‹ Lettres sur le vitalismeChapitre 4 sur 65 · A MONSIEUR ÉMILE CHAUFFARD · texte numérisé non relu

A MONSIEUR ÉMILE CHAUFFARD

MÉnF.ClN DF, 1,’HOPITAI, d’aVIONOIV,

Monsieur ,

H apparlenait h celui qui, dès l’internat des hôpitaux, publiait une brochure très remarquée sur le vilalismc (1 846), d’entreprendre de fixer le sens du mot et la portée de la doctrine.

Je vous l’ai dit quand vous m’avez fait l’honneur de m’interpeller a ce sujet, et je le répète tout haut, le débat qui a eu lieu à l’Académie de médecine n’a eu d’autre résultat que de constater un malentendu profond entre Paris et Montpellier , et de mettre en relief, chez plusieurs orateurs, une inexpérience complète et de la question elle-même et de la langue philosophique. Je ne flatte donc pas nos représentants de l’organicisme; mais, en même temps, je crois que les causes du malentendu et de la confusion ne sont pas entièrement à leur charge. Le vitalisme ne doit pas s’attendre à être toujours compris , depuis qu’il a rompu

son antique unité, depuis qu’il a constitué l’anarchie dans son propre sein et créé à son usage une technologie parfois singulière. De plus , si son expression a été souvent défigurée par les organiciens , les vitalistes, de leur côté, ne se sont pas fait faute de défigurer l’expression naturelle et légitime de l’organicisme, de lui imposer des conséquences où il ne tend nullement, et de lui en interdire d’autres qu’il a tout droit de revendiquer. Voilà pourquoi , monsieur, j’ai regardé comme une bonne fortune pour la Gazette

HEBDOarADAlRE DE MÉDECINE ET DE CHIRURGIE qUC leS

termes du débat y fussent posés et définis par un écrivain né en plein vitalisme, constamment appliqué à mûrir par l’étude les fruits de l’enseignement paternel , et personnellement désintéressé de tout système. Il m’a paru que votre conception du sujet devait être celle de la majeure partie de la secte vitaliste , et je ne pense pas m’être trompé.

Mon intention n’est pas de vous suivre dans tout le développement de votre remarquable profession de foi, mais seulement de m’attacher aux points par lesquels elle touche plus ou moins directement les vues et les doctrines de ta GAZETTE HEBDOMADAIRE. J’en remarque principalement deux: l’un relatif aux termes dans lesquels doit se limiter le problème de l’organisme vivant; l’autre, qui concerne la vraie signification et les principes de l’organicisme.

1. Je n’approuve pas plus que vous qu’on prétende à l’impossible, et le roc de Prométhée me sourit d’autant moins, que , n’ayant rien de commun avec Hercule , je pourrais y rester longtemps. Mais je no me plais pas davantage au

vague , à l’indéterminé ; je ne consens pas à ce qu’on s'engage dans une question profonde sans descendre jusqu’où l’aide du raisonnement peut conduire et soutenir la recherche. Aussi ne puis-je partager votre sévérité envers ceux qui croient devoir se préoccuper du dualisme de la matière vivante. Cette prétention a des antécédents trop glorieux pour être aussi condamnables. Sous la forme religieuse ou sous la forme philosophique , dans l’Inde ou dans la Grèce, le premier problème auquel se soient heurtés les grands penseurs des temps antiques a été précisément celui de deux principes, l’esprit et la matière, se joignant dans une lutte ou dans un embrassement éternel (selon le point de vue systématique), pour former l’univers tel qu’il nous apparaît. C’était, dès tes premiers pas, la plus grande hardiesse que pût se permettre l’esprit humain. A plus forte raison ne se gêna-t-on pas pour poser et pour résoudre la question d’un principe générateur et moteur de la matière animée , ayant une individualité propre et se manifestant suivant des lois spéciales. Toute l’antiquité, tout le moyen âge et les temps modernes , les prêtres , les philosophes , les médecins, n’ont pas de question dont ils soient plus préoccupés; et il faut convenir que , s’ils s’égarent loin du sentier permis h la raison humaine, il n’y a pas de découverte qui ait coûté autant de génie que cette illusion. Est-ce donc par fantaisie, par une sorte de vertige communicatif, que la pensée de tous les temps et de tous les lieux s’est ainsi précipitée vers le même point? Non; c’est quelle y était entraînée irrésis tiblement, et je ne voudrais pas d’autre preuve de la légitimité de la recherche que runiversalité des elTorts qu’elle

a suscités. N’alléguez pas , honoré confrère, l’incertitiKle persistante de la solution; car je vous répondrais que cette incertitude est la fatalité des questions les plus humbles comme des plus élevées, et que le vitalisme lui-même , réduit aux termes pratiques que vous exigez, partage encore à certains égards les esprits , comme les partageaient le mécanisme et le dynamisme au temps de Démocrite et d’Héraclite.

Au fond, sur quoi porte la dispute du vitalisme et de l’organicisme ? L’organicisme ne nie pas que la matière organisée ne soit vivante , qu’elle ne soit active , que cette activité n’ait des lois, que de cette activité ne dépende le développement et la conservation de l’être. Personne, à coup sûr, ne conteste cela en fait. Quand donc le vitalisme s’alTirme en opposition avec l’organicisme , il est tenu de se formuler autrement ; de dire, par exemple, que la vie dont la matière est douée ne procède pas de l'arrangement ni de l’action réciproque des molécules, que les lois de l’activité vitale sont autres que ne le croient les organiciens, etc. Mais si la vie n’est pas une qualité de la matière, un phénomène dont la matière soit le soutien , elle lui vient donc du dehors ; elle a donc ailleurs que dans la molécule ou dans le rapport d’une molécule à une autre molécule, sa source , sa cause , son principe enfin. Ainsi , l’existence d’un principe de vie , telle est la conséquence finale a laquelle doit aboutir le vitalisme, sous peine de se nier lui-même. Et voilà la raison du grand embarras où s’est trouvé Barthez. Imbu de l’esprit de la méthode expérimentale, engagé fort avant, malgré quelques apparences contraires , dans la

philosophie du xvni*- siècle, Barthez répugnait à proclamer la réalité du principe que rendait pourtant nécessaire son interprétation de l’organisme vivant. De là ses divergences de langage et le vague de ses réticences. Aristote, à qui l’on a reproché déjà quelque indécision, est néanmoins plus explicite. S’il ne veut pas que l’Ame , qui est pour lui le principe de la vie organique , puisse être séparée du corps , et si , à ce titre , il en défère l’étude aux naturalistes , il professe nettement , du moins , que , sans l’âme , la matière n’aurait jamais la vie , et que c’est l’âme qui la lui apporte , conséquent en cela avec l’un des premiers préceptes de sa métaphysique : « Celui qui veut étudier une science pour elle-même , choisira entre toutes celle qui est le plus science: or , cette science est la science de ce qu’il y a de plus scientifique, et ce qu’il y a de plus scientifique, ce senties jmneipes et les causes, » Vous savez comment Stahl a complété et étendu la pensée d’Aristote. Vous proposez de revenir h la nature d’Hippocrate : ce mot ne compromet rien en effet , mais , pour revenir réellement à Hippocrate il ne faudrait pas seulement reproduire ses expressions , il faudrait ressusciter sa pensée. Or, croyez-vous que ce grand esprit n’ait pas été tourmenté des mômes problèmes que vous voudriez biffer de la philosophie médicale? Il s’en préoccupe si bien , qu’il ébauche un véritable animisme, et, plus encore , bâtit sur la nature de l’âme une théorie qu’un médecin qui a fait de l’étude de la chaleur une sorte de spécialité, M. Jules Guyot, à chercher à réhabiliter, en l’appropriant à la science contemporaine. Galien aussi employait le mot nature, qui était d’ailleurs dans la bouche

(le tous les médecins de son temps ; mais ([u’est-ce que la nature à ses yeux ? La cause de la formation du fœtus, cause dont il déclare ne pas connaître la substance ; ce qui équivaut à dire qu’elle en a une quelconque.

Vous prétendez, savant confrère, échappera cette nécessité de toutes les époques de la philosophie. Voyons donc à quelles conditions , et comment vous vous y prenez. Vous commencez par déclarer que le vitalisme ne doit pas être une explication de la vie; mais purement et simplement la notion qui a pour sujet le fait de la vie. Mais, ajoutez-vous aussitôt, pour arriver à la notion de la vie, comme fait, il faut rechercher la raison d’être de ce fait , c’est-'a-dire sa cause, et la cause est ce dont Vaction rend nécessaire la succession d’un phénmnène à tin autre. Jusqu’ici vous raisonnez comme Aristote. La vie est un fait, ce fait a une cause, et cette cause il faut la rechercher. Je ne dis pas pour mon compte autre chose ; mais dès que vous entrez dans le développement, vous changez gravement les termes de la question , et vous donnez comme objet à la recherche , non plus la cause de la vie , mais les rapports de causalité de la vie (ce qui est un peu moins clair), ou encore la vie comme loi. Or, ici, le fd ordinairement si droit de vos déductions se relâche et s’embrouille légèrement. La cause et la loi ne sont point identiques. La vie ne saurait être une cause en tant que loi, ni une loi en tant que cause. Si vous voulez n’étudier que la loi et négliger la cause , soit; mais qui estce qui n’a pas la prétention d’étudier la loi de la vie ? 11 en est même qui assurent l’avoir trouvée. De deux choses l’une : ou la loi de la vie signifie pour vous la succession et la rela-

— Ta-

lion réci[)ro([ue des phénomènes par lesquels la vie se manifeste, et alors c’est un objet de recherches ouvert à toutes les doctrines et accepté par toutes ; ou la loi est pour vous adéquate au fait, et je dis que votre loi n est rien de moins ni de plus qu’une cause. Mais si la vie est une cause , elle est nécessairement distincte de l’organisme , qui est son eflet, et vous voilà malgré vous sur le chemin que vous déclarez conduire aux abîmes; vous aboutirez , si vous allez jusqu’au bout, h l’animisme de Stahl, au vitalisme de Barthez , ou à celui de M. Lordat.

Vous me reprocheriez d’interpréter ainsi votre pensée sans mentionner votre comparaison de la vie avec l’attraction. La vie , dites-vous, est la loi du monde organisé; l’attraction est la loi du monde inorganique. Je retrouve là un souvenir de la Revue médicale, d’autant mieux à sa place dans vos articles, qu’il se lie à une discussion où vous ôtes intervenu avec talent il y a déjà une dizaine d’années. Eh bien, quoi que vous en puissiez dire , quoi qu’en ait pu dire M. Cayol dans une brochure récente , cette comparaison célèbre , dans les conditions nécessaires du problème de la vie, manque absolument de rigueur. L’attraction , qu’on la considère comme en puissance ou comme en acte , est une action exercée par un corps sur un autre ; les deux termes nécessaires de toute action , l’actif et le passif, sont connus; expliquer l’attraction serait donc expliquer pourquoi et comment ce corps est attiré par le corps voisin , et non par quelle source celui-ci a reçu le pouvoir d’attirer. La vie, au contraire, n’a qu’un terme apparent, la molécule, et il s’agit de savoir comment cette molécule vit, sent, se

meut, sans y (^tre sollicitée autrement que par une force interne, la détermination de ce second terme est tout le problème. Je parle d’expliquer Vntiraciion-, je pose ainsi la dilTiculté telle qu’elle m’est présentée; mais, en réalité, ce n’est pas à quoi sont obligés ceux qui croient pouvoir admettre une force vitale distincte. Newton , d’un côté , et les vitalistes , de l’autre , sont préoccupés de la cause d’un phénomène, d’un mouvement; ici du mouvement des planètes, là du mouvement de la vie. Newton découvre que la matière attire la matière suivant de certaines lois ; ce qu’il explique, ce n’est donc pas V aiiraction, c’est le mouvement, et la force attractive est le principe actif de ce mouvement. Quand donc le vitaliste , pour expliquer le fait de la vie, suppose une force primordiale, génératrice et organisatrice , il raisonne précisément et conclut comme Newton ; et il n’irait au delà que si, cette force admise, il chercbait à en pénétrer la nature, — ce qui , après tout, ne serait pas défendu , pourvu qu’on n’affirmàt pas cette nature avant de l’avoir trouvée. Mettez vis formatrix au lieu de vis gravitatis dans le beau passage suivant, et vous aurez une déclaration que signera volontiers M. Lordat :

« Hactenus, phænomena cœlorum et maris nostrl per vim gravitatis exposai , sed causam gravitatis nondum assignavi. Oritur utique liæc vis a causa aliqua , quæ pénétrât ad usque centra solis et iilanetarum , sine virtutis diniinutione ; quæque agit non pro quantitate superficierum particularum, in quas agit (ut soient causæ qiechanicæ) , sed pro quantitate niateriæ solidæ-, etcujus actio in iminensas distanlia^ undique extenditur , decrescendo semper iu duplicata ratione distanliarum. Rationem vero harum gravitatis propriolatum ex phænomenis nondum potui dcduccrc, et liypotlicsos non fingo. Quidquid enim ex phænomenis non deducitur, hypo-

l/tesis vücuiida est; et Jiypclheses seu mcUiphysicæ , scu pliysicæ , seu qualitatum occultaruiii , seu mochanicœ, in pitilosophia exjjerimentali locum non habent. In bac pbilosopbia proposiliones doducunlur ex pbænomenis , et redduntiir generales per induclionem. Sic iinpenetrabililas , mobilitas et iinpelus corporum ctlegcsniotuum et gravitatis innotuerunt. Et salis est quod gravitas révéra existât , et agat secundum leges a nobis cxpositas, et ad corporum cœlestium et maris nostri motus omnes sufficiat (Newton , Philosophiœ naturalis principia , p. 550.)

Enfin, pormettez-moi devons faire observer que l’attracüon n’estpas une loi commevous voulez que soit la vie. Elle est soumise à de certaines lois ; mais au sens de la physique , c’est une force, et une force résidant sans doute dans la matière, mais distincte du corps sur lequel elle s’exerce. Si donc on voulait absolument la comparer à la vie , il faudrait considérer aussi la vie comme une force spéciale, qui, en pénétrant la matière, la constituerait à l’état d’organisme vivant.

Je suis bien intéressé, vous le savez, à défendre les partisans de la force vitale; car j’admets cette force, je l’admets distinctement, sans rien décider de sa source, de son essence, de son mode de rapport avec la matière organisée ; je l’admets comme un dogme conséquent du vitalisme, qui, sans cela (excusez ma plaisanterie dans un sujet si grave), ressemble quelque peu à un pont sur lequel tout le monde passe, et bien connu des habitants de votre ville.

11 me reste maintenant, en passant à la seconde question que je me suis proposée, à rechercher ce que peut et doit être la maladie dans la doctrine vitaliste et dans la doctrine organicienne, et a montrer, j’espère, qu’elles ne sont pas aussi ennemies que vous i>araissez le croire.

— Te-

ll. Selon vous, lionoré confrère, ce que je prends pour « une profession de foi vitaliste i> n’est rien autre chose qu’une « déclaration d’animisme; » de sorte qu’il suffirait, pour appartenir à la secte des animistes, « d’admettre l’action primordiale d’un être simple » ou d’une force sur l’agrégat humain. Mais je vous demande alors quelle qualification vous réservez à ceux qui , continuant la tradition aristotélienne, fond découler d’un même principe, qu’ils appellent ûmc , et les mouvements organiques et les manifestations de la pensée ; aux stahliens, par exemple, ou aux thomistes modernes. Si vous me dites que ce sontaussi des animistes, comme ils sont en effet , je vous réponds qu’il faut conséquemment caractériser , par une désignation particulière , l’animisme de ceux qui, à l’encontre des premiers, séparent soigneusement le principe de la vie organique du principe de la vie intellectuelle et morale; de même que Platon , de qui ils procèdent , distingue , par une terminologie appropriée, les deux parties qu’il accorde à l’àme. A cette condition , il est facile de s’entendre ; les mots importent peu si l’on est d’accord sur les choses ; mais vous me permettrez de rappeler que l’expression de vitalisme a, dans l’histoire de la philosophie comme dans celle de la médecine , le sens que je lui attribue ; qu’il est d’ailleurs parfaitement logique et naturel d’appeler vitalisme la doctrine qui subordonne les mouvements organiques à l’action d’une force dite vitale, en laissant à la psychologie le problème de la pensée, et d’appeler animisme la doctrine qui range sous l’empire de l’àine tous les modes d’activité de l’être humain. J’ajoute que j’avais eu soin de dégager h cet égard ma position per-

sonnelle dans ccs quelques paroles significatives : « Nous écartons filme du débat; ne parlant ici que d’organisation, nous n’avons à nous expliquer que sur la force qui organise. » (Gaz. Heiid. , p. 211:2 , t. II.)

Cela étant , je suis autorisé à suivre le vitalisme sur le terrain de la pathologie, sans avoir à répondre de toutes les extrémités de l’animisme. Je puis donc rechercher purement et simplement si, quand survient la maladie, c’est la force vitale qui , éprouvant quelque changement dans son mode d’action , dérange l’organisme, ou si c’est l’organisme qui, matériellement troublé, met obstacle à l’exercice régulier de la force vitale. C’est ce que j’ai fait dans mes précédentsarticles. Or, ici, je le confesse, j’impose à mon vitalisme des bornes que n’accepte vraisemblablement aucun des partisans du double dynamisme ou du monodynamisme, soit grec , soit chrétien. La raison de cette dissidence est tirée des entrailles même de la question : la rappeler en peu de mots sera donc poser le débat sur ses bases fondamentales.

La plupart de ceux qui, sous une forme ou sous une autre, ont reconnu la nécessité logique d’un principe organisateur et conservateur du composé vivant, se sont crus en droit d’attribuer à ce principe un certain nombre de facultés distinctes, ayant chacune le gouvernement spécial et direct d’une des principales fonctions de l’organisme, soit qu ils n aient considéré les facultés que comme des modalités du principe , soit qu’ils les aient constituées expressément en ])uissances secondaires, ayant leur part déterminée d’action et leur part de responsabilité, sous la direction de

la puissance supérieure. D’Aristote à Van-Helmoiit, de Van-llelmont à Stalil , de Stahl h Barthez ; des facultés d’intelligence , de nutrition , de respiration et de locomotion aux archées, des archées aux forces motrices et sensitives, c’est toujours la même doctiine d’une cause mère, de laquelle découlent toutes les facultés de l’intelligence, comme s’échappent du palais liquide de Cyrène tous les fleuves de la terre :

Omnia sub magna labentia flumina terra.

Eh bien ! cette doctrine n’esta mes yeux qu’un arrangement tout artificiel de mots, qui ne répond à rien de clair et d’arrété dans l’esprit. C’est une image impalpable, semblable à celle des régions fantastiques , qui s’évanouit dès qu’on essaie de la saisir : c’est une forme vide. Si j’essaie de comprendre ce que c’est qu’une faculté particulière d’une force simple , ou encore une force particulière d’uti principe simple , non-seulement il m’est impossible de saisir un rapport quelconque entre les deux termes, mais je me heurte aussitôt à une contradiction. En effet, l'un des termes exprime ce qui est simple et un , à savoir la substance-force ; le second terme exprime le divers et le multiple , et c’est ce multiple et ce divers qu’on prétend faire sortir de l’un et du simple. Cette impossibilité devient plus manifeste encore quand on passe du point de vue ontologique k celui de la réalité physiologique et pathologique. Ces facultés de mouvoir, de sentir, de nourrir, qui appartiennent k la force princeps , qui en sont les attributs , sans lesquelles elle ne serait rien , opèrent néanmoins sans elle.

et même malgré elle, et au rebours de ses intentions : la preuve, c’est qu’elle intervient pour réparer leurs méfaits , et c’esl en cela que consiste l’c-yTor/ conscrro/eitr des vitalistes. Que si je considère ces facultés en elles-mêmes, et non plus seulement en puissance, mais en acte, j’y vois de purs nominaux, des concepts dépourvus de toute existence réelle. Je comprends bien un principe actif , dont l’activité et l’unité répondent à l’activité et à l’unité de l’organisme ; mais je ne me fais aucune idée d’une faculté préposée à l’accomplissement des actes, si nombreux et si divers , qui constituent, par exemple , la nutrition. Nutrilivité, locomolmié , respiraiivilé , voilà la vaine formule à laquelle se réduit pour moi toute cette doctrine des facultés de la force vitale.

Ces conséquences , consenties ou non , mais obligées , du vitalisme dont je parle, sont-elles inhérentes à la conception vitaliste elle-même , et ne peut-on croire à un principe de vie sans en encourir la responsabilité? Je m’élève, pour ma part, contre ce jugement.

Je confesse l’existence d’un principe général de l’organisme humain , parce qu’elle m’est démontrée par ma raison. Sans vouloir pénétrer l’essence de ce principe , je me borne à le considérer comme une cause de la nature de celles que la philosophie appelle immanentes, c'est a dire ne se séparantpas de leur effet. Mais, en même temps, je remarque que le même problème peut et doit-être posé à l’égard des végétaux et des minéraux ; car eux aussi ont leur unité. Si 1 action réciproque des molécules organiques ne rend pas un compte suffisant de la spécificité de la forme humaine, de la reproduction du type, de l’harmonisation des

parties constituantes, il n’est pas plus aisé d’expliquer par le même principe la constitution d’un arbre, ni pourquoi un cristal a nécessairement telle forme, tant de facettes, tant d’arôtes, ou cosse d’exister. L’activité spontanée de la matière ne résout pas mieux la difficulté à l’égard d’un minéral qu’à l’égard de l’étre animé ; car l’activité n’est qu’un mouvement, et le mouvement convergent d’un nombre quelconque de molécules ne peutdonner que la juxtaposition et non l’harmonie de rapports. Et c’est pourquoi Leibnitz luiméme, Leibnitz pour qui force et matière ne font qu’un , lorsqu’il veut se rendre raison de la machine humaine, impose à son assemblage de monades , une monade supérieure et régulatrice. L’existence de la loi d’harmonie , jusque dans les corps minéraux , se révèle surtout dans une curieuse expérience. « Lorsqu’un cristal, ditM. J. Béclard, a éprouvé sur l’une de ses arêtes, ou même à l’un de ses angles, une perte de substance peu considérable, il reprend sa forme primitive aux dépens des dissolutions salines identiques dans lesquels on le plonge (Traité élémentaire de •physiologie humaine, p. Il ). » N’est-ce pas là un acte de conservation ou de réparation, comparable à certains actes des organismes supérieurs, un retour à l’unité, à l’harmonie, un de ces faits qui eussent réjoui Pythagore ou Platon, en prêtant un merveilleux argument à l’antique théorie des nombres? Le problème ainsi élargi , je ne me sens plus libre de chercher une explication pour la matière vivante et une autre explication pour la matière inanimée ; je les place l’une et l’autre en face des mêmes hypothèses; et, étant admise l’insuffisance de l’activité

moléculaire , je suis amené h supposer : — ou une force universelle , réglant toutes les combinaisons de la matière , créant les formes de tout, mais créant des formes dilTérentes suivant le milieu matériel à travers lequel elle se déploie; — ou une quantité innombrable de forces ayant des rapports préétablis avec certaines qualités de la matière. Et je croirais obéir encore à une curiosité naturelle, si je me posais cette question : la force individuelle ou les forces multiples, au lieu d'étre simples à la manière de la monade , ne sont-elles qu’irréductibles dans leurs éléments propres et liées avec les choses par des rapports définis et invariables, et ne sont-elles pas d’essence matérielle? Notre Galien ne se gênait pas pour poser la question — il est même aisé de voir qu’il penche vers l’affirmative , — et Lavoisier, dans un remarquable passage que je regrette de n’avoir pas sous les yeux, osait mesurer la déperdition de la force intellectuelle dans le travail de cabinet sur la somme de travail organique accompli par le cerveau.

De telles vues n’ont rien de si étrange qu’on doive s’en moquer ou s’en effrayer. L’air était autrefois un fluide impondérable. On revient aujourd’hui à l’éther. Si le fluide électrique, au lieu d’être assez subtil pour traverser les corps les plus denses, pouvait être coercé comme l’air, vraisemblablemanton le trouverait pesant. Quelle folie ou quel blasphème y aurait-il à penser qu’il en peut être de môme de la force vitale? Mais je regrette presque, cher confrère, de soulever ces questions , ne pouvant y consacrer les développements nécessaires ; je me hâte devons avouer que j’ai quelque faible pour la théorie de ta force

universelle; et quant à la nature essentielle (h; celte force, je vous ai dit tout à l’heure que je ne la préjugeais pas ; je disais plus haut qu’il n’était pas sage d’aller au-dela de la conception d’Aristote, et j’ai présenté la force comme une substance simple ; c’estdéclarer que jusqu’ici je ne me crois pas autoriser à lui reconnaître une existence concrète et matérielle , comme est celle d’un fluide. Pour vous confier toute ma pensée, je ne suis pas bien sûr de n’être pas en cela trop timide; mais vous allez voir qu’il n’est pas besoin, pour l’objet de cette lettre, que ces diverses questions soient résolues. Ce sera l’excuse de ma brièveté , si c’est la condamnation de ma hardiesse.

Ma conception delà force vitale, si différente de celle des vitalistes, m’affranchit des déductions arbitraires que je leur ai reprochées. Je ne demande à la force que la détermination de la forme ; et sous ce mot , je n’entends pas seulement la forme extérieure, la délimitation des surfaces, mais la forme interne , le rapport réciproque des parties composantes, en un mot, tout l’homme ou toute la plante. Je lui demande de faire que toutes les molécules (jui s’ajoutent à l’œuf imprégné soient agencées de telle manière qu’il en résulte, non une masse quelconque , mais un être animé; non un être animé quelconque , mais tel ou tel être , selon , je le répète , qu’elle se jouera à travers tel ou tel milieu matériel. Je lui demande, enfin, d’être conservatrice en même temps ([ue formatrice, cesta dire de continuer son action ]>endant toute la durée de l’être. La mort de l’être sera la conséquence nécessaire du retrait de cette force. Voilà ma force vitale. .Mais au-dessous de

cette action suiiérienre, et dans ce cadre obligé, là où d’antres voient 6es facultés de la force, je ne vois que des /)r«/>r/(’7és de la nialière organisée, soit que ces propriétés procèdent entièrement de l’arrangement intrinsèque de la (ibre, soit quelles résultent d’un rapport départies, comme d’un muscle avec un filet nerveux, soit enfin qu’elles rentrent simplement dans l’ordre physique ou chimique. La sensibilité et la motilité sont donc pour moi des propriétés de la fibre organique. Je n'épouse pas assurément la physiologie du Traité de F homme \ mais quand je vois un aussi grand esprit que Descartes se contenter, pour expliquer l’être humain , d’une statue préalablement disposée par Dieu ( Dieu ou Force, c’est tout un dans la question actuelle), et dont toutes les parties soient douées de mouvement; quand je lis cette phrase : i Je désire que vous considériez.... que toutes les fonctions que j’ai attribuées h cette machine , comme la digestion des viandes, le batte ment du cœur et des artères..., suivent tout naturellement de la seule disposition des organes, ne plus ne moins que font les mouvements d’une horloge ou autre automate de celle de ses contre-poids et de ses roues; » quand je l’entends condamner nominativement les âmes végétatives et sensitives, — service éminent, relevé dans une thèse par un professeur de la Faculté de Montpellier, M. le docteur Jaumes ; quand je considère la grande, l’heureuse influence de la physique et de la physiologie cartésiennes sur les destinées de la science moderne , cela me réconforte un peu contre les accusations de matérialisme , grossier anatomisme , dont on accable si aisément ceux

qui font une grande part à la matière organisée dans l’explication des phénomènes de la vie.

Voilà bien des préliminaires pour arriver à la considération de la maladie ; mais à la fin , m’y voici.

III. Je fais le raisonnement suivant; La maladie ne peut procéder d’un dérangement quelconque d’une ou plusieurs facultés de la force vitale, ces facultés étant purement nominales et sans existence réelle. Reste donc qu’elle ait son origine , ou dans la force vitale elle-même , ou dans le composé vivant. Si , comme l’ont cru des penseurs éminents , la force vitale avait pour support un principe matériel , par conséquent divisible, mais en même temps irréductible quant à sa composition et quant à la spécificité de son action, il serait déjà passablement difficile de tirer la maladie d’une modification de ce principe; carie changement, ne pouvant être relatif à la qualité , porterait nécessairement et exclusivement sur la quantité ; la force ne varierait que du plus au moins ou du moins au plus, et toute la pathologie se réduirait à un système dichotomique. Ajoutez que la possibilité d’une variation quantitative dans une force primitive de la nature, sans anéantissement immédiat du composé qui n’est tel que sous l’empire et par l’action de cette force , est de soi fort incertaine, et qu’elle échapperait même à toute conception si on l’entendait de la force universelle, puisque ce qu’elle pourrait perdre ou ce qu’elle pourrait gagner dans un certain moment irait nécessairement à un autre source ou en viendrait , en vertu de ce double principe qu’une force quelconque ne peut pas se créer d’ellc-même, non plus

que périr en tout ou en partie, et qu’ainsi, dans les deux cas, elle cesserait d’étre universelle. Que si la force vitale est considérée comme simple et indivisible, la question devient plus claire encore. Manifestement une telle force ne peut ni s’accroître, ni diminuer, ni s’altérer, et conséquemment elle ne peut jamais être cause directe et primitive de maladie. C’est ce que j’ai cherché à établir; c’est ce que vous reconnaissez vous-mème par ce passage de votre seconde lettre: « Mais, dira-t-on, on ne saurait concevoir la lésion d’un être simple , d’un principe vital ; rien n'est plus vrai. * Et plus explicitement encore dans ce passage de votre Essai sur les doctrines médicales: » Si l’on se rend un compte plus exact des hypothèses de l’animisme, on verra que, s’il y a deux substances, elles sont telles que l’une, toute supérieure , est nécessairement active de sa nature ; c’est la substance simple, âme, principe vital. On ne peut, en effet , la concevoir autrement qu’active. Qui dit principe vital altéré, lésé, exprime une impossibilité. ® Comment se faitil, pourtant, qu’étant d’accord avec moi sur ce point capital, vous ne vouliez pas, comme moi, que toute maladie procède de l’organisme , et que vous mettiez même au-dessus de cette doctrine la pathologie animiste-, qui, toute fausse qu’elle est, aurait, suivant vous, l'avantage de pouvoir « invoquer l’activité du principe simple »? Je passe le motif de cette préférence; je crois en avoir démontré l’inanité en signalant l’abîme qui sépare l’activité propre de la force vitale du fait de la maladie, et je ne m’explique pas trèsbien que vous commenciez par rejeter l’action morbigène du principe vital pour excuser ensuite les animistes de s’en

servir. Mais ce qui me préoccupe, ce que je voudrais surtout éclaircir, c’est votre position dans le débat, ou plutôt la position que vous entendez faire au vitalisme. A cet égard, je crains que vous ne vous déclariez satisfait à trop bon compte. Vos lettres sont un plaidoyer habile contre le principe vital , dont vous blâmez la recherche comme oiseuse , et l’admission comme entachée d’oniologic. Donc votre doctrine à vous , votre vitalisme, doit placer le mobile de la maladie ailleurs que dans le principe vital; et, comme après ce principe il n’y a plus que l'organisme , vous êtes bien forcé d’asseoir sur l’organicisme toute la pathogénie.

J’insiste. Ou il est certain que l’organisme est cause de la vie , qui est alors un résultat, un effet; ou il est certain que l’organisme est le résultat de la vie , qui alors devient une cause , une force , un principe , n’importe le mot ; ou enfin les deux hypothèses sont également incertaines. Il n’y a pas d’artifice de langage qui puisse éluder ces termes de la question ; il n’y a pas de subtilité qui puisse se glisser entre eux. Or, si la vie vient de l’organisme , la maladie en vient également; là-dessus, point de difficulté entre nous. Si l’organisme procède de la vie , comme force , l’altération qui constitue la maladie , ne pouvant porter sur la force , ainsi que vous l'accordez encore , porte nécessairement sur l’organisme. Enfin , si le rapport réciproque de l’organisme et de la vie est absolument inconnu , de quel droit affirmezvous que, dans la doctrine que je défends, « la pathologie exclusivement assise sur les lésions et les troubles organiques aurait à subir tous les reproches adressés h l’organicisme pur T> ? Comment pouvez-vous vous prononcer dans

une question que vous jugez insoluble ? Comment affîrmczvous quelque chose de ce que vous déclarez ne pas savoir ? Vous avez dit dans votre première lettre : La vie est une lui; vous dites maintenant’: La maladie est une forme de la vie. Cela est possible ; mais cela ne décide rien quant à l’origine de la maladie , et votre formule pourrait contenir l’organicisme presque aussi bien que le vitalisme. Pour l’organicien , en effet , si la maladie est un produit de l’organisme altéré , la vie est un produit de 1 organisme sain, et la première est si bien, pour lui, une forme de la seconde , que , donnant au jeu des organes sains le nom de physiologie, il donne au jeu des organes lésés le nom de physiologie pathologique, pour exprimer que les lois du mécanisme animal sont les mêmes dans l’état de maladie que dans l’état de santé. Vous n’avez qu’à ouvrir , par exemple, Y Exposition des principes de l’ organicisme, par un des organiciens les plus résolus de ce temps-ci, par .M. le professeur Rostan , et vous verrez que , dans sa doctrine , le rapport de la maladie à la vie est aussi étroit et aussi logique que dans le vitalisme le plus orthodoxe.

Cependant, vous déclarez la guerre à la pathogénie orgatiicienne que je professe. Clairvoyant et réfléchi comme vous-ôtes , vous n’avez pas, sans doute, enfoncé votre épée dans des outres gonllées d’air, h l’exemple de l’homme (\cs Métamorphoses ; c’est donc que vous avez, quoique organicien (je crois l’avoir prouvé) , des griefs contre mon organicisme; c’est que vous croyez que cette doctrine est impuissante à rendre raison du fait de la maladie , dans toutes ses expressions et dans tous ses moments. Eh bien !

examinons.

Je remarque d’abord que toute votre argumentation sur ce point est dirigée contre l’école appelée par vous matérialiste, et qui considère la vie comme le résultat d’un certain arrangement de la matière. Je ne crains pas de vous que vous imposiez à cette sorte de matérialisme ces conséquences outrées que je dénonçais dans un de mes précédents articles; mais, enfin , je n’ai pas à répondre de cette doctrine, qui n’est pas 1a mienne; et c’est seulement avec le bénéfice des principes qui me sont propres que je puis accepter une confrontation entre votre conception de la maladie et la mienne. Or, voici votre définition: La maladie est * une réaction anormale de l’organisme contre une affection subie par lui. » Et vous ajoutez aussitôt: Tout est dans cette*

définition : l’actû'jVe nécessaire de tout fait morbide envisagé dans sa réalité, sa tendance , plus ou moins libre ou entravée , à la conservation de l’organisme , à la réintégration de l’activité hygide ; la lésion , enfin , primitive ou secondaire , appréciable à nos sens ou leur échappant. » Il faut que je prouve , ou que ma doctrine satisfait à ces diverses conditions de la maladie, ou que les conditions de la maladie ne sont pas absolument telles que vous les présentez.

Au fond , tout se réduit à une condition unique , qui est l’activité morbide ; car la réaction est l'expression même de l’activité, et la conservation, sur laquelle je m’expliquerai tout à l’heure, n’est que l’effet indirect de la réaction. Estce que je supprime l’activité? Est-ce que je nie la réaction ? Vous le donnez à penser, honoré confrère; car, d’un côté , vous dites que ce qui est exclu de la définition des organiciens, c’est « l’activité vitale, si souveraine dans la réunion

d’actes qui constitue la maladie » , et d’autre part, vous condamnez les partisans de la force vitale , ceux que vous appelez des animistes, à toutes les conséquences de l’organicisme. Je pourrais en appeler de cette sentence à vousméme , qui expliquez ailleurs comment les animistes sont en droit de considérer la maladie , non plus comme une lésion , mais comme une réaction du principe vital : d ou il suit que l’activité vitale , que la réaction morbide , peuvent très-bien s’accorder avec l’animisme. Mais je n’entends pas tirer avantage de cette concession ; car la source d’où je fais découler la réaction n’est pas celle que nous indiquons. Je prétends , en effet , qu’il suffit à l’organisme , pour réagir , des propriétés vitales dont il est doué, et qui résultent du fait même de l’organisation.

C’est le meilleur de la gloire de BroAvn d’avoir plus clairement établi et plus finement analysé que ses devanciers les rapports de la fibre organique avec tout ce qui l’entoure. Vincitabilité esi l’expression générale , parfaitement vraie, de ce fait, que l’organisme entier répond , et que les diverses parties constitutives de l’organisme répondent diversement aux impressions ou à l’incitation des agents extérieurs. L’incitation par un agent étranger à l’organisation normale , l’incitation pathologique, c’est la réaction. Or, qu’est-ce que l’incitabilité aux yeux de Brown? Une propriété de l’organisme, une propriété à laquelle il assigne même un siège précis, qui est le système nerveux; et comme le système nerveux est partout dans l’animal, partout aussi la réaction peut naître, et toujours elle peut s’étendre à tout l’organisme. La physiologie moderne ne

fait que pnHer un appui nouveau h ce commentaire de la réaction vitale, en montrant la contractilité mise en jeu par une simple excitation de la fd)re, soit directement, soit par action réllexe; d’où il suit qu’avec une atteinte portée à la sensibilité d’un point de l’organisme par un agent perturbateur; on a aussitôt l’augmentation de la contractilité, la suractivité du mouvement, en d’autres termes, le mouvement réactionnel. Mais laissons, si vous voulez, 1 explication , et ne gardons que la notion de propriété organique. Je dis que cette notion , non-seulement suffit, mais suffit seule à expliquer la réaction , que celle-ci soit générale ou qu’elle soit locale. Locale , rien de plus simple et de plus intelligible ; générale , on le comprendra , pour peu qu’on xeuille y réfléchir avec un esprit dégagé. La raison d’ètre organique, ou le siège propre de l’incitabilité , importent peu dans l’espèce, Que seulement l’incitabilité existe à titre de propriété, et tout s’explique aisément. Si la cause morbide est de celles qui peuvent influencer la masse du composé vivant, comme une certaine qualité de l’atmosphère ou une certaine altération du sang , l’organisme va réagir sur la totalité de ses parties constituantes. Si la cause ne touche qu’une organe, ou seulement quelque point d’un organe, la réaction, .d’abord locale, pourra devenir générale de plusieurs manières : tantôt, parce que le système nerveux, à supposer qu’il n’ait pas été l’instrument de la suractivité organique , l’aura néanmoins propagée; tantôt, parce que l’action morbide locale aura eu pour elTet d’altérer la nutrition; et que le torrent circulatoire aura reçu, de la partie ainsi altérée , des matériaux

imparfaits ou tout à fait hétérogènes (1). Ajoutez que les mille variations, les mille nuances, les mille changements, transitoires ou permanents, qu’on peut supposer dans 1 organisation , et qui se répètent dans les propriétés vitales , expliquent suflisamment, avec les qualités diverses des excitants , pourquoi la réaction est si variable dans son intensité , et pourquoi elle peut manquer totalement.

Votre doctrine se préte-t-elle aussi aisément <à l’interprétation du fait de la maladie? Permettez-moi d’en douter. Pour que cette doctrine soit rigoureusement exacte, il faut que la maladie soit loujotirs une réaction , puisque , dans votre définition rappelée plus haut , le phénomène de la réaction est tout le défini de la proposition. Or, il est abusif de soutenir que, dans la maladie, l’organisme soit invariablement et nécessairement en état de réaction contre une cause morbigène. Vous dites à la vérité, que la résistance active peut être absolument nulle; mais vous ajoutez qu’alors la mort est instantanée. En cela, vous êtes conséquent avec vos principes. Si la réaction n’est que l’activité vitale fonctionnant dans des conditions particulières, comme cette activité est la laide la vie , tout tissu qui ne réagit pas meurt. Mais je m’arme de la conséquence pour attaquer le principe , et je soutiens que la réaction , déduite de l’activité primordiale de l’organisme , est proche parente des facultés du principe vital, et qu’elle est plus nominale que réelle. Un membre frappé d’un froid très-intense se sphacé-

(i) Il n'est si pclite alléralion de la mitrilion qui ne doive avoir pour elTel un changement quelconque dans les qualités du fluide sanguin , et c’est un élément de réaction dont la puissance peut être plus grande qu’on ne le suppose.

lera à l’insliiiit mùmc où il cessera de réagir. Donc il aura réagi depuis le moment où le froid l’aura saisi juscprà celui de la mortification. Or, dans cet intervalle de temps , les tissus se sont graduellement refroidis, décolorés, engourdis, c’est-à-direque l’activité vitale y seradescendue au-dessous du type normal. Donc la réaction n’est qu’un degré quelconque de la vie, fùt-il inférieur au degré normal , et un tissu cese de réagir, c’est-'a-dire de vivre quand il est mort, — à moins qu’on aime mieux dire qu’il meurt quand il cesse de vivre. J’entends bien que le phénomène de la réaction ne suppose pas nécessairement l’ensemble de symptômes auquel on donne plus spécialement ce nom , et qui résulte de l’augmentation de la chaleur et de la suractivité de la circulation; mais encore faut-il quelle soit quelque chose, qu’elle s’exprime de quelque manière, qu’elle accuse enfin cette révolte , cet de la nature contre la cause agressive. Rien de semblable n’apparait dans l’exemple rappelé tout à l’heure et dans beaucoup d’autres , notamment dans les affections chroniques, telles que de vieux ulcères, de vieilles phlegmasies, de vieilles tumeurs, ou vous êtes obligé de supposer que Paffeclion gagne toujours sous l’action persistante de la cause (ce qui n’a pas lieu ordinairement) , ou que la cause a laissé sur l’organisme une invincible et mortelle impression {ce qui ne se comprend guère dans une foule de cas); — tandis qu’il est si simple de concevoir une disposition anormale des parties, des conditions nouvelles de circulation , de nutrition , de sécrétion , survivant h une cause depuis longtemps retirée, et entretenant l’état morbide comme d’autres conditions en-

troliennent l’état sain, sans la moindre résisluncc , sans le plus petit degré (le réaction. Et voilà pourquoi il suffit souvent, pour déterminer la guérison, d’un moyen tout h fait inhabile à provoquer un elTort de la nature, et capable seulement de modifier les conditions organiques ; la compression, par exemple, ou la section de rameaux veineux, ou même des agents médicamenteux propres seulement à coaguler ou à fluidifier l’albumine.

Vous ne voulez pas seulement , honoré confrère , que la réaction soit constante dans les maladies; vous voulez encore qu’elle ait lieu dans une fin préétablie de conservation, et le moyen et le but sont pour vous solidaires à ce point qu’ils se présupposent mutuellement, c’est-à-dire que la réaction est nécessairement conservatrice, et que la conservation n’a lieu que par la réaction. Je me suis déjà si formellement expliqué sur ce point, que je me bornerai à quelques mots. L’animal est un mécanisme; il est fait incontestablement pour durer, pour se conserver plus ou moins longtemps. Ce pouvoir de conservation est attaché principalement à deux dispositions ; d’une part, l’agencement des parties constituantes; de l’autre , les rapports de sympathie ou d’antipathie qui existent entre les propriétés de la fibre organique et les objets extérieurs. Or , que la fibre soit impressionnée par un agent antipathique, un miasme, un poison , un air trop froid , un liquide inaccoutumé, etc. , elle va souffrir sans aucun doute; la maladie y va prendre naissance ; la sensibilité , la motilité oiganiqucs a seront modifiées ; un trouble surviendra dans le mouvement de composition et de recomposition

(le la partie; ce sera la réaction, si l’on veut , et cette réaction pourra avoir pour elTet d’éliminer l’agent morbifore. Si la question était limitée en ces termes, il y aurait peu de dissidences entre les médecins ; mais ce qui sème entre eux la division, c’est la prétention d’ériger l’activité vitale en une sorte de providence, attentive et ingénieuse à écarter de l’organisme toute cause de désordre , et de substituer ainsi h la fatalité évidente des lois naturelles et des actes qui en sont l’expression je ne sais quelle sentinelle mystérieuse veillant dans les profondeurs de nos organes et y attendant l’ennemi pour le mettre dehors. Je demande alors pourquoi elle le laisse entrer, et comment il se fait, par exemple, cjiie la muqueuse respiratoire donne librement accès a un miasme délétère dont la bonne Nature se débarrassera ensuite comme elle pourra, et qui, en attendant, portera le ravage dans l’économie. Je demande encore pourquoi le désordre suscité par l’agent morbifère est si souvent tel, qu’il tend directement, sans hésitation, sans relâche , aveuglément, à la destruction graduelle de l’ètre. Ce sont des questions auxquelles personne , que je sache , n’a jamais répondu, ni ne répondra d’une manière satisfaisante.

Je m’arrête , cher confrère , sans avoir dit la moitié de ce qui était dans ma pensée. Vous savez mieux que moi l’immense horizon qui s’ouvre devant celui qui met seulement le pied sur le seuil d’une pareille question. D’où la néces sité. dans un débat auquel les circonstances imposent d’ètre court, de s’attacher aux points essentiels de la controverse. On risque bien ainsi de paraître obscur aux yeux de ceux qui ne sont pas familiers avec les idées et la langue de la

philosoplno. J’oso espérer , par cela même , que ce reproche ne me viendra pas de vous. Si j’ai professé l’erreur, j’aurai du moins l’avantage de l’avoir fait clairement et catégoriquement. .Te compte aussi que le caractère un peu personnel de mes doctrines ne sera pas un motif de suspicion auprès d’un esprit aussi habitué que le vôtre à penser de son propre fonds. C’est, à mon sens , un obstacle fréquent h l’avancement des sciences, que les termes routiniers dans lesquels se posent pendant des siècles les grandes questions qui partagent le monde.

Palis, 18 octobre

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