RÉPONSE
A MO.NSIEUR LE RljDACTEL’R E\ CHEF DE LA GAZETTE HEBDOMADAIRE DE MÉDECINE ET DE CinRCRGIE.
Monsieur et très-esUiné Confrère,
Je dois d’abord vous remercier de la bienveillance avec laquelle vous avez parlé des Lettres sur le Vitalisme. Je suis cependant plus touché encore et honoré par votre travail à leur occasion , par les considérations étendues dont vous avez bien voulu les accompagner, 11 vous est dû une rare estime pour le jugement droit et sûr , pour la convenance parfaite avec lesquels vous savez toucher au cœur de toutes les questions médicales , diverses et souvent même opposées entre elles , que vous amène le mouvement incessant de la presse , des publications et des sociétés savantes. Vous conduisez franchement vos lecteurs au plus vif d’un sujet, vous en signalez avec pénétration les points obscurs ou incomplets ; la discussion ne saurait avec vous s’égarer
et devient nécessairement profitable. Ce sont là de sérieux services rendus , chaque jour , par La Gazette Hebdomadaire , à la vraie science, et qui ne sauraient être assez reconnus et appréciés.
Je vous suis donc particulièrement reconnaissant d’avoir appelé l’attention sur deux points de doctrine , capitaux on le doit reconnaitre, et d’avoir exprimé votre dissentiment en termes clairs et précis : ces deux points sont, I l’un relatif aux termes dans lesquels doit se limiter le problème de l’organisme vivant ; l’autre concerne la vraie signification et les principes de l’organicisme. ï Je vous demande l’autorisation d’y répondre sans m’éloigner des limites que vous même avez posées.
Toutefois , permettez-moi de m’engager dans le sujet de cette nouvelle lettre par la courte apologie d’un nom destiné certainement à grandir beaucoup dans les annales du Vitalisme. C’est une dette que j’ai à acquitter. Depuis longtemps, en effet, je demeure applique à une œuvre qui s’est toujours présentée à moi sous trois aspects: rester fidèle, en médecine, à la philosophie des causes expérimentales , à l’observation Baconienne si souvent invoquée et si souvent méconnue; — Repousser absolument toute hypothèse en fait de principes premiers, assuré que fonder la science sur une hypothèse, même la plus proche du vrai , c’est fonder sur un terrain mouvant, et non sur la réalité des choses; —
Hechcrchor enliii le caractère commun et les vérité» évidentes ou cachées qui relient cntr’eux les médecins Hippocratistes, les réunissent à travers les siècles, comme les membres d’une seule famille, en laquelle se transmettraient les mêmes convictions et le même génie, et donnent à leur médecine une élévation particulière, un cachet impérissable, tandis que tout s’affaisse et s’éteint autour d’eux. Cette œuvre, sans doute, me fut restée inabordable , si je ne l’eùsse trouvée implicitement et presqu’enlière accomplie par un illustre philosophe et médecin , par Frédéric Bérard , l’intelligence la plus lumineuse dont puissent s’honorer les temps modernes de la médecine. Sa courte carrière, toute cachée dans un opiniâtre travail , fut brisée par une mort précoce. Il entrait, quand il succomba, dans toute la possession de son génie; chacune de ses œuvres est profonde; mais sa dernière. Discours sur le Génie de la médecine et son mode d'enseignement , peut être citée comme un unique et mâle chef-d’œuvre, capable de fournir sans limites à la plus active méditation. Puissent un jour la philosophie et les hautes études médicales renaître assez pour qu’il me soit permis de réunir pieusement et d’éditer les œuvres diverses de ce grand écrivain, et de relever une mémoire trop négligée.
Si j’ai cru, mon honoré Confrère, devoir commencer cette réponse par le nom de Frédéric Bérard, c’est que je n’ai fait dans mes précédentes lettres que développer
la )Xînsée mère de la philusopliie qu’il soutenait. Frédéric Bérard est, en effet, le premier qui ait clairement exposé la vie comme une loi suprême et {)rimordialc; qui en ait contenu l’étude en des limites sévères, tout en pénétrant jusqu’au fond réel des choses; qui ayant proclamé , comme Barthez , les principes de la philosophie expérimentale sut y demeurer fidèle, et trouver dans leur application le langage médical le plus pur , les notions saines et les plus éloignées de toute hypothèse. Souffrez que je m’efforce à continuer son œuvre, et entrons en matière.
11 s’agit non de donner la définition, mais d’établir la notion de la vie: car la vie ne se définit pas, elle se montre. Vous m’accordez que pour arriver à la notion de la vie comme fait, il faut rechercher la raison d’être de ce fait, c’est-à-dire, sa cause; et la cause est ce dont faction rend nécessaire la succession d’un phénomène à un autre. Mais tout dépend de la manière dont on doit interpréter un aussi succint énoncé. Je croyais dans ma première lettre l’avoir suffisamment développé, et avoir établi la signification de ces mots, qui isolés prêteraient autant à l’erreur qu’à la vérité, et conduiraient à l’interprétation sytématique plus encore peut-être qu’à la vérité, tant est glissante la pente à l’erreur. J’y reviens donc pour en établir le vrai sens et le dégager de tout faux mélange.
Bacon et Barthez enseignent qu’on doit se borner à
exprimer l’action cl la succession phénoménale, laquelle contient en acte la cause active et réelle , et dans ce cas , on donne la cause d’un fait en traçant l’ordre et la règle souveraine qui le gouverne. « Les phénomènes de la nature , dit Barthez , ne peuvent nous faire connaitre la causalité ou l’action nécessaire des causes dont ils sont les effets : mais seulement nous manifester l’ordre dans lequel ils se succèdent, nous dire quelles sont les règles que suit la production de ces effets, et non ce qui constitue la nécessité de cette production. * C’est dans ce sens que s’exprime aussi le professeur de physiologie de la faculté de Paris, M. Bérard : <i Nous ne connaissons les causes premières de rien : les causes premières sont placées à tout jamais au delà de notre intelligence. Qu’est-ce qu’une cause pour nous? C’est un fait qui en précède un autre et qui paraît l’avoir occasionné. » Par contre, nous rejetons la notion opposée, celle qui aspire aux causes premières, qui veut donner la causalité nécessaire, le mode d’action des causes , qui prétend , par suite , révéler le comment et le pourquoi des choses, la production intérieure et fatale des phénomènes. Nous tenons ces recherches pour interdites à l’étre fini, qui ne peut posséder la compréhension absolue des choses, parce qu’il n’est pas l’absolu et l’infini lui-même.
lievenons maintenant à notre premier énoncé , et :qt|)liquons-le au fait de la vie. Qu’est ici ce dont l’action
rend nécessaire la succession des phénomènes supportés par 1 être humain ou l’animal? En saine philosophie expérimentale, nous répondons : la vie ou force vitale. Ces deux expressions sont synonymes et nous sommes loin de repousser la dernière; toute existence, tout mouvement, tout corps a pour condition nécessaire une force correspondante et absolument assimilée à lui. Nous ne répondons pas comme d’autres: ce dont l’action rend nécessaire la succession des phénomènes vitaux , c’est un principe vital agissant sur la matière organiqvie. En premier lieu , on accepte pour cause des faits la cause expérimentale, celle qui indiquent règle l’enchainement des phénomènes; on observe. En second lieu, on donne la cause première des faits, on en révèle la production élémentaire; on explique.
Mais vie et force vitale sont-elles réellement identiques? Force vitale et principe vital appartiennent-ils réellement à deux ordres différons d’idées, on pourrait dire à deux ordres opposés? quelques explications le prouveront aisément, je crois.
Vie et force vitale ne sont qu’un , ai-je dit; en sorte qu’établir la notion de la vie et la notion de la force vitale, sont une seule et même question. Et en effet, vie et force vitale n’impliquent aucune décomposition, aucun dédoublement de l’être vivant; vie et force vitale ne sont pas plus l’une que l’autre un être substantiel distinct, soit simple, soit composé. Séparées de l’orga-
nismc , ni Tune ni l’autre n’existent , en sorte que vie, force viUile , organisme , sont trois termes synonymes , constituent une seule et même chose , vue tout au plus sous des aspects variés. La vie ne saurait se concevoir autrement qu’active, c’est-à-dire , que comme force; et toute force ne se peut j)ercevoir qu’appliquée , réalisée , incarnée pour ainsi dire , organisme en un mot, sinon elle échappe à nos prises et fuit d’une éternelle fuite. Ainsi la vie est force , et la force vitale est la vie. Aucune des deux ne cause et ne domine l’autre, et de même ne cause l’organisme, ne le produit comme un effet , comme un résultat de combinaison. En prononçant le mot de vie , on ne dit rien de la cause première, nécessaire, efficiente qui la produit. On laisse cette cause en dehors, immanente et voilée, raison et substance suprême, mais impénétrable; de même la force vitale ne révèle rien touchant l’existence principe d’où elle émane , et laisse dans ses inaccessibles mystères la substance cause d’elle-méme, et ]X)ssèdant la force comme attribut propre. Ainsi vie, force vitale, organisme ne sont qu’un , se pénètrent et se confondent invinciblement.
J’accepte donc comme parfaitement philosophiques ces locutions usuelles, la force vitale créatrice, conservatrice, médicatrice; ou encore les forces vitales sont en excès, ou font défaut , ou sont perverties, ou toute autre formule analogue. On pourrait donc à peu près indifféremment employer l’une ou l’autre expression ,
vie , force vitale , organisme ^ la première cependant exprimerait mieux l’ensemble souverain , un et harmonique des phénomènes vitaux; la seconde, l’activité propre ; et la troisième la réalisation visible de ces mêmes phénomènes. Comme règle générale , je préfère l’emploi du mot vie, lequel est le plus simple; et surtout je préfère le seul énoncé des phénomènes, alors qu’il s’agit de faits secondaires. Je ne suis certainement pas l’ennemi du langage abstrait , le seul qui convienne pour exprimer le plus grand nombre des faits médicaux, et qui est beaucoup plus répandu dans notre science qu’on ne le croit communément; mais toutes les fois que sans nuire à la réalité des choses on pourra le diminuer, lui substituer un langage plus étroitement formé sur l’organisme vivant , plus astreint à la pure désignation des faits et des symptômes , ce qui est bien loin de matérialiser la science en la faussant, et de suivre les errements de l’organicisme moderne, je croirai devoir le faire, et aider ainsi à la clarté de la science.
Telle était la pensée dominante de Frédéric Bérard, et sur laquelle il revient souvent , tant elle lui parait importer au point de vue de la saine philosophie et du vrai langage. «Je l’avoue franchement, dit-il , les mots * de principe vital , de principe d’harmonie, ou tout autre » analogue , me paraissent trop difficiles à manier pour » que j’ose m’en servir ; je ne me sens point assez de force ï d’esprit, pour m’exposer à la vaine gloire de braver un
• danger que Bartlioz lui-niénic n’a pas toujours sur- » monté , malgré scs intentions formelles et ses i>rotesta- » lions si souvent renouvelées. D’ailleurs je ne vois pas
• la nécessité d’admettre les mots do ce genre. L’unité
• vitale» (sur laquelle Barthez s’appuyait surtout pour exj)liquer et justifier son adoption du principe vital) «est un fait, elle est l’expression de mille faits; elle
• constitue le dogme fondamental dans la science des
• êtres vivants. Les prouves que Barthez en a présen-
• tées, et les beaux développements que leur a donnés
• M. Lordat, mettent cette question hors de doute; mais
• je n’ai besoin que do transformer ce fait en loi. Je ne
• vois point l’obligation de rechercher la cause de cette » unité , et encore moins de l’indiquer par un mot qui » ferait entendre que je l’ai trouvée dans des analogies » avouées ou secrètes prisas de l’unité du principe moral
• et de son action.» Plus bas, Frédéric Bérard ajoute encore ; « Je ne puis m’empècher de reconnaître que ces » mots (principe vital , principe d’barmonie , ou autre » analogue), et tout le langage analogue qu’ils consacrent
• consécutivement, ne doivent jeter la science dans les » hypothèses Stahliennes. Je craindrai même beaucoup
• que ces mots, dans certaines bouches, ne servissent
• déjà à masquer les hypothèses les plus formelles: je
• suis autorisé à le penser par l’importance que l’on y
• attache quelquefois. Si ce ne sont que des mots, ils ne » valent pas tant la peine de les défendre ; s’ils signifient
» quelque idée , je ne vois pas qu’on puisse soutenir «celle-ci. Ainsi, dans l’un et dans l’autre cas, je crois « que l’on doit rejeter ces expressions. »
C’est pourquoi donc , d’après un passage de ses écrits déjà cité par nous, Frédéric Bérard voulait retrancher complètement des Eléments de la science de l'homme , l’expression de principe vital, et lui substituer œlle de force, vitale, en se servant même de celle-ci aussi peu que possible, et en se contentant d’exprimer tout simplement, comme nous le demandons, les diverses classes des phénomènes. C’est qu’en effet , quoique ce mot de force vitale n’exprime aucune entité positive et indique seulement la raison des phénomènes et actions vitales, l’action elle-même considérée abstractivement, cependant ce mot est encore trop voisin do l’existence d’un être simple et actif, puisqu’il n’est peut-être que celui-ci agissant , pour qu’il n’y ait pas danger à l’employer souvent. N’aurait-on pas à craindre qu’on ne finit par céder à la tentation de rapporter la force à une existence que l’on supposerait en être le point de départ, et qu’on ne se servit du terme force vitale, comme on se serait servi de celui de principe vital ? Ne nous laissons donc pas aller à une confusion dans les mots , qui en entrainerait promptement une pareille dans les idées , si déjà elle n’en découle pas. En m’attachant à la signification rigoureuse des termes , je souscris volontiers. et sans réserve, mon savant confrère,
à ces ligues que vous avez écrites : «J’admets la force vitale, je l’admets distinetemeut , sans rien décider de sa source, de son essence, de son mode de rapport avec la matière organisée. » Je n’aurai peut-être à redire qu’au mot clislinctemenl , car une force ne saurait être distincte , isolée de toute existence , non réalisée en un mot.
Je veux montrer maintenant, quoique ce qui précède y suffise presque, que le dogme du vitalisme, tel que je l’ai établi , la vie considérée comme loi primordiale , contient cette notion de force vitale, et qui plus est, l’exprime , et en formule les conditions nécessaires ; et enfin que l’hypothèse du principe vital supprime cette même notion de force , inconnue dans sa source , dans son essence , dans son mode de rapport avec la matière organisée, poursubstantialiserla force hypothétiquement, pour la transporter à un être imaginaire , supposé mais non démontré.
La loi , en effet , est ici le mot propre et nécessaire. Soit que nous jugions la vie et la force vitale d’après la doctrine des causes expérimentales , et que nous la considérions alors comme un ensemble de mouvements réglés en une succession et harmonie invincibles , comme une force ordonnée en tous ses développements visibles , ce jugement, cette notion de la vie ne peut s’exprimer que par ces paroles : la vie e^t une loi essentielle et primordiale. Soit encore, que nous tournant vers la cause pre-
mièrc, efficiente, substantielle de la vie, nous voulions (‘xprimer quelle nous est inaccessible; que nous devons certainement confesser qu’elle existe , mais que nous ne saurions la préciser aucunement , ni lui donner un nom et un corps quelconque, nous ne pouvons de nouveau traduire ce fait que par les mêmes paroles : la vie est une loi primordiale. Et c’est , qu’en effet , la loi , dit Montesquieu , exprime les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses , et le seul rapport nécessaire est celui de cause à effet. Or , tout ce qui précède n’est que le rapport nécessaire de cause à effet vu dans sa plus large acception , et appliqué au fait delà vie. Que l’on s’en tienne à l’effet accessible, la succession et l’enchaînement des phénomènes qui constituent la vie , c’est une loi , réalisée , manifestée par l’organisme ; que l’on envisage la cause créatrice , maîtresse immuable de la vie en toutes ses évolutions , mais éternellement voilée au médecin , elle est contenue dans ce mot de loi , car la loi présuppose un législateur. Enfin pour exprimer que la vie est la loi qui domine tout le monde organisé vivant , et que toutes les autres lois qui aident au gouvernement de ce monde, sont secondaires et soumises à la loi suprême • de la vie, nous disons la vie est une loi primordiale. La notion de force et la notion de loi sont de môme invinciblement liées dans l’ordre entier des sciences : car une force comme une loi n’existent que réalisée , développées [tar le monde visible ; clics n’ont pas ]>ar elles-mêmes
l’exisieiice imlcpondanto et séparée , et toutes deux témoignent d’uue existence supérieure, ({iii les cause et les maintient en leur action et dévelopj)cment. De force en force, de loi en lois supérieures, d’existence en existence, on est conduit par un enchainement irrésistible jusqu’à l’infini , jusqu’à l’éternelle activité , qui unifie, en son incommensurable sein, toute force, toute loi , et toute substance. L’infini est le seul terme où la substance soit cause et centre d’elle même; c’est le fécond aboutissant de l’échelle de causalité.
J’ose espérer , cher confrère , que ces explications justifieront à vos yeux le conception de la vie comme loi primordiale, et le vitalisme que j’appellerai expérimental par rapport à ce vitalisme dévié, fondé sur la supposition d’un principe vital et que j’appellerai hypothèse vitaliste. J’espère que vous m’accorderez que la notion de cause et de force , telle qu’on la doit entendre en saine philosophie , se retrouve dans la notion de loi; que la cause exprimée par le mot loi n’esf pas une cause première, et hypothétique , mais la cause expérimentale livrant sous l’unité du mot vie la succession et l’enchainemcnt réciproque de tous les phénomènes vitaux; enfin que force, loi et vie , ne sont pas distinctes , dans cet ordre d’idées, de l’organisme qui en deviendrait l’effet , mais sont l’organisme lui-méme , exposé tel qu’il doit l’être à notre observation. Je ne saurai donc être entraîné par là sur le chemin des abimes; je n’aboutirai jamais dans cette voie
à l’animiâme de Stahl ; et j’éviterai les écueils où s’est compromis le vitalisme de Barthez et de M. Lordat.
En effet , il me reste à vous prouver que l’hypothèse du principe ^ital supprime cette même notion de force, inconnue dans sa source et dans son essence , déterminée seulement par l’activité phénoménale , et observée dans cette activité, pour y substituer un être simple, défini, ayant la force et l’activité pour attribut propre , formant la vie par son union avec l’organisme, régnant sur celuici , le réglant et le dirigeant. C’est ce que font les partisans, non de la force vitale, laquelle en effet ne décide rien , et laisse de coté la source substantielle d’où elle émane; mais du principe vital , de l’àme intelligente, de l’àmc inférieure , de l’archée , et autres conceptions d’étre simple , destiné à produire et à conduire la vie. La notion pure de force est ici rejetée, puisque l’on passe cà l’existence active elle-même qui contient la force. C’est donc cette existence , l’être simple et actif que l’on invoquera, et qui expliquera les faits essentiels de la science, envahira la langue médicale , planera sur toutes les théories, sur toutes les déductions scientifiques , sur les descriptions morbides et les déterminations thérapeutiques elles-mêmes.
Combien sont éloignées l’une de l’autre , ces deux notions de la vie que je viens de mettre en regard ! La première se bornant à constater une loi primordiale de tous les êtres organisés et y soumettant toutes las
lois secondaires , ne donne pas une explication formelle de la vie, ne fournit pas un système sur ce grand fait. Fdle est une doctrine et toute une philosophie qui est celle des sciences naturelles , et contient l’observateur et le savant dans les limites du possible et du vrai ; elle assure sa marche et lui est un flambeau au milieu de touUîs les obscurités phénoménales , non en en révélant les secrets et la production intime, maison en montrant l’enchaînement, la liaison profonde , la succession nécessaire. La seconde aspirant à donner la cause première des choses et cà formuler le comment de la vie , conçoit une hypothèse, l’impose ensuite à la science entière, qui logiquement ne saurait se constituer en dehors de la conception principe adoptée. Le fait majeur de la vie pénétré dans sa constitution , il faut pénétrer de meme tous les autres faits vitaux et médicaux. La maladie en particulier , forme de la vie et qui doit suivre celle-ci en toutes ses destinées , obéit fatalement à la notion conçue .sur le grand fait qui la domine. Tout cela constitue dans son ensemble un système , c’est-à-dire , une série de déductions , inévitablement sortie d’une hypothèse première, et tendant à envelopper et à expliquer tout un ordre de choses. L’histoire médicale toute entière est là pour témoigner de l’inexorable fatalité en laquelle se suit dans un système la notion de tous les faits , quelle qu’en soit l’importance. Cette nécessité de suite dans le vrai , mais surtout dans les idées systématiques et dans le faux,
constitue toute la jjhilosopliie de l’histoire médicale, laquelle est encore à faire.
Enfin pour compléter le parallèle , je répéterai que ces deux notions de la vie se rattachent à deux philosophies opposées , à deux interprétations du mot cause, a deux ordres de causalité. La première sort de cette philosophie large et simple , fondée sur la subordination contingente des êtres et des forces pour atteindre de là jusqu’à la force et jusqu’à l’Étre Suprénuî et nécessaire , ])ensée des mondes , aspiration de toutes les vies , source éternelle de tout vrai , de tout beau , et du bon. Dans cette philosophie, donner la cause des faits c’est signaler l’ordre vrai et les règles certaines qui président à leur apparition , à leur développement , et à leurs transformations ; c’est établir les rapports révélés par l’observation droite des choses ; voir ce qui est , ce qui agit et se meut , et chercher la raison de l’existence et du mouvement, non en l’objet que l’on observe , mais dans les rai)]3orts de cet objet avec les existences qui le dominent , ou l’environnent et le pressent. La seconde notion qui explique la vie au lieu de l’exposer se rapporte fatalement à cette philosophie qui prétend trouver dans un être fini la cause et la raison de l’existence ; qui par conséquent ne saurait logiquement remonter jusqu’à la notion vivifiante de l’infini; demeure enfouie et perdue dans la contemplation d’un être isolé, et est tenue , sans dépasser cette contemplation , de livrer
la conslilution intime de cet être , la causalité nécessaire de tous les phénomènes dont il est le support. Tentative im}X)ssiblc, et qui se rapporte à une nouvelle entente de la cause en général : la cause est ici la manière nécessaire dont un fait se produit , le mécanisme par lequel s’opère un mouvement, le procédé simple ou complexe qui amène le résultat. Ainsi rechercher la cause d’un phénomène, c’est chercher par quel mode il s’effectue ; la trouver , c’est pénétrer le secret de la jîroductîon phénoménale. La raison , le commencement et la fin de cette étude sont contenus dans le sujet étudié lui même.
En invoquant cette dernière sorte de causes , on décompose la vie ; et si l’on pouvait tenir en main les parties constituantes, le résultat de la décomjwsition, et en déterminer la pénétration, l’union véritable, on reconstituerait la vie, on la saurait faire de toutes pièces. Dans l’autre ordre de causes , on se borne à la narration logique , * régulière, philosophique delà vie et de ses manifestations et conditions diverses. On réalise ces paroles de Frédéric Gérard : « L’observation directe et intuitive de l’organisme \ ivant sain et malade , voilà la source de la vraie science médicale. »
Mais me dites- vous, honoré confrère, qui n’a pasla prétention d’étudier la loi de la vie ? « Si la loi de la vie signifie la succession et la relation réciproque des phénomènes par lesquels la vie se manifeste, c’est un objet de recherches ouvert à toutes les doctrines et accepté par
toutes. )> Combien il serait à désirer qu’il en lût vraiment ainsi? Mais bêlas! ne peuvent étudier, dans sa réalité simple et sévère, la loi do la vie, ceux qui fournissent une explication même du fait de la vie. Ce premier pas fait hors de l’observation pure des choses, tous les autres prennent même chemin. Pour les médecins systématiques, la succession et la relation réciproque des phénomènes vitaux doit être soumise à la conception première, à l’hypothèse adoptée sur la vie ; il faut plier tout ce que l’on voit et observe des manifestations vitales à ce que l’on s’est imaginé relativement à leur source. 11 ne faut pas qu’aucun fait secondaire vienne contredire le fait principe. De combien d’efforts destinés à réduire violemment en une harmonie impossible l’homme malade et l’idée préconçue de la vie et de la maladie, n’avons-nous pas été les malheureux témoins? Et la pratique n’a-t-elle pas été trop souvent compromise par cette funeste influence!
Nous l’avouons pourtant, mais en en tirant avantage, le vitalisme expérimental simple et droit semblerait no pouvoir pas être repoussé. Rejetant toutes les hypothèses, ouvert à toutes les vérités comme à tous les faits, il devrait être la bannière de ceux qui proclament l’observation pour leur guide unique et souverain. 11 en sera ainsi dès qu’il sera nettement compris, et que dans scs données, en apparence , timides et réservées, on aura perçu une fécondité sans bornes. Dès qu’il sera devenu la loi dominante et l’esprit même de la science, l’observation vivifiée
saura comprendre le sens et la portée , la raison et la fin des actes viUiux ; l’intelligence de ce grand fait général et synthétique appelé maladie pénétrera la médecine entière, et la renaissance des grands problèmes, des hautes ((uestions, renouvellera la science et l’animera en la for-ti fiant.
J’espère maintenant pouvoir vous faire accepter ce que présentede juste la comparaison delà vie, loi des corps organisés, et de l’attraction, loi du monde inorganique ; quoiqu’en général je tienne fort peu aux comparaisons en médecine. Ces rapprochements très-bien développés , en effet , par .M. Cayol dans la Revue Médicale , et signalés, avant lui, par M. Lordatet par Frédéric Bérard, sont plus réels et philosophiques que ne le sont d’ordinaire les rapprochements. L’attraction est une force aussi bien qu’une loi ; la loi exprime ici et contient la force, comme il en est pour ,1a vie, force et loi tout ensemble. Pour l’attraction et pour la vie , la loi est l’expression du développement, de la manifestation nécessaire , de l’incorporation obligée de la force. Les mondes sont à la première ce que l’organisme est à la seconde , la réalisation de la force, sans laquelle la force s’évanouirait on chimères. Il n’y a pas plus d’attraction ou force attractive distincte et séparée des corps , qu’il n’y a de vie ou force vitale distincte et séparée de l’étre vivant. Ainsi attraction et force attractive sont identiques comme vie et force vitale. L’une exprime lesrap-
jjorls et les mouvements des mondes, eonime la vie exprime les rapports et les mouvents organicjües. L’une et l’autre se ramènent à l’atome et à la molécule ; caien face de l’infini , il n’y a pas plus de distance entre les soleils et les mondes qu’il n’y en a entre les atomes ({ui constituent le plus petit corps. Ainsi la force attractive ou attraction est inhérente au dernier atome des corps inorganiques, comme la force vitale ou vie l’est à la moindre molécule des corps vivants. J’accepte donc pleinement le l)eau passage de Newton que vous citez; mais la dialectique Barthézienne devra le rejeter. Au lieu de vis gmvüalis, M. Lordat exigerait prmcipimn gravitalis ou principium gravitale ; il dirait non pas, vis fornia- Irix, mais principium formatrix; comme Barthez créant son principium vitale dans son Oralio Academica de principio vitali hominis. C’est inévitablement ce à quoi Newton aurait été conduit, s’il eût raisonné comme Barthez le fit après lui. 11 aurait constitué un être simple, une substance, un principe attractif doué de la force attractive, et attirant entr’eux depuis les atomesjusqu’aux corps célestes , au lieu de simplement établir les
lois d’attrait des coqDS sous le nom clair et modeste , et
surtout abstrait , d’attraction. Je pourrai donc répéter , )X)ur y souscrire sans réserve, ces lignes de Newton , car elles résument les règles philosophiques et la doctrine médicalequejedéfends ; Exposer lavie comme la gravitation, mais n'en pas assignei’ ni rechercher les causes; éviter
loul ce qui est hypothèse, métaphysique, ou physique, ou occulte, ou mécanique, parce que l’ hypothèse ne doit pas trouver place dans la philosophie expérimentale. Le pur vitalisme est là, formulé par Newton lui-même.
Mais creusons encore notre sujet et demandons-nous si on ne saurait aller de la force vitale à une substance d’où procéderait cette force, à un principe vital enfin. De l’unité vivante et douée de force, ne peut-on passer au dualisme de l’être vivant, 'et dédoubler ce dernier en substance simple, active , douée de la force , et en aggrégat organique soumis à l’être simple? Rien dans l’observation n’autorise cette hardiesse. Ce serait transgresser les lois delà philosophie expérimentale, créer une hypothèse sans utilité , mais non sans inconvénients ; sans utilité, car cette hypothèse de quelque côté qu’on l’envisage ne saurait conduire à rien , ni éclairer l’observation ; elle arriverait, au contraire, à fausser gravement cette dernière. Quelque réserve, en effet, que l’on apporte à la délimitation de cette hypothèse, ce n’est pas moins prétendre à expliquer le principe des choses, dessein qui suppose une présomption ou une capacité infinie comme la nature. C’est donc une témérité sans excuse. En application, les résultats en sont fatalement mauvais; car une hypothèse pareille ne peut jamais être la vérité absolue ni se dégager de toute erreur ; la vérité absolue, toucliant le monde des causes premières et des corps simples considérés en eux-mêmes, nous sera à tout jamais
lermée; nous n’enfanterons donc à ce sujet qu’imagées trompeuses. On pose ainsi comme dominant la science une supposition qui ne peut être absolument vraie. Descendant ensuite des hauteurs, la supposition va toujours grandissant, comme une ombre qui s’allonge en s’éloignant du faite où jaillit la lumière; elle finit enfin par envelopper la science entière , par la dénaturer toujours, par la façonner à son image propre, au lieu de la livrer expression fidèle des faits et de la nature. Newton n’aurait-il pas défiguré la physique entière , si au lieu de simplement observer les lois de la nature, et d’appeler attraction cette grande loi qui régit les mouvements des corps, il eût imaginé un principe attractif? Et encore eutil pu le faire avec moins de dommage pour sa science, où la marche droite est tracée, où les déviations sont plus difficiles à cause de la constance du sujet observé, de son immobilité ou mieux de sa marche régulière et fixe devant l’observateur; tandis qu’en médecine les dérèglements sont si faciles , le sujet observé est si mobile , si variable ! La moindre erreur au principe de la science grandit et se multiplie sans cesse dans la suite des faits (1).
(1) Frédéric Bérard écrivait une page que je retrouve et transcris ici, tant elle se rapporte étroitement aux idées que j’ai développées ci-dessus : « La marche de Barthez est-elle » plus sévère que celle de Newton ? Les mots Aq principe y> aUracteur ou attractif , principe de rapprochement , de « mouvement même si l’on veut , quoique dans le fait plus
Ma sévorité envers ceux qui tendent à établir pour principe de la médecine le dualisme de la matière vivante est-elle condamnable ])arcela que le dualisme de l’homme a préoccupé dans tous les temps les plus glorieuses intelligences, et qu’un problème, auquel se sont heurtés tous les grands penseurs, ne saurait être, à votre sens , nul de soi , fiction pure , recherche stérile. Ici , monsieur, je vous demanderai d’établir une distinction ,
* iiulélerrainés que celui d’attraction , et correspondants à » la dénomination de principe vital, seraient-ils d’un emploi » plus facile que celui d’attraction ? Le nom de principe de » motivemcnt toucherait aux hypothèses les plus absurdes » qui aient été introduites dans la physique , à celles qui » ont arrêté ses progrès pendant si longtemps; et l’on peut » affirmer que la science n’échapperait point aisément aux » inconvéniens dont ce mot la menacerait sans cesse. Il « deviendrait impossible à l’esprit le plus sévère , de parler » chimie une demi-heure seulement, en se servant d’une » expression de ce genre. Reste à savoir maintenant, si la » physiologie n’a point h redouter les mêmes dangers d’un » mot analogue ; elle qui, depuis sa première origine jusqu’à » nos jours, a eu la plus grande peine h se défendre de » l’erreur par laquelle on attribuerait les phénomènes de » l’économie vivante aux affections d’un principe intelligent, » sensitif ou instinctif ; ou pour mieux dire, elle qui n’a ja- » mais complètement résisté à cette opinion hypothétique ; » elle,dont tous les faits mêmeparaissentporter h une erreur,
* que l’on n’évite pas toujours par la réserve philosophique » la plus craintive , et par la conviction profonde des incon-
vénions auxquels expose cette première idée. » Quelle droite raison dans ces paroles et (jue n’a-t-elle trouvé plus d’échos !
et de séparer, delà médecine, la philosophie proprement dite, la métaphysique et par-dessus tout les révélations et enseignements surnaturels. Vous ne m’accuserez sans doute pas d’être l’ennemi des études philosophiques pures. C’est l’initiation cà toute grande chose. Retrouver, dans la pensée infinie et dans l’infinie étendue, la pensée de l’homme et les corps visibles, est l’œuvre suprême et nécessaire de qui veut puiser à la source de toute certitude. C’est par là seulement, j’ose le dire, qu’on peut atteindre à la conception nette de la philosophie expérimentale et des conditions de l’observation véritable; j’espère un jour établir clairement ces vérités. Que le métaphysicien donc, étudiant la pensée, sc croie autorisé à la rapporter à une substance simple, active , pensante , ayant conscience d’elle-même, qu’il établisse l’àme, en un mot, comme un dogme et une existence démontrée : c’est là l’objet de son étude. Mais maintenons l’autonomie de notre science, et dégageons-la des préoccupations étrangères.
C’est la grande leçon léguée par Hippocrate. Entre Socrate et Platon , Hippocrate ne resta certainement pas indifférent aux questions élevées par le génie de ses contemporains. Sans doute même on pourrait dans ses écrits retrouver les traces des opinions qu’il s’était formées sur ces matières; mais il sut faire éclater la mâle vigueur de son esprit en traçant à la médecine son véritable terrain, enlaconslituant indépendante, dans son génie propre, dans sa logique, dans son objet, dans
son but, clans la contemplation de la nature vivante, en un mot. C’est là l’immortel caractère des Aphorismes, des Épidémies , des Prénotions Coacfues , de tous les livres hippocratiques. C’est mcme.ee qui fait d’Hippocrate le véritable révélateur des saines doctrines en médecine , du vitalisme expérimental , auquel se rattachèrent, dans la suite des temps, tous ceux qui méritèrent le nom d’Hip- • pocra listes, et qui SC formule par ces simples mots que nous faisons revenir si souvent; la vie est une loi primordiale. Cette glorieuse mission d’Hippocrate a été signalée déjà par bien des médecins, et lui-même l’a résumée en ces quelques paroles : « Concluons qu’il faut transporter la philosophie dans la médecine, et la médecine dans la philosophie. »
Ccci, très-honoré confrère, me conduit à justifier le caractère et le nom d’animisme que je crois devoir appliquer à l’œuvre de ceux qui , de la vie ou force vitale , croient devoir passer à de prétendus êtres ou fantômes d’êtres correspondants à cette force, et en ordonnant la réalisation et le but. Je prends ici cette expression animisme dans le sens du mot latin anima, air, sou/’/Ze , et par grossière assimilation être simple, âme, en général. C est qu’en effet le caractère commun de toutes ces hypothèses est d’admettre une substance simple animant la substance composée. Je sais bien que de l’àme de Stahl au principe vital de Barthez, il y a bien des variations sur la nature et les attributs de la substance simple. Ces
variations, cos diflërences, si grandes qu’on les suppose, ne sauraient rien cliangor à l’espece. Toutes n’appartiennent pas moins à une même philosophie, toutes visent pareillement à dédoubler l’organisme. J’accorderai volontiers que le principe vital est mieux accommodé que toute autre hypothèse aux faits médicaux, est en rapport plus intime avec la force vitale ou vie, laquelle est l’objet propre de la médecine. Toutefois, dès qu’on établit des suppositions, les interprétations diverses surviennent nécessairement, et une assiette ferme ne saurait jamais être établie. L’àmedeStahl retrouve des défenseurs, et on peut lui attribuer la vie comme la pensée ; d’autant mieux que tout est profondément enchaîné dans l’économie vivante, et que la séparation absolue des pliénomènes est difficile à déterminer.
Je sais bien encore que depuis Barthez surtout, le mot Vitalisme réveille en général l’idée d’un principe vital , d’une âme inférieure constituant la vie par son union avec l’organisme, et gouvernant toutes les manifestations dont ce dernier est le support. Cette notion altérée du vitalisme s’est facilement propagée; elle était, en effet, séduisante, aisée à percevoir, parce qu’elle présentait comme raison de la vie une cause concrète, ayant corps et existence par elle-même; en un mot, elle offrait une figure au lieu d’une abstraction. D’ailleurs la popularité vient plus , en médecine, aux produits de l’imagination et à la simplification arbitraire des faits.
f[u’à la vérité pure , dégagée de Ibrmes et de (ietions , et provenant uniquement de l’observation droite et réelle des choses. Mais telle est l’œuvre à accomplir aujourd’hui : ramener à la simjdicité et à 1 unique vrai la doctrine médicale ; restituer le vitalisme dans sa véritable notion et acception; et pour ce, prendre le mot dans son sens franchement étymologique: Vitalisme, c’est-àdire, doctrine fondée sur la vie , et rien que sur la vie, et non sur les fictions qu’on en peut concevoir. Rien dans la composition de ce mot , n’implique l’idée d’un principe vital et d’un agrégat matériel distincts.
Aussi bien , en ramenant le vdtalisme au sens étymologique , nous le ramenons au vrai sens historique : le vitalisme est, en effet, le lien commun qui relie entr’eux les médecins Hippocratistes de tous les temps; sans que le dogme soit nettement formulé, il est implicitement reconnu par chacun d’eux. 11 constitue à Hippocrate la plus illustre famille dont l’histoire des connaissances humaines porte le témoignage. Depuis la renaissance des lettres surtout, elle remplit nos annales, et nos grands noms lui appartiennent presque tous: ce sont, par exemple, Sydenham, Baillou, Houllier, Duret, Fernel, Sauvages, Bordeu, Torti, Sarcone, Boerhaàve, Hoffmann, Stoll , de Hacn, Storck , Van-Swiéten , Lorry , Fouquet, Hildembrand , Borsieri , le plus pur de tous peut-être , et tant d’autres encore. Elle a constitué nos plus célèbres écoles, celles de Montpellier, deLeyde, de Vienne, d’Italie,
1 ancienne Société Royale de médecine de Paris , si justement renommée, et dont les mémoires , surtout ceux de constitutions médicales, sont des modèles de médecine vitaliste et hippocratique.
Tous ces médecins, grands praticiens surtout, ennemis réels de l’hypothèse en fait de principes , malgré leurs erreurs dans les détails, leurs explications fausses et inutiles de l’origine des maladies, se transmirent un même culte, celui de la nature, et se vouèrent passionnément à la suivre, à la comprendre, à la servir, à l’imiter; et tous par ce mot de nature , entendirent une même chose, sans songer à la définir. En cherchant à en donner la définition la plus simple , la plus rapprochée de l’observation et de la réalité des choses, on possède toute la philosophie médicale. La nature, dironsnous, est la loi suprême de tous les mouvements, de toutes les résistances, de tous les efforts de l’être vivant, de toutes les manifestations de la vie. Les médecins Hippocratistes, rà l’imitation de leur maître immortel, n’ont pas eu d’autre doctrine que l’observation de cette loi.
Voilà , très-cher confrère, une letti’e déjà bien longue, et pourtant je n’ai touché qu’à la première série des questions que je comptais aborder. Je n’ai pas su réduire des développements que vous trouverez peut-être dépassant la mesure, ni éviter des répétitions qui me paraissaient devoir accumuler plus de clartés en mon exposé. .Mais enfin, j’étudiais les vérités premières, et je tiens
(|iie los bien établir, c’est assurer le reste. Plus longtemps on s’arrête aux ])rincipes, plus rapidement on franchit les espaces qui suivent. J’ai cru voir d’ailleiirs que vous aimiez cette manière , et ce m’a été un encouragement à ne pas la quitter. Permettez-moi de vous adresser encore (fuelques pages , et ce seront les dernières; je les consacrerai plus spécialement à l’interprétation de la maladie. Par vous êtes convaincu, comme moi, qu’établir dans son interprétation véritable le fait général de la maladie est l’œuvre finale et majeure de tout cei. qui est doctrine médicale; trop d’efforts et de méditations ne sauraient y être ^apportés.
Monsieur et très-honoré Confrère,
J’ai à vous suivre maintenant , dans les chemins qui vous ont conduit de la conception d’un principe vital à un organicisme décidé, à une conception de la maladie dans laquelle toute action d’un principe vital est annulée, de sorte que la maladie entière ne dérive plus que des lésions de la matière organique, ou du trouble apporté dans de prétendues propriétés résultantes de l’organisation. Permettez-moi de douter que vos restrictions puissent rapprocher lepointde départ et votre point d’arrivée.
Vous admettez comme cause de la vie un princij)e vital animant la substance organique; je dis principe vital, et non force vitale, quoique vous vous serviez indifféremment de l’une ou de l’autre expression, parce que je dois choisir celle qui rend le mieux votre pensée, et que la lecture attentive de votre écrit m’a prouvé que vous ne considériez l’expression force vitale que comme synonyme de la première. J’ai déjà exposé, dans ma précédente lettre, les raisons qui m’empêchent d’accéder à
celte assimilation de langage; je m’en autorise pour substituer souvent, dans l’exposé de vos idées, le ])rincipe vital à la force vitale, d’autant mieux que votre argumentation ne peut s’adresser qu’à une substance-principe, et non à une force indéterminée dans sa source. \’ous admettez donc un principe vital ; vous cherchez meme à caractériser son action , et vous la fixez ainsi : <. Je ne demande à la force vitale (c’est-à-dire au principe vital) que la détermination de la forme, et sous ce mot, je n’entends pas seulement la forme extérieure, la délimitation des surfaces, mais la forme interne, le rapport réciproque des parties composantes, en un mot, tout l’homme et toute la plante. Je lui demande défaire que toutes les molécules qui s’ajoutent à l’œuf imprégné soient agencées de telle manière qu’il en résulte, non une masse quelconque, mais un être animé; non un être animé quelconc[ue , mais tel ou tel être, selon , je le répète , qu’elle se jouera à travers tel ou tel milieu matériel. Je lui demande enfin d’étre conservatrice, en même temps que formatrice, c’est-à-dire de continuer son action pendant toute la durée de l’être. La mort de l’être sera la conséquence nécessaire du retrait de cette force. Voilà ma force vitale. »
Je ne sache pas, monsieur , que les plus outrés partisans du principe vital lui aient jamais demandé plus que vous ne lui attribuez. Former l’être animé et leconserver , ces mots ne contiennent-ils pas toute l’action
|K)ssil)le? Pouvez -vous supposer un acte vital qui ne soit soumis à cette action majeure? Lequel serait-ce? La calorification, la nutrition , ont-elles d’autre fin que de former l’être vivant, que de le faire vivant , et la conservation de l’être est-elle possible en dehors de ces fonctions majeures? Le principe vital peut-il présider à la forme de l’être si nettement définie par vous , peut-il en assurer la conservation s’il ne préside à l’une et à l’autre de ces fonctions générales? 11 faudrait pourtant qu’il en fût ainsi, pour qu’on pût les soustraire à l’action directe et permanente du principe vital. D’un autre côté, la calorification et la nutrition peuvent-elles s’opérer en dehors de l’innervation , de la fabrication du sang et de la circulation ? Je vous ramènerai ainsi de fonction en fonction, d’appareil en appareil, d’organe en organe, de fibre en fibre, jusqu’à la dernière molécule animale, et partout nous trouverons inséparable, immanent, le principe vital, la cause de la vie. Vous le reconnaissez du reste vous-même; vous avez dit, en effet : « La vie n’a qu’un terme apparent la molécule, et il s’agit de savoir comment cette molécule vit, sent, se meut, sans y être sollicitée autrement que par une force interne, » et cette force interne est pour vous le principe vital. Je le demande encore , que peut-il y avoir au-delà de ces termes? Le principe vital forme, entretient, ordonne, anime toutes les molécules vivantes, toutes les fibres du composé, tous les organes, tous les grands appareils.
toutes les fonctions de l’économie, et de là arrive à les nnilier, à leur donner la forme, l’iiarmonie, l’action d’nn tout vivant, d’nn être indépendant et animé. Ainsi, non-senlcment le principe vital régit toutes les ibnctions, mais encore il en établit la coordination, la convergence vers une môme fin; il compose l’unité vivante.
Je sais très-bien que l’arrangement et la disposition matérielle des tissus, appareils et organes, est nécessaire à l’exercice de ces fonctions ; que si les rapports et la structure des parties n’étaient pas agencées à cette fin, la fin ne serait pas atteinte. Mais cela ne va pas contre l’action et l’influence du principe vital sur ces parties et fonctions. Car c’est lui d’abord qui effectue et gouverne cet arrangement, les dispositions et les rapports des parties constituantes de l’organisme, puisqu’il forme l’organisme, et qu’il le forme tel ou tel; c’est lui ensuite qui le conserve, et vous n’ignorez pas qu’ici la conservation est une création continue, et que l’économie subit un mouvement incessant de composition et de décomposition. Enfin, de ce que le principe vital a besoin d’instruments convenablement disposés pour se réaliser et engendrer, ou du moins, maintenir la vie, il ne s’ensuit aucunement que l’instrument puisse être considéré en dehors du principe, et que l’étude des fonctions puisse lui être soustraite. Tout au contraire, car s’il n’animait plus l’instrument, celui-ci ne ferait plus partie d’un être
organisé vivant; ce ne serait qu’un débri de matière,
gardant à peine pour quelque temps, mais immobile la forme a laquelle il était parvenu sous l’empire de son union avec le principe de vie; ce ne serait qu’un cadavre dont l’étude peut être utile au médecin, mais qui n’offre plus l’objet ni le sujet de la médecine.
Dès lors donc que l’on place à l’origine de la science de l’homme la reconnaissance d’un principe vital, ce principe domine l’économie tout entière , et aucun des phénomènes ou actes dont l’économie est le sup])ort ou l’instrument ne saurait lui être étranger. Le jtrincipc vital jouit donc là d’une faculté suprême et absolue, et je ne saurai comprendre comment vous pourriez le dépouiller de cette faculté mère. Que signifie, en effet, le mot faculté? pouvoir de faire; or, le principe vital, à votre sens, peut former et conserver l’organisme, c’est à-dire tout faire, comme il résulte de ce que j’ai établi ci-dessus; il a donc la faculté, et nécessaire, de créer l’organisme, et de maintenir sa création à travers l’àgc, en la continuant. Maintenant, stiivant que l’on envisage l’action de cette faculté souveraine dans telle ou telle fonction particulière, on spécialise l’action de cette faculté, on on fait même, par une légitime liberté de langage , une faculté secondaire du principe vital , mais dérivant de sa puissance première et générale; en un mot c’est une face de cette puissance. Je laisse de côté bien entendu cette multiplicité de principes simples, ces archées ayant chacun un gouvernement à part, sous la
direction et la surveillance d’un archée suprême; si ces suppositions no sont pas simplement nominales, mais sotit tenues pour réelles, elles constituent une série d’iiy- |K)thèses que je n’ai pas à combattre ici, vu qu’elles ne sont pas eu cause , ni présentées par personne aujourd’hui. Mais, le principe vital admis, on ne saurait lui refuser a faculté ou les facultés de remplir sa mission une, et à la fois ses fonctions diverses, réalisant ainsi la diversité pour et dans l’unité : on ne saurait donc dire que les facultés du principe vital sont purement nominales et sans existence réelle, puisqu’elles sont son action et son existence elle-même. A moins que le principe vital ne soit lui-méme purement nominal, c’est-à-dire rien.
Tout ce qui précède peut se résumer et trouve sa raison dans un seul mot : Le principe vital est actif de sa nature; présent partout dans l’organisme, et agissant sans cesse sur l’organisme et par l’organisme, il imprime pareillement à ce dernier, en le vivifiant, un cachet suprême d’activité. Or, tout être actif a des facultés, à l’inverse de toute substance passive qui n’a que des propriétés. Ainsi l’être humain a la faculté de parler et de marcher. Les automates de Vaucanson avaient la propriété de dire des mots et de se mouvoir. D’un côté , la spontanéité, la détermination active, les actes en un mot; de l’autre, la passivité, les résultats de l’organisation , les propriétés inhérentes à la matière et à son arrangement i)articulier.
()v , l’activitc nécessaire du principe ^ ilal et celle subséquente de l’organisme, qui foulque toute manifestation organique ne se peut concevoir qu’active, constituent, à mon sons, la supériorité do cotte hypothèse sur toutes les liyiwthèses de l’organicisme, lequel est incompatible avec l’activité , et no peut reconnaitre que des propriétés résultant de l’organisation. Avec l’hypothèse du principe vital , toutes les grandes vérités de la science et de l’art sont sauvées , car elles résident toutes dans l’activité ; avec l’hypothèse des propriétés organiques , elles sont perdues , et l’art véritable se perd avec elles. En effet, dans l’hypothèse vitaliste telle que vous l’admettez, la maladie doit être essentiellement considérée comme un acte ou ensemble d’actes; elle est une affection du principe vital, découle de l’affectivité de ce principe vital, et présente, comme second ordre de phénomènes, une réaction de la j)uissance vitale contre l’affection ressentie par elle. Remarquez que je dis affection et non altération ou lésion du principe vital ; l’affection ne convient qu’à un être essentiellement actif, et peut même s’appliquera l’être moral, qui est une activité pure. L’altération ou lésion no peut s’appliquer qu’à un composé, dépourvu de spontanéité et d’activité. L’idée de maladie emporte donc ici l’idée d’activité , et cette activité emporte l’idée de but, c’est-àdire celle de la nature médicatrice. C’est tout le fondement de la médecine. Quelle (jue soit même la conception
(|u’on so lasse cio la substance simple préposée à la com- |)osition et à l’animation de l’étre, c{ue ce soit l’àme intelligente et prévoyante de Stahl , qu’on admette même, avec Van-Helmont, plusieurs principes simples ou archées, des que l’on introduit l’activité dans l’organisme et dans les conceptions médicales, on peut faire encore de la noble science , on peut pratiquer un art élevé. Si même négligeant des notions auxquelles bien des grands médecins ont porté peu d’attention, on se borne avec ces derniers à comprendre et à méditer le dogme de la nature médicatrice, si on en mesure toute la féconde influence, on aura une philosophie médicale suffisante, la philosophie médicale clinique, celle que l’on peut invoquer tous les jours au lit du malade, qui illumine l’étude des maladies et toutes les déterminations thérapeutiques. (1)
(i) Je retrouve cette même pensée dans la belle préface, de natura medicalrice , placée par Gilibert en tète du livre célèbre d’Antoine de Haën, Prcdectioncs in Hermanni Boerkaai'ii insliluliones pnfhologicas. J’en reproduis le passage suivant , résumé hippocratique des considérations que nous venons d’émettre: « Stahlianorum præjudicia] evellere non placet, ut pote praxim veram non perturbantia ; etenim mechanici Boerhaaviani et animistæ organici, pari veneratione naturam salutant. Sit hæc natura virium mechanicarum concursus, aut sit ens activum immateriale! niliil ad nos reflert; sufficit ut clinici utriusque sectæ agnoscant observationibus innumeris, ratum esse et inconcussum iisdem organoruin luotibus qui vitam conser-
Telles sont, honoré confrère, les notions générales de la maladie auxquelles vous devriez aboutir, ce me semble. Toutefois, vous les repoussez, quoiqu’elles tiennent par un lien indissoluble à votre point do départ, et vous entrez de plein jtied dans les conceptions organiciennes de la maladie, après les avoir rejetées relativement au fait suprême do la vie. Ces conceptions organiciennes se réduisent à placer la maladie dans les altérations de structure et dans le trouble des propriétés organiques.
De même que j’ai pu do votre notion première, de votre adoption du principe vital, vous conduire logiquement à une interprétation correspondante de la maladie; do même, je pourrais maintenant, de votre interprétation organicienne de la maladie, vous faire remonter à une conception analogue de la vie, c’est-à-dire à l’aflirmation première du matérialisme, que vous rejetez cependant.
vaut, ctiain causas morborum eliminari: lii motus sint cfl'ectus iinmediali principii vitalis cæci aut cogitantis , aut siiil actiones mere mecbaiiicæ ! dum modo similcs observenlur elVectiis , scilicet vitæ conservatio, morborumque sanationes spoiite peractæ, nibil mutabitur in exercitio Medicinæ; sed aliiid evonit si nalura non est morborum medicatrix , si crises nec non coctiones nullo tempore morborum observantur , si solis et numerosis compositis sæpe adhibitis medicamenlis sanantur morbi , si in aculis præter regimen , venæ sectiones ; cmeljca, calhartica , quaque die evadunt necessaria ; si bis omissis sicut asserunt medici, hi semper agentes, aut ægroti cerle moriunlur, aut diulius a'grolant miserrime. »
OuVst-cc, L'iicUct, que la maladie, sinon la vie considérée en un temps et dans des conditions déterminées; qu’ont en vue les définitions de la maladie, sinon de fixer simplement ces conditions au milieu desquelles la vie s’exerce temporairement? En un mot, la maladie est uncrormcdela vie. Or, la notion qui contient la raison et rexi)lication de la vie, en général, doit contenir la raison et l’explication de la vie dans telle ou telle condition particulière. Par suite, la raison et l’explrcation de la vie, en ((uelque condition que ce soit, doit convenir aussi à la vie considérée dans son ensemble; et surtout l’une ne peut pas aller à l’opposé de l’autre. C’est ce que vous-même reconnaissez dans ces lignes : « Pour l’organicien , en effet, si la maladie est un produit de l’organisme altéré, la vie est un produit de l’organisme sain; et la i)rcmière est si bien , pour lui , une forme de la seconde , que, donnant, au jeu des organes sains, le nom de physiologie, il donne au jeu des organes lésés, le nom de physiologie pathologique, pour exprimer que les lois du mécanisme animal sont les mêmes dans l’état de maladie que dans l’état de santé. «Vous vous condamnez par là vous-même à envisager la vie et la maladie (l’ai)rès les mêmes données, et vous subissez si bien cette influence, que vous vous y rendez; car en affirmant l’organicisme, vous affirmez ici le matérialisme, dont la formule la plus simple et la plus claire est cerlainement celle que vous donnez en ces mots : La vie est
un produit de l’organisme sain , la maladie un produit de l’organisme altéré.
Mais, j’accepte en elle-même et indépendante de toute notion de la vie, la notion de maladie que vous me présentez , et je l’examinerai sommairement au point do vue de l’activité morbide, qui est, comme vous le reconnaissez, le fait capital. Je le dis hardiment, dans la maladie considérée comme produit, lésion de tissu, trouble dans une ou plusieurs propriétés organiques, non seulement le dogme de l’activité nécessaire, étayant un but pareillement nécessaire disparait, mais même on n’y saurait retrouver la moindre trace d’une activité momentanée, contingente, fugitive. Etcn effet, l’idée de propriété inhérente à la matière organique , et l’idée d’activité et de faculté appartenant à l’être , s’excluent absolument. Permeltez-moi d’appeler encore votre attention sur le sens véritable et trop souvent méconnu de cette expression , ))ropriété, dont il est fait un si fréquent usage en médecine. Qui ne dit et ne répète, effectivement, ces mots, propriété vitale , sans penser, par ces seuls mots, faire profession de matérialisme médical ? Bien des vitalistes, et parfois même, incidemment, Frédéric Bérard , emploient ces termes, sans remonter à la signification réelle que j’essaye de rétablir ici. Tous les systématiques ont basé leurs hypothèses sur ces expressions , et sur l’interprétation qu’ils en ont donnée. Prenons, ))ar exemple, rexcitabilité de Bmwn , que vous citez . laquelle ,
silivunt vous, «est l’expression ^èiiéralu, pui'laitoiiK'iit vraie, de ce lait que rorganisme entier répond, et ((ue les diverses parties constitutives deror^anismerépondent diversement aux impressions ou ci l’incitation des agents extérieurs. » Que devient la maladie dans cette hypothèse? Si l’incitation des agents extérieurs faiblit audessus de la limite normale, il y aura diminution de l’excitement , maladie par asthénie; si l’incitation extérieure augmente et dépasse la mesure voulue , il y aura augmentation de l’excitemcnt, autrement dit sthénie.
Augmentation ou diminution de la proj)riété vitale, telle sera la maladie. La maladie est ici évidemment passive : l’organisme.ne la constitue })as par lui-même , elle est su])portée par lui et effectuée sur lui ; elle ne peut pas ne pas se produire telle ou telle; elle est un effet nécessaire, une suite fatale du trouble apjwrtc dans l’état des propriétés de l’économie. La maladie n’est donc pas un acte, ni une réunion d’actes convergeant vers un but déterminé; car un acte est spontané, appartient en propre à l’individu qui l’accomplit, estime détermination toute personnelle, et en rapport avec la nature et le mode de sentir et de réagir de l’être; la même cause agissant sur des personnes différentes ne provoquera pas des déterminations pareilles; celles-ci devront varier à l’infini , suivant la nature innée ou ac({uisc, lixcou temporaire de l’individu. Une propriété , au contraire, est de soi invariable ; elle ne peut changer
([iio du plus au moins, mais ne peut pas ne pas répondre aux causes extérieures qui doivent la mettre en jeu ; Sicile ne répondait pas . elle ne serait plus propriété inhérente et nécessaire , elle serait anéantie.
Permettez moi une comparaison qui achèvera de iairc ressortir la différence entre un mécanisme à propriété et un être doué d’activité : Soit une locomotive qui a la pro])riété de marcher suivant une certaine vitesse, tant (lue tel feu dure, et que les n^ssorts sont libres et intacts. Si le feu laiblit , la vitesse faiblira, il y aura marche anormale et diminuée, c’est l’asthénie ; si le feu s’éteint , la machine s’arrête , c’est la mort, suite d’asthénie. Si le feus’accroit outre mesure, la locomotive accélère sa marche, se précipite, il y a sthénie; et si l’énergie excessive du feu SC maintient ou s’accroît, la locomotive s’use rapidement, ou se brise en éclats; c’est la mort jwr sthénie. Peut-on ])rétendre que cette locomotive est spontanée dans sa marche, qu’elle se détermine, qu’elle accomplit un acte, enfin? Nul ne l’oserait ; elle entre en mouvement , le conserve ou le perd, s’arrête ou se brise, en vertu doses ])ro])riétés intactes ou troublées, et de la disposition de ses ])arties (Constituantes. L’acte n’appartient qu’à l’ctre doué de facultés, et non à ce qui possède des propriétés ; et ce ne sera jamais que par abus de mots (pt’on parlera des facultés ou de la faculté d’une locomotive.
S’il n’y a pas action , il ne saurait y avoir réaction. Lorsque dans le système des propi’iétés organiques , on
cxplicfue comment un dérangement local dans 1 e([uilibri; de ces propriétés arrive à se généraliser, on pense donner la raison et l’explication des réactions générales. Mais ce dernier mot est employé à faux; il ne saurait y avoir ici de réaction d’ensemble , c’est-à-dire , des soulèvements spontanés de l’organisme contre une affection générale ou locale. On montre seulement comment un dérangement local occasionne un dérangement général; comment le tout souffre de la souffrance d’une partie. Mais ce trouble général est de môme ordre que le trouble local , et n’est pas ])lus actif que ce dernier.
Si du système des propriétés organiques on passe à cette autre forme de matérialisme qui n’a trait qu’à la structure et à la composition des organes , ou que l’on relie entre eux ces deux ordres d’hypothèses, comme l’avait fait Broussais, la passivité de l’éire et de la maladie est tout aussi visible , si môme elle ne l’est davantage. La maladie provient ici de l’altération locale et se généralise , soit parce que le système nerveux propage l’impression morbide, soit parce que l’afléction locale, comme vous le dites , aura eu pour effet d’altérer la nutrition , et que le torrent circulatoire aura reçu de la partie ainsi altérée des matériauximparfaitsou toutà fait hétérogènes. 11 y a la ébranlement et réponse générale de l’organisme, envahissement progressif et généralisation plus ou moins ra))ide do la maladie-altération , et non une réaction |)rnpremcnt dite , pas plus générale f(uc locale. Nous
poti\üiis cuinparer ccUc transmissioii de désordres cl. d’altérations , à celle qui s’opère dans notre locomotive lorsqu’un ressort ou une soupape sont hors des conditions voulues. Le fonctionnement de la machine entière est à la suite promptement troublé. Si la partie dérangée est peu imj)6rtante le trouble sera de même; si au contraire elle est essentielle , tout s’ébranle , et une commotion violente , la destruction de la macbinc sont à redouter. Nous retrouvons ainsi les deux images de la maladie , appartenant l’une au système des jiropriétés organiques, de la médecine appelée physiologique par Broussais , l’autre àTorganicismepurque professentaujourd’bui tant de médecins. L’une et l’autre iieuvent et doivent se combiner souvent , l’altération des propriétés amenant les lésions de tissus, et réciproquement; c’est, par exemple, l’irritation de Broussais amenant toujours rinflanimation et les lésions propres à cette dernière, comme le feu en excès sous la chaudière à vapeur entraine bientôt tel ou tel désordre matériel dans la machine.
Telle est donc la maladie sortie (.lu matérialisme médical. Lu la plaçant comme origine dans les propriétés organiques, on aboutit forcément à une dichotomie morbide invariable, et que Brown , Basori , Broussais n’ont fait ([ ne tourner et retourner. Exaltation, affaiblissement de ces jirojiriétés , toute la médecine a été renfermée là. Lcscon.‘^équences théoriques torturaient et faussaient toute la science, les conséquences pratiques étaient désastreu-
ses; L't ivla pourtant a été accepté par la loulc des nicdevins ! Cette division dichotomique en ])lus ou en moins, appartient exclusivement au système des propriétés vitales, et ne saurait en rien être imputée à la notion d’un principe vital. Celui-ci n’est pas réduit dans la maladie à une augmentation ou à une diminution d’action, de force, d’énergie; mais il offre tous les modes de jterversion possible, peut être impressionné et agir de toutes les façons, tellement même que nous ne pourrions déterminer toutes les sortes d’actes réalisables par lui , et que l’observation nous en garde toujours de nouveaux.
Une remarque à faire , c’est que les médecins partisans
des propriétés organiques avaient constitué une science présentant un critérium , un principe de certitude. La vérité de ces propriétés étant, en effet, démontrée à leurs yeux , elle commandait et assurait tout le reste de la science, et surtout la pratique. Aussi ces médecins furentils, en général, convaincus, dogmatiques, violents dans leurs assertions. 11 en est autrement de ceux qui rattachent directement la maladie aux lésions des solides et des liquides, et considèrent ces lésions comme cause première de tous les désordres. Le caractère logique de cette médecine doit être de constituer un immense catalogue de lésions , de signes , de symptômes, formant j)ar leur assemblage une foule d’états morbides, mais n’ayant aucune autre signification que celle d’une énumération purement, descrij)tive. Rien dans cette compréhension et
dcscrij)tion de ki inaludic ne révèle un être actif ayant SOS Uîtidances et ses éloignements , éprouvant tels ou tels besoins , redoutant telle ou telle inilucnce, marchant plus ou moins librement à un but. Le cachet principal de cette histoire des maladies est de no contenir aucune suggestion thérapeulirfue ; rien n’y indique au praticien où il doit tendre , ni ce qu’il doit faire ; rien par suite ne lui indique si ce qu’il fait est bon. Aussi cette science en a-t-elle appelé pour trouver une certitude , à un mode nouveau de jugement en médecine , à la méthode numérique, aux statistiques sur l’emploi des médications. Mais comme les statistiques peuvent être contradictoires, et qu’il est souvent fort diflicile de choisir entre elles , l’organicisme conduira fatalement au doute en thérapeutique; tout y sera contesté , soutenu , nié , affirmé avec une égale raison. Ainsi rigueur et précision dans les descriptions exclusivement phénoménales , fluctuation extrême et doute absolu sur les questions de traitement, ce double caractère de la médecine moderne était inscrit d’avance dans les principes auxquels elle s’inspirait. Heureusement , l’organicisme et les organiciens sont souvent infidèles à eux-mêmes et à leurs dogmes , et se rendent encore à des vérités qui leur répugnent , mais que l’évidence des faits et les grandes traditions leur imposent. Cela seulement a sauvé la médecine entre leurs mains.
J’arrive enfin, très-honorc confrère, à ma position dans le débat, ou plutôt à la position que j’entends faire
au vilaiisnie, ut([ue vous tlùsiroz éclaircir. J’ai pi'is, ])Our un inslanl, au début do cotte lettre, la délenscdu ])rincipo vital, et j’ai tâché de montrer sommairenicnt comment son adoption, au sommet de la vie, commandait qu’on on acceptât l’action dans l’interprétation de la maladie; et surtout qu’on no pouvait considérer l’organisme, qu’il avait fait actif, comme un assemblage de tissus et d’organes mis en jeu par des ])ropriétés. Je |)ense avoir jdeinemcnt justifié ma préférence pour le ])rincipe vital en fait d’hypothèses, et sa supériorité sur toutes les autres hypothèses médicales, surtout sur les hypothèses dites physiologiques et organiciennes. Mais je blâme, dites-vous, comme oiseuse et entâchée d’ontologie la recherche du principe vital, et je ne saurai consentir à y placer le mobile de la maladie. Rien n’cst plus vrai, et j’espère que ma précédente lettre rendra maintenant facile et brève une explication à ce sujet , et fera clairement comprendre l’interprétation de la maladie, telle que je vous l’ai donnée dans mon exposé antérieur.
En effet le principe vital écarté, sur quoi fonder la maladie? Sur l’organisme, ainsi que vous me le dites, mais sur l’organisme conçu au véritable point de vue vitaliste. Ce ne sera donc pas» sur l’organisme cause de la vie, laquelle est alors un résultat, un effet, » ce qui est la notion matérialiste de l’organisme et de la vie , et constitue le fondement de l’organicisme pur ; non plus aussi « sur l’organisme résultat de la vie, laquelle alors
ilovioiil. une cause, une force subslan liai iséc, un principe,» ce serait retomber dans riiyiwtbèsc du principe vital; sur' quel organisme donc? Sur l’organisme, ni produit delà vie, ni produisantla vie, ni effet, ni cause, mais envisagé dans son indécomposable réalité , dans sa vivante et invincible unité, manifestant incessamment la vie comme une loi suprême , impénétrable dans ses profondeurs , réalisation irréductible de la force vitale, vie, force vitale et lui-même, tout à la fois; ayantpour attribut premier, comme nous l’avons démontré dans nos lettres, une activité soutenue, attribut majeur , et dont Burdacb faisait l’essence meme de la vie; la vie en son essence, disaitil , est une activité permanente et nécessaire.
De cette activité nécessaire découle un but nécessaire aussi; car une activité voulue dans l’ordre des choses et qui n’aurait aucune fin ne se peut concevoir. Ce seraient des actes ayant leur raison d’être, leur cause, et ne tendant cà aucune fin , à aucune réalisation , ce qui est incompatible. Or , il n’est qu’un but nécessaire à un être agissant, c’est celui de sa conservation et de son développement. Par conséquent le but général de la vie , sans cesse flottante et en mouvemement dans le monde extérieur, toujours placée entre un développement imparfait ou un déclin imminent, ce but règle de toute révolution vitale est nécessairement la conservation , l’effort actif à l’accroissement, au maintien, à la défense del’économie, à la longévité enfin. C’est là ce que l’on a
(Icsiiïno sous les noms de nnlure lormotvice , poui les j)remiers développements du germe jusqu’à l’acquisition de la forme organique déllnitive; dénaturé conservalrice |K)ur les autres phases normales de l’existence ; et que nous allons retrouver dans la maladie, nature médicatrice. La vie donc, sous toutes scs phases, pourrait être définie non seulement une activité permanente, d’après le physiologiste allemand, mais encore une activité formatrice, conservatrice et médicatrice.
De ces données premières à la notion de la maladie , le chemin est large et droit : nous avons d’abord à inscrire l’activité nécessaire de tout fait morbide , et par conséquent à considérer la maladie comme un acte ou un ensemble d’actes ; à indiquer la tendance de ces actes , leur but inévitable qui est celui de tous les actes vitaux, la conservation de l’organisme , et plus spécialement dans la maladie, la réintégration de l’activité hygide. Enfin , ces deux conditions en supposent une troisième, la cause, qui soulève dans l’organisme une activité anormale, destinée non plus à cxjnserver ni à défendre, mais à lutter contre le mal et à guérir. Pour exprimer d’un mot cette cause lésante, qu’elle provienne du dehors ou du dedans, du monde extérieur ou du monde intérieur, et pour l’exprimer par ses effets directs, seule manière dont nous puissions l’apprécier, le terme consacré est affection. Nous définissons donc la maladie : une réaction anormale de l’organisme contre une affection subie par
lui. C’est le résumé de tout ce qui précède : activité; tendance médicatrice; lésion enün, primitive ou secondaire, appréciable à nos sens, ou leur échappant; la lésion non plus isolée, ni passivement supportée , mais associée à la vie, liée à la réaction, causée ou causante , établie enfin dans tous ses rapports vrais avec les actes vitaux qui se groupent autour d’elle.
L’organicisme va directement contre la notion d’une' maladie active, constituée par un effort de l’organisme contre une cause affective. Au lieu de chercher dans une activité ordonnée la raison de la conservation de l’organisme , et des guérisons dues aux seules forces de la nature, on la cherche dans la constitution même du mécanisme humain, et dans le rapport et la fixité des propriétés organiques. Vous l’avez ainsi exposé dans ces lignes : * L’animal est un mécanisme; il est fait incontestablement pour durer, pour se conserver plus ou moins longtemps. Ce pouvoir de conservation est attaché principalement à deux dispositions : d’une part, l’agencement des parties constituantes, de l’autre, les rap|X)rts de sympathie ou d’antipathie qui existent entre les propriétés de la fibre organique et les objets extérieurs. > C’est la négation claire de l’activité animale et de son but préétabli, de la nature médicatrice, en un mot.
Me demanderez-vous maintenant une démonstration de cette nature médicatrice sur chaque fait médical, à chaque acte morbide? Ce serait là un travail de chaque jour , et
sur lajucl on pourrait fonder une clinique féconde et vraiment propre à former des médecins. Et ce travail deviendrait promptement accessible aux jeunes et studieuses intelligences; car je le crois, de sa nature, pénétrant, entraînant les convictions, devant trouver |ieu d’esprits rebelles parmi ceux qui s’y livreraient de bonne heure, naïvement et sans prévention. Mais quand même un pareil travail serait diflicilc dans son absolue généraliUî, quand je serais impuissant à vous donner cette démonstration , cela ne prouverait que mon impuissance, mais ne saurait rien prouver contre la nature médicatrice; car celle-ci est démontrée comme nécessaire, comme invinciblement liée à l’activité humaine, hygide et morbide, et par des déductions qui ne sauraient être affaiblies.
Toutefois, examinons en quelques mots les exemples allégués par vous contre l’effort médicateur : dans un membre soumis à l’action continue d’un froid intense, la nature médicatrice se fait jour par la résistance à l’action du froid , résistance réelle alors même qu’elle est surmontée. Un membre vivant ne subit pas l’action du froid comme un corps inerte. Pareillement lorsque la muqueuse respiratoire laisse librement entrer des miasmes délétères , n’en accusons pas plus la nature médicatrice que nous ne l’accuserons delà fracture d’un membre sous une violence extérieure. Les voies respiratoires sont ouvertes à l’atmosphère, et y puisent des élé-
nients nécessaires à l’entretien de la vie. Si des éléments morbigènes sont mêlés à l’air respiré, ils seront fatalement absorbés avec lui, deviendront une cause morbide, affecteront l’organisme d’une certaine manière, et c’est contre cette affection morbide que réagira l’économie, que s’élèvera la nature médicatrice. Je crois donc facile de prouver cliniquement l’intervention constante de la nature médicatrice ; engagée dans une lutte douteuse , triomphante ou vaincue , agissant ouvertement ou cachée dans les mystérieuses évolutions de l’acte morbide, on la peut toujours retrouver, agent nécessaire de la guérison, quand elle est possible, ou résistance à la destruction ; puissance qui guérit ou avec laquelle on guérit, et qui n’est vaincue qu’à la dernière heure.
Mais le vitalisme expérimental ne saurait accepter la nature médicatrice que sévèrement établie sur la réalité des choses , et non défigurée par nos conceptions aventureuses. Le sens doctrinal de cette notion a été, en effet, doublement altéré par bien des médecins, sans compter ici ceux qui la nient. Les uns lui ont accordé le discernement et la volonté d’un être intelligent , qui veut toujours le bien et no saurait s’égarer; les autres en ont fait une force aveugle , entraînant au mal comme au bien , aussi souvent nuisible qu’ptile. Erreur des deux parts: la nature médicatrice n’est ni intelligente et libre, ni aveugle et insensée. Elle exprime une activité nécessaire, réglée souverainement ]iour tout un ordre de
laiks, mais soumise à toutes les vicissitudes et déviations cfiie les faits particuliers lui impriment. Les médecins qui l’ont faite particulièrement intelligente, et l’ont considérée comme attribut de l’àmc , l’ont dénaturée en la mettant, non plus en rapport avec les conditions du fait spécial auquel elle se lie, comme l’acte est lié à la cause qui le suscite, mais en la plaçant au-de.ssus de ce fait pour le régir en maitressc absolue , tant qu’elle subsiste comme existence , ou attribut d’existence. Pour eux , la réaction mue par un être intelligent et doué de discernement ne saurait être détournée ou empêchée par des obstacles tenant aux conditions particulières de la lésion , ou de l’individu lui-même. Ceux qui , au contraire, considèrent la nature médicatrice comme une force aveugle, agissant h tout hazard, réalisant indifféremment le bien et le mal , dénaturent en sens inverse les termes constituants de la maladie et leurs rapports ; ils ne contemplent que l’affection , la placent au-dessus de la réaction, méconnaissent même cette dernière, et dès-lors ne sauraient, avec raison , admettre que le mal quf nous frappe suscite réellement la force qui nous guérit. Pour comprendre sainement la nature médicatrice , il faut considérer la maladie dans son ensemble d’actes, incessamment gouvernés par deux faits ; l’affection, et la réaction de l’organisme contre l’affection. Pans cette lutte , l’organisme obéit <à des lois peu nombreuses, établies en vue de tout un ordre de choses.
absolument bonnes dans cet ensemble, telles même qu’il ne nous est pas donné d’en imaginer d’autres , ni de meilleures; mais ces lois ne sont ])as réglées en vue de tel ou tel cas spécial , en sorte que le procédé curateur général peut devenir mauvais par une condition déterminée. La source et la nécessité de l’art de guérir sont là: d’un côté, surveiller la nature médicatrice, afin que par excès, défaut, ou direction mauvaise , elle ne pèche pas; de l’autre, surveiller l’affection, la lésion, agir sur elle autant que possible , afin qu’elle n’oppose ))as à la réaction qui se meut contre elle , des obstacles ou insurmontables, ou devenant cause de troubles dans la réaction , d’empêchement à la guérison , ou d’imperfection de cette guérison.
Mais il est temps de m’arrêter, monsieur, et je dois laisser de côté le monde entier des vérités médicales qui se rapportent à la nature médicatrice. Celle-ci , en effet, n’est pas seulement l’âme des maladies , elle est l’ànic de la médecine entière. Toute bonne description (.les maladies , toute certitude en thérapeutique ne saurait provenir d’iine autre source. C’est pour l’avoir méconnue, que nos maîtres du jour tracent ces descriptions froides et inanimées , imitées de la description des phénomènes de la matière brute , et remettent en question, sans ]X)Uvoir rien résoudre , toutes les médications traditionnelles. J’appelle surtout votre attention sur ce dernier point: .sur ((uel fondement aujourd’hui peut-on
juger, ei jugo-t-oii tout ce qui est action thérapeutique? Les cliiffres qui forment l’iiniquc base de cos jugements, inspirent-ils encore la moindre confiance? Peut-on les accepter sérieusement et leur accorder une vraie valeur scientifique? Ne peut-on nier avec eux les meilleures choses, et soutenir les pires? Doivent-ils enfin constituer notre critérium? Et, sans les chiffres, où rencontrer dans l’ordre des idées modernes, un point d’appui de quelque solidité? La discussion dernièrement engagée à l’Académie sur les sétons , les exutoires et la méthode révulsive , nous offre un frappant exemple des faits que j’avance ici. ^ oyez le genre d’argumentation employée, le fonds avec lequel on fait un brillant discours sur ces questions de pratique. Quelle utilité possible à retirer d’une discussion ainsi abordée et soutenue? Quel résultat, sinon de tout ébranler vainement, de jeter le doute dans les esprits? Mais un précepte sage et médical , la croyance raisonnée, forte et à la fois réservée , sur ces agents thérapeutiques, ne sauraient sortir de ces combats de paroles, où la pensée manque, où la connaissance des lois de la nature reste muette et non invoquée. 11 en eût été tout autrement de ce débat, et il nous eût instruit, si l’on eût étudié l’action des révulsifs et des exutoires sous cet unique et simple rapport : sont-ils selon les vœux , les besoins et les opérations de la nature? et si de Là, on eût, à la lueur de cette notion féconde , recherché les indications particulières de cha-
que exutoire, pour arriver aux règles de leur emploi. (1 )
Je voudrais en terminant avoir assez d’autorité j)our exhorter la jeunesse médicale de ce temps à reprendre lés dogmes Hippocratiques, et surtout celui de la nature médicatrice, qui dans son expansion contient les autres. Comme tous les dogmes simples, il a besoin d’étre longtemps médité, d’être apjdiqué avec une constance fixe, pour conduire lentement à concevoir en lui et à vivifier par lui tous les faits vitaux et la science entière. Mais j’ose l’assurer ici , il n’en est pas de plus fécond , et auquel on finisse par s’attacher avec plus- de passion.
Je vous dois, cher confrère, un dernier remerciment pour l’attention que vous m’avez prêtée , et sans retour ni réserve, je soumets ces dernières lettres à votre critique. Si je n’ai su porter la conviction dans votre esprit, n’en accusez pas trop les doctrines émises , mais moi seul qui n’aurai su les envelopper d’assez de clartés, ni vous les présenter dans leur légitime développement.
(1) Ces lignes éiaient écrites bien avant que n’eùt été prononcé le remarquable discours de M. Parchappe. L’Académie de médecine a entendu l'a de simples , profondes et vraies paroles. Le vitalisme aussi nettement et sévèrement compris a l’avenir devant lui; il amènera sûrement les générations nouvelles 'a l’intelligence des grandes traditions et des vérités immuables.