XLIX
L’irritabilité de la force vitale ou sa faculté d’entrer en action et, par conséquent, sa sensibilité ou faculté d’être impressionnée, caria sensibilité est le point de départ de l’irritabilité qui ne peut être mise en jeu sans que l’impression des stimulus ait été sentie, sont donc en raison inverse du degré d’énergie de cette force, dans l’état physiologique normal de l’organisme.
De sorte que une grande facilité à ressentir l’impression des stimulus et une grande facilité d’entrer en action sous l’influence de stimulus faibles, ou mobilité d’action , coïncident avec la faiblesse d’action de la force vitale, comme on le voit chez l’enfant.
Au contraire, lorsque la force vitale possède une j grande énergie d’action, sa sensibilité et son irritabilité sont peu prononcées, comme on le voit chez l’athlète, c’est-à-dire, qu’il faudra des stimulus d’autant i plus puissants et plus concentrés pour devenir sensibles à la force vitale et pour laforcer à l’action, qu’elle aura plus d’énergie d’action.
Plus donc l’énergie d’action de la force vitale est grande, plus cette action est stable et difficile à dévier.
Ainsi chez l’enfant grande sensibilité et grande irritabilité de la force vitale dans toutes ses fonctions
et si évidemment dans les fonctions nerveuses en particulier, mais aussi défaut d’éiiergie d’action de cette force, et, par conséquent, moindre consistance des produits qui sont le résultat de son action, facilité pour elle d’être déviée de son action normale et facilité aussi pour que sa capacité réactionnelle soit dépassée par l’action des stimulus.
Chez l’adulte, énergie vitale au plus haut point, sensibilité et irritabilité de la force vitale modérées, densité plus grande des produits de son action, stabilité d’action normale, résistance vitale ou capacité réactionnelle au plus haut degré.
Chez le vieillard il ne paraît plus en être de même ; la sensibilité et l’irritabilité vitales paraissent diminuées, mais ce n’est pas l’indice de l’énergie vitale, puisque, au contraire, cette énergie est diminuée.
On trouve la raison de ceci en ce que la sensibilité vitale qui met en jeu l’irritabilité s’est émoussée par l’habitude prolongée de l’impression des stimulus naturels. Nous voyons en effet que les agents modificateurs de la force vitale l’impressionnent d’autant plus qu’ils sont plus nouveaux pour elle, ou qu’elle en a été privée pendant plus longtemps; qu’au contraire elle y devient moins sensible à mesure qu’elle en a été impressionnée plus longtemps et plus souvent. Ainsi pour donner un exemple bien connu, les stimulus de la force vitale dans les fonctions digestives, les aliments en un mot, finissent par amener le dégoût, si le même est représenté sans variation à l’estomac ; il faut de la variété dans les aliments, pour que la sensi-
bilité vitale récupère son aptitude à être impressionnée normalementpar un aliment dont on a trop fait usage et qui répugne, pendant le temps qu’on occupe les fonctions digestives par d’autres aliments.
Comme nous l’avons vu plus haut, la force vitale peut devenir insensible aux agents avec lesquels elle se trouve en rapport et alors elle les tolère sans que leur présence provoque son action, exemple, les agents morbifiques de la variole, de la rougeole, etc. Ce qui ’ arrive pour les agents morbifiques fait comprendre ce qui arrive, à la longue et par degré, pour tous les stimulus qui impressionnent la sensibilité de la force vitale pendant le cours de la vie.
D’après cela, un stimulus auquel un vieillard n’est pas accoutumé devra faire ressortir la vérité absolue de la loi dont il est ici question; et c’est ce qui arrive, par exemple , à l’égard des agents de la matière médicale ; nous voyons en effet les vieillards y être plus sensibles que les adultes et tout médecin sait qu’on leur donne les médicaments à doses réduites.
Barthez ne peut donner la raison de la mort naturelle; il dit seulement dans une note qu’il faut, pour voir la cause de la mort naturelle, recourir à une loi primordiale du principe vital (s) ; mais il ne donne aucune expression de cette loi.
Il cite Galien et Stahl qui ne donnent pas non plus cette raison. Stahl dit qu’on ne peut expliquer solidement par aucune raison physique pourquoi l’homme
(s) Bardiez, ouv. cité, I. 2, p. 301 él s.
ne peut vivre toujours, puisqu’il peut vivre pendant longtemps, (t).
Il me semble que la raison en est dans cette circonstance que la sensibilité de la force vitale s’émousse de plus en plus par ï’habitude prolongée des mêmes impressions, et, par conséquent, des impressions des stimulus naturels ; de là, diminution progressive de l’action de la force vitale jusqu’à cessation complète.
Si la loi que je viens d’indiquer n’est pas bien évidente chez le vieillard , en la considérant d’une manière absolue ; cette loi est du moins évidente si on la considère d’une manière relative; et chez le vieillard, comme chez l’enfant et chez l’adulte , la diminution du dégré habituel de l’énergie d’action de la force vitale aura pour résultat l’augmentation de la sensibilité et de l’irritabilité de cette force ; de sorte que , vice versâ, l’augmentation du dégré habituel de la sensibilité et de l’irritabilité de la force vitale sera un signe de l’affaiblissement de l’énergie d’action de cette force. Mais cette loi ne peut être vraie dans son expression, relativement à l’organisme entier, par un organe ou par un système d’organe, que lorsqu’il y a intégrité desdits organes et qu'aucune maladie qui leur soit propre ne vient dénaturer cette expression. Il ne faut pas non plus que la force vitale soit sous l’influence d’un agent qui puisse fausser cette expression, comme cela aurait lieu , par exemple, si la sensibilité vitale se trouvait diminuée par l’effet d'un narcotique.
(t) Barthez, ouv. cité. t. “2, note 13, p. I65.
Cette loi physiologique se retrouve dans les états ])allîologiques, et on reeonnaît par elle le degré de résistance vitale dont est doué le malade.
Barthez a fait une distinction de forces radicales on en puissance et de forces agissantes, (u).
On comprend ce que l’on peut entendre par forces ' agissantes, mais, je pense que Barthez n’avait pas une idée bien claire et bien précise de ce qu’il désignait sous le nom de forces radicales ou en puissance.
Si nous considérons les propriétés que nous avons reconnues à la force vitale , nous voyons que l’activité d’action de la force vitale est une chose distincte de l’énergie plus ou moins grande de cette action.
Or, ce que Barthez appelle forces radicales ou en puissance, je l’entends de l’énergie d’action de la force vitale ou résistance vitale , et ce qu’il appelle forces agissantes, je l’entends de l’activité de cette force. C’est ainsi que Hunter considère les choses lorsqu’il distingue la force et Vaction dans les parties qui sont attaquées par la gangrène; distinction qui a été appelée lumineuse , et qui lui a valu les reproches de Barthez qui prétend qu’il a pris de lui cette distinction sans le citer (v).
En faisant ici l’application de l’idée que j’ai donnée de la force vitale au § 17 , l’expression de forces agis-
(u) Nouv. élém. de la science de l’homme, t. 2, p. 163 et s.
(v) Id, p. 84 et 85 des notes.
sanies doit s’entendre de l’action du fluide vital libre, agissant dans l’organisme et s’usant par l’action. L’expression de forces radicales doit s’entendre de la reproduction incessante de ce fluide, qui a lieu à un degré plus ou moins élevé, suivant le plus ou moins bon état des fonctions radicales par l’exercice desquelles il se reproduit, et qui, dans les maladies, sont plus ou • moins altérées ou empêchées.
Par la reproduction abondante du fluide vital dans la trame des tissus organiques il acquiert une grande tension, et, par conséquent, une grande énergie d’action dans l’organisme.
Dans les maladies, la déperdition du fluide vital se produisant peu à peu , il n’est pas remplacé dans des proportions suffisantes, et il l’est d’autant moins que les fonctions radicales sont plus empêchées ; alors sa tension diminue de plus en plus dans l’organisme, et, par conséquent, son énergie d’action.
On comprend qu’il pourra se taire que le fluide libre ou agissant ait une action normale , ou même exagérée sur un point ou dans certaines fonctions par suite de son accumulation sous l’influence d’une cause excitatrice desdites fonctions , au moment même où sa production n’a lieu que très-faiblement dans l’organisme et où, par conséquent, la vie est menacée par l’imminence de la cessation de fonctions essentielles, au détriment desquelles l’exagération fonctionnelle ou morbide a lieu, et pour la continuation desquelles ce fluide force pourra se trouver tout-à-coup en trop faible proportion. (Urina hona, pulsiis bonus, œger nioriinr). 5.
g. LL
On peut conclure de ce qui a été dit au § 49, que i si on parvient à élever le degré d’énergie de la force vitale par des stimulus appropriés , cette force pourra ' devenir indifférente à des stimulus qui auparavant déterminaient son action; c’est précisément l’effet que produisent les toniques dans les maladies scrofuleuses , etc. ; la force vitale augmentant d’énergie par l’action desdits stimulus devient insensible à la stimulati(m morbide du principe scrofuleux ou autres.
On induira encore des mêmes faits que si la force vitale vient à diminuer d’énergie, elle sei’a forcée à l’action par des stimulus plus faibles auxquels elle était indifférente auparavant; et les stimulus physiologiques ou morbifiques, qui auparavant déterminaient des actes physiologiques ou morbides modérés, détermineront alors des actes physiologiques ou morbides plus prononcés ou exagérés.
Quand donc la force vitale est affaiblie, épuisée par la maladie, il doit en résulter, et il en résulte en effet, une grande sensibilité à de faibles stimulus; de plus, la capacité réactionnelle de la force vitale, dans i ces cas, étant peu élevée, est facilement dépassée par l’action des stimulus physiologiques ou morbides. Quel est le médecin qui n’ait vu, au commencement de la convalescence , la digestion d’une petite quantité d’aliments déterminer un véritable accès de fièvre ; pouls rapide, peau chaude, face rouge, etc. Dans ce cas, le peu d’aliments ingéré est une cause de sursti-
nnilation de la force vitale dans les fonctions digestives, et cette surstimulation locale sufïit pour déterminer V éréthisme fébrile, dans l’état d’affaiblissement où se trouve la force vitale.
Tout le monde a vu aussi, dans les mêmes circonstances, une petite quantité d’aliments produire l’indigestion ; ce qui veut dire que la force vitale succombe dans les fonctions digestives , sa capacité réactionnelle se trouvant dépassée par la surstimulation alimentaire.