‹ Lettres sur les animauxChapitre 9 sur 22 · SIXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

SIXIÈME LETTRE

En parcourant, monsieur, les actes de la vie journalière' de quelques animaux sauvages, nous avons vu leurs connaissances s'étendre avec leurs besoins; et leur intelligence, lorsqu'elle est excitée par la nécessité, faire tous les progrès que leur organisation peut comporter. Nous avons remarqué que la perfectibilité, dont les animaux nous paraissent évidemment être doués, n'a guère d'effet que pour les individus; et il nous a été facile de reconnaître les conditions extérieures qui manquent et seraient nécessaires pour que les espèces pussent faire des progrès sensibles. Ainsi nous avons vu la perfectibilité, qui, par elle-même est une qualité indéfinie, resserrée par les bornes de l'organisation et du besoin, afin que chaque espèce restât dans l'ordre où elle a été placée par l'auteur de la nature. Si nous jetons un coup d'œil sur quelques animaux domestiques, nous serons de plus en plus confirmés dans la même opinion. Partout nous verrons la perfectibilité se

montrant à découvert, quoique toujours renfermée dans les mêmes limites. M. de Buifon remarque très-bien que ces animaux acquièrent des connaissances^ que n'ont point ceux qui sont abandonnés à eux-mêmes ; mais qu'ils les doivent aux rapports qui s'établissent entre eux et nous. Sur cela il y a deux observations à faire. Puisqu'ils acquièrent, ils ont donc les moyens d'acquérir. Nous ne leur communiquons pas notre intelligence ; nous ne faisons que développer la leur, c'est-à-dire l'appliquer à un plus grand nombre, d'objets. Mais ces progrès que nous faisons faire aux animaux domestiques restent nécessairement individuels, parce qu'en les instruisant nous les privons de leur liberté, et d'ailleurs ils sont encore bornés par la nature des relations qu'ils ont avec nous.

Il faut lire, monsieur, dans l'ouvrage même de M. de Buffon, l'intéressante histoire qu'il nous a donnée de l'éléphant. Cet éloquent naturaliste est entré dans un très-grand détail sur les mœurs de ce singulier animal, qui mérite en effet plus qu'aucun autre une attention particulière. On j voit avec plaisir l'intelligence, le discernement, l'idée même de la justice et l'apparence des vertus, portés à un haut degré. On j peut admirer la docilité à côté du courage, là douceur naturelle, avec le ressentiment des injures, la pitié, la bienfaisance, la reconnaissance. C'est ce qui a fait dire à un grand nombre d'auteurs qu'il ne manquait à cet animal que l'adoration d'un Dieu, et ce qui en a même porté quelques-uns à lui

iMoord#r c#tto 9ic#U#ato pHr0(»tiv«. Il pamit que V éléphant 4oit principalement sa supériorité à Tavantage de sa trompe» qui est pour lui Torgane d'un sentiment exquii, et qui s applique facilement À un grand nombre d'uiages.

Après rélépbant, le chien parait être celui des animaux domestiques qui soit le plus susceptible de relations avec Thomme. C'est aussi celui dont les connaissances s'étendent le plus par son commerce avec nous. Cet animal est tellement connu, que son exemple seul aurait dû rejeter bien loin toute idée de l'automatisme des bétes. Gomment, en effet, pour^ rait-on rapporter à un instinct privé de réflexion les mouvements variés de cet intelligent animal, que rhomme plie à un si grand nombre d'usages, et qui, conservant jusque dans son assujettissement une liberté sensible, excite dans son maître de tendres mouvements d'intérêt et d'amitié par sa docilité volontaire? Suivant les différents usages auxquels on emploie le chien, on voit son intelligence faire des progrès de deux espèces. Les uns sont dus à l'instruo* tion qu'on lui donne ^ c'est-à-^dire aux habitudes qu'on lui fait prendre par l'alternative de la douleur et du plaisir. Les autres doivent s'attribuer à Tex?périence propre de l'animal, c'est-à-dire aux réflexions quil fait de lui-même sur les faits qu'il remarque et les sensations qu'il éprouve. Mais les uns et les autres de ces progrès se font toujours en proportion des besoins et de l'intérêt qui le forcent à l'attention. Le chien de basse^cour, presque tou-

jours à rattaehe, obargé seulement de la ibiletioji d'aboyer les inconnus, reste dans un état de stupidité qui serait à peu prôs le même dans tout autre animal dont Tintelligence n'aurait pas plus d'exer* oioe. Le cbien de berger, continuellement occupé d'un office qu'excite la voix de son maître, montre beaucoup plus d'esprit et de discernement. Tous les. faits relatifs à son objet s'établissent dans sa mémoire. Il en résulte pour lui un ensemble de connaissances qui le guident dans le détcâl et qui modifient ses actions et ses mouvements. Si le troupeau passe auprès d'un blé, vous verres le vigilant gardien ras-» sembler sa troupe, l'écarter du grain qui doit être ménagé, avoir l'œil sur ceux qui voudraient enfrein* dre la défense, en imposer aux tém#aires par des mouvements qni les épouvantent, et chéitierlesobsti* nés auxquels l'avertissement ne suffit pas. Si l'on ne reconnaît pas que la réflexion seule peut être Tori* gine de cette variété de mouvements faits avec dis« eemement, c'est-ràniire en raison des circonstaneeSi ils deviennent absolument inexplicables. Car si le chien n'apprenait pas de son maître ^ distinguer le grain d'avec la p&ture ordinaire du troupeau, s'il ne savait pas que ce grain ne doit pas être mangéi s'il ignorait que la vivacité de ses mouvements dQit être proportionnée à la disposition des moutons qui composent le troupeau, s'il ne reconnaissait pas cette disposition, sa conduite n'aurait point de motif, et ii n'aurait point de raison suffisante pour agir. Mais c'est À la chasse qu'il faut principalement

•nivre cet animal y pourvoir le développement de son intelligence. La chasse est naturelle au chien, qui est un animal carnassier. Ainsi Thomme, en l'appliquant à cet exercice, ne fait que modifier et tourner à son usage une aptitude et un goût que la nature avait donnés à ranimai pour sa conservation personnelle. De là résulte, dans les actions du chien, un mélange de la docilité acquise par les coup^ de fouet et du sentiment qui lui est natureL L'un ou Tautre de ces deux éléments se fait plus ou moins apercevoir, selon les circonstances qui lui donnent plus ou moins d'activité. La nature est plus abandonnée à elle-même et plus libre dans le chien courant que dans les autres. L'habitude de Tassujettissement le rend attentif jusqu'à un ceifkin point à la voix et aux mouvements de ceux qui le mènent; mais, comme il n'est pas toujours sous leur main, il faut que son intelligence agisse d'elle-même, et que son expérience personnelle rectifie souvent le jugement des chasseurs. L'attention qu'on apporte à chasser autant qu'on peut l'animal qu'on a lancé d'abord, à rompre les chiens et les châtier lorsqu'ils sont sur des voies nouvelles, les accoutume peu à peu à distinguer par l'odorat le cerf qu'ils ont devant eux d'avec tous les autres. Mais le cerf, importuné de la poursuite, cherche à s'accompagner de bêtes de son espèce, et alors un discernement plus exquis devient nécessaire au chien. Dans ce cas-là, il ne faut rien attendre de ceux qui sont jeunes. Il n'appartient qu'à l'expérience consommée de porter un jugement prompt

— Blet sûr dans cet embarras. Il n'y a que les vieux chiens qui soient ce qu'on appelle hardie dans le change, c'est-à-dire^ qui démêlent sans hésiter la voie de leur cerf à travers celles de tous les animaux dont il est accompagné. Ceux qui n'ont encore qu'une expérience commencée donnent au chasseur attentif un spectacle d'incertitude, de recherche et d'activité qui mérite d'être observé. On les voit balancer et donner toutes les marques de l'hésitation. Ils mettent le nez à terre avec beaucoup d'attention, ou bien ils s'élancent aux branches où le contact du corps de l'animal laisse un sentiment plus vif de son passage, et ils ne sont déterminés que par la voix du chasseur, qui les appuie sur la confiance qu'il a luimême dans les chiens plus confirmés et plus sûrs. Si les chiens, emportés un moment par l'ardeur, outrepasaent la voie et viennent à la perdre, les chefs de meute prennent d'eux-mêmes pour la retrouver le seul moyen que les hommes pussent employer. Ils retournent sur les derrières, ils prennent les devants pour rechercher dans l'enceinte qu'ils parcourent la trace qui leur est échappée. L'industrie du chasseur ne peut pas aller plus loin, et à cet égard le chien expérimenté parait arriver au dernier terme du savoir, c'est-à-dire prendre tous les moyens qui peuvent le conduire au succès.

Le chien couchant a des relations plus intimes et plus continuelles avec l'homme. Il chasse toujours sous ses yeux et presque sous sa main. Son maître le fait jouir; car c'est une jouissance pour lui que de

pr«ndr« It fibier dani sa guêulo. U Ini rapporte ea gibier ; il en est caressé s'il fait bien, gourmande ou ohàtié s'il fait mal ; sa douleur ou sa joie éolate dans Futt ou Tautre eas, et il s'établit entre eux un corn* meree de serTices, de reeonnaissanoe et d'attachement réciproque. Lorsque le chien couchant est jeune encore, mais cependant que les coups de fouet Vont déjà rendu docile, 11 n*éooute que la voix du maître et suit ses ordres ayec précision. Mais comme il est guidé, pour la chose dont il s'agit, par un sentiment plus fin et plus sûr que Thomme, quand Tàge lui a donné une expérience suffisante, il ne montre paa toujours la même docilité, quoiqu'il en ait en généra) une plus grande habitude. Si, par exemple, unepièca de gibier est blessée, et que le chien vieux et expé* rimenté en rencontre sûrement la trace, il ne sa laissera pas dévoyer par son mettre, dont la voix et les menaces le rappelleront en vain. Il sait qu'il la sert en lui désobéissant ; et les caresses qui suivent le succès lui apprennent en effet bientôt qu'il a éh désobéir. Aussi l'usage des chasseurs intelligents est» il de conduire les jeunes chiens et de laisser faire lea vieux. Je ne parcourrai pas, monsieur, les autrea espèces de chiens : il est inutile de s'appesantir sur des fkits dont quelques-uns suffisent pour conclure, et qui vont tous au même but. D'ailleurs, chacun peut faire 8oi«>méme des expériences sur cet animal, dont l'homme dispose à son gré par Talternativedu plaisir et de la douleur, qui s'attache à l'homme, qui reçoit ses leçons, mais qui, dans le cas où il sent que soa

•xpérianoa ptraonnelle le guida plus Bùmment, an donna lui-même à son mattre, et réaiata avaû asturance à la crainte deg coups et au pouvoir de Thabi» tude. Il est vraisemblable que nous devons en partie raxtréme docilité du chien et la disposition que nous lui voyons à rassujettissement , à une sorte de dëgén^r ration très*-ancienne. Du moins il est sûr par le fait que plusieurs qualités acquises se transmettent. par la naissance. L'habitude de certaines maniôres^d'étre ou d'agir modifie sans doute l'organisation même, et perpétue ainsi les dispositions qui alors deviennent naturelles. Mais il n'est guère d'animaux qu'on n'ap* privoise, jusqu'à un certain point, par l'alternative du plaisir et de la douleur. Ceux même que la nature parait avoir le plus éloignés de la contrainte, ceux qu'elle a doués des instruments les plus sûrs de la liberté, comme sont les oiseaux de proie, subissent le joug que le besoin impose à tout être qui sent, et même ils acquièrent en fort peu de temps une nocilité qui étonne. On les voit au plus haut des airs écouter la voix du chasseur, se laisser guider par ses mouvements, lorsqu'une expérience répétée leur a appris que la docilité les conduit sûrement à la proie. Il est impossible de rapporter au pur instinct, c'est-à^ire à une impulsion aveugle et sans réflexion, ces actions des bêtes, dans lesquelles leur instinct est en quelque façon dénaturé. On ne peut assigner aucune cause de leurs mouvements, sans supposer la réflexion sur des faits précédents. L'éducation des bêtes, sans réflexion de leur part, serait aussi incompréhensible que celle

des hommes sans liberté. Toute éducation , quelque simple qu'ellasoit, suppose nécessairement le pouvoir de délibérer et de choisir. Voilà, monsieur, ce dont ne conviennent pas les partisans de Tautomâtisme des bétes. Mais, en vérité, ce système ne paraîtrait pas devoir être traité sérieusement, s'il n'y avait pas des personnes qui le soutiennent par des motife respectables, et qui par là méritent d'être détrompées. Je vais donc parcourir et examiner quelques-unes de leurs plus fortes objections ou assertions; car ils assurent volontiers ce qui n'est pas, faute d'avoir sufSsamment observé.

' « Les faits, disent ces messieurs, ne prouvent rien. Il est bien vrai que les bétes ont des suites d'actions dont l'apparence indiquerait des vues très*fines et très-compliquées, si elles pouvaient raisonner : des actions que nous, qui raisonnons, ne pourrions faire sans beaucoup de comparaisons, de jugements, etc. ; mais il est clair que c'est là une faible analogie qui nous trompe, parce qu'il y a d'autres analogies démonstratives qui détruisent celle-là. »

Non, monsieur, ce n'est point une faible analogie qui me porte à croire que les bétes comparent, jugent, etc. , lorsqu'elles font les choses que je ne pourrais pas faire sans comparer et sans juger. J'en ai une certitude directe, une cei'titude qu'on ne peut infirmer sans détruire en même temps toute règle naturelle de vérité. Je sais qu'à la rigueur nous n'avons de certitude absolue que de nos propres sensations et de notre conscience. On fait de très-beaux arguments,

auxquels il est difficile de répondre, pour démontrer que nous ne sommes assurés de rien hors de nous. Cependant, je ne pourrais pas m'empécher de regarder cotnme absurdequiconque étendrait, d'après cela, son pyrrbonisme sur toutes les choses dont nous avons une connaissance claire, par l'exercice de nos sens et par notre sentiment même. Du nombre de ces connaissances est sans doute la certitude que nous avons de Texistence de nos semblables, la certitude qu'étant pourvus des mêmes sens, ils reçoivent, par leur usage, des impressions à peu près pareilles à celles que nous éprouvons, la certitude qu'ils éprouvent, comme nous, de la douleur lorsqu'ils crient, de la joie lorsqu'ils en montrent le signe, etc. Or, je dis, monsieur, que la certitude que les animaux éprouvent du plaisir et de la douleur, et que leur conduite se règle d'après le souvenir qu'ils ont de ces deux sensations, est absolument du même genre que l'autre; nous n'en sommes assurés dans nos semblables que par les signes qui accompagnent et caractérisent en nous-mêmes ces affections ; et nous retrouvons dans les bêtes tous ces mêmes signes. Il n'y a point ^'analogie qui puisse détruire cette assurance-là. On voudrait donc que Dieu m'eût donné le spectacle d'une infinie variété d'affections sensibles, qu'il m'eût montré dans les animaux les signes visibles de la plupart des impressions que j'éprouve moimême, et cela pour me tenir dans une* illusion perpétuelle, et me leurrer d'une apparence d'intelligence et de sensibilité dans des êtres qui en seraient

dépouiTut ? Je n'en erois rien, et toutee les anêhgiêi da monde ne m'en feront rien oroire, à moins que cela ne devienne un article de foi, après quoi je n'aurai plut besoin d'anaiofie. Jusque-là j'ai le droit de eonelure que les bétes sentent, se ressouvien* nent, etc. , parce que je vois en elles les marques sensibles de ces affections, et que ces marques sont les mêmes que celles qui m'assurent désaffections de mes semblables. Lorsque je vois un homme hésiter entre deux actions à Caire, délibérer et choisir, je dis qu'il a comparé, qu'il a jugé, et que son jugement a déterminé son choix ; lorsque je vois une béte avoir les signes extérieurs de la même hésitation, de la même délibération, je dis aussi et j'ai droit de dire qu'elle a comparé, jugé et choisi. « Mais, iU^n, A les bêtes ont cette intelligence, et surtout si elle est susceptible d'accroissement, » — c'est-à-dire, si à deux ou trois idées que les bêtes auront eues d'abord, Texpérience peuten ajouter une quatrième, une oin-» quième, etc. , — « nous devrions pouvoir les instruire de nos sciences, de nos arts, de nos jeux, et puisque nous ne pouvons leur rien enseigner là^lessus, il est démontré qu'elles n'ont point d'intelligence. » En vérité, de pareilles ol^ections feraient rire si les personnes qui les font ne montraient pas d'ailleurs beaucoup d'esprit, et ne méritaient pas personnelle^ ment des égards. Quoi I nous voyons clairement que Texpérience instruit les bêtes, c'esi-àrdire, que leurs actions se modifient en raison des différentes épreuves qu'elles ont été dans le cas de subir, comme las nôtres

M modifleraitnt ; nous voyons qu», raUtÎT^moiit 4 toQi leurt besoin», aux circonetances qui les envi* ronnoBt, aux dangers qu'elles ont à éviter, elles agissent comme les êtres les plus intelligents doivent agir, et nous rejetterions ee genre d'évidence parce que nous ne pouvons pas instruire les animaux de tout ce que nous voudrions leur apprendre ? Mais pour« quoi voudrions-nous qu'elles apprissent ce qu'elles n'ont nul intérêt de savoir, ce qui est étranger à leurs besoins et par conséquent à leur nature ? D'ailleurSi que sait^n? peut-être nous j prenons-*nous mal. Bi nous vivions en société avec des castors, et qu'au lieu de détruire, nous protégeassions leurs travaux ; si, avec cela nous mettions sous leurs yeux des modèles proportionnés à leur organisation et À leurs besoins, peut-être au bout de mille ans ( car les arts se perfeo* tionnent lentement ) , leur aurions-nous appris à décorer l'extérieur de leurs cabanes et à rendre l'intérieur encore plus commode. Mais en attendant, de ce que les bêtes apprennent ce qui leur est néces* saire^ nous aurions tort de conclure qu'elles doivent apprendre ce qui leur est inutile. « Mais, inristê^Uànj les bêtes exécutent certainement sans réflexion les plus ingénieux de leurs ouvrages. C'est sans réflexion que les hirondelles construisent leurs nids ; les abeilles, leurs ruches, etc. Or, si les ouvrages les plus ingénieux sont exécutés sans réflexion, il est clair que les autres actions n'en supposent pas davantage. » Quand bien même le fait principe serait vrai, c'est-à-dire, quand les bêtes feraient

machinalement et sans réflexion certains ouvrages, on n^aurait pas le droit d'en rien conclure contre celles de leurs actions dans lesquelle3 la réflexion se fait clairement apercevoir. Mais rien n'est plus faux que ce fait qu'on allègue. Une preuve certaine que les ouvrages dont on parle ne se font pas sans réflexion, c'est que l'expérience les perfectionne sensiblement, et que la maturité de l'âge corrige l'impéritie de la jeunesse. On ne peut pas observer, avec quelque attention et quelque suite, les nids des oiseaux sans s'apercevoir que ceux des jeunes sont la plupart mai façonnés et mal placés, souvent même les jeunes femelles pondent partout sans avoir rien prévu. Les défauts de ces premiers ouvrages sont reetiflés dans la suite, lorsque les animaux ont été instruits par le sentiment des incommodités qu'ils ont éprouvées. Si les bétes agissaient sans intelligence et sans réflexion, elles agiraient toujours de la même manière. L'impulsion une fois donnée à la machine, il n'arriverait point de changement, dans l'exécution. Or, nous voyons qu'il en arrive sans nombre, et toujours en raison du plus ou moins d'expérience que l'âge et les circonstances ont pu leur donner ; donc la réflexion préside â la construction de ces ouvrages. Il serait plaisant que, sans mémoire, ces étres-lâ conservassent, d'une année à l'autre, le souvenir de ce qui les a importunés, et que, sans réflexion» ils se conduisissent en conséquence. « Mais comment se fait-il qu'une perdrix, qui n'a jamais vu de nid, prévoie qu'elle va pondre et qu'elle a besoin d'un nid

fait d*une certai]i6 manière pour y déposer ses iBxxta ? » J'ai déjà dit que les partisans de Tautomatisme supposent gratuitement que ces ouvrages sont portés d'abord au plus haut degré de perfection, et le fait est notoirement faux. Mais enfin le nid le plus mal fait montre encore un ensemble de parties conspirant à former un tout : or, c'est un principe généralement reçu que tout ouvrage dont les parties sont sagement ordonnées pour concourir à un but, annonce nécessairement une intelligence. C*est même un des arguments les plus employés pour démontrer Texistence de Dieu. Les partisans de l'automatisme conviennent de l'industrie et de la sagesse qui se font remarquer dans la plupart des ouvrages des animaux : on peut donc en conclure que les ouvriers sont intelligents. Lorsqu'on voit d'ailleurs que cette intelligence , d'abord simple et grossière, s'endoctrine et se polit, qu'elle se corrige de ses premières fautes, qu'elle prend des précautions contre les inconvénients précédemment éprouvés, on doit juger qu'elle est personnelle aux faibles êtres qu'elle anime, et que Dieu n'est point en eux un agent immédiat, comme l'ont pensé quelques philosophes. De savoir comment il arrive que les bêtes nous paraissent si promptement instruites à un certain degré , c'est ce qui n'est ni fiacile, ni nécessaire; mais, là-dessus, il est permis de hasarder des conjectures et même de se servir des analogies, pourvu qu'on ne prétende pas les donner comme démonstratives.

Premièrement, les animaux en général ne sont pas

dans le cas dd manquai* absolument d'exp4rieito« sur les ouvrages qu'ils ont À faire. Bien n'est plus simple ni plus grossièrement construit que le nid des oiseaux qui n'y restent pas longtemps après être éclos. Ceux dont le nid demande plus de rechercbe et d'art, y vivent longtemps avant de le quitter, et ils peuvent s'assurer par eux-mêmes de sa forme et de sa construction. Il est certain d'ailleurs que Vorganisation transmet dans tous les animaux, et même dans l'homme, une sorte d'aptitude et dlncli^ nation à faire certaines choses. Il n'y a pas jusqu'aux qualités acquises qui ne se transmettent par la naissance.

Lorsqu'on force, pendant un grand nombre de générations, des chiens à rapporter et ^ arrêter, ces dispositions et ces actions deviennent naturelles à la race, et même se perpétuent pendant quelques gêné*" rations sans être entretenues. Ce que nous regardons comme absolument machinal dans les aninmux n'est peut-être qu'une habitude anciennement prise et perpétuée ensuite de race en race. Il est certain, du moins , que cette disposition s'oblitère beaucoup et même se perd presque entièrement dans plusieurs espèces, faute d'exercice. Parmi les oiseaux qu'on rend domestiques, et dont on enlève les œufs à mesure qu'ils les pondent, il en est beaucoup qui finissent par ne point faire de nids, quoiqu'ils aient tous les matériaux nécessaires. Si l'on admet cette disposition organique , qu'il me paraît difficile de rejeter, et qu'on y ajoute la révolution que doit natu-

r«lldm«nt £aiT« dans une femellô Tétat ie gwiaiion ; 8i Ton réfléchit sur Vinflueoce qu6 ces deux causes peuvent avoir sur sou imagination, on se persuadera peut-être qu'elles peuvent produire la sorte de prévoyance et la réflexion nécessaires pour les prépara* tifs que nous voyons faire aux animaux. Si deux en^ fants, jetés dans une ile déserte, et parvenus A Tàge de puberté, cédaient enfin au vœu de la nature, il en résulterait apparemment , pour la fille , la certitud^ de devenir mère. Or, je ne douta nullement, quoiqu'on ne puisi^e pas refuser rintelligence à ces êtres-'là, que des feuilles et de la mousse, préparées avec un certain art, ne pussent fournir une espèce de lit à. Tenfant venant au monde. Il me parait même vraisemblable que si Texpérience était répétée dans plusieurs iles oii Von trouvât les mêmes matériaux, il n'y aurait pas beaucoup de différence dans la fabrique de ces différents lits.

Une des choses qui parait faire le plus de peine aux partisans de Vautomatisme des bêtes, c'est Vuni* formité générale qu'on aperçoit dans les ouvrages des individus de chaque espèce. Ils prétendent que si elles étaient intelligentes, leurs ouvrages devraient être variés comme les nôtres. J'ai déjà répondu ailleurs que l'uniformité n'était pas telle qu'elle paraissait être au premier coup d'œil, qu'on en jugeait mal faute d'observer assez, et que peut-être n'avionsnous pas tout ce qui serait nécessaire pour en bien juger. Ce n'est pas qu'en effet les- ouvrages et les actions des bêtes n'aient beaucoup plus d'uniformité

que les B^res ; et cela doit être , vu leur organisation et leur manière de Tivre.

« Tous les individus d'une même espèce, dit très- « bien M. Tabbé deCondillac, étant mus par le même « principe , obéissant aux même» besoins , agissant ff pour les mêmes ans , et employant des moyens « semblables , il faut qu'ils contractent les mêmes « habitudes, qu'ils fassent les mêmes choses, et qu'ils « les fassent de la même manière. » Cet excellent philosophe remarque encore, avec beaucoup de sagacité et de raison, que les hommes ne sont moins uniformes que parce qu'ils se copient les uns les autres. Les passions factices , qui sont le fruit de la société proprement dite et du loisir (manière d'être qui appartient en propre à l'espèce humaine ), varient les formes à l'infini , et offrent à l'imitation des modèles et des combinaisons sans nombre. Par la même raison, les bêtes doivent aller à leurs fins plus simplement et plus sûrement que nous. Elles sont moins sujettes à Terreur, parce qu'elles ont moins de connaissances. « De tous les êtres créés , dit le même « auteur , le moins fait pour se tromper est celui « qui a la plus petite portion d'intelligence. »

En voilà, je crois, assez, monsieur, sur les objections qu'on fait contre l'intelligence des bêtes. J'avoue qu'elles me paraissent très-faibles en ellesmêmes , et qu'en les comparant avec les faits, je les trouve insoutenables à l'examen. Mais peut-être qu'en mettant ces objections plus près les unes des autres , elles acquerront , par leur ensemble , une

énergie qu*elles n'ont pas quand eUeg t^nt séparées. C'est ce qu'il faut essayer : car on ne doit épargner aucun moyen pour l'éclaircissement de la vérité.

(c 1* Les faits ne concluent rien. Nous voyons bien, à la vérité , de la part des bétes , une suite d'actions qui semblent indiquer des vues très-fines et trèscompliquées, des actions que nous ne pourrions pas faire sans beaucoup de comparaisons, de jugements, de raisonnements ; mais comme ce sont des auto* mates , il est clair que rien ne leur est plus facile que de faire, sans raisonner, ce que nous ne pourrions pas faire sans cela. »

« 2® Ce n'est qu'en vertu d'une très-&ible analogie que nous sommes portés à croire que les bétes sentent, se ressouviennent, comparent, jugent, etc. Lorsqu'elles font, relativement à toutes les circonstances dans lesquelles elles.se trouvent, des actions que nous ne pourrions pas faire sans nous ressouvenir, comparer, juger, etc., nous n'avons aucun droit de conclure de nous à elles, à cause de la raison susdite. Ce qu'elles font n'est que le résultat d'une harmonie préétablie entre leurs mouvements et l'impression que les objets font sur leurs sens, ce qu'il est aisé de comprendre. C'est un spectacle purement matériel, qui nous est donné par des raisons que tout le monde peut apercevoir au premier coup d'œil. »

« 3** Une analogie démonstrative, qui détruit la première, se tire naturellement de ce que nous ne pouvons pas apprendre aux bétes, ni les mathématiques, ni rien de nos jeux et de nos sciences. Car si les bétes

pouvaient comparer, juger, raisonner, pourquoi ne leur apprendrions^nous pas la plus grande partie de ce que nous sayons? d

« A» Les bétes ont en effet dans leurs outrages , comme les nids , les ruches, etc., toutes les appa^ rences de Tintelligence et de Tindustrie ; on y voit en tout les moyens proportionnés à la an. Mais si c'était une véritable intelligence qui les guidât, elles ne seraient pas si promptemeiit instruites , et nous saurions comment elles ont fait leur apprentissage. C'est donc toujours une harmonie préétablie qui nous fait illusion, et c'est encore là une analogie dé-monstratlve. »

J'avoue , monsieur , que je ne suis pas convaincu par ces instances , et que malgré moi l'ensemble des faits toe fait plus d'impression que toutes ces belles analogies, dont je ne prétends pas d'ailleurscontcster le mérite. Je ne suis pas beaucoup plus satisfait de la manière d'expliquer les opérations des bétes, en leur donnant des sensations matérielles, une mémoire matérielle, qui, sans doute, produisent une intelligence matérielle aussi. Je ne doute pas que ceux qui parlent ainsi n'entendent très-bien ce qu'ils disent ; mais, pour mol, je suis obligé de convenir, en conscience» que je n'y entends rien du tout, et j'aimerais presque autant l'harmonie préétablie.

Je crois que c'est l'ignorance des faits qui a produit ces systèmes si peu naturels sur le principe des opérations des bétes. On les a jugées sans les avoir suffisamment connues. Les chasseurs, qui observent

parce qu'ils en ont mille occasion»^ n'ont pas ordinairement le temps ou Thabitude de raisonner; et les philosophes , qui raisonnent tant qu'on veut, ne sont pas ordinairement â portée d'observer. D'ailleurs , quelques personnes ont cru la religion intéressée à cette question de l'intelligence des bétes, et elles ont prévu là-dessus des conséquences qui les ont effrayées. Mais c'est à tort qu'on a voulu lier cette question, purement philosophique, aux vérités que la religion nous enseigne , qui sont d*un ordre tout autre. Que les bétes aient une intelligence qui s'applique à tous leurs besoins, que cette intelligence fasse des progrès en raison des circonstances qui l'excitent , et qu'elle ait en elle un principe indéfini

de perfectibilité relative à ces mêmes besoins, cela li'empêche pas que la nôtre ne s*élève aux vérités sublimes qui sont le fondement de nos devoirs et de nos espérances. L'intelligence des bêtes set»a toujours resserrée dans les bornes des objets sensibles, avec lesquels seuls elle a des rapports. La nôtre s'élance, d'un vol hardi, jusqu'à celui même qui produit les intelligences de tous les ordres, et qui a fixé à chacune la mesure qu'elle ne passera jamais.

Il est donc vrai que la religion n'est nullement intéressée aux opinions qu'on peut avoir là-dessus. On peut même dire que les assertions des partisans de l'automatisme sont moins religieuses que le sentiment qui reconnaît l'intelligence dans tous les animaux. En effet, ils soutiennent que Dieu, en nous montrant dans les bétes l'apparence de la sensibilité,

de la mémoire , ^tc, ne nous donne qu'un spectacle matériel et illusoire , qui nous tient dans une erreur perpétuelle. Ils soutiennent que des ouvrages» visiblement ordonnés et conduits avec sagesse , où tout parait conspirer à un dessein et le remplir, ne supposent cependant aucune intelligence et peuvent être produits par un aveugle mouvement de la matière. Ils soutiennent qu'il j ^ des sensations matérielles , une mémoire matérielle , etc. Si je ne me trompe, monsieur, toutes ces idées peuvent être regardées comme également hétérodoxes en religion et en philosophie. Je suis cependant bien éloigné de vouloir en faire un crime à ces messieurs. Avec les meilleures intentions et le« plus grands talents , il est si facile de s'égarer dans la route de la vérité, que ceux qui se méprennent méritent encore notre reconnaissance pour en avoir entrepris la recherche. Il faudrait renoncer absolument à tous les débats philosophiques, si Ton ne conservait pas le droit de se tromper. C'est un des privilèges les plus assurés de Tespèce humaine , et Tindulgence de ceux qui le partagent doit y être inséparablement attachée. J'espère, monsieur, que vous ne me refuserez pas la vôtre ; et sans vouloir abuser Je la prérogative commune, je la mérite personnellement par tous les sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.

LETTRE

DU

PHYSICIEN DE NUREMBERG sers VBK cmmqxm dbs lsttbbs nictoaimB, msteés

DANS UB JQBSaXàL DBS SATAHTS.

J'ai lu , monsieur, dans le Journal des savants du mois de janvier 1*765, des observations faites à propos de quelques lettres que j'ai eu Thonneur de vous adresser sur les animaux. Quel que soit le mérite de ces observations, je n'y répondrais pas s'il ne s'agissait que d'une pure question de philosopbie, que je regarde comme assez indifférente en elle-même; mais il parait que l'auteur a dessein de jeter sur les idées que je vous ai présentées un soupçon de matérialisme, et je ne veux pas qu'une pareille tâche défigure ce que vous avez bien voulu faire imprimer. J'ai même quelque lieu de craindre que le zèle ardent de l'observateur ne l'ait égaré, et que ses idées ne favorisent beaucoup plus le matérialisme que les miennes, quoique assurément ce ne soit pas son dessein ; mais il n'en est pas moins de mon devoir de chercher à le ramener. La charité douce produit des lumières pures , et c'est d'elle , aidée d'un peu de

raison, que je ve^x en emprunter pouriéclairer Tobservateup.

Il est vrai, monsieur, que je reconnais dans les animaux la faculté de sentir, celle de se ressouvenir, et tous les produits subséquents de ces deux facultés ; mais, loin de vouloir insinuer par là le matérialisme, je dëolare qu'il m'Mt impossiblo de oonoevoir que la matière soit capable du plus, petit d«gré de sensation. La faculté de sentir répugne à toutes les idées que j'ai de la substance matérielle : j'adopte toutes les démonstrations raisonnables qu'on a faites de la nécessité d'un être simple et indivisible, pour recevoir les différentes sensations et les comparer entre elles. Bi robservàteut* accordô aux bétes la faculté de sentir, et qu*en mêinô temps il les regarde comme des étreê purement matériels, e^est lui sans doute, et non pas moi, qui devient le matérialiste. Je veux croire cependant quô ce n'est nullement son intention, et je me garderai bien dô lui Imputer un sentiment qu'il ne veut point aVolr, quand mémo ses principes y conduiraient par les conséquences les plus directes. Mais voyons en détail quelques-unes de ses observations , et tâchons de les apprécier avec l'impartialité qui ne doit jamais abandonner ceux qui cherchent sincèrement la vérité.

L'OBSfinVATfitJB

M. de Buffôn a parfaitement bieh défini l'espèce de leur mémoire (des animaux); il a solidement prouvé qu'ils ne réagissent point sur leurs actes, et<*.

Je ne me rappelle pas quelloB sont là-dessus les idées de M. de Buffon^ et je ne suis pas en peine qu'il n*ait bien dit tout ce qu'il a dit ; mais ce n'est pas ce dont il s'agit ici. Je demande à l'observateuf quelle est Y espèce de mémoire des bétes, et s'il 6B connfiitde àe\\%e9pèee$. Jusqu'ici, je Tayeue, j'ayali pensé qu'il n'y en avait qu'une, et qu'elle consistait uniquement à se souvenir des sensations qu'on avait éprouvées; peut-être l'observateur en connaît-il une autre qui consiste à oublier ses sensations. Quant à la faculté de réagir sur ses actes, je ne sais pas si Von peut donner un autre nom & l'opération très-familière aux bétes, par laquelle elles résistent à rimprei« sion actuelle d'un appétit vif, par le souvenir des inconvénients qu'elles ont éprouvés dans des circons» tances pareilles ou approchantes. Je n# sais pas si c'est réagir sur ses actes que de balancer ces incon** vénients r^^ppelés par la mémoire avec des désirs i^ctuellement stimulants, et, après une hésitation marquée, de se déterminer par le motif le plus pressant. Je ne sais pas si c'est réagir sur ses actes que de s'instruire par Vexpérienoe et de suivre en consé** quence un plan de conduite réfléchi, qui est visible-* ment le résultat de ces diiférentes combinaisons. Mais il est certain que les bétes font tout cela, et d'après les faits qu'aucun homme, instruit de leur« opérations, ne pourra me contester, je veujt bien

qu'elles ne réagiisent pas sur leurs actes, car que m'importe à moi le nom qu'on y voudra donner !

l'obsekvatbur

A quel propos T Auteur de la Nature, en accordant la perfectibilité aux brutes, leur aurait-il fait un don constamment inutile?... Concluons sans hésiter. La faculté de se perfectionner est pour les brutes d'une inutilité constante ; donc elles en sont dépourvues.

Page 1