QUATRIÈME OBJECTION
Mais, dit-on, le système coopératif serait favorable à l’esprit de paresse , parce que ceux qui y seraient enclins compteraient sur le travail des autres. Ainsi, le fardeau pèserait tout entier sur les individus laborieux , qui finiraient par se lasser de cette inégalité des charges , ce qui amènerait aussi la rupture du lien commun.
Une telle crainte me semble uniquement fondée sur le tableau de ce qui se passe dans la société actuelle, où tant de choses concourent à dégoûter du travail, et à nous donner des vices ou des désirs qui enlèvent toute l’énergie du corps et de l’esprit; mais comment supposer que des hommes , assurés de jouir avec usure des résultats du travail commun, que des hommes sobres et sains de corps et d’esprit, puissent ne pas aimer le travail et ne pas s’empresser d’apporter leur tribut d’efforts pour le bien commun? Pour moi, je pense qu’un état d’inaction, au milieu d’une communauté laborieuse et bien réglée, serait la chose
du monde la plus pénible , et que s'il existait des individus disposés habituellement à un tel état, il faudrait les considérer comme des êtres malades ou malheureusement organisés , qu’on devrait plaindre et dédommager par mille soins d’une aussi grande infortune. D’ailleurs, même dans l’état actuel de la société, ne voit-on pas souvent une foule de simples manouvriers , bien loin de ne lutter que de paresse , faire assaut de zèle et d’industrie , pour peu qu’il y ait pour eux un mobile d’honneur , ou bien quelque autre stimulant moral à leurs efforts? Or, comment penser qu’on trouvât une disposition contraire dans une association où tous les motifs moraux inviteraient au travail , où tous les sentimens de bienveillance réciproque seraient excités au dernier degré? Enfin, il est une autre considération qui doit écarter encore toute difficulté : c’est que , par la coopération bien entendue, chaque membre doit produire beaucoup au-delà de ses besoins matériels, en sorte qu’il n’est presque aucun individu, quelque légère que fut sa participation aux travaux communs, qui* ne gagnât au moins ses moyens d’existence. Dans tous les cas , le
mal serait donc beaucoup moindre, meme de la part des plus indolens, que dans l’état actuel de la société, où tant de gens ne produisent rien , ou plutôt ne produisent que du mal, et s’efforcent encore de contrarier la production des autres.