RÉPONSE
A quel propos l'auteur de la nature, en accordant la perfectibilité aux Hurons, ou à tel autre peuple qui reste depuis des siècles dans le même degré d'abrutissement, leur aurait-il fait un don constamment inutile? Concluons sans hésiter, etc. Toutes les fois qu'avec notre faible raison, nous voudrons déterminer ce que doit faire l'auteur de la nature, nous courrons risque de conclure d'une manière absurde. Nous pouvons observer et admirer ce qu'il a fait, mais il y a plus que de l'extravagance à vouloir juger de ses vues et pénétrer dans ses desseins. Au reste, je ne prétends pas, dans cet exemple, et je n'ai prétendu nulle part établir aucune parité entre l'homme et la béte. C'est bien à nous de saisir l'ensemble et les rapports que Dieu peut avoir mis entre ses différents ouvrages! J'ai observé l'intelligence des bêtes trèsindépendamment des rapports qu'elle peut avoir avec la n6tre. J'ai cherché à lire leurs intentions
dans leurs actions : je les y ai lues; mais je n'ai re* gardé qu'elles, et je ne me suis jamais occupé d'en tirer aucune conséquence relative à nous. L'homme se dégraderaiMl en reconnaissant les facultés qui existent dans les êtres inférieurs à lui, et ce qu'il a de commun avec eux lui ôte-t-il rien des avantages immortels qui le distinguent? Non, il se dégraderait beaucoup plus en affectant de méconnaître les privilèges dont jouissent ces êtres subordonnés. Si quelque chose peut réellement avilir, c'est cette crainte puérile qui ferme les yeux sur ce qui est, ou nous porta à désirer que les choses ne fussent pas ce qu'elles sont. Quand nous aurons reconnu dans les animaux des avantages qulls partagent avec nous, l'homme n'en restera pas moins au rang que Dieu lui a assigné dans l'immensité de ses ouvrages. Mais revenons à. notre sujet. La question de la perfectibilité des bêtes se réduit à un point fort. simple. Des êtres qui sentent et se ressouviennent ne peuvent-ils pas éprouver, d'une manière indéfinie, des sensations nouvelles que la mémoire conserve, et qui s'ajoutent aux connaissances qu'ils avaient déjà? Si cela est, et je doute qu'on puisse le nier, voilà déjà les individus perfectibles. Mais si, de plus, ces êtres peuvent se communiquer les connaissances qu'ils ont acquises, les espèces deviennent perfectibles aussi. Or j'ai prouvé, par les faits, qu'il était impossible que les bêtes exécutassent ce que nous leur voyons exécuter sans une communication d'idées et même sans un langage articulé. J'ai prouvé, d'ailleurs, que des
afpèoe» tout entières «oquéraient réellement plut de lumières et de sagacité dans certains pajs, en raison des circonstances qui les forçaient d'être plus clairvoyantes et plus précautionnéee. 8i Ton vient me demander ensuite pourquoi donc les bétes n'usent pas toujours de ce privilège de perfectibilité, pourquoi elles n'ont point d'intérêt à s'instruire , pourquoi elles n'ont que des besoins physiques, pourquoi, etc., je réponds d'abord que je n'en sais rien et qu'il ne m appartient pas d'en rien savoir. Il a plu au souverain Être d'organiser et de faire vivre des animaux sans nombre, dont les uns sont destinés à brouter l'herbe et à n'avoir besoin que d'un petit nombre de faits pour toutes connaissances, Il a voulu que quelques autres fissent leur nourriture d'une proie fugitive, et que, poursuivis eux-mêmes, ils vécussent entre la nécessité d'attaquer et celle de se défendre. Il a décidé que' cette nécessité jetterait une variété inânie dans leurs démarches, que la multiplicité des obstacles et des périls forcerait à l'attention ces êtres intéressés, et que, dans toutes les espèces, de nouveaux besoins augmenteraient ainsi la somme de rintelligence. Et vous me demandez, à moi, pourquoi ces êtres-là ne font pas de beaux tableaux et des livres de métaphysique? Apparemment que Dieu a voulu qu'ils âssent ce qu'ils font, et ce n'est pas à nous À en savoir davantage.
x^'obsbbvàtbub
Ce qui déshonore, à mon gré, TinteUigence des animaux, c'est bien moins le défaut de perfectibilité que la sûreté et la promptitude de ce prétendu génie, qui leur apprend en un moment tout ce qu'ils doivent savoir... Ils apprennent trop vite, ou plutôt ils savent trop promptement sans avoir appris, etc.
BÉFONSB
Que les bâtes apprennent en un moment tout ce qu'elles doivent savoir, c*est ce qui sera démenti par tous ceux qui prendront la peine de les regarder. On aperçoit clairement leur inexpérience première, leurs tâtonnements, leurs fautes et leurs progrès. Mais , dit-on, elles s'instruisent plus promptement que nous. Il est en effet bien étonnant que Didu, qui proportionne en tout les moyens à la fin, ait accordé cette ôélérité d'instruction à des êtres que la nature abandonne bientôt à eux-mêmes, et dont la durée de la vie est très-courte. Sans doute que la mouche éphémère doit s'instruire, et s'instruit encore plus promptement de ce qui est nécessaire h sa conservation, que ne font les animaux qui vivent quelques années.
l'obsebvateub
Je n'ai jamais bien compris ce que c'est que la différence essentielle des idées acquises par un sens
ou par un autre sens... Les sens ne donnent point les idées; ils leur donnent seulement de la prise et, pour ainsi dire, de la parure.
RéPONSE
Il ne paraît cependant pas difficile de comprendre qu'un être qui n'aurait de sens que Todorat n'aurait d'idées que celles des différentes odeurs; que celui qui n'aurait de sens que le toucher n'aurait d'idées que celles de la mollesse ou de la dureté des corps, de leur forme, etc.; et que ces idées seraient essentiellement différentes. Il me semble que l'idée d'un corps dur et celle d'une odeur quelconque n'ont rien qui se ressemble essentiellement. Ces idées , d'ailleurs, quoique acquises uniquement par les sens, me paraissent de la plus grande simplicité et entièrement dénuées àe parure. On a dit avant l'Observateur que cinq personnes, chacune avec un sens différent, s'entendraient en géométrie. Cela peut être, et je le crois. Mais je ne vois pas comment, sur les autres objets, elles pourraient s'entendre; comment l'une oourrait faire comprendre à l'autre les résultats "'une sensation dont celle-ci ne pourrait avoir aucune idée.
l'observateue
Il n'est guère de paysan qui ne soit assez bon métaphysicien à sa manière. Il n'en est point qui ne fasse des abstractions, qui ne généralise ses idées, etc.
Il parait que rObservateur regarde la faculté d'abstraire comme un privilège exclusif de Tespèce humaine. Avec la sagacité qu'il montre, s'il eût pris la peine d'y réfléchir, il eût vu quo ce n'est qu'un secours accordé à la faible intelligence des êtres imparfaits. Les bétes sont forcées comme nous de faire des abstractions. Un chien qui cherche soii maître, s'il voit une troupe d'hommes, y court d'à*» bord en vertu d'une idée abstraite générale qui lui représente des qualités communes entre son maître et ces hommes-là. Il parcourt ensuite successivement plusieurs sensations moins générales, mais toujours abstraites, jusqu'à ce qu'il soit frappé de la sensatioB particulière qui est l'objet de ses recherches. Les actions des bétes qui supposent abstraction sont si communes, qu'il est inutile d'en charger le papier. Avec la plus légère attention, on peut s'en rappeler un grand nombre. Il n'appartient qu'à l'intelligence suprême de n'avoir point d'idées abstraites, parce que d'une seule vue elle pénètre et l'ensemble et les détails, et qu'elle a toujours actuellement présent tout ce qui existe.
l'obsebvateub
Les singes ne peuvent-ils pas s'entr'aider à peu près comme les hommes? Tous les animaux de même espèce peuvent se servir réciproquement.
Je ne parlerai pas des singes, parée que je ne eonnais pas leurs mœurs. Je n'en al point vu de rassemblés en soelété libre, et Je n'ai rien lu de fort instructif sur leur compte dans les voyageurs. Mais l'Observateur me fera grand plaisir de me dire en quoi les animaux frugivores pourraient s'entr'aider beaucoup, et en quoi les carnassiers manquent à se servir réciproquement lorsqu'ils ont Tintérét et les moyens de le faire. Il n'est pas question ici de demander pourquoi les bétes ne font pas certaines choses, mais comment elles peuvent faire ce qu'elles font tous les jours. L'explication des phénomènes les plus communs sera toujours le désespoir des partisans de Tautomatisme.
L'OBSBEVATBtJll
Pourquoi les aigles n'iraient-il^ pas & to chasse des Iipmmes? Ne peuvent-ils pas, e» planant dans les airs, laisser tomber sur nos têtes ces fardeaux immenses qu'Us sont capables de porter ?
BÉPONSB
Ce pourrait être un avis utile à donner aux aigles; je crois eir effet qu'ils ne s'en sont jamais avisés, si ce n'est peut-être celui qui brisa la tête chauve du poète Eschyle avec une tortue. C'était un maître
aigle que celui-là! Quant aux autres, quoiqu'ils portetit de» fardeaux immenses, comme tout le monde sait, je pense qu'il leur est plus avantageux de con tinuer à enlever des agneaux et des lièvres, comme ils ont toujours fait. C'est en allant à son but par le chemin le plus court qu'on montre le plus d'esprit et àé sagacité»
L'OBSEftVAtBUB
Peut-on dire sërieuSôment que l'intelligence des animaux ne se perfectionne paa^ faute des arts qui la supposent?
RÂPONSB
Ce serait sans doute une absurdité; mais il est bien sûr qu'on ne l'a dite nulle part. On sait que c'est l'intelligence qui invente les arts, et que ce sont les mains qui les exécutent. Mais on sait aussi qu'on n'invente point ce qu'on n'a nul moyen d'exécuter. Si les hommeâ eussent été sans mains, avec toute leur intelligence ils n'eussent point inventé les arts. Mais les arts, une fois inventés et exécutés par l'intelligence et par les mains, étendent la sphère de l'intelligence méme^ en multipliant les objets de ses connaissances. Il n'y a point là de cercle vicieux. Il n'existe que dans l'assertion de l'Observateur, qui n'est point du tout la mienne. Au resté, il est faux que, pour Avoir quelques-uns des moyens, on soit
obligé d exécuter, sous peine d'être regardé comme dépourvu d'intelligence. Combien de peuples entiers n'exécutent point, quoiqu'ils aient de rintelligence et des mains !
l'obsebvateub
Il est très-faux que les arts aient élevé les hommes au-dessus des brutes, dans le sens où l'on voudrait en tirer avantage contre nous.