LXVI
Qùand les mains ou les pieds ont été fortement re- Iroidis et qu’on réchauffe ensuite ces parties, ou même seulement si on les soustrait à la cause du refroidissement, on éprouve alors, comme chacun sait, une
sensation douloureuse excessivement pénible à l’extrémité des doigts, surtout si on a l’imprudence de se cliauftér ; là plutôt qu’ailleurs , à cause de la grande abondance de nerfs sensibles qui se trouvent dans la pulpe des doigts pour servir au toucher; dans le reste de la main on éprouve seulement un sentiment de grande chaleur, et ce sentiment de chaleur est éprouvé quand la main est encore froide au toucher pour une autre personne, et n’est pas même revenue, par conséquent, à la température ordinaire de cette partie.
D’où vient cette exagération de la sensibilité de la main à la chaleur extérieure la plus modérée, ou à la simple chaleur du sang qui aborde dans cette partie et ([ui n’est plus soustraite, comme auparavant, à mesure qu’elle se produit; exagération de la sensibilité, qui a lieu non-seulement pour la perception de la chaleur, et qui va jusqu’à produire une vive douleur par l’action d’une température modérée, mais encore pour la perception de la stimulation sanguine, d’où résulte la sensation de froid; exagération de sensibilité qui a lieu aussi pour le tact et pour le toucher.
Tous ces phénomènes, comme nous l’avons déjà dit (§. 62) , sont le résultat de l’éréthisme par sédation. En effet, comme il a déjà été dit, le résultat de la soustraction du calorique est de diminuer l’énergie d’action de la force vitale dans la partie qui y est soumise ; or, nous avons reconnu à la force vitale cette propriété élémentaire que : lorsqu’il y a affaiblissement de l’énergie d’action de cette force, soit général, soit local ,
pflU importe, puisque la force vitale est divisible; que ce soit dans une fonction générale, commune, ou dans une fonction spéciale, peu importe encore, puisque la loi est élémentaire, et, par conséquent, générale et absolue, et qu’elle doit se reproduire dans les fonctions de tous les appareils; elle est, par-là , rendue plus sensible à l’impression des stimulus, et des stimulus faibles la mettent alors facilement en action. Des stimulus au degré de concentration auquel elle était habituée auparavant deviendront alors des causes d’exagération fonctionnelle et de désordre, et pourront même aller jusqu’à dépasser sa capacité réactionnelle; c’est cet état qu’on a appelé éréthisme, et c’est là précisément ce qui arrive pour la sensibilité de la main.
Si la contractilité des muscles des doigts n’éprouve pas, comme la sensibilité, cet éréthisme fonctionnel , cela tient à la différence des points de départ des phénomènes initiaux de ces deux fonctions. En effet, le point de départ du phénomène initial de la sensibilité est dans l’impression des stimulus sur la partie ellemême; la contractilité a un point de départ opposé, c’est-à-dire dans le centre nerveux; l’éréthisme de la contractilité musculaire ne pourra donc avoir lieu, sous l’influence de la sédation produite par le froid, que par un refroidissement assez étendu en surface et qui puisse retentir à un degré notable sur les centres nerveux.üans ces cas, la sédation se propageant aux centres nerveux, il en résulte l’éréthisme des fonctions nerveuses, qui ont leur point de départ dans eeg organe^;
c’est-à-dire, que la sensibilité et l’irritabilité de la force vitale présidant aux fonctions nerveuses de la contractilité, se trouvent augmentées par la sédation ou diminution de l’énergie d’action de cette force; et le stimulus sanguin restant le même , la stimulation est plus vivement ressentie par cette force, ce qui met en jeu son irritabilité d’une manière proportionnelle et entraîne une activité fonctionnelle qui se traduit par une mobilité de la contraction musculaire, sous la forme de grelottements et de spasmes.
La sédation rapide de la peau de la face par la projection subite d’eau fraîche au visage d’une personne en lipothymie, réveille les contractions du cœur par la même raison ; et il est à remarquer que plus la sédation est subite et rapprochée du centre nerveux, plus la réaction est brusque et énergique; c’est ce qui se voit dans le cas que nous venons de citer, puisque chaque projection d’eau fraiche produit un soubresaut déterminé par la contraction subite d’un grand nombre de muscles.
Cette remarque doit s’appliquer de même aux causes morbifiques qui agissent par sédation.
Récamier parle d’affusions froides sur le corps à l’aide desquelles il a réussi à relever la grande circulation dans le choléra (n). Ce moyen produit le même effet, dans ce cas, que l’eau fraîche jetée au visage dans la syncope; seulement il est plus énergique.
(n) Recherches sur la conduite à tenir clans le traitement du cho léra, 2® édit., p. 31 .
Nous voyons un effet semblable dans le cas d’une personne dont la vessie est paresseuse et qui ne peut uriner la nuit qu’en mettant les pieds sur le plancher ou sur le marbre, ou en pressant le vase de nuit contre les cuisses pour produire une sensation de froid.
La contractilité de la vessie dans ce cas est mise en jeu par suite de l’éréthisme des fonctions de la moëlle épinière inférieure , qui résulte de la légère sédation qui lui est communiquée.
Pour étendre à un autre ordre de fonctions , dans le même appareil , nos observations sur les résultats de l’éréthisme des fonctions nerveuses occasionné par la sédation du froid , je ferai remarquer que la diurèse abondante et répétée qui survient pendant un bain froid, est le résultat de l’éréthisme des fonctions rénales, qui n’est lui-même qu’une conséquence de l’éréthisme par sédation des fonctions d’innervation de la moëlle épinière.
Je citerai encore comme un exemple bien connu de l’augmentation de la sensibilité de la force vitale aux stimulus ordinaires , après une sédation par le froid , lorsque par un temps froid on entre dans une chambre, même faiblement chauffée ; on ressent alors vivement la chaleur dont les autres personnes qui sont dans la chambre s’aperçoivent à peine, et dont on ne s’apercevra pas non plus un quart-d’heure plus tard.
On donne ordinairement le nom de réaction à ces phénomènes d’exagération fonctionnelle, résultant de l’éréthisme par sédation de la force vitale.
'A'rif T* Tgtawasf
(/est à l’éréthisme qu’il faut attribuer l’expulsion (lu produit de la conception, avant la mort, chez les femmes dont les forces se sont abaissées par la maladie ; ou chez les femmes qui ont été soumises à une cause de sédation suffisante pour mettre en jeu la contractilité de la matrice, telle que, par exemple, une émotion morale profonde et subite.
La cardialgie survenant à la suite de l’abus des boissons glacées dans les soirées est encore due à l’éréthisme par sédation des nerfs de l’estomac, etc.
Quand l’œil a été pendant un certain temps dans l’obscurité, la lumière du jour lui devient insupportable ; dans ce cas, la fonction spéciale de la vision est mise en éréthisme par la sédation plus ou moins prolongée de la force vitale dans cette fonction spéciale.
Nous savons, en effet, que le ton de la force vitale en général, et dans une fonction spéciale quelconque en particulier, baisse par la privation des stimulus généraux ou spéciaux, puisque l’action de cette force ne peut se soutenir que par l’excitation des stimulus ; or, l’obscurité ou l’absence de lumière pour la vision équivaut au froid ou soustraction ^du calorique pour les fonctions radicales.
11 est clair qu’il faut distinguer l’éblouissement qui résulte de l’éréthisme par sédation, de l’éblouissement, ou stupeur delà force vitale dans la fonction visuelle, qui est le résultat de la surstimulation par une trop vive lumière, c’est-à-dire, par la trop grande concentration du stimulus spécial de la rétine. Dans ces deux cas, la capacité réactionnelle do la force vitale, dan.s
sa fonction spéciale, est dépassée, avec cette différence que, dans le premier cas, le ton de la force vitale, en tant que présidant à cette fonction, est abaissé par le défaut d’exercice, et sa capacité réactionnelle est facilement dépassée, même par le degré de concentration de lumière qui est habituellement nécessaire pour le plein exercice de la vision; tandis que, dans le second cas, il faut que la concentration du stimulus spécial soit de beaucoup supérieure au degré habituel pour que la capacité réactionnelle de l’œil soit dépassée; parce que, dans ce dernier cas, le ton de la force vitale dans cette fonction a conservé son degré d’élévation normale; il y a énergie de la fonction en un mot, tandis que, dans le premier cas , il y a faiblesse de la même fonction.
Ce que je viens de faire ressortir pour la fonction visuelle est vrai de même pour toute fonction quelconque de l’économie en particulier, et de même pour la plupart des fonctions à la fois, quand une cause morbifique s’adresse à la force vitale dans tout l’organisme.
g LXVII.
De meme que l’absence ou seulement l’insuffisance de concentration du stimulus naturel d’une fonction occasionne la sédation de la force vitale dans ladite fonction, et, par conséquent, l’éréthisme, c’est-à-dire, sa plus grande sensibilité audit stimulus; de même la ])lus grande stimulation de la force vitale dans une lonclion , par une grande concentration du slimulus
naturel de cette fonction, élève le ton ou énergie d’action de la force vitale dans cette fonction ; de manière qu’elle devient moins sensible à ce stimulus, et que le degré de concentration du stimulus, autrement dit le degré de stimulation spéciale qui lui suffisait ordinairement pour l’exercice de la fonction devient alors insuffisant. C’est ce qui arrive, par exemple, quand on force l’œil à regarder à l’aide d’une vive lumière; il devient momentanément impropre à bien voir avec une lumière plus faible qui lui suffisait auparavant.
Le ton de la force vitale dans cette fonction spéciale est plus élevé qu’il n’était et la force vitale y est devenue par conséquent moins sensible à son stimulus spécial. L’œil ne redevient sensible à une faible lumière que lorsqu’il a subi une sédation plus ou moins prolongée par la diminution ou l’absence du stimulus fonctionnel.
Si on renouvelle souvent cette surexcitation fonctionnelle de l’œil, en se servant babituellement d’une lumière vive, la sensibilité de la torce vitale s’émoussant par l’habitude, il en résulte que l’œil devient peu sensible , d’une manièi'e permanente, à une lumière faible, que la vue s’affaiblit, en un mot.
Par la même raison, l’habitude prolongée d’aliments de haut goût et de boissons stimulantes rend les organes digestifs peu propres à digérer des aliments moins stimulants. La sensibilité de la force vitale ayant été émoussée par l’habitude d’une stimulation élevée, les aliments doux n’ont pas assez de puissance
de stimulation pour que cette force soit suffisamment sensible à leur impression fonctionnelle, et pour qu’elle y réponde d’une manière suffisante par les actes sécrétoires qui constituent la fonction spéciale , de là, résultent des digestions longues, pénibles, et même des indigestions.
De même donc que l’usage habituel d’une trop vive lumière affaiblit la vision , de même l’usage habituel d’aliments de haut goût affaiblit l’estomac.
Ce qui a lieu pour un organe en particulier , a lieu nécessairement aussi pour l’organisme tout entier; et si on surstimule habituellement l’organisme , on éprouve le besoin de continuer, sous peine d’alanguissement des fonctions. Mais en continuant , il arrive que la sensibilité de la force vitale dans l’organisme entier s’émousse par l’habitude d’une stimulation exagérée, et il en résulte, à la longue, une sénilité prématurée. En abusant de la vie on en use les ressorts. On dit vulgairement d’un ivrogne qu’il est usé par la boisson, et cette expression est juste. Chez eux, toutes choses égales d’ailleurs, les maladies sont plus graves que chez d’autres, parce que le jeu normal des fonctions ne se maintenant que par des excitations exagérées , qui sont devenues pour elles une condition nécessaire, l’organisme tombe dans le collapsus aussitôt que les circonstances le privent tout-à-coup complètement de ce secours. Voilà pourquoi, du reste, on voit des médecins bien avisés être conduits à donner du vin dans ces circonstances.
g Lxvin.
Le frisson ou sensation de froid sur la surface cutanée, qui a lieu ordinairement au début des fièvres, me paraît être le résultat de la stimulation sanguine s’exerçant sur la force vitale en sédation dans les fonctions de la sensibilité nerveuse de la peau. En effet, par suite de la sédation ou abaissement de ton de la force vitale dans les fonctions de la sensibilité nerveuse et de la sensibilité de la peau en particulier, celte force est rendue plus sensible à l’impression des stimulus et du stimulus sanguin en particulier; delà, exagération de la fonction de la sensibilité nerveuse qui se traduit à la peau par la sensation pénible et spéciale de froid.
La sensation de frisson est une douleur du même ordre que celle qui a lieu lorsque la stimulation sanguine s’exerce sur la force vitale mise en sédation par la soustraction du calorique, et d’où résulte l’exagération fonctionnelle de la sensibilité nerveuse qui se traduit par un mode spécial de douleur, la sensation de froid.
La sensation de froid n’est pas due exclusivement à un abaissement de température, puisqu’il arrive quelquefois que , pendant le stade de froid d’une fièvre intermittente, le malade éprouve une sensation de froid intolérable , lorsque la température de la peau n’est pas changée.
Néanmoins , dans le stade de frisson des fièvres intermittpntes, il y a ordinairement nn refroidissemenl
sensible de la peau , de même qu’on voit pâlir les ongles, le bout du nez, les lèvres, les doigts; ces phénomènes sont dus à la faiblesse des contractions du cœur; le pouls est petit, irrégulier, précipité, et sa fré- (luence n’est pas une compensation suffisante de sa faiblesse ; la respiration est d’ailleurs anxieuse et difficile, et par conséquent l’oxygénation du sang a lieu à un moindre degré.
Je dirai ici en passant que la tuméfaction de la rate à la suite des fièvres intermittentes me paraît être le lésultat du gonflement de ce diverticulum, qui a lieu à chaque accès, par suite de l’embarras de la circulation résultant des désordres fonctionnels du cœur.
Dans les fonctions de la contractilité, la force vitale en sédation répond à l’action des stimulus naturels par le grelottement et les spasmes.
D’après cela, si la cause déprimante exerce, par sa nature, plus spécialement son action sur la force vitale dans les fonctions nerveuses , on comprend que le frisson et le grelottement seront plus marqués, comme il arrive dans les fièvres intermittentes; tandis que si, au contraire, par sa nature, la cause déprimante atfectc plutôt les fonctions radicales, la sédation retentit plus faiblement au début sur les fonctions nerveuses, et les frissons et les spasmes seront moins prononcés, comme il arrive, par exemple, dans les typhus.
H peut arriver que, sous l’influence d’un agent déprimant, marématique par exemple, il ne se produise que peu ou pas de frisson, c’est-à-dire, qu’il ne
se produise pas une sédation générale bien prononcée, parce que la force vitale résiste dans la généralité de ses fonctions nerveuses où elle est attaquée et ne se laisse déprimer que dans certains organes seulement; par exemple, quand le frisson se trouve remplacé par des phénomènes lipothymiques , spasmodiques ou autres, comme le remarque Récamier (o); et, dans ces cas, ces phénomènes peuvent constituer à eux seuls l’accès intermittent , qui bien souvent alors aura le caractère pernicieux.
Si, en effet, l’énergie d’action ou le ton delà force vitale est relativement plus faible dans un organe, dans un système d’organes , ou dans un point quelconque de l’organisme , ce que les faits nous montrent souvent , l’organe ou le système d’organes où cette faiblesse relative d’action de la force vitale existe sera plus sensible aux causes morbifiques, et c’est là surtout que retentiront leurs effets; quelquefois même, les effets de la cause morbifique auront lieu seulement dans cet organe d’une manière notable, quoique cette cause soit générale, mais la force vitale n’en ressentira l’impression, et par conséquentn’y répondra, que dans les points où son action est relativement plus faible, tandis qu’ailleurs elle y reste insensible , son ton ou résistance vitale y étant plus élevé.
J’ai à peine besoin de faire observer que la diminution de l’énergie d’action ou abaissement de ton de la force vitale dans l’organisme , autrement dit la séda-
(o) Ouv. cit., t. 2, p. 328.
tion de cette force, qui est la conséquence de l’exagération de son action sur un point de l’organisme ou dans certaines fonctions, peut produire le frisson tout aussi bien que la sédation par un agent qui déprime directement la force vitale; c’est ce qui a lieu, par exemple, lors des inflammations organiques notables. On en voit encore un exemple bien connu dans le frisson qui a lieu chez certaines personnes au début de la digestion , et qui est occasionné par la concentration de l’action vitale sur les fonctions digestives , au détriment des autres fonctions de l’organisme; ce qui détermine la sédation de la force vitale dans lesdites fonctions, et dans celle de la sensibilité cutanée en particulier, où elle se traduit par le frisson.