈME OBJECTION

Il est une autre classe d’adversaires qui, traitant la question d’une manière plus philosophique , appuient leur objection d’impossibilité sur ce qu’ils appellent la nature humaine , qui leur semble répugner à de semblables associations. Cette harmonie , cette bienveillance générale , ce concours de toutes les volontés vers un même but leur paraissent incompatibles avec les conditions de notre être qui , selon eux , nous por-

tent irrésistiblement aa conflit d’intérêt et à l’hostilité de sentimens qui en résultent.

Avant de combattre directement cette vue exclusive des conditions de notre être , je demanderai dans quelle phase de l’état social on prétend puiser le type général et inaltérable de la nature humaine. Certes, si vous demandez à un anthropophage quelle est la destination inévitable de l’homme, il vous répondra sans hésiter que c’est de manger son semblable et de le faire mourir dans les plus horribles douleurs. Si vous faites la même question à un barbare d’Asie ou d’Afrique, il vous répondra avec la même conviction que tout doit être réglé par la force brutale, et qu’il ne peut y avoir de milieu entre la condition de maître et celle d’esclave. Si, plus près de nous, vous vous adressez à un inquisiteur fanatique, il vous dira que , d’après les décrets immuables de la Divinité, l’on doit brûler les hérétiques ouïes impies, et que le sacerdoce doit avoir le sceptre de la terre. Or, ne serait-ce point d’après une erreur du même genre , quoique moins évidente à nos yeux, que des hommes qui n’ont point encore franchi en idée les bornes du

monde compétitif, affirment avec assurance que notre destinée irrésistible est de voir régner sans cesse au milieu de nous la division,

et toutes ses conséquences affligeantes ?

Examinons maintenant les diverses tendances qui résultent de notre organisation , non chez telle ou telle fraction d’individus, ou dans telle époque, mais chez tous les individus de toutes les époques, et voyons si l’opinion de nos adversaires ne prend pas sa source dans une vue imparfaite de ces propensions. Il est trop vrai que les divers intérêts des individus tendent à se heurter en se croisant, ce qui fait naître les divisions entr’eux ; mais ne voit-on donc pas, d’un autre coté, qu’il existe en nous une autre tendance , également naturelle , qui nous porte à sentir que le concours de nos semblables, dans la poursuite même de nos intérêts, peut quelquefois centupler nos forces, et qu’il nous est indispensable dans une foule de cas? Or, cette seule tendance, heureusement développée , serait déjà suffisante pour étouffer tout germe de discorde; car dès qu’on pourrait montrer i^n système d arrangemens sociaux d’où résulterait toujours l’heu-

reux effet que je viens d’indiquer , l’intérêt luimême deviendrait une base d’harmonie sociale, puisqu’il est reconnu généralement que ce n’est qu’une vue contraire des lois de l’intérêt qui produit l’effet opposé. Mais ce n’est pas tout , et ce qui doit complètement faire pencher la balance du coté des espérances philantropiques de M. Owen, c’est que l’homme est en outre doué de la faculté sympathique , de cette faculté précieuse qui nous porte irrésistiblement vers nos semblables , qui nous fait associer nos sentimens aux leurs, qui fait que nous avons besoin d’être plaints quand nous souffrons, qui fait que nous ne sommes vraiment heureux que lorsque notre bonheur est partagé , enfin qui nous fait souvent sacrifier avec plaisir nos intérêts même pour les êtres que nous aimons. Ainsi donc, de toutes les manières, l’on doit conclure que si jusqu’à présent l’espèce humaine fut presque toujours en proie aux froissemens d’intérêts et à leurs conséquences funestes, cela ne prouve pas que nous n’ayons que cette propension , ni même quelle soit nécessairement dominante, mais seulement qu’elle a été généralement plus dé-

veloppée que les propensions bienfaisantes. Mais ce fait étant une fois constaté, et lorsqu’on aura également fait voir que le seul moyen de garantir tous les intérêts est de les mettre en accord, il est impossible que les hommes ne cèdent à un aperçu aussi évident de ce qui doit faire leur bonheur , surtout lorsque l’impulsion sympathique vient ajouter sa force douce et puissante à des motifs déjà si déterminans.

N’importe, diront quelques personnes, supposez ces raisonnemens justes , il ne sera pas moins vrai qu’en vertu d’une autredoi de notre nature , l’homme a besoin d individualiser ses jouissances, et par conséquent de s’occuper à part des moyens de les obtenir , ce qui peut être une source de trouble , ou tout au moins d’isolement des individus. Je réponds d’abord qu’on se méprendrait d’une manière étrange si l’on pensait que le but du système coopératif soit de porter la moindre atteinte aux jouissances de /’ individu. Bien au contraire , ce système a pour but spécial de les augmenter , et surtout de leur donner la plus grande sécurité. Il s’agit seulement de faire en sorte qu’elles ne

soient pas exclusives de celles des autres individus, comme cela arrive trop souvent dans le système actuel. Et quant au sentiment qui nous porte maintenant à nous isoler quelquefois, ou à désirer de cacher aux autres l'aspect de notre bonheur, un tel sentiment tient surtout à Tétât d'insécurité qui nous entoure, à la crainte continuelle d'ètre troublé dans les impressions qui nous sont chères ; mais détruisez la possibilité de ce trouble , soit physique , soit moral , et vous verrez la disposition expansive de nos cœurs reprendre tout son empire. Alors, sans doute, on cherchera de préférence les plaisirs sociaux , d'autant plus qu’ils seront tout-à-fait volontaires , et que le besoin de s'isoler quelquefois , s'il existe encore , sera entièrement respecté , ce dont aucun individu ne peut répondre dans l’état actuel de nos institutions.

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