SUR L'HOMME
Nous avons remarqué, madame, que la plupart des objections qu'on fait contre Vintelligence des bétes portent sur des assertions mal examinées, et principalement sur ce qu'on leur attribue une constante uniformité d'opérations, d'où Ton conclut l'automatisme. J'ai prouvé, et le physicien de Nuremberg avait en partie prouvé avant moi, que cette uniformité n'existe pas. Des faits nombreux et certains nous ont appris que les individus, parmi lesanimaux, mettent autant de variété dans leur conduite et dans leurs ouvrages, que peuvent en mettre des êtres qui, avec des besoins et des moyens bornés, se proposent la même fin. Le physicien de Nuremberg a fort bien indiqué les avantages infinis qu'à cet égard l'espèce humaine a sur toutes les autres. Il a parcouru les différents degrés d'influence que doivent
avoir sur rexercice de la perfectibilité les besoins particuliers de Thomme, les moyens que lui fournissent la société, le loisir, Tennui, la faculté d'enregistrer ses idées, les passions factices, etc.
Je veux vous entretenir aujourd'hui d'une disposition qui me paraît appartenir exclusivement à Tespèce humaine, que le physicien n'a fait qu'indiquer, et qui mérite d'être examinée plus en détail, puisqu'elle est le vrai fondement de la sociabilité, de la bonté, de toute vertu naturelle, et que par elle l'homme se trouve placé à une distance infinie des autres animaux, beaucoup plus encore que par la supériorité de son intelligence. Cette disposition est celle en vertu de laquelle tout homme qui en voit souffrir un autre, est affecté lui-même d'un sentiment de souffrance quand il n'en est pas détourné par un autre intérêt. Cette faculté de partager la souflhince d'autrui entraîne nécessairement tous ses autres sentiments. Compatir, c'est sentir ensemble, et si les sensations proprement dites sont incommunicables de leur nature, on peut dire que nos sentiments, nos affections, se communiquent avec une prodigieuse facilité. La langue articulée n'y est pas nécessaire comme elle l'est pour exprimer nos idées. Les signes extérieurs, le langage d'action, y suffisent, et ils sont tellement liés au sentiment même, qu'à moins d'une dissimulation étudiée, ils se pro^ duisent toujours ensemble. On sent que la, sociabilité doit être le résultat nécessaire de cette impression réciproque que les hommes font les uns sur les
red. Lorsque l'habitude Ta fortifiée, lorsqu'elle a idu le langage facile et prompt, elle doit les idener, en quelque sorte entre eux, toutes les fois qu'ils sont pas isolés par des intérêts individuels qui ntrarient l'intérêt général.
On ne remarque rien de pareil parmi les autres dimaux. On Toit bien, à la vérité, quelques espèces, amrne celle du cerf, du daim, qui vivent en troupe; liais on n'aperçoit entre eux ni besoin, ni signe de communication habituelle.
Les sangliers jeunes vivent aussi en compagnie;
mais ils ne paraissent avoir d'objet que celui de la
défense commune, parce que, seuls, ils se sentent
faibles, et leurs intérêts ne paraissent plus avoir de
communauté passé le moment du péril. Les jeunes
loups se tiennent aussi ensemble, mais c'est une
association de guerre et de brigandage qui ne s'en*
tretient que par le besoin commun de rapine et
bientôt est détruite par la même cause. Le physicien
de Nuremberg a remarqué que les chevreuils avaient
une sorte d'attrait pour vivre ensemble, indépen--
dant des autres besoins ; mais c'est une société si
restreinte, qu'on n'en peut pas conclure que les indi«*
vidas jouissent d'un sentiment qui s'étende à l'espèce^
et quand méine ce sentiment existerait, il ne jfonr»
rait pas s'exercer beaucoup, parce que la vie et
l'organisation de ces animaux ne leur permettent pas
de se donner des secours mutuels. Il est difficile
d'expliquer la tendresse active et courageuse de la
plupart des mères ; mais leurs entreprises hardie'-
ont Tair des élans de Tintérét personnel. C'est leur propriété qu'elles paraissent défendre. Je ne connais: pas assez les espèces qui vivent et travaillent en commun, comme les castors, etc., pour savoir si Thabitude et l'intimité de leur association ne produisent pas entre les individus quelques degrés de compassion. Mais, outre que leur société parait cesser avec les travaux qui en sont l'objet, je crois être en droit de conclure, par analogie, que la faculté de compatir est loin de devenir en eux, comme dans l'homme, une disposition que l'habitude rend active et permanente, qui entre pour quelque chose dans toutes les autres, et qui a la plus grande influence, quoique souvent sourde , sur l'ensemble des actions humaines.
Quelques moralistes ont nié l'existence de ce principe, ou du moins en ont rapporté l'origine à un retour sur nous-mêmes qui le rendrait uniquement dépendant de notre intérêt personnel. Sans doute il est vrai que notre intérêt personnel s'y trouve confondu, puisque nous souffrons lorsque nous voyons souffrir autrui ; puisque les cris de la douleur, les signes de l'angoigse, nous jettent dans un état de malaise dont nous sommes pressés de nous délivrer. Mais je soutiens que ce sentiment de compassion est immédiatement excité par les signes de la souffrance d 'autrui, que nous ne recevrions pas une commotion plus directe d'un coup qui nous frapperait nousmêmes, et que sil s'y mêle quelquefois de la réflexion sur les maux dont nous pouvons être menacés,
elle ne vient qu'àVappui d'une impression déjà reçue. Je considère donc la sensibilité, c'est-à-dire la disposition à être ému parles affections qu'éprouvent nos semblables, comme une faculté qui nous est aussi naturelle que celle de sentir, dont, à la vérité, nos intérêts particuliers suspendent les fonctions, qu'il est même possible d'émousser, mais aussi dont on peut considérablement augmenter l'énergie par l'exercice et l'habitude. Il est impossible que la sociabilité ne soit pas le produit de cette disposition heureuse et vraiment céleste. L'intérêt personnel en resserre sans doute les liens en procurant à ceux qui composent la société des secours communs qui rendent la vie plus facile et plus agréable. Mais si c'est lui qui donne le principal mouvement, la sensibilité modère une partie des excès de la personnalité qui tendrait bientôt à détruire l'association ; plus constamment agissante que la crainte des lois, elle réprime en détail une partie des entreprises secrètes de notre amour-propre sur celui des autres, et lorsqu'elle est cultivée, elle établit en nous une idée de proportion entre ce qui nous est personnellement dû, et ce qui peut appartenir à tous.
Ce que le lord Shaftesbury appelle le sens moral dérive donc de cette disposition : puisqu'elle nous donne le sentiment de la réciprocité, elle nous donne aussi celui de la justice, et le pouvoir de l'habitude rend ensuite ce résultat si familier, que son impression devient aussi prompte que celle de toutes nos facultés naturelles.
Il est heureux pour le maintien de la société qu'il en soit ainsi. Le physicien de Nuremberg a fort bien remarqué que dans Tétat social, quoique chacun en tire de grands avantages) Tintérét particulier tend cependant à isoler les individus. Chacun d'eux, fortement intéressé à ce qui lui est propre, n'aurait de frein que la crainte de s'exposer au ressentiment de tous les autres, et il n'en aurait plus toutes les fois qu'il espérerait pouvoir leur échapper. Mais la communication des sentiments ayant une fois établi l'idée de réciprocité et celle de justice, il en résulte une répugnance secrète à violer les droits d'autrui : c'est ce qu'on ne remarque pas dans les autres animaux.
Chacun, guidé par%on intérêt propre, suit, sans se détourner, la route qui lui est tracée par ses besoins et les moyens qu'il a de les satisfaire. Les circons^ tances où il se trouve, les obstacles qu'il rencontre, éveillent, comme nous l'avons vu, son industrie, le replient sur lui-même, augmentent la sphère de son intelligence ; mais celle-ci ne s'exerce jamais au delà de ses propres besoins. Dans l'homme, la faculté d'être ému par le tourment d'autrui et la peine naturelle qu'on en ressent introduisent la moralité dans les- actions. Elle identifie, en quelque sorte, les impressions d'autrui à celles que nous recevons nous-* mêmes, et par là elle produit tous les mouvements de l'âme qui nous entraînent les uns vers les autres. Elle est, à la vérité, souvent altérée par des intérêts qui parlent plus haut; mais elle se fait entendre
lorsque ceux-ci se taisent^ et l'exercice habituel en rend quelquefois Taction prédominante.
L'homme peut donc être considéré comme un être bon, ou du moins doué d'une disposition qui se développe en même temps que les autres facultés, et qui l'incline assez fortement vers la bonté lorsqu'il n'est pas agité en sens contraire. 11 est bien vrai que toutes les passions fortes qui peuvent s'emparer de l'Âme de l'homme altèrent cette heureuse disposi-* tion, souvent même la détruisent de manière qu^on n'en aperçoit plus la moindre trace ; mais il est certain qu'alors l'homme est un être dégénéré, et cesse d'être conforme à sa nature. On ne contestera pas que la raison ne soit aussi naturelle & l'homme. Cependant les mêmes passions la dérèglent et l'égarent. L'habitude de s'y soustraire parait même l'oblitérer entièrement. 11 est donc vrai qu'une qualité peut s'effacer dans un grand nombre d'individus, quoiqu'elle appartienne spécialement à l'espèce humaine, et qu'elle soit inhérente à sa nature. L'homme n'en est pas moins un être naturellement sensible, parce qu'il règne beaucoup d'atrocité sur la terre, comme il n'en est pas moins un être raisonnable, parce que mille gens n'ont pas le sens commun.
Il faut bien que la Compassion y la faculté de partager les sentiments dont on voit les autres émus j^oit naturelle à l'espèce humaine. Nous la voyons s'exercer d'une manière assez permanente^ chez des individus qui ne l'ont point acquise, qui n'ont nul intérêt à réfléohir sur eux-mêmes, qui ne sont point
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instruits, et auxquels d'ailleurs leur situation et les circonstances qui les environnent devraient persuader qu'ils sont fort éloignés des maux qu'ils pourraient faire aux autres.
Il est bien vrai que Thistoire, en général, ressemble aux annales d'une troupe d'animaux féroces, et que Tàme est flétrie par toutes les horreurs qu'ont produites l'ambition, la vengeance, le fanatisme, etc. Je ne suis pas surpris qu'un spectacle aussi révoltant ait persuadé à beaucoup d'àmes sensibles que l'homme est un animal méchant, et peut-être le plus méchant de tous. Mais^ encore une fois, l'histoire des passions n'est qu'une partie de celle de l'homme. Pour le connaître tout entier, il faut le considérer aussi lorsque, rendu à lui-même, il lui est libre de suivre, dans le calme, les mouvements modérés de la nature. Alors on verra la pitié, la sensibilité, la bienfaisance,- ou s'exercer d'une manière active ou du moins se laisser reconnaître dans des habitudes éloignées de la cruauté. Il est rare que l'homme de sang- froid soit féroce. Pour un sultan qui s'amuse à couper des têtes tous les vendredis après la prière, il en est cent qui végètent tranquillement dans leur sérail , sans songer à faire du mal à personne, pourvu qu'on ne les irrite pas par des contradictions, et qu'on leur fournisse de l'argent pour leurs plaisirs.
Avec le pouvoir sans bornes dont ils jouissent
et l'éducation qu'ils ont reçue, ils se livreraient à bien d'autres excès, si la pitié naturelle ne les éloi-
gnait pas de ceux que le besoin d'être émus pourrait leur faire imaginer.
Plusieurs moralistes ont déjà donné, comme une preuve de la bonté naturelle des hommes, l'attendrissement universel dont on est saisi dans nos spectacles tragiques lorsque des scènes bien ménagées donnent de la vraisemblance aux événements qu'on représente. Il est aisé d'y remarquer tout ce qu'ajoute à une impression généralement ressentie la communication des sentiments ; et la rapidité avec laquelle l'émotion se propage ne permet pas de supposer qu'elle soit due à aucun retour sur soi-même. Lorsque, dans les romans, les situations sont amenées d'une manière naturelle , lorsqu'un heureux tissu d'événements vraisemblables nous a tellement attachés que le fabuleux a disparu pour nous, les personnages acquièrent le droit de nous intéresser, et nous partageons toutes les émotions dont il plaît à l'auteur de les agiter. Il résulte de ces faits qu'il suffit de faire oublier aux hommes les intérêts particuliers qui les isolent, pour les rendre à la nature et par conséquent à la pitié.
Je sais qu'on oppose à l'existence de ce sentiment l'empressement avec lequel le peuple court aux exécutions. Il est vrai qu'il recherche avec ardeur le spectacle de ces sacrifices sanglants que la justice s^c croit obligée de faire à la sûreté publique. Mais dans ce cas, il faut moins l'accuser de barbarie que do grossièreté. Si le besoin d'être ému l'y attire en foule, on m'a assuré qu'en même temps des larmes abon-
dantes atteataient toujours» dans oes occasions, la compassion générale. L'horreur qu*inspirait le criminel s'anéantit souvent pour ne laisser place qu'à la pitié qu'excitent les souffrances du malheureux. On accuse aussi les enfants d'être cruels, parce que souvent ils ont Tair de se plaire à tourmenter les êtres vivants qu'on sacrifie à leur amusement. J'en ai beaucoup observé, et tous m'ont paru ne s'y livrer que parce qu'ils n'avaient pas l'idée de la douleur qu'ils causent. Comment en apercevraient-ils les signes dans un oiseau, dans un hanneton? Il faut que ces signes soient très^ensibles pour que la commisération soit excitée. Mais s'ils jouent avec un chien, et qu'ils lui arrachent un cri de douleur, la pitié naturelle se réveille en eux, et vous les voyez rarement braver ce sentiment. Cette portion des hommes qu'on appelle proprement peuple fournit beaucoup d'exemples où se développe la pitié naturelle. Elle se montre surtout chez les gens à mœurs simples. On voit qu'il suiBt de n'être pas dépravé pour être sensible à ses douces émotions. Les paysans aisés, les artisans industrieux et, en général, tous ceux qui sont assurés d'obtenir par leur travail ce qui suffît aux besoins urgents de la vie, sont disposés à la bienfaisance envers leurs semblables. Vous voyez rarement parmi eux un orphelin qui manque à trouver tous les secours dont il a besoin, et leur usage est de le traiter comme leurs propres enfants, souvent avec plus d'égards. Si quelquefois il entre dans leur générosité quelque idée de retour sur eux-mêmes, ce n'est
pas la première. L'impulsion directe est celle de la bienveillance et de la compassion pour un malheureux. On ne doit pas attendre la même chose de tous ceux dont la vanité multiplie les besoins : ceux-là n'ont rien à donner, puisque l'importance qu*ils attachent à eux-mêmes leur persuade qu'ils n*ont pas même le nécessaire. La vanité est peut-être de toutes les affections celle qui détruit le plus la pitié naturelle. Quelques autres passions, comme l'ambition, l'avarice, ne s'accordent pas sans doute avec elle ; mais c'est la vanité surtout qui, en concentrant l'homme en lui-même, en détruit jusqu'au germe, car il est de son essence de chercher à se répandre au dehors. L'amour , au contraire , mais seulement l'amour heureux, s'accorde parfaitement bien avec l'exercice de la bienveillance innée. Peut-être même ses élans prêtent-ils de nouvelles forces h cette heureuse disposition. C'est principalement à l'ivresse de l'amour heureux qu'il appartient de dire :
Que tout le monde ici soit heureux de ma joie.
Rousseau ne sort donc pas de la nature lorsque, dans son Béloïse, il peint deux amants ivres l'un de l'autre sacrifiant pourtant le moment de la jouissance la plus désirée au plaisir de faire deux heureux. Celui que tout le monde éprouve à la lecture de ce trait charmant atteste la bonté de l'homme. Sans elle, on ne partagerait pas la bienfaisante disposition de deux coeurs ingénus, livrés aux simples mouvements de la
nature ; et malheur àqui ce délicieux tableau paraîtrait sans vraisemblance !
Lorsque je soutiens, madame, que l'homme est né bon, je ne prétends pas que cette qualité soit dans la plupart des hommes un grand principe habituel d'action. Ce n'est pas sans doute ce genre d'intérêt qui donne le principal mouvement au monde moral. Excepté un petit nombre d'êtres privilégiés en qui la réflexion et un exercice longtemps continué ont fortifié ce sentiment, les hommes, en général, obéissent à des intérêts plus pressants et plus actifs ; ils cherchent leur bien-être particulier, et s'ils ne repoussent pas ordinairement les occasions de faire du bien aux autres, ils ne s'embarrassent guère de les faire naître. Mais toutes les fois qu'ils ne sont pas fort occupés d'eux-mêmes, ils cèdent volontiers à la pitié que leur inspire le spectacle du malheur. Souvent cette pitié ne se fait pas sentir assez pour produire àe grands efforts et surtout des efforts continus. La paresse est une des forces qui agissent le plus puissamment sur les êtres qui sentent. Il faut des cris pour réveiller la sensibilité de la plupart, assez pour les mettre en mouvement. Des malheurs légers ne les tirent pas de leur léthargie, et même, comme Timpression en est fort affaiblie, elle les fait jouir quelquefois d'un genre d'émotion qui n'est pas sans douceur, quoique du genre triste, et qui, par cela même,» est fort loin de les porter à l'action. Cette combinaison de la paresse et de la sensibilité naturelle produit des dispositions dont il faut souvent séparer les éléments pour
les bien observer. C'est, par exemple, à ce mélange qu'on doit ce qu'on appelle indulgence, qualité charmante dont le propre est d'accorder facilement aux autres, sans trop calculer ce qu'on leur doit. Elle constitue le caractère le plus fait pour réussir daas la société; et, dans l'usage ordinaire de la vie, elle est aussi avantageuse à celui qui la possède qu'à la plupart de ceux qui en sont l'objet. Mais, dans beaucoup de circonstances, cette heureuse qualité dégénère en faiblesse, souvent en injustice ; moins par ce qui appartient en elle à la sensibilité, que par ce qu'elle tient de la paresse.
Il est donc nécessaire que les lumières et la raison en règlent l'exercice. Souvent on croit être indulgent lorsque Ton n'est que paresseux d'examiner. On cède alors aux impressions que l'on reçoit des personnes dont on est environné. Cet abandon donne moins de peine qu'on n'en éprouverait à bien examiner si la compassion envers ceux qu'on voit n'est pas une injustice envers ceux qu'on ne voit pas.
La vraie sensibilité, lorsqu'elle est seule, donne le désir d'être juste. C'est la raison, c'est l'instruction, qui fournissent les moyens de l'être toujours. La pitié naturelle a une action beaucoup plus étendue et plus constante pour les gens instruits que pour les autres, parce qu'ils en connaissent un bien plus grand nombre d'applications. Le vulgaire ne sera touché que par des cris de douleur, de grands bouleversements de fortune ; et sa commisération, grossière comme lui, n'aura pour objet que des malheurs du premier genre,
et cdux-là sont plus rares que les autres. L*homme instruit trouvera mille occasions d'obliger ses semblables dans des choses qui les intéressent fortement, quoiqu'elles soient moins frappantes. Les seuls ménar genents qu'on doit à la vanité d*autrui en fournissent de journalières. Malheureusement, parmi les gens instruits, il en est beaucoup dont la vanité est plus exercée que la sensibilité, qui font trafic de gloire et cherchent toujours, n'importe par quels moyens, à le faire à leur plus grand profit. Dans ceux-là on trouvera la bonté naturelle fort oblitérée. Ils rentrent dans la classe des gens passionnés ; et cette passion habituelle est d'autant plus funeste, que son objet est de blesser la vanité d'autrui, loin de la ménager. Constamment intéressés à déprimer ce qui n'est pas eux, ils sont d'autant plus pervers qu'ils sont vraiment dénaturés ; les lumières acquises, loin de fortifier en eux la bonté naturelle aux hommes, semblent la leur avoir fait perdre de vue. Ils ont changé en poisons les plantes salutaires qu'ils avaient reçues de la nature et de l'éducation. Parmi les gens instruits, il est encore quelques hypocrites qui se décorent du beau nom de cosmopolites, mais qui ne professent une bonté bien générale que pour être dispensés d'en montrer dans les occasions particulières. Ces hommes sont peut-être les plus éloignés de la nature, parce que l'hypocrisie est la disposition la plus étrangère à la vertu ; et d'ailleurs ils ont commu^iément une vanité assez complète pour ne laisser aucune place à la bonté. Ceux qui sont
vraiment doués d'une bienveillance générale, et il en existe un petit nombre , en parlent beaucoup moins; mais ils ne manquent jamais aux occasions particulières, et souvent même ils vont les chercher.
Si j e voulais , madame , vous entretenir dans quelque détail des principaux effets et des modifications de la bonté naturelle aux hommes, je pourrais faire un volume, et ce n'est qu'une lettre que je vous écris. Il nous suffit qu'il soit à peu près démontré que c^est une qualité qu'il est impossible de méconnaître, et qu'elle donne à l'homme, surtous les autres animaux, des avantages infinis et plus grands peut-être que la supériorité de son intelligence. Je sais que des moralistes atrabilaires soutiendront toujours qu'en rigueur notre intérêt est la dernière fin de nos déterminations, et que nous ne pouvons agir que pour nousmêmes.
Cela est vrai ; mais il Test aussi que toutes les fois que des passions ne dérèglent pas l'exercice de nos facultés naturelles, notre intérêt est excité par celui d'autrui ; que nous partageons les sentiments de nos semblables, que nous aimons à les soulager s'ils souffrent, enfin que la communication des affections qu'ils éprouvent est aussi certaine et plus rapide que celle de leurs idées, et que cet échange continuel est le vrai fondement de la société. Il est encore vrai que l'habitude augmente l'intensité de ce sentiment, au point que le bonheur des personnes que nous aimons, surtout depuis longtemps, nous devient beaucoup plus nécessaire que nos propres plaisirs, Deux personnes
accoutumées à Texercice mutuel de ce genre d'affection finissent par ne former, en raison de leurs dispositioag intimes, qu'un tout dont les deux parties ne se distinguent que par les sacrifices que chacune aime à faire à l'autre .
Voilà, madame, ce qui me paraît être le dernier degré de perfection et peut-être de bonheur auquel puisse prétendre l'homme naturel. Commisération envers tous ses semblables, sentiment plus intime à l'égard d'un petit nombre ; et ce sentiment devient la source du plus grand bonheur, s'il parvient à confondre les intérêts et à étendre par là la sphère de l'activité. C'est ce qu'on doit surtout attendre de l'union conjugale bien assortie, de celle des familles, qui en est la suite presque nécessaire. Mais il ne faut l'espérer qu'autant que les mœurs se conservent simples et pures, et que l'âme est dégagée des passions tumultueuses qui mettent tout hors de règle. Lorsqu'on manque de ces heureux liens, la tendre amitié peut les remplacer encore. On a vu souvent deux amis sacrifier chacun son intérêt à celui de l'autre, et la représentation de ces efforts généreux atteste encore que tous les cœurs en admettent la vraisemblance.
Je me hâte de finir. Je ne vous ai parlé que des avantages que l'homme doit à ses dispositions naturelles, et aux moyens de bonheur qu'elles lui procurent.
L'homme, mis en société avec Dieu même par le ministère de la religion, est d'un autre ordre et peut
donner lieu à de sublimes spéculations qui ne sont point de mon sujet et sont fort au-dessus de mes forces.
J'ai rempli, tant bien que mal, la tâche que vous m'aviez imposée. Je dois vous avoir convaincue par là de la déférence et du respect, etc.