QUATRIÈME LETTRE
Nous avons lu plusieurs fois ensemble, madame, les excellentes histoires que M. de Buffon nous a données d'un grand nombre d'animaux. Nous avons admiré l'éloquence de ce grand naturaliste, la sagacité qu'il montre à démêler les caractères qui différencient les espèces, la vérité de ses peintures et son brillant coloris. Lorsqu'il a rendu compte des mœurs des animaux qu'il a observés lui-même, ou sur lesquels il a eu des mémoires fidèles, le détail de leurs inclinations etde leurs actions, de leur sagacité, deleurindustrie, est représenté avec une exactitude et un charme qui laissent bien loin derrière lui tous les naturalistes qui l'ont précédé. Tant qu'il est conduit par le fil de l'observation, sa route est sûre, il pénètre dans les intentions des animaux, et par la manière dont il décrit leurs actions, il met, en grand maître, leurs mouvements sous les yeux du lecteur.
Le croirait-ôn? l'auteur de l'histoire du cerf, du
chien, du renard, du castor, de Téléphant, semble oublier les faits lorsqu'il ne fait plus que raisonner ; il devient un des plus grands détracteurs de Tintelligence des animaux. Il a sans doute plus de droits qu'un autre de regarder la sienne comme une espèce à part. Mais puisqu'il est homme enfin, il peut se tromper, et il doit être permis d'examiner ses opinions, pourvu que ce soit avec le respect que doivent inspirer sa personne et ses grands talents.
M. de Buffon, dans son discours sur les animaux, page 23, tome iv, de l'édition in-4*, s'exprime ainsi :
« L'animal est au contraire un être purement « matériel, qui ne pense ni ne réfléchit, et quicepen- « dant agit et semble se déterminer. Nous ne pou- « vons pas douter que le principe de la détermination « du mouvement ne soit dans l'animal un effet pure- « ment mécanique, et absolument dépendant de son « organisation. »
Et page 24, il dit :
« Le sens intérieur de l'animal est, aussi bien que « ses sens extérieurs, un résultat de mécanique, un « sens purement matériel, etc. »
Quoi I nous sommes témoins d'une suite d'actions dans lesquelles se marquent visiblement la sensation actuelle d'un objet, une autre sensation rappelée par la mémoire, la comparaison entreelles, une impulsion alternative qui en est le signe évident, une hésitation sensible, enfin une détermination, puisq^u'il s'ensuit
une action qui n'aurait pas lieu sans elle ; et, pour expliquer ce qui est si simple, ce qui est si conforme à ce que nous éprouvons nous-mêmes, nous aurons recours à des ébranlemeûts mécaniques incompréhensibles? Assurément nous ignorons ce qui produit la sensation, et dans nous-mêmes et dans tous les êtres animés. 11 y a bien d'autres choses que nous sommes condamnés à ignorer; mais le phénomène une fois donné, nous en connaissons les produits, et il me paraît impossible de les confondre avec des résultats de mécanique, quelque multipliés qu'on les suppose.
Par quels ébranlements successifs expliquerart^^n Tinstruction graduée d'un animal, telle qu'on est souvent à portée de l'observer? Vous verrez qu'un objet qu'il aperçoit pour la première fois, lui donne une sensation abstraite, générale, qui est souvent fausse; mais qu'ensuite Tattention la particularise et la rectifie. Il faut même observer que cette rectification ne se fait pas tout d'un coup, et que Tinstruction ne procède pas par un mouvement uniforme, comme cela arriverait nécessairement dans une machine.
Souvent il y a des pas rétrogrades qui sont assurément impossibles dans quelque mécanisme que ce soit, mais qui s'accordent très-bien avec une réflexion intéressée qui cherche à s'assurer de la vérité, etqui n'y parvient que par des essais répétés.
Des haillons rassemblés de manière à représenter à peu prè4 une forme humaine, détournent, ou font
hésiter des oiseaux à qui cet assemblage donne une idée abstraite d^homme.
Llntérét qu'ils ont d'en approcher pour se saisir de la nourriture qu'on cherche à défendre, leur fait faire souvent quelques pas vers Tobjet ; mais la première impression reçue les rend timides et précautionnés. S'ils sont enhardis par le silence et le repos de répouvantail, le moindre vent qui fera remuer les haillons, leur rend bientôt leur première frayeur, et les éloigne. Ils se rapprochent encore, mais par intervalles. Enfin la proie qu'ils désirent, ou qu'ils soupçonnent, excite leur attention, les j fait regarder de plus près. Alors la sensation se particularise, Terreur se rectifie par degré; et quand ils se sont bien assurés que cette forme était illusoire, l'épouvantail n'a plus d'effet, parce que ce n'est plus un homme pour eux.
Non-seulement les animaux ont des idées abstraites générales qui sont sujettes à rectification, ils en ont aussi des rapports que certains phénomènes ont entre eux, et souvent par ce qu'ils voient, ils jugent de ce qui doit suivre. Un chien couchant, qui voitle fusil du chasseur dirigé sur l'animal qu'il tient en arrêt, fixe évidemment son attention sur l'effet que va produire le coup de fusil. Il a donc une idée abstraite d'un tel effet, quoiqu'il n'existe pas encore. Gomment oserairon attribuer à des ébranlements mécaniques l'impression reçue d'un effet qui n'existera que dans quelques moments ?
Il n'est point d'actions un peu compliquées des
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animaux, surtout des animaux carnassiers, qui ne pussent fournir de pareils exemples. Il est visible, madame, que M. deBuffon n'a été induit à rapporter tous ces actes à un mécanisme aveugle, que par la crainte que trop de parité entre les animaux et Thomme ne conduisît à des conséquences dangereuses. Une telle crainte est respectable, même lorsqu'elle produit l'erreur. Mais nous avons prouvé que c'est l'erreur en ce genre qui peut au contraire donner lieu à des conséquences funestes; qu'on ne peut concevoir aucun rapport entre la sensation et la mémoire qu'on est forcé d'accorder aux animaux, et l'idée que nous avons des propriétés de la matière ; enfin, qu'attribuer les produits de ces facultés à des ébranlements mécaniques, c'est favoriser des idées d'automatisme contre lequel dépose l'évidence des faits.
Pour détériorer l'intelligence des animaux, M. de Buffon est obligé d'en supposer qui ne sont rien moins que constatés.
« L'odorat, dit-il, pageSl , est le sens le plus relatif « à l'instinct, à l'appétit : l'animal a ce sens infi- « niment meilleur que l'homme ; aussi l'homme doit « plus connaître qn'appéteTf et l'animal doit plus « appéter que connaître. »
Du moins ici il n'y a de différence établie que du plus au moins; et c'est une de ces occasions, assez fréquente», où M. de Buffon, entraîné par l'observation et l'évidence, infirme le sentiment qu'il cherche à établir. Mais, d'ailleurs, il n'est pas, à
beaucoup près, toujours yrai que les animaux aient Todorat meilleur que Thomme. Ce sont les quadrupèdes carnassiers qui ont principalement ce privilège ; et Todorat en eux est, pour le moins, autant relai\fà la connaiuance qu'à l'appétit.
Le loup, le renard et les autres carnassiers, comme Ta obseryé le physicien de Nuremberg, se serrent de leur nez pour s'instruire de tout ce qu'il leur importe de connaître.
S'ils sont chassés, ils ne manquent jamais de fuir le nez au vent, et par là ils sont avertis des embuscades qu'on a préparées sur leurs pas. Si c'est un homme qui les attend au passage, ils l'éventcnt, le reconnaissent et se détournent. Si c'est un piège qu'on leur ait tendu, il a beau être caché avec le plus grand soin et couvert d'un app&t séduisant, il suffit que l'odeur du fer ou de l'homme qui Ta manié se fasse sentir, la eonnaiisanee remporte sur V appétit, et l'animal n'est trompé que quand le chasseur a eu l'attention de détruire, pardes frictions aromatiques, cette odeur qui réveille des idées de péril et rend suspects les appâts les plus friands.
« Le sens de la vue , dit encore M. de Buffon , « page 31, ne peut avoir de sûreté que par le secours « du sens du toucher ; aussi le sens de la vue est-il « plus imparfait, ou plutôt acquiert moins de per- « fection dans l'animal que dans l'homme. »
Je ne crois pas que cette assertion soit généralement vraie; je suis même sûr que l'observation j est souvent contraire. L'oiseau de proie a certainement
la vue plus perçante, et aussi sûre que Tliomme. Du plus haut des airs , où nous ne l'apercevons pas , il distingue sa proie. S*il fait quelques méprises étant jeune , il sait sûrement juger des formes et des manières d*étre du gibier destiné à sa nourriture, lorsque des expériences répétées l'ont suffisamment instruit. Un faucon sors, c'est-à-dire , qui a été un an sauvage , distingue parfaitement bien un vanneau d'avec une perdrix. Il attaque celle-ci, et laisse en paix celui-là, parce qu'il a reconnu qu'il se fatiguerait en vain à le voler ; il ne s'y hasarde qUe dans quelque circonstance particulière qui lui présente plus de facilité , ou quand une faim pressante lui rend nécessaire toute espèce de tentative.
Il me paraît que M. de Buffon n'a pas assez distingué le toucher d'avec le palper , qui n'est qu'une forme particulière du toucher. L'exercice du palper appartient exclusivement aux animaux qui ont des mains. C'est à lui qu'ils doivent d'être assurés plus promptement de la forme des corps , et il rectifie avec plus de facilité les erreurs auxquelles le sens de la vue peut être sujet. Mais son secours est absolument Inutile pour juger des distances; le toucher seul y suffit, et tous les animaux exercés apprennent à les évaluer sûrement. Le faucon, comme l'a dit le physicien de Nuremberg, évalue avec la plus grande précision , et la distance où il est de la perdrix qu'il chasse et qui vole , et le temps qu'il lui faut pour arriver à elle, et l'espace qu'elle doit parcourir pendant ce temps. Si Tune de ces conditions manquait,
il serait impossible qu'il tombât juste sur sa proie , et je défie qu'on explique jamais raisonnablement une telle action par des ébranlements mécaniques. Jamais un loup, jamais un renard, qui auront été chassés et tirés, ne passeront à portée d'un homme porteur de la foudre. Il en est de même des canards, des corneilles, de tous les autres oiseaux , lorsqu'ils ont une expérience suffisante ; car il faut remarquer que ceux qui en manquent sont presque toujours faciles à surprendre. Quelquefois on trompe les plus vieux par des déguisements dont ils ne sont pas en droit de se défier. Mais ces formes, une fois connues, ne réussissent plus, à moins qu'une faim excessive ne les mette dans la nécessité de braver le péril. Ils savent donc, tous ces animaux, qu'on les atteint sans les approcher ; ils le savent, parce qu'ils l'ont appris; ils ont appris encore à juger de la portée qui doit les mettre hors d'atteinte. La hardiesse avec laquelle ensuite ils passent à la distance donnée , prouve qu'ils en sont parfaitement assurés.
Loin que le sens de la vue acquière moins de perfection dans l'animal , il parait au contraire que tous les animaux qui ont intérêt d'exercer ce sens l'ont beaucoup plus fin et plus perçant que l'homme.
« Mais, dit M. de Buffon, cette excellence des « sens, et la perfection même qu'on peut leur donner, « n'ont des effets bien sensibles que dans l'animal. « L'homme , au contraire , n'en est pas plus raison- « nable , plus spirituel , pour avoir beaucoup exercé « son oreille et ses yeux. On ne voit pas que les
« personnes qui ont les sens obtus , la vue courte , « Toreille dure, Todorat détruit ou insensible, aient « moins d*esprit que les autres. » (Page 33.)
Il ne suffit pas, sans doute, d'avoir les sens excellents et bien exercés, pour avoir de l'esprit. Nous voyons même que ceux qui se bornent à Texercice continuel de leurs sens , et qui par là peuvent en avoir augmenté l'excellence, manquent assez souvent de ce qu'on appelle esprit. Il faut réfléchir sur ses sensations, les combiner, en étendre les résultats par l'attention. C'est là ce qui agrandit la sphère de rintelligence , et voilà pourquoi les animaux ne reculeront jamais beaucoup les bornes de la leur. Ils ont, à la vérité, le pouvoir de réfléchir sur leurs actes, puisque leur conduite est souvent modiflée par des inconvénients précédemment sentis et pré- , vus ensuite. Mais., outre que leurs moyens sont inflniment plus bornés, ils n'ont ni des besoins variés ni du loisir. Or, comme on l'a prouvé, ces deux conditions sont, nécessaires à un exercice habituel de réflexion , qui seul peut être fécond en progrès. Il faut convenir pourtant que des sens vraiment obtus ne seraient pas favorables à Tintelligence relativement aux idées qui en dépendent directement. Il est vraisemblable que MM. Piccini, Grétry, Gluck, n'auraient pas produit leurs chefs-d'œuvre , s'ils avaient eu le sens de Touïe obtus. Il est vrai qu'il n'en est pas ainsi de la vue courte, parce qu'elle peut d'ailleurs être très-nette , et qu'alors il suffit d'approcher de plus près les objets de ses yeux pour les
coBBidéreretles bien connaître. M. Bernard de Juweu avait laTue très-courte; mais c'est parce qu'en s'approchant il Tarait sûre, qu'il est devenu un des plus grands botanistes de VËurope. La vue très-courte de M. de Buffon ne Ta pas empêché de faire d*excellentes observations microHcopiques; mais si elle s'y fût entièrement refusée , son génie n'aurait pas pu en tirer de grands résultats. On peut remarquer , quant à ce sens » que les vues courtes ont peut-être un avantage sur les autres pour l'exercice de l'intel^ ligence. L'àme alors n'est presque jamais passive malgré elle. Elle n'est point distraite par les objets qu'elle n*a pas dessein de regarder. Une personne à vue courte se trouve habituellement dans le cas de celui qui veut méditer, et qu'une attention profonde sépare des objets qui l'environnent.
Nous voici, madame, un peu éloignés de notre sujet; mais la liberté du commerce épistolaire permet ces écarts : et , en vertu de cette liberté , je vais y rentrer sans chercher une transition pénible.
« Pour que l'analogie, dit M. de Buffon » fût en « effet bien fondée, il faudrait, du moins, que rien « ne pût la démentir ; il serait nécessaire que les <t animaux pussent faire , et fissent dans quelques <t occasiona, tout ce que nous faisons : or^ le contraire « est évidemment démontré. »
Il faudrait dire aussi que , pour fonder l'analogie entre la classe des paysans bornés aux besoins de la vie, et celle des gens occupés de grandes spécula^ tions , il serait nécessaire que dans quelques occa-
sions ils pussent faire et fissent ce qu'ont fait Newton et M. de Buffon : or, le contraire est évidemment démontré, etc.
Je ne veux pas vous citer, madame, toute la doctrine de M. de Buffon, sur les ébranlements de différents genres dont les contrepoids amènent, de la part de l'animal , des déterminations et des actions qui paraissent fort semblables aux nôtres , et qui , selon lui , en sont fort différentes. Lisez l'ouvrage même , si vous voulez voir un modèle d'éloquence , d'adresse , et des plus ingénieux efforts que le raisonnement puisse faire contre la vérité. Mais j'avoue que ce mécanisme compliqué passe ma portée. En examinant les faits , il ne m'est pas libre d'en admettre la possibilité, et je suis sûr que si M. de Buffon était aussi grand chasseur qu'il est grand philosophe, il conviendrait que les ébranlements les plus multipliés et les contrepoids de toute espèce sont insuffisants pour expliquer les actions les plus journalières de la plupart des bêtes.
« Si je me suis bien expliqué, dit-il encore page 41 , « on doit avoir déjà vu que , loin de tout 6iev aux « animaux, je leur accorde tout, à l'exception de la « pensée et de la réflexion ; ils ont le sentiment, ils « l'ont même à un plus haut degré que nous ne « l'avons ; ils ont aussi la conscience de leur exis-» « tence actuelle, mais ils n'ont pas celle de leur « existence passée : ils ont des sensations , mais il « leur manque la faculté de les comparer, c'est-à- « dire la puissance qui produit les idées; car les
« idées ne sont que des sensations comparées , c'est- « &-dire des associations de sensations. »
Ce passage contient le précis de la doctrine de M. de Buffon sur les facultés des animaux : tout le reste n*en est que le développement. Ainsi , il suffit d'en examiner les assertions en détail et d'indiquer des faits contraires, pour avoir répondu à tout ce qu'on peut dire de plus raisonnable pour défendre cette opinion.
Let animaux , dit-on , ont la conscience de leur existence actuelle ; mais ils n'ont pas celle de leur existence passée. Cependant un renard qui a été pris au piège, et qui pour s'en délivrer, s'est vu forcé de se couper le pied, comme cela arrive souvent, conserve si bien le souvenir de son existence passée, que, pendant des années entières, il évite très-constamment tous les pièges qu'on peut lui tendre. Lorsqu'on a connaissance de ces renards boiteux, et dont l'infirmité annonce l'expérience, les chasseurs intelligents renoncent à les surprendre parles moyens ordinaires; ils savent trop bien que la réflexion sur leur existence passéelenv est devenue habituelle, et qu'elle les rend précautionnés , sans distraction , contre toute espèce d'embûches. Il faut alors avoir recours à des moyens d'un autre genre qui mettent en défaut leur savoir, ou du moins le rendent inutile. Ce serait une super- Unité que d'accumuler les exemples ; mais je demande comment il serait possible que, sans réjlexion, sans conscience de son existence passée, des inconvénients précédemment sentis produisissent un système
de précautions, souvent modifié par les circonstafices, quoique constamment suivi dans son ensemble : or , c'est ce qui se remarque évidemment dans la conduite journalière des animaux, et surtout de ceux avec lesquels nous sommes en état de guerre, parce qu'il j a entre eux et nous rivalité pour la nourriture.
Ils ont des sensations ^ mais il leur manque la/aeulté de les comparer.
Il ne faut pas chercher des exemples bien loin pour prouver que les animaux ont la faculté de comparer. Une souris a intérêt de passer par un trou ; elle y essaie et ne peut pas ; elle juge alors qu'il faut l'élargir pour établir une proportion convenable entre louverture et la grosseur de son corps. Je crois bien qu'elle n'a pas une idée abstraite générale de proportion ; mais sûrement elle a une notion particulfère, au moins approchante, et de son corps* et de rétendue que doit avoir le trou pour qu'elle puisse j passer. C'est de la comparaison qu'elle fait entre ces deux notions, que résulte le parti qu'elle prend d'élax^ gir cette ouverture. Elle y travaille, constamment et avec beaucoup de peine, avec ses dents, jusqu'à ce qu'elle l'ait amenée au point désiré , et alors elle y passe. Il est vrai qu*une fois parvenue, ses réflexions n'iront peut-être pas plus loin, et qu'elle ne songera qu'à jouir du bien-être qu'elle s'est procuré. Si elle y trouve des vivres abondants, elle s'y engraissera ; et, comme celle dont Horace nous raconte l'histoire, elle détruira la proportion qui sufiitait à son pre-
mier passage ; mais c'est un g«nre d^imprudence qui n'est pas assez étranger à l'espèce humaine pour qu'on ne doive pas le pardonner à une souris.
« Les animaux, dit encore M. de Buffon, ne peuvent « avoir aucune idée du temps, aucune connaissance «r du passé, aucune notion de l'avenir. »
Ce qui fait pour nous la mesure du temps, c'est la succession des idées ou sensations dont nous avons été frappés et qui laissent quelque trace dans notre mémoire. Il est sûr que les animaux ayant moins d'idées que nous , il doit j avoir moins de degrés marqués sur l'échelle avec laquelle ils mesurent le temps. Mais il faut bien qu'ils en aient l'idée, puisqu'ils en prévoient et en marquent les retours pé« riodiques.
Tous les animaux qui relèvent à certaines heures pour manger, et il y en a beaucoup , y sont fidèles , non p&s cependant comme une horloge qui sonne les heures, mais avec les modifications que les circons-* tances de la saison, ou même de la journée, peuvent occasionner dans la volonté d'un être sensible. U ne faut pas parler des carnassiers, qui sont forcés par nous à ne rechercher leur nourriture que pendant la nuit et à n'exercer leur activité qu'à la faveur des ténèbres. Prenons plutôt pour exemple quelque es* pèce innocente à laquelle la tranquillité qu'on lui procure laisse l'exercice régulier de sa liberté.
Lorsque la terre, découverte par la récolte entiè* rement faîte, a forcé les faisans de se rassembler aux remises dans lesquelles on les conserve, e'estrà-dire»
dnviron vers le 1*' de septembre» ils vivent rassemblés en troupe , et alors ils sortent du bois deux fois par jour pour chercher leur nourriture ; ce qu*on appelle aller au gagnage. Tous à peu près ensemble s'acheminent au lever du soleil. Lorsque celui-ci commence à monter sur Thorizon , leur repas étant bientôt fait , parce qu'alors la nourriture est abondante, la chaleur qui se fait sentir les invite à rentrer au bois. Ils en sortent ensuite entre cinq et six heures, et leur souper dure jusqu'à la nuit: ils rentrent alors pour se percher. Je demande comment ces oiseaux exécuteraient ces procédés réguliers, s'ils ne mesuraient pas les intervalles du temps. Qu'on ne prenne pas avantage de la régularité pour dire que ce sont des mouvements mécaniques ; car, en conservant un certain ordre, ils sont subordonnés aux circonstances. Si la chaleur est moins grande, le départ a lieu un peu plus tôt. Il en est de même si la nourriture est moins abondante. Lorsqu'elle devient rare, et que les jours sont plus courts, vers la moitié d'octobre , les faisans ne sortent plus qu'une fois par jour vers neuf ou dix heures du matin, et leur repas dure alors jusqu'au coucher du soleil. Groira-t-on de bonne foi que ce changement de marche, en raison des besoins et des circonstances, puisse s'accorder avec l'idée que nous avons du mécanisme?
L'heure des repas , la distance entre eux , sont la mesure naturelle du temps , lorsque les mœurs sont simples. Homère indique les temps de la journée par
— sosies rapports qu'ils ont avec Theure du dîner. Les repas sont les actes journaliers les plus intéressants pour les animaux : ces époques doivent rester gravées dans leur mémoire ; mais le sentiment de leurs besoins, la connaissance du plus ou moins de facilité à les satisfaire, mettent assez de variété dans la manière dont ils en mesurent les intervalles , pour qu'on ne puisse pas y méconnaître Texercice de leur liberté. Cet ordre de choses n'est pas particulier aux faisans; il appartient à la plupart des espèces qui ne sont point troublées dans Tusage de leurs inclinations naturelles. Les perdrix rouges , quoiqu'on société moins rapprochée, sont dans le même cas que les faisans ; et les chasseurs intelligents savent si c'est dans les bois ou dans les plaines qu'il faut les aller chercher, selon les heures. Les lapins ont cela de particulier, que l'expérience du passé leur donne, à quelques égards, d'une manière plus marquée, une connaissance assez certaine de l'avenir. Pendant l'été, ils sortent ordinairement de leurs terriers quelque temps avant le coucher du soleil , restent dehors une partie de la nuit, et relèvent encore assez généralement vers huit à neuf heures du matin, quand il ne fait pas trop chaud. Mais si vous les trouvez sortis presque tous à deux ou trois heures après midi , s'ils mangent fort avidement , si Tattention qu'ils j mettent les rend plus hardis et moins précautionnés qu'à l'ordinaire, vous pouvez être certain qu'il pleuvra dans la soirée ou dans la nuit. C'est peut-être le plus sûr de tous les baromètres. Il n'est
pas possible d'attribuer ce pressentiment de la pluie à un sentiment immédiat d'appétit qui porterait les lapins à manger plus avidement et plus tôt. On sait au contraire que le temps pluvieux relâche presque toujours les fibres, et rend moins actifs tous les mouvements mécaniques de l'animal. L'avidité trèscaractérisée des lapins est donc alors un acte de prévoyance, c'est-à-dire qu'en conséquence d'une sensation quelconque qu'ils ont déjà éprouvée, et qu'ils éprouvent encore, ils jugent de l'avenir par le passé; ce qui est la seule manière raisonnable de prévoir. Les animaux domestiques doivent avoir sans doute, et ont aussi bien que les sauvages, la mesure du temps. La connaissance du passé leur fait aussi préjuger l'avenir. Les heures de l'avoine se marquent par le hennissement impatient des chevaux. Ceux qui sont, ou faibles, ou de mauvais caractère, ne manquent pas de faire les plus grandes difficultés pour outre-passer les lieux où ils ont coutume de se reposer. Us ont donc la conscience de leur existence passée. Les chiens, ceux surtout qu'on a coutunie de mener à la chasse à une certaine heure annoncent le moment par des cris d'impatience toutes les fois qu'il est retardé. Celui du départ est signalé par les signes de la joie la plus vive. Le chasseur en est souvent importuné , et il a beaucoup de peine à les réprimer , surtout lorsque armé de son fusil il leur annonce le retour prochain du plaisir dont ils conservent le souvenir. Ce souvenir intéressant de leur existence passée prend alors plus d'empire que les
eh&timents mêmes dont on voudrait user pour modérer Texcèe bruyant de leur joie. Je crois, madame, qu'il n'est pas nécessaire de citer un plus grand nombre de faits pour démontrer que les animaux réunissent, à la vérité, dans un degré inférieur à nous, tous les caractères de Tintelligence. Il est impossible , sans doute , de comparer la leur à la nôtre pour l'étendue, et surtout pour la facilité de faire des progrès indéfinis. Mais celui qui ne peut faire que vingt pas n'a pas moins la faculté de marcher que celui & qui il est donné de faire vingt lieues. Je pourrais multiplier beaucoup les citations de faits qui viennent à l'appui de mon opinion, et il ne tiendrait qu'à moi de les prendre dans les charmantes histoires que M. de Buffon nous a données, et dans lesquelles on trouve presque toujours autant de vérité dans l'observation que de charme et de magie dans l'expression. Mais je l'aime trop pour l'attaquer dans ses propres foyers et me servir contre lui des armes qu'il m'aurait fournies. Ce serait mal reconnaître tout le plaisir que m'ont fait ses ouvrages, dont vous savez que la lecture m'a fait passer les plus heureux moments. Je n'ai combattu son opinion que pour l'intérêt de ce que je crois, de bonne foi, être la vérité. Si j*ai réussi à prouver contre lui, la question doit être terminée. Il n'est pas du moins d*athlète que je voulusse combattre après celui-là.
Il me semble que de tout ce qui a été dit, nous sommes en droit de conclure, avec le physicien de Nuremberg, que les bétes sentent , puisqu'elles ont
les signes évidents de la douleur et du plaisir; qu'elles se ressouviennent , pu%qu*elles évitent ce qui leur a nui et recherchent ce qui leur a plu ; qu'elles comparent et jugent, puisqu'elles hésitent et choisissent; qu'elles réfléchissent sur leurs actes, puisque l'expérience les instruit, et que des expériences plus répétées rectifient leurs premiers jugements.
D'après ces données, qui me paraissent évidentes, vous pouvez, madame, vous livrer sans crainte aux charmes d'une affection ressentie pour les animaux que vous vous plaisez à nourrir et à caresser. Soyez sûre que votre charmante Zémire n*est point un automate qui, par le jeu des ressorts d'un mécanisme aveugle, vous donne le spectacle illusoire de la sensibilité. Elle a sentiment et connaissance ; il entre de l'intention dans les mouvements qu'elle multiplie pour vous plaire. En vous occupant d'elle, en cherchant à augmenter ses rapports avec vous, vous étendez la sphère de son intelligence ; vous faites naître, vous développez en elle un besoin d'aimer et d'être aimée, que l'habitude rend indépendant des autres besoins. Si elle vous croit attaquée et qu'elle se mette en état de vous défendre, c'est que vos bienfaits ont établi en elle une idée de propriété de votre personne. Elle vous défend avec autant de courage et d'intérêt que la nourriture qu'on voudrait lui ravir.
Vous vous apercevrez que cet intéressant animal, gai, vif, étourdi, dans sa jeunesse, se livre à beau-
coup de mouYements qui paraissent sans objet, parce que la jeunesse a besoin de s'exercer et de faire des expériences; il y mettra plus de gravité lorsque TÀge Taura instruit et appesanti. S'il fait moins de dépense en mouvement, et par là s'il perd quelque chose du c6té des grâces , ses sentiments aussi deviendront moins mobiles ; ils prendront un caractère de constance et de profondeur, et ses actions tendront plus directement à un but. Vous apercevrez aisément que l'éducation ne fait pas tout dans les animaux; que seulement dans plusieurs elle fait naître quelques bonnes habitudes, et en corrige quelques mauvaises ; mais qu'il est des naturels per* vers que rien ne change et sur lesquels toute éducation est impuissante.
Vos serins, les autres oiseaux que vous élevez, vous montreront l'intelligence sous d'autres formes et modifiée d'une autre manière. Vous admirerez, avec moi, la fécondité sans bornes du plan de l'artisan suprême, qui sait, d'un principe unique, faire sortir une si grande variété de formes. Quoique nous ne puissions apercevoir de ce plan immense que quelques parties infiniment petites relativement au tout, il est impossible de ne pas s'écrier dans les élans de son ravissement : 0 profondeur I
J'ai l'honneur d'être, etc.
LETTRE
-A MADAME