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SECONDE LETTRE

Il est inconcevable, madame, combien les personnes qui sont résolues à n'admettre point d'intelligence dans les bétes se sont tourmentées pour expliquer l'ensemble de leurs actions. Les uns en font le résultat d'un mécanisme incompréhensible, qui, s'il pouvait avoir lieu, entraînerait les conséquences les plus dangereuses. D'autres , comme M. Reimar, docteur allemand , qui a fait un gros

(1) La première a été placée en tête du recueil comme lettre A'envoi.

{Note des éditeurê»)

livre sur Tinstinct des animaux, leur donnent des sensations confuses, une mémoire confuse, etc. Il prétend que, pour comparer, pour juger, on a besoin de représentations distinctes ; mais que pour agir il ne faut que des représentations confuses. Il établit qu'il n'y a que de l'analogie entre les actions des bétes et les opérations de notre âme, qu'elles ne peuvent point avoir de motifs, et qu'elles agissent seulement dans l'ordre où nous aurions pensé. Il assure qu'elles ne se souviennent que de Y aujourd'hui; que Vhiery et plus encore Vavant-hier sont nuls pour elles. En un mot, il en parle aussi positivement, et d'une manière aussi affirmative que si s A âme eût animé le corps de quelque animal, et que, ensuite, elle eût conservé le souvenir complet de .son état précédent. Tous ces messieurs s'accordent à poser en fait ce qui est en question; ils vous disent, par exemple, que puisque les animaux sont des êtres irraisonnalleSy il est clair qu'ils ne peuvent pas raisonner. D'autres fois ils font des suppositions gratuites. Ils assurent que les animaux naissent parfaitement instruits, et que , sans avoir jamais rien appris, il exécutent, dans le dernier degré de perfection, les plus industrieux de leurs ouvrages. C'est un fait évidemment faux pour tous ceux qui ont pris la peine d'examiner. Mais les faits ne concluent rien, suivant ces messieurs. C'est sans doute une manière nouvelle que de rejeter les faits pour juger d'après des suppositions. Le physicien de Nuremberg a répondu, comme vous l'avez vu, madame,

à la plupart do eesassertionii, ol^jection»» oto,, d'une manière qui me paraît victorieuse. Mail il faut revenir plugi d'une fois sur la vérité, surtout quand on a affaire à des docteurs. Vous trouverez donc bon que j'en reprenne quelques-unes, au hasard de vous donner des répétitions.

Ce n'est que par la réflexion sur ce que nous éprouvons nou8*mémes,^qud nous pouvons Juger les êtres animés qui nous environnent. Dès que nous obser-» vons une suite, et surtout une suite longue et variée d'actions qui n'auraient pas pu avoir lieu pour nous sans certains motifs, nous sommes en droit déjuger que rétre agissant a eu ces mêmes motifs. Non*sou* lement cette analogie est légitime, mais nous n'avons pas d'éléments qui puissent nous autoriser, avec quelque apparence de raison, à lui supposer d'autres principes d'action. Cependant M. Reimar prétend qu'un chien qui voit le bâton de son maître levé, et qui, en conséquence, l'approche d'une manière sou-' mise pour le fléchir, parce qu'il a l'expérience que cela lui a réussi, est bien loin de raisonner, mais qu'il a seulement la représentation confuse et simultanée d'un bâton levé, de la douleur qui peut en résulter, et de l'indulgence du maître qui sera le fruit de son air soumis. S'il est vrai, comme le prouve le lord Shaftesbury, que le ridicule soit une pierre de touche sûre en fait d'opinions, il suffit d'exposer celle-ci pour la réfuter. Je crois bien que le chien n'aura pas l'idée distincte d'une suite de syllogismes en forme qu'articulerait en pareil cas un docteur

allemand , mais il est évident que son action serait sans motif, ou, si Ton veut, n'aurait pas de raison suffisante si elle n'était, pour le moins, le résultat d*un enthymème dont les deux termes frappent clairement et vivement son imagination.

Les docteurs sont sujets à confondrele raisonne- ' ment avec Targumentation. Ce sont pourtant deux choses fort différentes. L'argumentation suppose une langue parlée ou écrite. Saforme ordinaire consiste à tireruneconséquence d'une idée connue et avouée, par le moyen d'une troisième qui leur sert de liaison. Le raisonnement va beaucoup plus vite: il suffit, pour en faire un, d'apercevoir l'identité entre deux idées. Si elle n'y est pas, le raisonnement ne vaut rien; car il ne doit être que le prononcé, soit en parole, soit en action, de cette identité. Voulez-vous mettre en forme d'argument l'action du chien qui s'humilie en voyant le bâton levé, vous y trouverez deux suites d'idées qui ont chacune deux termes, avec celle qui les lie ensemble. La vue du bâton levé, le souvenir de la douleur, l'idée du rapport entre ces deux sensations ; premier syllogisme. Le souvenir des actes d'humiliation, en pareil cas, celui de l'indulgence qui s'en est suivie, la détermination qui est la conséquence du rapport entre ces deux faits; second syllogisme. Voilà bien la matière de deux raisonnements. Il est clair que la mémoire et l'imagination du chien en ont promptement parcouru tous les termes, sans quoi il n'aurait point agi.

Bien ne ressemble plus aux qualités occultes des

anciens, que les principes d'où M. Reimar fait dériver les actions des animaux. Il dit, par exemple, qu'un oiseau de passage a une perception intérieure du temps où il doit changer de pays, et qu'il sent un attrait vers une certaine région. Il faut convenir que Vattrait d'un être qui sent vers une région dont il n'aurait point de connaissance, serait une chose fort extraordinaire, et que la perception d'un être qui ne sentirait pas, le serait encore plus. Il est difficile, sans doute, de deviner p cisément comment s'est étahlie originairement cette habitude de changer de pays. On peut croire pourtant que l'incommodité d'une température qui ne convenait plus à la constitution de l'animal y a donné lieu, de proche en proche; peut-être a-t-il fallu plus d'un siècle pour établir, par degrés, la régularité parfaite de ces transmigrations. Mais, dans l'état actuel, il est certain que la connaissance de la nécessité du passage, et du temps auquel il doit s'exécuter est le fruit d'une instruction qui se perpétue de race en race. Le passage n'a pas lieu pour ceux à qui Tinstruction a manqué, et il est visible que les jeunes oiseaux sont conduits par ceux à qui l'âge et l'expérience donnent les connaissances et l'autorité. Prenons pour exemple les hirondelles, que tout le monde est à portée d'observer. D'abord le départ est toujours précédé par des assemblées dont la fréquence et la durée ne peuvent pas laisser douter qu'elles n'aient pour objet tous les préparatifs d'un voyage entrepris par des êtres qui ont la faculté de sentir et de s'en-

tendre, et que rassemble un projet commun. Le babil rapide et varié qui règne dan» ces assemblées, indique clairement une communication et des pré^ ceptes devenus nécessaires à la nombreuse progéniture de Tannée. Elle doit avoir besoin d'instructions préliminaires, et souvent répétées, pour être pré* parée à ce grand événement. Les essais multipliés de voler en troupe ne sont pas moins indispensables, et ils sont toujours suivis d'une répétition d'ensei* gnements qui font retentir nos toits et nos cheminées. Des hommes rassemblés, dont nous n'entendrions pas la langue, ne marqueraient pas pour nous un projet pareil d'une manière différente. Mais un phénomène qui se répète souvent prouve mieux que cette analogie, que ces transmigrations ne sont point le résultat d'une disposition sourde et machinale. Lorsqu'au moment indiqué pour le passage, moment que la saison ne permet pas de retarder sans compromettre le salut de Tespèce entière, il se trouve un nombre, môme assez grand, d'individus trop jeunes pour suivre la troupe, ils sont abandon* nés, et restent dans le pays. Mais ils ont beau y de» venir adultes, l'attrait 'vers une certaine région ne se fait point sent' ou du moins ne suffit pas pour les guider. Us pé.issent à la fin, victimes de leur ignorance et de cette naissance tardive qui leur a Oté les moyens de suivre leurs parents. Si, comme on le prétend, les actions des animaux s'exécutaient par den^ forces de nature aveugle, aucun de ces inconvénients n'arriverait. 11 n'y aurait point de nais-

sances tardives. Toutes les actions particulières s'exécuteraient dans un moment déterminé, comme des pendules bien réglées sonnent toutes à la même heure; une partie considérable de l'espèce ne se trouverait point sacrifiée aux erreurs de la volonté de ceux auxquels elle doit la naissance.

Une sorte d'uniformité, ou plutôt de ressemblance, qui se fait remarquer entre les actions des individus de chaque espèce, a fait croire qu'ils étaient privés de liberté, et, comme le dit M. Reimar, qu'ils « exerçaient aveuglément une industrie innée, uniforme et régulière, delà manière la plus parfaite et laplusavantageuseà leur bien-être et à celui de l espèce entière. » Mais cette régularité, cette perfection, n'est que la chimère d'un observateur inattentif ou prévenu. Ily a sans doute dan»>tous les animaux quelques dispositions qu'on peut appeler machinales, quelques tendances naturelles vers les objets qui leur conviennent. Il faut bien que, sans expérience précédente, ils soient portés à exécuter certaines actions nécessaires à la conservation, soit de leur individu, soit de leur espèce. C'est un résultat de conformation qui est commun à tous les êtres qui sentent. Mais il n'exclut ni la liberté, ni une sorte de choix entre les formes générales prescrites par l'organisation. Au temps de la fermentation de l'amour, deux jeunes oiseatïX sont poussés, par un sentiment intime, à se chercher, à s'agacer, à s'accoupler, à bâtir un nid, qui sans doute a, dans chaque espèce, un ensemble de conditions déterminées, mais sur la façon duquel l'expé-

rience donne des leçons aux individus; car il est sûr que celui des vieux oiseaux est toujours mieux formé. Dans les précautions qu'ils prennent pour parer aux inconvénients, il est aisé de reconnaître un progrès sensible de connaissances acquises. Le physicien de Nuremberg a fort bien remarqué que la même chose arriverait et à peu près de la même manière, à deux enfants jetés dans une île déserte , et que le hasard aurait réunis. L'attrait machinal qui rapproche les sexes ne manquerait pas de se faire sentir ; et sûrement ces enfants , devenus adultes, devineraient l'intention de la nature. Il ne me parait pas douteux non plus qu*un lit de mousse ne fût préparé d'avance pour recevoir l'enfant qui devrait en résulter, et cette prévoyance serait due à une sorte d'inspiration ou d'instinct qu'il est sans doute fort difficile d'expliquer, mais qu'il est impossible de ne pas admettre. Beaucoup de ressemblances générales, une quantité infinie de différences particulières, voilà ce qui paraît être une loi universelle dans la nature. Quand on l'observe de près, on trouve sans cesse à admirer. Mais la sagesse doit souvent se résoudre à ne pas aller plus loin. Jouissons de ce qui est à notre portée, et ne nous livrons point à cette curiosité inquiète qui voudrait tout expliquer.

J'ai l'honneur d'être, etc.

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