CHAPITRE QUATRitiME
DES SECOURS QUE LA FORCE MÉDICATRICE EMPRUNTE A l’aRT POUR LA GUÉRISON DES MALADIES.
I. Après ce qui précède, on pourrait supposer que nous sommes convaincu de l’inutilité absolue de l’art en Médecine, si nous ne nous empressions d’établir quelques réserves aux principes généraux que nous avons énoncés , et qui démontrent jusqu’à l’évidence l’existence et l’intervention de la Puissance Médicatrice dans la solution de la plupart des maladies.
Nous l’avons déjà dit avec Rivière, et nous répétons encore les paroles de cet immortel Praticien : « La Force Vitale Médicatrice n’est pas toujours efficace. » Elle succombe, hélas! bien souvent dans la lutte qu’elle a à soutenir pour le maintien de notre existence ; elle faiblit parfois , sans céder entièrement; elle s’égare, enfin , et se perd dans la voie qu’elle doit prendre pour arriver au but qu’elle se propose. Dans tous ces cas , c’est à l’art à la soutenir, à la guider : la Nature est la boussole indiquant la route que nous devons parcourir; mais elle ne dispense le vaisseau ni des efforts, ni
de l’expérience, ni de l’attentive observation du pilote.
L’art doit donc intervenir pour faciliter à la Nature la tâche salutaire que la Providence lui a assignée(l); et, puisqu’il ne saurait être un auxiliaire aveugle de la Force Médicatrice sans compromettre ses secours en les rendant inutiles ou dangereux, nous ajouterons quelques mots sur la conduite qu’il doittenir pourle bien de l’Humanité, autant que dans l’intérêt de ses véritables progrès et de sa propre dignité. Car , dit M. le professeur Bouisson : « Les principes d’une science pratique ne conservent généralement leur valeur que dans une sphère bornée d’application , mais ils s’affaiblissent lorsqu’on les pousse jusque dans leurs dernières conséquences (2). »
La Science Médicale, avons -nous dit, a été divisée en deux grandes branches, établies pour faciliter l’enseignement et la pratique. Cette division , sur laquelle nous nous sommes expliqué , bien que ne pouvant être admise d’une manière très-absolue, puisque la Pathologie est une comme la vie , doit être surtout conservée quand on considère les faits d’intervention de la Force Médicatrice. Dans les maladies externes ou particulièrement du ressort de la* Chirurgie , le diag-
(1) Natura estjussus Dei , a dil Van-Helmont.
(2) Des succès el des revers en chirurgie, p. 15. Moiitp , 184 i.
iiostic , en général , peut être porté avec pins de précision ( I), les phénomènes sont plus apparents, l’application des sens plus facile, et, comme le disait Voullonne (2) , le principe morbifique ou l’état morbide plus saisissable. Dans ces cas , l’art peut et doit intervenir, soit pour faciliter à la Nature le travail réparateur auquel elle va se livrer, soit pour réprimer ses tendances vicieuses , soit pour rendre sa marche plus régulière. Mais n’oublions pas que, même alors, c’est la Nature qui guérit ; l’art ne fait que rendre la solution plus facile , en aidant la Force Médicatrice par les moyens que l’expérience lui fournit. Dans les lésions anatomiques , dans les difformités, il y a des indications curatives qui exigent des actes mécaniques ( taxis, diérèse, synthèse) dont l’art doit se charger ; il les remplit au moyen d’opérations, de manœuvres, d’appareils, qui appartiennent à son domaine particulier. Les actes vitaux spéciaux qui accompliront la guérison réelle proviennent de la Nature seule; l’art intervient pour les provoquer lorsqu’ils
(1) Nous n’ignorons pas le déplorable mais utile inventaire des erreurs chirurgicales avouées qu’a fait M. Bérard , chargé par le jury d’un concours de remplir cette tâche. Devant nous abstenir de détails , nous nous sommes placé au point de vue le plus général, et nous ne croyons pas nous être trompé en croyant à la précision plus grande du diagnostic chirurgical , comparé à la même branche de la médecine interne , malgré les modernes secours apportés par le stéthoscope et le plessimèire.
(2) Voullonne, loc. cit., p. 24-27, édit. Paris, 1792.
manquent, pour les maintenir dans de justes limites , et les mettre en rapport avec le résultat que l’on veut obtenir (1 ).
Nous n’entrerons pas dans le détail analytique des faits d’intervention de l’art chirurgical pour aider la Nature ; ce que nous avons dit dans le deuxième chapitre de ce Travail nous en dispense suffisamment. En effet, partout oü nous avons signalé l’impuissance de la Force Vitale Médicatrice, nous avons supposé la possibilité d’un recours à l’art; cependant, afin d’être plus précis, nous ajouterons que la Force Médicatrice, qui peut seule mettre un terme dans un temps plus ou moins long à la plupart des maladies réputées chirurgicales , a besoin de l’intervention de l’art pour abréger la durée du travail réparateur, et épargner au malade la douleur inséparable de la plupart de nos lésions organiques.
Dans les plaies des parties molles avec ou sans complication , dans les fractures simples ou accompagnées de lésions graves, la Thérapeutique chirurgicale a le droit légitime de se montrer l’auxiliaire de la Nature pour établir les conditions physiques telles que l’œuvre de la cicatrisation s’accomplisse sans trouble , que l’opération plastique se succède et s’achève sans irrégularité ; son rôle aussi doit être actif, pour éviter les désordres
(1) L. Boyer, loc. cit., p. 164.
fonctionnels dont la gravité pourrait compromettre le résultat désiré.
La Nature, avons-nous dit, ne réduit pas les luxations; celles-ci réclament donc l’intervention chirurgicale, qui maintient aussi les parties dans leur position normale.
L’art chirurgical s’est enrichi de recherches très-importantes , de procédés tout-à-fait nouveaux , par lesquels on triomphe de lésions ordinairement au-dessus des ressources de la Nature , et contre lesquelles l’art était presque impuissant à une époque très-rapprochée de nous; on comprend que nous voulons parler de la ténotomie, des appareils employés dans l’art orthopédique , etc. , etc. (1).
Nous avons montré comment agit la Nature pour l’ouverture des abcès', l’expulsion des corps étrangers, la guérison de certaines tumeurs et de productions nouvelles , etc. , etc. : — l’art imite les procédés lents employés dans ce but par la Force Médicatrice, et arrive plus promptement au même résultat que celle-ci , par les ponctions , la torsion , l’arrachement, la ligature, les caustiques et les diverses applications locales.
Les fistules peuvent se guérir spontanément par le rapprochement de leurs parois, le retour de l’embonpoint, l’inflammation adhésive et suppu-
(I) Voy. Delpech, Humbert, Guérin, l’Mvaz , Serre, etc. — Boyer, loc. oit., p. 153.
rative, etc. , etc.; la Chirurgie vient avec avantage au secours de la Nature , qui se montre ici le plus souvent impuissante (1).
Enfin, dans l’hémostasie et la guérison des anévrysmes, l’art imite les procédés de la Nature. L’hémostasie naturelle dépend de la coagulation du caillot , de la compression que le sang épanché exerce sur le vaisseau , de la contraction des tuniques vasculaires, de l’enroulement de la tunique externe , de l’organisation de la lymphe plastique qui cicatrise la plaie ou produit l’oblitération de la cavité artérielle. L’art provoque la formation du caillot et l’action tonique du vaisseau ouvert par les styptiques , les absorbants, les réfrigérants; ces derniers modèrent aussi le mouvement sanguin.
Le Chirurgien a recours à la compression , à diverses manœuvres qui opposent d’abord un obstacle mécanique à l’écoulement sanguin , et excitent l’épancbement de la lymphe plastique et ses heureuses conséquences. C’est ainsi qu’agissent la ligature , la torsion , la division et le refoulement des tuniques internes , etc. (2).
Aussi, la Thérapeutique chirurgicale interviendra dans les maladies qui précèdent , et ne les livrera pas à la conduite de la Nature ; elle secondera les efforts de celle-ci , toutes les fois que l’état morbide
(1) Boyer, loc. cü., p. 154.
(2) Ibid., p. 168.
sera parfaitement connu, qu’elle aura les moyens de l’attaquer , et que ces moyens n’y substitueront pas un danger plus grand que celui que pourrait occasionner la maladie (1). En suivant ces sages préceptes, l’art chirurgical pourra marcher sans danger dans la voie du progrès à la recherche des moyens qui rendront son intervention de plus en plus sûre , et il écartera , comme sans fondement légitime , toutes les opérations de complaisance ou trop hardies, entreprises souvent par le Chirurgien moins dans l’intérêt de ses malades que dans le désir d’une vaine gloire ou d’une renommée que rien ne justifie, si ce n'est l’empressement aveugle avec lequel elle a été recherchée.
C’est surtout dans une classe particulière de maladies que la Thérapeutique chirurgicale doit se montrer très-circonspecte et très-réservée , si ce n’est entièrement expectante: nous voulons parler des affections diathésiques et de nature spécifique contre lesquelles l’expérience n’a pas encore offert sans contestation des moyens assurés de succès. Nous avons conquis le mercure contre la syphilis; mais la guérison du cancer est encore livrée aux chances plus que douteuses du couteau chirurgical. Cependant , lorsque cette terrible maladie a pénétré les moindres molécules de l’économie, a infecté tous les liquides du corps humain, l’homme
(1) Voullonne, loc. cit., p. 28.
de l’art peut-il se flatter de la combattre avantageusement parce qu’il en aura fait disparaître momentanément le siège principal et le plus apparent ? Si de vaines prétentions suggéraient une réponse affirmative à cette question , l’expérience serait là pour la démentir et l’improuver ; la maladie, reproduite sur d’autres points de notre frêle machine et la détruisant avec plus de force et d’énergie , viendrait nous démontrer ce que peut dans ce cas l’intervention chirurgicale , et la condamner à une inaction complète ou du moins borner ses secours impuissants , en les confondant avec ceux qu’offre la Thérapeutique des maladies internes.
II. Dans la grande famille des maladies du ressort de la Médecine proprement dite , nous avons distingué celles qui ne semblent porter que sur le système des forces agissantes , et n’être produites que par un effort de la Force Vitale Médicatrice, sans retentissement profond sur l’économie dont elles n’ont pas modifié la manière d’être normale pour y substituer une nature particulière : telles sont la réaction simple, la-fièvre éphémère, la fièvre traumatique simple , la fièvre inflammatoire ou synoque non putride des anciens, etc., etc. (1). Dans toutes ces maladies, avons-nous dit, la Nature
(I) Yoy. Grimaud , Cours des fièvres, T. II , p. 1-69. édit. 1816.
intervient d’une manière habituellement efficace au secours de l’économie , et termine la scène morbide sans l’intervention de l’art. La Thérapeutique médicale n’a donc rien à faire oii la Nature peut tout par elle-même; son devoir est de s’abstenir et d’attendre.
Mais il n’en saurait être tout-à-fait de même dans les maladies différentes de celles qui précèdent et qui semblent se présenter avec une nature déterminée et particulière. Bien que nous ne sachions pas en quoi consiste cette modification intime, et que notre observation doive se borner aux seuls effets qu’elle nous présente, la Thérapeutique médicale a le droit d’intervenir pour les prévenir, s’il se peut, les modérer quelquefois et les rendre moins nuisibles. Toutefois, le médecin doit se garder d’interposer ses secours inconsidérément , de peur de contrarier la Nature dans ses opérations , en croyant s’opposer simplement à la cause morbifique. Il y a une telle liaison entre ces deux parties du problème clinique, qu’on ne saurait exiger trop de réflexion , de discernement et d’expérience, de la part de celui qui entreprend la guérison d’une maladie. Le Praticien instruit s’appliquera donc à connaître parfaitement le temps dans lequel il doit intervenir. « Il est un temps, une époque, un moment court, passager, fugitif et pressant, dit M. le professeur Golfin, où l’inter-
vention de l’art devient indispensable pour placer la Force Médicatrice dans la disposition favorable au développement de ses actes curateurs. Si ce moment n’est pas promptement saisi , l’action trop énergique, ou trop faible, ou trop irrégulière , de cette Force , accroît l’intensité de la maladie, et il survient des lésions physiques et organiques qui sont plus ou moins rapidement mortelles (1).»
La sphère de l’opportunité thérapeutique, dans les maladies internes du genre de celles dont nous parlons, ne saurait donc s’étendre, on le comprend facilement , à toutes les phases de l’acte morbide qui se développe dans l’économie. Toutes les différentes parties du phénomène pathologique ne sont pas également des sujets d’indication et des occasions favorables d’agir, puisque l’occasion, par elle-même, suppose un temps déterminé et rapide durant lequel l’art peut et doit intervenir, mais qui ne se représente que rarement , quand par défaut d’observation , imprévoyance ou impéritie, on l’a laissé échapper.
Ce temps très-court, propre à l’action légitime de la Thérapeutique interne , se présente , suivant nous et d’après les divisions que nous avons reconnues dans l’évolution du fait morbide, à une époque très -rapprochée de son début, lorsque,
(I) H. Golfin, De l’occas. ou de l’opporl. en mai. de thérap., p. 11. 1839.
nianitestenient, la Force Médicatrice s’oppose avec activité à rétablissement et à la constitution de la maladie. A cette période d’irritation , on peut aider rationnellement la Force Médicatrice et la guider vers son but curateur, soit en affaiblissant par des moyens reconnus propres à cet effet sa susceptibilité trop prononcée, soit au contraire en la stimulant , en développant les ressources dont elle peut heureusement faire usage ; mais , au-delà de ces limites tracées par l'expérience et la saine raison , nous pensons qu’une certaine expectation est nécessaire , afin de laisser la Nature libre dans les mouvements qu’elle opère pour mener à bonne fin la coction et la crise. Durant la première de ces deux périodes , le rôle du véritable Praticien est l’observation réfléchie, afin de ne placer ses secours qu’à bon escient; mais, quand la coction a été accomplie par la Nature , bien mieux que nous ne pourrions le faire par tous nos moyens physiques ou médicamenteux , on peut et on doit seconder la Nature , en la guidant dans les voies qu’elle s’est choisies pour l’accomplissement de son œuvre critique. On y arrive par les méthodes dites naturelles, au moyen desquelles l’art prépare, facilite et fortifie les efforts qu’emploie la Nature pour la guérison.
Ces méthodes ont composé la pratique d’un trèsgrand nombre de Médecins. Hippocrate et la plu-
part des Anciens , Sydenliam , Stahl , Bordeii , et les plus sages parmi les Modernes, en ont fait l’emploi le plus étendu, et quelquefois même ils se sont bornés à elles seules , « ce qui a rendu leur pratique timide et rétrécie » , dit Bérard (1). Barthez restreint sagement leur domaine aux cas où la Nature a une tendance manifeste à affecter une marche réglée et salutaire (2).
Mais, ces efforts efficaces de la Nature n’étant pas constants , l’expérience et l’observation ont établi et la science a réglémenté d’autres plans de traitement, dits analytiques et empiriques, d’après lesquels l’art ne se contente plus de faciliter les mouvements de la Force Médicatrice , mais cherche à détruire les états morbides auxquels on les oppose directement, soit en décomposant la maladie dans les affections élémentaires dont elle est le produit, soit en la troublant vaguement dans sa marche, ou en administrant des spécifiques que l’expérience a fait connaître.
Sans entrer dans le détail de différents faits cliniques, nous devons reconnaître la légitimité de cette intervention de l’art à l’égard d’un grand nombre de maladies internes : elle devient surtout moins douteuse après ce que nous avons dit des maladies chroniques. C’est dans cette classe de
(1) F. Bérard, loc. cit., p. Il9.
(2) Voy. Traité des malad. gouU.
maladies que les efforts de la Nature Médicatrice deviennent moins salutaires et plus faibles, soit à cause de l’habitude pathologique acquise par l’économie, soit à cause des modilîcations intimes de la plupart des liquides ou des désorganisations variées et des lésions sans nombre qui se sont opérées avec le temps dans les principaux organes. Cependant , il faut le reconnaître , dans un grand nombre de cas semblables , où aucune place ne semble faite à la Thérapeutique, où l’art le plus puissant et la Force Médicatrice peuvent si peu de chose pour le salut du malade, c’est encore sur la Nature qu’il vaut mieux compter ; car, ainsi que le. dit avec tant de raison M. le professeur Jaumes, « la maladie la plus incurable est guérissable , lorsqu’une bonne disposition vitale , bien secondée par les influences extérieures, donne à la Force Médicatrice une puissance inaccoutumée (1). »
(I) Jaumes, Des malad. réput. incur., p. II. 1848.
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