IV. Cependant , malgré de semblables adbé
(1) Biograph. inéd. eneyclop. , T. I, art. Asclépiade.
(2) Medic., lib. III, § IV.
sions, la doctrine d’Hippoci'ate n’eut pas la gloire d’une adoption générale; elle fut abandonnée par ses successeurs jusqu’à Galien , qui passe pour en avoir été le restaurateur. Mais le médecin de Pergame était trop imbu de la philosophie d’Aristote, et trop porté aux connaissances physiques de son siècle , pour ne pas mêler quelque peu d’alliage à l’or pur de la Pensée Hippocratique. Aussi, la restauration qu’il fit du dogme de la Force Médicatrice fut-elle incomplète. Et, bien que la vénération de Galien fût grande pour le modèle qu’il se proposait de suivre ; bien que l’étude d’un pareil maître dût , en motivant son admiration , l’en rapprocher davantage , le médecin de Rome ne sut pas se soumettre à une imitation complète : le milieu scientifique dans lequel il vivait, et, disons-le aussi , son talent, lui suggéraient de trop puissants motifs de prévention en sa faveur pour qu’il ne s’écartât pas en plus d’un point de la pratique, en apparence timide, d’Hippocrate.
C’est, en effet, ce qui eut lieu. L’esprit d’observation auquel Hippocrate avait ramené la médecine de son temps, et dont résultait cette réserve du divin Vieillard à l’égard du pouvoir de la nature , des mouvements spontanés de la force conservatrice et médicatrice , fut en partie méconnu par Galien. Il y substitua la manie du raisonnement , le goût des subtilités et l’amour
des remèdes, dont le concours fut funeste à la médecine et au dogme dont nous parlons. Aussi , la science médicale, qui attendait un auxiliaire puissant dans cet homme d’un talent véritablement solide et de connaissances très-étendues , ne fitelle aucun progrès, même sous ses successeurs.
V. Ceux-ci osèrent penser par eux-mêmes, dit Bordeu (1), au moins quant à la façon de proposer leurs opinions ; mais Paul d’Ægine , Oribase, Alexandre de Tralles, Aétius ne firent que commenter ou copier Galien ; et , pour nous servir de l’expression qu’emploie M. Dezeimeris (2) en parlant des écrivains du XV® et du XVI® siècle , par cette abnégation de toutes les facultés de leur entendement faite au profit de leur mémoire , ils condamnèrent leurs travaux à une stérilité qui en fit tomber la plupart dans l’oubli.
VI. Les Arabes, dont la médecine fut un composé des opinions de Galien et de celles d’Aristote, ne changèrent presque rien à la doctrine du célèbre commentateur d’Hippocrate. Ils étaient trop décidés en faveur de Galien pour élever le moindre doute sur son système ; aussi , quelques hommes éminents de cette Ecole, parmi lesquels on remar-
(1} OEuv. cümpl. , T. II , p. 583 , in-8», 1 8l8.
(2) LeUres sur l’Hist. de la Méd., in-8<>, 1838, p. 10.
que Avicenne , parlent-ils de l'influence des théories humorales du maître sur la formation des crises dans les maladies aiguës. Mais la pharmacie , née à Rome sous Galien , et surtout l’abus des remèdes qui en résulta , en étouffant le germe fécond du dogme de la Force Médicatrice qui semblait renaître, éteignirent chez les Arabes et les Arabistes la confiance dans les mouvements spontanés de la nature, et devaient bientôt avoir un auxiliaire puissant dans la chimiâtrie , dont Paracelse fut l’extravagant et fougueux chef.
VII. Le débauché médecin suisse , dont les fourneaux mettaient en cendres Avicenne et Galien ; l’effronté praticien de Bâle , dont le bonnet était plies savant qu’ Hippocrate et toutes les Académies , ne tint aucun compte des phénomènes de la vie qu’il prétendait étudier dans la nature même. Son imagination déréglée et son cerveau disposé aux rêveries les plus grossières , violentèrent l’expérience et l’observation , en assimilant la Force Vitale à l’Affinité. Aussi le vit-on , avec une audace incroyable , mettre en usage les médicaments les plus actifs , dans le dessein d’accélérer la cure des maladies, sans trop s’embarrasser s’il n’avançait pas ainsi la mort des malades, et se vanter de guérir les maladies incurables avec certains mots ou caractères dont il élevait la vertu au-dessus
de toutes les forces de la nature. Il osa même , nous dit Zimmermann , son compatriote , avancer qu’au moyen de la chimie il produirait un enfant vrai et vivant, qui , à la grosseur près, ressemblerait dans toutes ses parties aux enfants ordinaires (1).
Un semblable dérèglement d’idées aurait trouvé son excuse dans les habitudes de Paracelse , si sa doctrine n’avait eu des imitateurs et des panégyristes , et nécessité l’opposition qui lui fut faite par quelques médecins instruits.
VIII. Parmi ceux-là , nous remarquons au premier rang deux hommes célèbres , Hoffmann et Baglivi , dont les idées semi-matérialistes n’avaient rien enlevé à la rectitude de jugement qui fécon dait leur pratique. — 1° En effet, voici en quels termes le dernier, malgré sa théorie sur la fibre motrice, défendait le dogme de la Force Médicatrice contre les envahissements des guérisseurs de son époque , et formulait son respect pour les principes de la Médecine Hippocratique , auxquels il mêlait , il est vrai , quelques idées humorales échappées à la doctrine de Galien : Quamobrem mirari desinant practicantes , si hodiè nec fréquenter nec perfectè succédant crises , uti olim in Grœciâ ; siquidem illi grœcarum legum vel ig7iari rel obtrectatores , à principio morbi , ad declina-
(I) Trait, de l’Expér. , T. II , p. I24 , 1774.
lionem usque purgantibus , diaphoreticis , phleholomüs, spintimis, aliis imprudenter et intempestive eœkibitis medicamentis ferè confieiunt œgrotantem; ideb impossibile est ut humores per tàm diim'sas remediorum seditiones distracti, ad criticœ despumationis negotium stato tempore disponantur ; sed assiduis confusionibus agitati, loco criseos perfectœ in metastates prœter naturales desinant , atque hâc de causâ nec criseos , nec dierum criticorum, neque aliorum demùm natura motuum régulas ab antiquis traditas in febribus observabimus ( I).
Nous demandons pardon -pour cette longue - citation ; mais il n’est pas indifférent de voir comment des hommes attachés à une fausse théorie abandonnent facilement ces principes , dont la pratique ne saurait s’éclairer, pour rechercher un guide dans l’étude sérieuse des phénomènes naturels, surtout quand l’intérêt des malades les inspire. Il est utile aussi de remarquer combien la certitude d’une force médicatrice , basée sur l’observation des faits morbides , triomphe aisément des préjugés systématiques dans les esprits qui ne sont pas complètement fermés à la vérité.
2" F . Hoffmann , dont les idées se rapprochent beaucoup de celles de Baglivi , et qu’on ne peut considérer comme appartenant au solidisme pur, bien qu’il semble vouloir tout expliquer par le
(I) Prax. medic. , lib. II , § IV. Lugd., l70i.
mécanisme et le jeu des organes , Hoffmann aussi , combat ses spéculatives assertions , détruit son absolutisme d’idées, pour écouter la voix de la nature avant celle de son esprit ; Natura sine Omni medicamento et sine singulari artificiosâ medici ope, solâ ahstinentiâ et quiete morbos sanat (1 ).
IX. Ce n’était pas assez que ces deux médecins éminents , auxquels se joignait le mystique Van- Helmont , qui voulait cependant tronquer la maladie dans son principe, bien qu’incomplètement initiés à la Vérité Hippocratique , proclamassent néanmoins la réalité de l’intervention de la nature dans la solution spontanée des maladies ; il fallait aussi que le dogme de la Force Médicatrice reçût un secours plus marqué et une personnification , pour ainsi dire , plus puissante et plus élevée, de la plume de Stahl (2) , afin qu’il en sortît une éclatante protestation contre les théories mécaniciennes et matérialistes qui déparaient la science à cette époque. Mais , d’après cette loi d’oscillation qui semble régir les esprits comme la matière , et dont la médecine et la philosophie ont offert de nombreux exemples , Stahl ne sut pas s’arrêter à temps et dépassa le but ; son esprit, portant à faux, n’échappa point à cette loi d’exagération , et
(1) De methodo ordin. et leyib. med. tàm tialurœ quàm arlis , cap. I , § I. Genev. 1761 .
(2) Ars sanandi aum expect., etc. , in 8<* ; l’arisiis 1730.
sou système s’égara dans le vague d’un spiritualisme nuageux , en rapportant tout à l’âme.
Je n’ai point à faire ici la critique de cette théorie, qui, partie d’une hypothèse , aboutit a une erreur partagée encore par quelques rares monothélites de nos jours : je ne fais qu’esquisser l’histoire du dogme de la Force Médicatrice. Néanmoins , à ce point de vue même , nous devons remarquer avec le savant professeur Lordat (i) , que dans la théorie de Stahl il y a deux idées trèsdistinctes, dont l’une est une vérité incontestable et dont l’autre est une erreur.
La première est : que tous les phénomènes appelés naturels sont coordonnés entre eux et liés avec une harmonie admirable; de plus, que cette harmonie n’est pas le résultat de l’anatomie telle que nous pouvons la concevoir, et que, par conséquent , il faut la présenter comme un fait à l’imitation d’Hippocrate.
La seconde idée : que cette unité ou individualité réside dans la même substance dont nous sentons l’existence. La première de ces idées , à laquelle se rattache essentiellement le dogme de la Force Médicatrice, est hautement professée à Montpellier ; l’autre ne s’est jamais incorporée avec notre doctrine médicale.
(1) Lordat, Cours de physiolog. (Journ. des Scienc. médio. de tHontp. , T. I, p. 51.)
Cependant on nous a fait le reproche de nous en être inspirés à l’instigation de Sauvages, pour nous soutenir contre l’Ecole de Haller. Ce qui , d’après Cuvier (1) qui nous attaquait ainsi, semblait faire de notre physiologie, non-seulement la plus difficile, mais la plus mystérieuse et la plus contradictoire de toutes les sciences.
Une voix plus éloquente que la mienne a déjà défendu l’Ecole de Montpellier contre cette triple accusation , dont la préservent , du reste , le caractère doctrinal de son enseignement unitaire et le talent des hommes qui en sont chargés.
En me renfermant dans le cadre que je me suis tracé, j’ajouterai que le Vitalisme Hippocratique, expression des faits naturels , ne partage pas cette déplorable et ténébreuse confusion du Stahlianisme. Nous n’ignorons pas à Montpellier la distinction profonde qui existe entre les phénomènes dont l’âme a seule la direction , et ceux dont la Force Vitale s’arroge le gouvernement; mais cette philosophique distinction ne nous a pas fait non plus pencher vers la pensée de personnifier la Force Médicatrice, et de renouveler ainsi toutes les rêveries de l’imagination brillante mais désordonnée de Van-Helmont.