‹ Lettres sur les animauxChapitre 16 sur 22 · TROISIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TROISIÈME LETTRE

J*ai bien peur, madame, que vous ne tous repentiez de rengagement que vous m'avez fait prendre de répondre aux objections qu'on accumule contre l'intelligence des bêtes. Pour les réfuter, il faut du moins vous en exposer une partie; et c'est jusqu'à l'ennui qu'on répète les principales. On pose éternellement en fait, comme je vous l'ai déjà dit, ce qui est en question. Si l'on prétend citer des faits, ils sont mal examinés, tronqués, dénués des circonstances essentielles qui les accompagnent. Ce ne sont plus des faits réels dont on puisse tirer quelque lumière. Si cela n'était pas indigne de la philosophie, je serais tenté de croire qu'on y met souvent de la mauvaise foi, parce qu'on est secrètement blessé d'une sorte de parité entre les animaux et nous , et qu'on est bien décidé à ne pas l'admettre. Je ne sais pourquoi nous nous ferions une peine de partager des idées avec des êtres qui partagent avec nous l'avantage d'être formés d'os, de chair, de sang,

avec qui nous sommes en concurrence pour les appétits, et souvent en rivalité pour la nourriture. Quoi qu*il en soit, il faut que je continue de remplir la tâche que vous m'avez imposée, et je rentre en matière.

L'argument qu'on répète sans cesse, et qu'on présente sous toutes les formes, est tiré de ce que les animaux acquièrent en assez peu de temps la plus grande partie de ce qui leur est nécessaire pour se bien conduire, et qu'ensuite leurs progrès paraissent s'arrêter. Il n'est pas douteux qu'il n'y ait quelques opérations des bétes sur lesquelles leur intelligence parait précoce, ou du moins promptement formée. Il serait peut-être difficile pour nous d'y remarquer tous les détails de l'instruction graduée de l'expé- * rience. Mais d'abord nous ignorons tout ce qui fait expérience pour elles; et comment le saurions-nous , puisque nous sommes condamnés à ignorer une partie des éléments qui entrent dans l'éducation de nos enfants, et même dans les progrès continuels de la nâtreîNous savons bien, en général, que nous sommes disciples de nos sensations. Mais si nous voulons remonter à l'origine de nos habitudes, si nous ten* tons d'expliquer celles de nos actions que nous regardons comme spontanées» nous nous perdrons sûrement dans ces détails^ Il est certain cependant que nous n*en devons l'usage qu'à des réflexions sur ce que nous avons éprouvé* Lisez tout ce que dit M. l'abbé de Condillac sur le moi d'habitude, et le moi de réflexion; vous y verreis comment celle«ci

veille nécessairement à la naissance des habitudes, et comment Thabitude une fois formée prend le caractère de Tinstinct et laisse méconnaître son origine. Mais « pourquoi, dit M. Reimar, entre tous les moyens possibles qui pourraient conduire à certaines fins, les animaux choisissent-ils toujours le plus sage et le meilleur de tous? » Pourquoi? Parce qu'il est nécessaire que des êtres qui n'ont que peu de moyens à combiner fassent peu de méprises. Si ma partie est devenue telle, aux échecs, qu'il ne me reste plus que deux ou trois pièces, je ferai moins de fautes que quand la partie entière m'offre un grand nombre de combinaisons à faire. Voilà le cas des animaux. Leur organisation, et surtout leurs besoins, ne leur rendent qu'un petit nombre de perceptions nécessaires. Les habitudes d'où dépend leur conservation étant une fois formées, elles n'ont point d'intérêt à les étendre , elles n' ont d onc presque aucun moyen de se tromper, à moins qu'on ne les déroute ; et alors elles deviennent sujettes à l'erreur, comme l'a trèsbien prouvé, par les faits, le physicien de Nuremberg. Parmi nous, ceux que la nature a pourvus d'un sens droit, avec peu d'activité dans la mémoire, sont moins sujets à l'erreur que ceux à qui une mémoire turbulente et une ardente imagination présentent à la fois, ou du moins avec rapidité^ une foule d'idées;

L'uniformité apparente des ouvrages des bêtes a le même principe. Il est impossible que, destinées p9T la nature à des fins déterminées, et organisées

en conséquence, elles ne soient pas retenues chacune dans les cercles affectés à son espèce, en raison de leurs besoins et de leurs moyens. Il serait absurde d'exiger que leur perfectibilité naturelle s'exerçât au delà. Nier cette perfectibilité parce qu'ils ne peuvent pas aller plus loin que ne le comportent et leurs intérêts et les facultés qui peuvent s'accorder avec leur organisation, ce serait dire qu'un bâton n'a pas quatre pieds, parce qu'il n'en a pas six. Il est faux d'ailleurs que l'uniformité dans les ouvrages des bêtes soit telle qu'on se plaît à la représenter. On n'est frappé d'abord qjae d'une ressemblance générale entre des productions du même genre. Ce n'est qu'après s'être familiarisé avec les objets, et avoir, en quelque façon, beaucoup vécu avec eux, qu'on commence à découvrir de la variété dans ce qu'on jugeait uniforme, et je ne dis pas seulement au premier aspect, mais après un examen qu'on croyait suffisant. L'habitude seule apprend à juger des différences et donne le droit de prononcer. C'est par habitude que le berger d'un troupeau nombreux distingue chacun de ses moutons. De cent nids d'hirondelles bien examinés, il n'y en a pas deux qui s^e ressemblent parfaitement; et il faut bien qu'il y ait de la différence, car s'ils étaient semblables, ces mères n'auraient pas de moyen pour distinguer le leur de celui de leur voisine. Les ouvrages des hommes, qui doivent être infiniment plus variés, parce que leurs moyens donnent lieu à un bien plus grand nombre de combinaisons, auront cependant le

même défaut d'uniformité apparente aux jeux qui ne seront pas exercés à les considérer. Un sauvage qu'on transporterait tout d'un coup au milieu de nos villes, serait révolté de l'infécondité de nos inventions. Quoi 1 penserait-il, toujours des croisées disposées de la même manière à l'extérieur des maisons ! toujours la même distribution dans l'intérieur des appartements 1 toujours des colonnes au frontispice des grands édifices! etc. Il jugerait au fond de son cœur qu'il n'y a de diversité qu'entre les ca)>anes des sauvages, à la vue desquelles il est accoutumé.

On est étonné que les animaux exécutent presque dès la naissance une partie des actions nécessaires à leur conservation, et l'on en conclut que le principe de ces actions est inné et purement mécanique. D'abord il est tout simple que la nature, qui proportionne en tout les moyens à la fin, ait accordé plus de facilité, plus de promptitude d'éducation, aux êtres animés, en raison de la durée de leur vie, et de ce qu'ils ont besoin d'apprendre pour subvenir à ses besoins; or, vous verrez que cette règle est assez généralement suivie. Sans cela enverrait des espèces entières s'anéantir, parce qu'elles n'auraient pas eu le temps d'apprendre les moyens de se conserver. Le physicien de Nuremberg a eu raison de remarquer que sans doute l'éducation de la mouche éphémère devrait être très-courte, puisque dans un jour elle parcourt les principaux degrés de la plus longue vie, croître, "se reproduire, dépérir et mourir. On ne doit pas conclure que cette éducation soit

nulle, de ce qu'on ne peut pas en observer les progrès. Nous ne pouvons pas juger davantage de Timpression que tous ces êtres reçoivent de la durée de leurexistence. Le temps n'est rien moins qu'absolu par rapport à tous les êtres qui sentent. Sa vraie mesure pour nous n'est que la succession de nos idées. Il en est de même pour tous les êtres sensibles. Celui qui a eu le plus grand nombre de sensations ou d'idées est celui qui a le plus vécu ; et cette succès* sion peut être si rapide, que vingt-quatre heures équivalent à la plus longue vie q|ie nous connaissions. Il y a une autre observation à faire sur quelquesunes des dispositions que nous regardons comme innées et purement machinales; c'est qu'elles sont peut-être absolument dépendantes des habitudes acquises par les ancêtres des individus que nous voyons aujourd'hui. Il est démontré, par des faits incontestables, qu'un grand nombre de dispositions acquises uniquement par l'éducation , lorsqu'elles sont devenues habituelles, lorsqu'elles onf été maintenues de suite dans deux ou trois sujets, deviennent presque toujours héréditaires (1). Les descendants

(1) On pourrait mtiltiplier beaucoup les exemples qui prouvent que dans les animaux la perfeotion des sens^ acquise par Pexercice, se transmet ensuite par la naissance. On sait quels avantages le loup tire de Texcellence de son odorat, et avec quelle sûreté il se sert de cet organe. J'ai vu cette qualité sensiblement communiquée à la troisième génération du produit d*un chien avec une louve. Deux de ces animaux tenaient beaucoup, quant à la forme générale et aux inclinations, de Pespëce du loup. La domesticité avait un peu adouci leur naturel pervers, et ils

les apportent en naissant, de manière qu'elles ne se laissent pas distinguer des facultés qui tiennent de plus près à la constitution de l'animal. Il doit résulter de là que dans les espèces qui ont eu la liberté de perfectionner leurs facultés, les individus peuvent transmettre à leurs enfants des dispositions plus heureuses que celles qu'eux-mêmes avaient reçues. Il est donc possible que ce que nous vojons exécuter à une partie des animaux, sans avoir besoin du tâtonnement de l'expérience, soit le fruit d'un savoir anciennement acquis, et qu'il j ait eu dans des temps antérieurs mille essais plus ou moins infructueux qui ont enfin conduit les races au degré de perfection que nous observons aujourd'hui dans quelques-uns de leurs ouvrages.

Qu'entre les habitudes, celles qui le plus certaine-

étaient assez familiers avec ceux qu'ils voyaient ordinairement. Hs venaient lorsqu^on les appelait, mais non pas en ligne droite, comme font ordinairement les chiens. La défiance accompagnait toujours leur marche. Ils commençaient par prendre le vent, et quand ils s'étaient assurés, par le sens de Todorat, de la personne qui les appelait, ils arrivaient à elle et s'en laissaient caresser.

n en est de même des autres sens. Les chiens de berger ont rarement le nez fin, parce que de race en race ils nt Texeroent pas ; mais ils ont Tome et la vue excellentes. Aussi, malgré leur intelligence, qui s'augmente par leur commerce continuel avec leur maître, malgré leur docilité devenue presque naturelle, il est, en général, impossible d'en faire de bons chiens de chasse, parce qu'ils manquent du premier élément nécessaire, l'exceUence du nez. Il y a sans doute quelques exceptions ; mais on pert asanrer qu'elles sont rares, lorsque les races ont été uniquement consacrées à la garde du troupeau ; car le contraire arrive souvent

ment ne sont qu'acquises se transmettent ensuite par la naissance, et prennent un caractère de spontanéité comme toutes les autres dispositions les plus naturelles de Tanimal : c'est un fait auquel il est impossible de se refuser. Cette observation n'a point échappé au physicien de Nuremberg. Il dit, et cela est certain, que les races de chiens qu'on a constamment dressés à arrêter et à rapporter le gibier, finissent par apporter, en naissant, ces deux dispositions. Cependant elles ne sont rien moins que naturelles. L'inclination de cet animal carnassier doit être de se jeter sur sa proie et de la dévorer. Ces dispositions s'oblitèrent et se perdent si l'on cesse de les entretenir pendant plusieurs générations; mais il en est de même de celles qui tiennent de plus près à la nature. Telle est celle qu'ont les lapins de garenne à se creuser des terriers. Rendez-les domestiques, ils perdront, avec le temps, ce genre d'industrie. Après quelques générations, si vous voulez peupler une garenne avec ces lapins domestiques, ils ne se creuseront point de terriers ; cette partie de leur instinct naturel est oblitérée, et ils ne s'apprendront à se Uvrer à ce genre de travail que quand des besoins souvent répétés leur en auront fait sentir la nécessité.

On peut donc conclure (1), avec le physicien, que

(1) On m'a assuré que des abeiUes, portées dans TAmérique méridionale, travaillèrent la première année à la constmction d'une mche et à la fabrication du miel, pour leur nourriture

les espèces ont jpu se perfectionner» et qu'une partie des bétes est peut-être arrivée au point où il n'y a plus guère de progrès à attendre pour elles, à moins qu'il n'y eût quelque coin de la terre qui eût échappé aux recherches de Thomme, et dans lequel, sous un climat favorable, elles pussent ae livrer, sanstrouble, à l'exercice de toutes leurs facultés.

Mais si la perfectibilité est une qualité indéfinie, s'il est difficile d'en assigner le terme, il n'en est pas moins assuré qu'elle en a un.

Des besoins limités, des moyens bornés, ne peuvent pas produire des combinaisons infinies. L'intelligence de l'homme a aussi des bornes qu'elle ne passera jamais, quoique ces bornes nous soient encore inconnues.

La promptitude de l'éducation des animaux, loin de nous faire conclure qu'ils sont des automates ou quelque chose d'approchant, doit nous faire admirer la sagesse de la nature, qui accorde un développement plus prompt de l'intelligence à des créatures destinées à être bientôt abandonnées à elles-mêmes et forcées de pourvoir à leurs besoins. Nous comparons toujours d'ailleurs la lenteur des progrès de nos enfants avec la célérité de ceux de la plupart des autres animaux. Mais nous ne considérons pas assez

d'hiver. Mais voyant que le pays leur fournissait des fleurs toute Tannée, elles cessèrent de travailler et l'on n'en obtint plus rien» Je ne garantis pas le fait, parce que je ne l'ai pas vu ; mais il me parait très -vraisemblable.

que la faiblesse de nos enfants est souvent prolongée par nos soins mêmes. Ceux des sauvages, presque abandonnés & la nature, sont beaucoup plus tôt instruits que les nôtres de tous les mouvements nécessaires à leur conservation. D'un autre côté, parmi les animaux, ceux qui ont besoin d'être allaités périraient infailliblement sans les soins de la mère, plus ou moins prolongés, et sans le secours d'une éducation bien caractérisée. La louve apprend à ses petits & attaquer les animaux qu'ils doivent dévorer. Les oiseaux* de proie enseignent & leurs petits & voler, et cet enseignement se marque par des essais répétés et gradués.

Cette obstination à vouloir attribuer à des montements aveugles, à des sensations matérielles, à une mémoire matérielle, etc., ce qui s'explique si facilement par l'exercice de l'intelligence, me paraît entraîner de dangereuses conséquences, que n'ont sûrement pas prévues les gens qui ont recours à ces idées incohérentes. Quelle relation peut-on concevoir entre la faculté de sentir et les propriétés connues de la matière? Partout où l'on observe une exacte proportion entre des moyens et une un, il me semble qu'on est forcé d'admettre la direction d'une intelligence. C'est d'après ce principe qu'il est impossible de méconnaître l'intelligence suprême dans la formation de Tunivers. C'est d'après cette vérité aussi évidente, qu'on a le droit de regarder comme absurde le systèmedes atomes, agissant les uns sur les autres en vertu de certaines dispositions sourdes,

d'où résulte le ]^U8 bel ordre de choses. Sans recourir à un automatisme obscur et dangereux, n'est-il pas plus naturel, et en même temps plus satisfaisant, de considérer la sensibilité généralement répandue dans le règne animal, s'exerçant à différents degrés et sous un nombre infini de formes, en raison des besoins qui mettent en mouvement les individus, et de Torganisation qui retient les espèces dans les bornes qui leur sont assignées? Préférerons-nous les arguments d'une fausse philosophie, qui cherche à nous montrer tous ces êtres agissant sans motifs d'action, n'obéissant qu'à des impulsions aveugles? Cette activité des animaux, cette variété d'espèces qui, destinées la plupartà vivre les unes aux dépens des autres, sont dans un état continuel d'efforts; ces moyens réciproques et multipliés d'attaque et de défense,qui,par les intérêts croisés de chacun, servent à entretenir l'équilibre dans l'univers, ne seraient donc plus que des spectacles illusoires sur le principe desquels il faudrait repousser continuellement le témoignage de mon sentiment intime? J'aime bien mieux, madame, me livrer aux élans de mon admiration pour l'éternel artisan qui, d'un principe unique, la sensibilité, a su tirer, avec une aussi étonnante fécondité, cette infinie variété de dispositions, d'affections, d'actions, qui concourent à répandre la vie dans toute la nature. J'aime mieux observer, dans le détail, chaque individu mis en mouvement par la sensibilité, obéissant à ses affections particulières, et contribuant par cela paéme à la perfection de l'ensemble, et à la juste pro-

portion qui doit régner entre les espèces. Je suis frappé du même spectacle dans l'ordre de la société, et il me semble que la persuasion d'une sensibilité généralement répandue et agissante en étend les bornes. Je me livre d'autant plus yolontiers à cette idée, que nous avons tu combien il faut se tourmenter et recourir à des suppositions obscures et gratuites, quand on veut s'abandonner à ropinion contraire.

J'ai rhonneur d'être, etc.

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